Célubée

Célubée · Chapitre 19 sur 42

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Célubée

Chapitre II

 

Lorsque je m’éveillai, l’après-midi tirait à sa fin. J’étais fiévreuse et engourdie, ne me sentant de goût à rien. Je me traînai dans l’un des bassins pour échapper à la somnolence. La maison était silencieuse et quand j’en parcourus les couloirs, je vis que ses habitants l’avaient abandonnée. Seules, à la cuisine, les vieilles femmes chargées des repas discutaient devant le feu éteint. Elles me servirent des plats et des boissons froids. Nagar était partie en début d’après-midi en leur commandant de ne pas préparer de dîner pour le soir. Elle avait autorisé les autres domestiques à se rendre à la Cité pour qu’ils prennent leur part des réjouissances organisées pour l’arrivée des grains.

Les deux cuisinières savaient que Phoil et Anticléridès avaient quitté ensemble la presqu’île dans le milieu de la journée. Elles ignoraient quand ils seraient de retour, n’ayant reçu aucun ordre à ce propos. Nagar les avait seulement priées de veiller sur moi, car passant par ma chambre avant son départ, elle m’avait trouvée agitée et en nage.

La plus âgée, qui possédait quelques connaissances médicales, m’examina rapidement, regardant au fond de mes yeux, et me conseilla de retourner dormir. « Tu es restée trop longtemps au soleil deux jours de suite. En outre, plusieurs soucis te tourmentent le cœur. Dors. Seul, le sommeil atténuera ton angoisse. »

C’est ainsi que je dormis trois jours. À l’aube du quatrième, lorsque je me levai, ma fièvre était tombée et mon entrain revenu.

Je sortis sur la terrasse, après mon bain, et marchai vers la fenêtre du poète. Plus qu’une fenêtre, c’était en fait une porte ouvrant directement sur la terrasse. Des rideaux permettaient de s’isoler et, quand revenaient les pluies, Nagar faisait fixer des volets de bois dans l’encadrement.

Je vis par les rideaux entrouverts qu’Anticléridès était là. Couché en travers de son lit, tout habillé, il semblait s’y être jeté, en proie à une grande fatigue. Sur sa table, rouleaux et tablettes s’amoncelaient en désordre. Je demeurai quelques secondes à regarder son visage tourné vers la fenêtre. Le jour n’était pas suffisamment avancé pour que la lumière pût le gêner, mais j’y voyais assez pour distinguer ses traits.

La mélancolie que j’avais discernée l’autre soir sur son visage persistait même dans le sommeil. Il ne semblait pas détendu, mais anxieux, triste, démesurément triste. Malgré cela, je sentis à la précipitation de mon cœur combien j’aimais ce visage différent, combien cette tristesse me gonflait d’amour.

J’allais me retirer quand il se réveilla et me découvrit. Aussitôt, la crispation de ses traits s’évanouit, ses yeux s’allumèrent et il sourit, pour autant que sa bouche à demi écrasée sur son lit le lui permettait. Il se tourna vers moi.

« Comme c’est gentil de venir me réveiller. Alors, douce Coelia, la fièvre t’a-t-elle quittée ? Nous sommes tous venus à ton chevet. Tu semblais tellement souffrir que je voulais toujours te réveiller pour t’arracher aux cauchemars qui t’emprisonnaient. Nagar m’en a empêché, et sans doute a-t-elle eu raison puisque te voilà fraîche et belle comme avant.

« Me diras-tu tes rêves ? Vers quelles contrées épouvantables t’étais-tu envolée ? Je suis venu te voir tout seul une nuit, car je m’en voulais de t’abandonner à ces horribles visions que tu décrivais dans ton délire. Je t’ai parlé. Je t’ai demandé si tu voulais qu’on t’aide. J’ai souhaité savoir ce qui te faisait tant souffrir. Je t’ai dit que j’étais auprès de toi et je t’ai demandé si tu m’entendais. Est-ce que tu te souviens de cela ?

— Non. Je ne me souviens de rien. T’ai-je répondu ?

— Oui, tu as répondu.

— Qu’ai-je répondu ?

— Si tu ne t’en souviens pas, alors le secret n’appartient qu’à moi. »

J’étais interloquée. D’abord parce qu’il m’apprenait que j’avais été longuement malade, alors que j’avais cru m’éveiller du sommeil où je m’étais glissée après avoir quitté les deux cuisinières. Ensuite, parce que depuis notre dispute au retour de la Cité, c’était la première fois que nous nous trouvions seuls. Il semblait avoir oublié la violence avec laquelle nous nous étions heurtés, la froideur que nous avions observée l’un vis-à-vis de l’autre dans la soirée sur la terrasse et mon trouble lors de sa description impudique des amours de Neter et d’Alla. Enfin parce que je ne parvenais pas à me rappeler si je lui avais dit quelque chose du fond de ma fièvre, ni ce que cela pouvait être.

