Célubée

Célubée · Chapitre 5 sur 42

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Célubée

Deuxième Partie

 

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I

 

J’ai peine à admettre aujourd’hui que j’ai commencé par détester Anticléridès.

Me déplut d’abord son installation dans la villa, qui paraissait définitive. J’appris que Nagar l’avait connu autrefois, pendant son long voyage par-delà la mer et l’avait alors invité à lui rendre visite. Mais quoiqu’elle m’expliquât qu’obligé de quitter son pays, il avait résolu d’accepter son offre et de venir s’installer ici, je ne comprenais pas qu’il eût suffisamment d’indélicatesse pour profiter, sans contrepartie, de l’hospitalité de Nagar.

 

J’étais agacée, depuis le premier jour, de sa présomption. Lorsqu’il se présentait, il n’omettait jamais, après avoir donné son nom, ainsi qu’il l’avait fait le jour de son arrivée, d’indiquer sa qualité de poète. Il admettait sans peine que sa réputation n’ait pas franchi les mers pour arriver jusqu’à nous. Mais il semblait tenir pour certain que nous ne manquerions pas, à notre tour, de reconnaître son génie. Il ne doutait pas que son nom passât un jour à la postérité et, plus encore, qu’il restât comme celui du plus grand poète de tous les temps. Je ne parvenais pas à déterminer si cette imperturbable vanité était une forme d’innocence ou une manière de se moquer de lui-même.

C’est vrai qu’il travaillait beaucoup : dans sa chambre pendant les chaleurs de la journée, sur les terrasses au crépuscule du jour ou de la nuit. On pouvait le trouver, à l’aube, assis sur le rebord d’une terrasse, tenant sur ses genoux son écritoire, tandis qu’à son côté, achevait de se consumer la lampe à huile qu’il avait laissé brûler toute la nuit. Il arrivait aussi qu’on ne le vît pas de la journée et que je dusse, sur ordre de Nagar, aller jusqu’à sa chambre lui porter un repas.

Inversement, il pouvait passer plusieurs jours, voire plusieurs semaines, dans l’oisiveté. Il dormait pendant de longues heures, se promenait dans les jardins de la maison ou, plus volontiers, dans la Cité et surtout se lançait dans des discussions intarissables, comme s’il avait accumulé, au cours de ses jours de solitude, une inépuisable réserve de mots. À ces moments, il emplissait la maison de sa présence. Il faisait un saut aux cuisines où, affamé après tant de jours passés dans un jeûne presque continu, il allait supplier les deux vieilles femmes qui adoraient son bavardage et sa gourmandise, de lui procurer quelques douceurs à grignoter. De là, il traversait la galerie et le jardin intérieur et taquinait un instant les servantes qui s’y prélassaient en attendant les ordres de leurs maris ou ceux de la maîtresse. Il gagnait les terrasses où s’acharnait sombrement le jardinier, toujours prêt cependant lorsque survenait Anticléridès, à abandonner son ouvrage pour discuter, lui qui n’aurait jamais eu l’idée d’adresser la parole à quiconque et qui ne consentait à répondre aux questions qu’on lui posait que s’il ne pouvait faire autrement. Ils engageaient ensemble d’incompréhensibles conversations qui surprenaient toute la maisonnée. Nous ne sûmes jamais, ni de l’un ni de l’autre, pas même d’Anticléridès, parfois si loquace, quels étaient les sujets dont ils devisaient avec tant de plaisir. Quand il avait enfin achevé de bavarder avec le jardinier, Anticléridès poursuivait sa promenade de terrasse en terrasse. Comme je m’y trouvais fréquemment aux heures où il y descendait, c’est avec moi qu’il épuisait ce qui lui restait encore de son irrépressible besoin de parler.

À ces périodes, Anticléridès échappait à la fièvre qui le cloîtrait dans sa chambre et le poussait à remplir de son écriture compliquée les innombrables rouleaux de papyrus que lui procurait Nagar ou les feuillets qu’il y découpait pour en faire des brouillons ou y jeter une idée qu’il craignait d’oublier. Il trouvait alors le temps de travailler avec Nagar.

Ils s’installaient dans la chambre de Nagar. Elle sortait les documents qu’elle conservait dans un coffre. Anticléridès s’asseyait par terre en face d’elle et disposait autour de lui ses instruments de travail : un petit tas de feuillets de papyrus, sa palette aux trois godets où il avait préparé ses encres et son étui à calames. Lorsque je venais leur apporter leur repas, je trouvais parfois Nagar déchiffrant à haute voix ses rouleaux secrets, tandis qu’Anticléridès écrivait sur l’une de ses feuilles. Parfois, il lisait silencieusement, pendant qu’elle examinait avec perplexité une autre pile de rouleaux.

Ce qui me fâchait également chez Anticléridès, c’était que j’ignorais dans quelles circonstances précises Nagar l’avait rencontré, ainsi que la nature de leurs rapports passés et présents.

Je ne pouvais expliquer que Nagar supportât la présence continuelle auprès d’elle d’un homme qui n’appartenait à sa maisonnée que par l’intimité qui les avait autrefois liés et les liait peut-être encore. Je ne doutais pas qu’Anticléridès ait pu s’éprendre d’elle autrefois et que ses sentiments aient largement contribué au choix qu’il avait fait de notre pays pour son exil. Je pouvais admettre aussi qu’il ait séduit Nagar et que se soient créés entre eux des liens plus tendres que ceux que nouent l’amitié ou l’admiration. Mais il me paraissait impossible que ces liens – s’ils avaient existés à une certaine époque – se soient reformés avec l’arrivée du poète dans le Royaume. Quelle que fût la nature de ses relations avec Phoil, je n’imaginais pas que Nagar puisse lui préférer Anticléridès.