J’eus beau insister et protester que je n’avais rien dit et qu’il s’amusait de moi, il resta mystérieux, jurant seulement que j’avais bien prononcé quelques mots.

« La fièvre fait souvent dire des bêtises. Ce que j’ai dit est sans importance.

— Elle dévoile plus souvent les cœurs qu’elle ne les masque. On ne peut plus rien cacher quand on délire. »

Il était toujours étendu, la tête en appui sur un bras, me regardant avec une gentille moquerie. Dans ces moments équivoques, j’ai tendance à penser que le trouble n’existe qu’en moi et l’équivoque que dans mon esprit. J’ai ainsi perdu mille occasions sans doute. Mais ce jour-là, ma guérison me rendit audacieuse et j’avançai vers lui. D’un geste vif, je fis ce que j’avais rêvé de faire depuis tant de jours, j’embrassai ses lèvres et me sauvai avant qu’il ait le temps de bouger, terrifiée de ce que j’avais fait et n’ayant pas le courage d’en faire plus ou d’attendre sur place sa réaction.

 

Je n’eus pas de sitôt l’occasion de la connaître. Dès qu’il eut déjeuné et revêtu des vêtements propres, il partit en compagnie de Phoil pour la Cité et ne revint que tard dans la nuit, à une heure où j’étais déjà couchée et sans doute endormie.

Pendant quelques jours, la villa resta presque déserte. Phoil et Anticléridès disparaissaient au matin levant et rentraient sous les étoiles. Ils rendaient fou le portier, obligé soit de veiller, soit de sortir de ses rêves pour aller ouvrir la porte à laquelle ils frappaient à grands coups.

Quant à Nagar, je l’apercevais de bonne heure le matin pour l’aider à sa toilette, recevoir des ordres sur la préparation et l’entretien de ses vêtements avant qu’elle ne se rende, elle aussi, à la Cité. Elle en revenait plus tôt, mais dînait seule dans sa chambre, ne m’acceptant qu’au moment du coucher, lorsque je venais brosser ses cheveux.

Pendant toute cette période, Phoil ne partagea jamais le lit de Nagar et dormit toujours dans la pièce qui lui était réservée. Je ne compris pas très bien pourquoi il jugeait nécessaire de rentrer à la presqu’île, alors qu’il aurait pu dormir au palais et y trouver, dans ses appartements, un lit pour le poète.

Quand je repense à ces jours, je garde le souvenir d’un profond ennui. J’étais seule. Je ne parvenais pas à m’occuper l’esprit, d’autant que je ne cessais de songer à Anticléridès et de m’indigner qu’il ait accueilli avec tant d’indifférence mon aveu d’amour. Je pensais alors que je m’étais ridiculisée devant un homme qui ne m’aimait pas et ne me désirait sans doute même pas. J’essayais de me calmer en jouant de la cithare et en chantant ses poèmes. Enfin, je me trouvais coupée de la Cité. Nagar et ses invités employaient les seuls moyens de transport disponibles dans la presqu’île et je ne me sentais pas le courage, après mes fièvres, d’affronter à nouveau la route torride. Les serviteurs qui s’y rendaient par intermittence ne me donnaient que peu d’informations. Les marchés étaient approvisionnés strictement et les commerçants avaient reçu l’ordre de vendre équitablement les denrées qu’ils proposaient. Les hommes du Roi parcouraient les ruelles pour contrôler ces distributions de nourriture.

Les produits mis en vente sur les marchés provenaient, pour une part, des achats des marchands aux greniers de l’État et pour l’autre, des récoltes des jardinets autour de la Cité, qui n’entraient pas dans le champ d’application des décrets royaux. Pour cette raison on trouvait encore des légumes et des fruits. Les figues abondaient cette année mais leurs prix étaient élevés. Ceux des grains et des autres produits confisqués et engrangés par le Roi, et dont on rationnait la distribution, étaient réglementés. Aussi les marchands compensaient-ils cette contrainte en haussant le prix des légumes et des fruits.

Ce que rapportaient aussi les serviteurs chargés de l’approvisionnement de la villa, c’était la liste des morts des jours derniers, l’importance de leurs funérailles ou l’état d’avancement des sépultures de ceux de leurs amis de la Cité qui avaient acquis les fonds nécessaires pour s’acheter une place dans la nécropole.

En les écoutant discourir ces jours-là du prix des choses de la vie et de la mort et exprimer leurs préférences pour l’agencement de leur trépas, je songeais qu’Anticléridès avait raison de nous reprocher cette obsession de la mort qui nous empêchait de vivre. J’y avais échappé au contact de Nagar et de ses hôtes. Sans doute me sentais-je trop éloignée de Nagar, indifférente au mystère de la mort, ou de Phoil, trop dévoré par l’ambition de construire un pays prospère pour s’encombrer de l’idée de sa létalité. Mais je me rassurai, en observant la constante tension qui ballottait Anticléridès entre l’inéluctabilité de la mort et la volonté de vivre et surtout de survivre par l’éternité de ses poèmes.

J’étais consciente de n’avoir pas ainsi résolu l’horrible question de la mort qui ne cessait d’agiter le peuple de la Cité, mais, du moins, avais-je échappé à l’absurdité à laquelle elle conduisait certains d’entre nous. J’avais ainsi connu dans la Cité une jeune fille que torturait l’idée de mourir. Elle était très belle et bien des garçons venaient lui faire la cour dans l’espoir de l’épouser. Mais elle refusait chacun d’entre eux en répondant : « À quoi bon ? Dans trente ans nous ne serons tous que poussière. » Elle alla si loin dans son refus de la vie et de ses plaisirs et se tourmenta tant à la pensée qu’elle était condamnée à disparaître un jour ou l’autre, et dont elle ignorait la date, qu’elle préféra finalement se donner la mort, plutôt que de continuer à songer, devant chaque instant écoulé, qu’il ne reviendrait jamais et l’avait poussée inexorablement un peu plus vers le tombeau. On raconte qu’elle mourut en expliquant à sa mère, qui ne la comprenait pas : « Il est insupportable de vivre en sachant qu’on va mourir. Puisque je dois mourir, autant m’épargner tout de suite de nouvelles tortures. Une fois morte, je profiterai sans doute pleinement de cet état. Je ne crois pas qu’on y soit hanté par la vie. »

Je me souviens que cet incident souleva les passions dans la Cité. La jeune morte eut ses partisans. Les plus chauds étaient prêts à l’imiter sur-le-champ, les autres se bornaient à justifier son suicide. Mais beaucoup de citadins – dont les inconsolables parents – malgré leur quotidienne obsession, condamnèrent ce geste qu’ils jugeaient lâche et dangereux. Il fallut que le Temple s’en mêle pour trancher la querelle.

Le Grand-Prêtre, le père de Nagar, refusa pendant de nombreux jours l’accès de la dépouille au Temple pour les rites funéraires et ordonna, une fois qu’il les eut enfin autorisés, qu’elle soit inhumée contre le mur le plus éloigné de la Cité dans la nécropole. Enfin, au moment de l’enterrement, il se présenta en compagnie de deux prêtres. Une grande foule avait accompagné la famille et lorsqu’on apprit que le Grand-Prêtre venait de franchir les portes de la nécropole, en dépit du silence imposé par les lieux et la circonstance, un long murmure se propagea, répercuté par les murs des tombeaux alentour.

On s’écarta pour le laisser passer et s’approcher du père et de la mère. Ils étaient les premiers surpris, n’ayant demandé aucun secours au Temple pour cette cérémonie, en raison de l’hostilité qu’on leur y avait manifestée. Dans la lumière incertaine du crépuscule, qui se faufilait entre les hauts murs des maisons des morts, la robe blanche du Grand-Prêtre se détachait des ombres envahissant la nécropole.

« Je n’ai pas voulu, dit-il, que cette jeune fille demeure sans sépulture, parce que ses parents en auraient ressenti trop de peine. Mais, pour elle, son fantôme pourrait errer dans la Cité sans me gêner. Qui aime trop la mort ne la mérite pas. Il est trop facile de s’abandonner à ses bras sans prendre aucune peine pour préparer son trépas, sans avoir le courage d’affronter la douleur qui nous étreint tous, comme elle l’étreignait, de n’être pas immortels.

« Les dieux ne veulent pas de ces êtres fragiles. On enterre aujourd’hui une jeune fille qui fut, m’a-t-on dit, l’une des plus belles de la Cité. Elle a refusé les dons reçus à sa naissance. Elle a privé ses parents de la consolation de la voir heureuse un jour auprès d’un mari et d’enfants ou consacrée aux dieux dans le Temple. Pis encore, elle leur a enlevé ce tombeau, sans s’être souciée de prévoir ce qu’il adviendrait de son corps.

« Ne croyez pas qu’en choisissant la mort immédiate, elle ait pris une sage décision et obéi aux préceptes des dieux. S’ils nous ont voulus mortels, ils nous ont aussi voulus vivants pour un délai, qui nous paraît trop court, mais qui constitue la seule raison de notre naissance.

« Aussi suis-je venu moi-même aujourd’hui pour mettre en garde ceux qui seraient tentés de suivre l’exemple de cette malheureuse jeune fille. La mort demeure sans aucun doute l’élément déterminant de notre être. Je vous ai exhorté bien souvent à ne pas l’oublier et à vous y préparer, mais non à vous y précipiter rapidement. S’exercer à la mort, c’est s’y habituer, c’est admettre sa fatalité, c’est donc accepter de vivre dans le bonheur du moment présent. Jamais les dieux n’ont voulu que vous vous laissiez emporter par le souvenir de la mort au point d’en oublier de vivre. »

Ces paroles, longuement méditées et discutées dans la Cité, parce qu’elles tranchaient avec ses discours habituels, perpétuelles incantations à la mort, avaient été soigneusement préparées. Ému par la violence des réactions provoquées par le suicide de la jeune fille et par les émules qui paraissaient se lever à sa suite, le Grand-Prêtre, d’humeur si noire et mélancolique d’ordinaire, avait cru bon, pour une fois, de conseiller à la population de la Cité de s’abandonner à la joie de vivre. Son discours troubla non seulement le peuple, mais quelques prêtres qui, dit-on, critiquèrent leur chef d’avoir osé célébrer la vie plus qu’il ne lui revenait de le faire.

 

Mes pensées de ces jours solitaires reprenaient toujours ce cours morbide, comme il arrivait souvent lorsque j’étais laissée sans distraction.

Un soir enfin, à l’heure où les cigognes regagnaient leur nid, à travers le ciel enflammé et où, à demi couchée sur la terrasse, je contemplais avec ennui les eaux éclaboussées de sang du fleuve, Phoil et Anticléridès apparurent. Leurs visages pareillement las, encore que les yeux du poète fussent en outre cerclés de noir. Ils s’avancèrent joyeusement vers moi et me serrèrent à tour de rôle dans leurs bras. Ils s’allongèrent à mes côtés et bavardèrent avec entrain. Ils voulaient savoir ce que j’avais fait ces jours derniers et à quoi s’était occupée Nagar. Je répondis rapidement, ne sachant rien des activités de ma maîtresse, sinon qu’elle avait passé toutes ses journées à la Cité et sans aucun doute au palais, en compagnie du Roi et n’ayant, quant à moi, que d’insipides heures à raconter. Mais ils insistèrent pour que je parle de moi, que je montre mes travaux de couture, m’empêchant ainsi, je le vois bien aujourd’hui, de les interroger à mon tour…

À ce point de la conversation, qui me pesait beaucoup tant je la sentais contrainte, Nagar sortit à son tour sur la terrasse. Contrairement à l’habitude et à mon attente, un silence se fit et personne ne bougea. Ils s’observèrent tous trois et les regards si chaleureux et tendres du prince et du poète me devinrent indéchiffrables. Nagar semblait surprise de les trouver chez elle et quasi réprobatrice. Phoil, au regard froid et interrogateur, cherchait à deviner, à ses traits, à son attitude et même à sa robe, ce qu’il était advenu d’elle pendant ces quelques jours. Le plus impénétrable était Anticléridès, dont les yeux, manifestement posés sur Nagar, regardaient ostensiblement quelque chose au-delà d’elle ou en dedans d’elle, qu’il était seul à percevoir. Ce moment de gêne s’étira si longuement que deux vols successifs de cigognes claquèrent dans le ciel et que j’entendis à nouveau l’écoulement tranquille des eaux du fleuve, que je ne remarquais plus. Je n’osai pas interrompre leur silence, ni les tirer de la pétrification dans laquelle ils se complaisaient. Je crois leur avoir jeté des regards implorants, avant de me décider à partir vers la villa en criant que j’allais demander qu’on nous apporte à dîner.

Au même moment, Phoil se leva et alla à la rencontre de Nagar dont il baisa les mains. Le prince entraîna Nagar sur les coussins sans écouter ses protestations et Anticléridès entra à ma suite.

Il m’accompagna silencieusement à la cuisine. Nous traversâmes la galerie, encore claire, l’un derrière l’autre. Je pensais qu’il me laisserait à l’entrée de l’un des obscurs couloirs par lequel il rejoindrait sa chambre, mais il marcha mécaniquement derrière mon dos et m’écouta prier les cuisinières de préparer rapidement un repas. Quand je fis demi-tour, il se trouvait à présent devant moi, guidant nos pas. Il s’enfonça dans le boyau central sans retourner vers la galerie où je m’apprêtais à m’engager. J’hésitai, parce que je désirais passer par ma chambre et que ce n’était pas le chemin le plus court et surtout parce que les torches n’avaient pas été allumées. Les couloirs intestins demeuraient encore fugitivement éclairés par les passages ouvrant sur la galerie, mais ces derniers étaient peu nombreux et la majeure partie du chemin obscure. « Viens-tu Coelia ? », demanda Anticléridès sans s’arrêter.

Je le suivis, à pas prudents, tâtant le sol avant d’avancer le pied, si bien qu’il m’aurait distancée aisément. Mais il s’arrêta devant l’une des ouvertures et je me guidai sur lui pour précipiter mon allure. Il reprit alors sa marche et disparut totalement dans les ténèbres inquiétantes. Je me sentais mal à mon aise, comme toujours, dans ces couloirs. Je peinais tant dans cette nuit étouffante que, les larmes aux yeux, j’allais revenir sur mes pas en direction du précédent passage dont je distinguais encore la faible lueur, quand je me heurtai à Anticléridès qui se tenait immobile dans le noir.

Je poussai un cri, mais sa main ferma ma bouche. Je ne sais pourquoi, à cet instant, j’eus follement peur. Je me trouvais dans un étroit corridor, plus sombre que la nuit, dans un état de dépression que je ne mesurais pas exactement, avec un homme qui m’attirait, mais dont je ne savais rien au juste. Je sens encore la douleur de mes yeux s’écartant de terreur, lorsque cette main descendit de ma bouche sur mon cou et se mit à le serrer. Pourquoi ai-je eu tout à coup la conviction qu’Anticléridès me voulait du mal et s’apprêtait à me tuer ? Je ne peux l’expliquer que par la confusion de mes sentiments à cette époque, par l’ennui dans lequel j’avais été plongée aussitôt après ma maladie, par l’effroi de ces couloirs sans fin, enroulés autour de la maison et peut-être par le pressentiment que l’avenir était, avec notre tacite consentement, en train de nous emprisonner dans sa toile vénéneuse.

Mais les mains d’Anticléridès se nouèrent autour de mon cou pour le soutenir, pendant que sa langue descendait délicieusement à la rencontre de la mienne, éveillant sur son passage, de mes cheveux à ma bouche, des vagues de frissons, qui se succédaient interminablement, déferlant du point qu’il effleurait jusqu’à la plante de mes pieds. Il me cloua contre le mur quand il sentit que mes bras agrippaient sa taille et m’embrassa jusqu’au fond de la bouche, brutalement d’abord, puis de plus en plus tendrement, tandis que ses mains s’adoucissaient et parcouraient furtivement mon corps.

Alors que j’allais me plaquer contre lui pour tenter d’apaiser cet insupportable désir qu’il avait à nouveau réveillé, il cessa soudain ses baisers. Sa tête se posa sur mon épaule et je l’entendis chuchoter à mon oreille : « Quoi qu’il arrive, Coelia, quoi qu’on te dise plus tard, souviens-toi de ce moment, promets-moi de ne jamais oublier son intensité. » Il se montrait si suppliant, si inquiet de ma réponse, que je promis, bien sûr. Mais sur le moment, je ne compris pas pourquoi il avait mis fin à cet embrasement qui nous faisait tous deux trembler de bonheur. Il me reste bien d’autres souvenirs d’Anticléridès. Mais peut-être avait-il raison, car lorsque je ne dors pas et que je repense à lui, aux instant passés ensemble, je les regrette tous, même ceux où nous nous rendions malheureux, mais seul, celui-là continue à me faire frémir, seul celui-là me fait venir les larmes aux yeux.

Il s’écarta de moi, me prit par la main et me conduisit à ma chambre sans un mot. Nous nous revîmes seulement sur la terrasse où Phoil attendait Nagar, partie se changer. J’aurais voulu qu’Anticléridès me sourît. Mais il se borna à lever la tête quand il me vit et, sans son regard, jamais je n’aurais cru que j’avais été, si peu de temps avant, abandonnée dans le ventre de la maison à ses caresses et ses baisers. Je compris que le prince se plaignait de Nagar et de ce qu’elle avait refusé toute discussion avec lui.