Anticléridès était peut-être un très grand poète, mais Phoil était un prince. Phoil avait pour lui son allure royale, son rayonnement, sa beauté si conforme aux canons du Royaume. Anticléridès pouvait passer pour élancé aussi longtemps qu’il ne se trouvait pas aux côtés de Phoil. Alors sa minceur devenait frêle, sa carrure, qu’on aurait jugée proportionnée à sa taille, paraissait se rétrécir. Enfin sa chevelure trop ternie par le soleil et ses yeux, vifs, mais trop clairs, m’indisposèrent longtemps.

Les premiers temps, je me posai tant de questions que je passai l’essentiel de ces temps à surveiller son comportement et celui de Nagar quand ils travaillaient ensemble. J’épiai les bruits venus de la chambre de ma maîtresse dans l’espoir de surprendre quelque propos qui m’aurait éclairée. Malgré ma certitude qu’ils dissimulaient tous deux peut-être et le poète sûrement, derrière leur innocente amitié, des sentiments plus troubles, je ne découvris jamais de preuve incontestable.

Je n’étais pas la seule à guetter le moment où, inévitablement, Nagar et son invité se trahiraient. Pendant longtemps, Phoil me parut les observer avec la même attention que moi. Rien de plus pervers que de se trouver dans ces dispositions. Car il faut à celui qui est convaincu de la réalité de ses soupçons beaucoup de temps pour qu’il consente à admettre que l’absence de toute confirmation, si infime soit-elle, de ses certitudes ne révèle ni la duplicité infaillible de ceux qu’il suspectait, ni sa propre distraction, mais simplement qu’il s’est trompé.

Phoil se laissa cependant apprivoiser.

Il avait accueilli l’hôte de Nagar avec sa chaleur habituelle. Il l’avait, bien entendu, assailli de questions sur le pays d’où il venait. Mais une fois l’essentiel de sa curiosité satisfait, c’est-à-dire après un ou deux jours, il s’intrigua de ce qu’Anticléridès fût décidé à s’installer dans la presqu’île. S’ensuivit une période où le prince se montra plus réservé et distant tant à l’endroit du poète qu’à celui de sa maîtresse. Il en voulait certainement à Nagar de ne lui avoir ni demandé son avis avant d’offrir une aussi durable hospitalité à un homme qu’elle semblait si bien connaître et dont elle ne lui avait jamais parlé, ni même prévenu qu’Anticléridès n’était pas simplement de passage dans sa maison. La présence du poète s’imposa à lui et Nagar ne sembla jamais considérer que Phoil pût s’en formaliser.

Nagar ne fit rien pour dissiper l’espèce de malaise qui s’établit alors. Je ne sais si elle en était inconsciente ou si elle feignait seulement de ne pas le remarquer, comme si elle avait pensé que le meilleur moyen de le faire disparaître était encore de ne pas y prêter attention.

Cependant Phoil s’intéressait trop aux autres et leur témoignait spontanément trop de cordialité pour résister longtemps au charme, à la discrétion et à la gentillesse dont pouvait faire preuve le poète lorsqu’il n’était pas accaparé par ses travaux.

 

Anticléridès me déplaisait trop aux commencements de son installation pour que je n’aie pas cherché à l’éviter tout en l’observant à la dérobée. J’ai tendance à penser, en réfléchissant à ces premiers temps, que je me défis peu à peu de mon antipathie pour lui lorsque je m’aperçus qu’il était véritablement un grand poète.

Je le découvris lorsqu’il me demanda de l’accompagner à la cithare tandis qu’il essayait les rythmes nouveaux qu’il venait de composer.

Très vite, j’aimai ses poèmes. Je n’en comprenais pas le sens parce qu’ils étaient écrits dans une langue que j’ignorais. Mais leur musique ne me laissait pas indifférente. Je décomposais ces mots inintelligibles en sons. Je les sentais durs et violents, fondants et mélancoliques, guillerets et primesautiers, et je savais ce qu’Anticléridès avait voulu dire. Ses vers, j’en retrouvais la mesure. Je les écoutais se faire hacher par des cadences sautillantes, s’alanguir sur des rythmes funèbres, se soulever en vagues successives, tourbillonnantes, s’achever tantôt si brutalement qu’on se sentait désespérément dépossédé, tantôt sur une vibration douloureusement étirée. Et je sentais ce qu’Anticléridès avait voulu dire. J’éprouvais, en l’écoutant, une telle intensité de bonheur ou de souffrance que j’en venais à regretter de ne pas connaître sa langue, même s’il me paraissait improbable que le sens de ses vers pût encore augmenter ou diversifier ces émotions.

Anticléridès composa deux poèmes dans notre langue à ma seule intention et me les offrit en remerciement de l’aide que je lui apportais. J’eus d’abord scrupule à les accepter. J’étais gênée de devoir lui avouer que je ne savais pas lire et ne pouvais comprendre ce qu’il avait écrit sur les deux feuillets qu’il m’avait remis.

Il les avait composés dans la langue littéraire du Royaume. Je ne lis et n’écris que la langue ordinaire, celle de tous les jours. Mes parents étaient boutiquiers et utilisaient, comme tous les commerçants de la Cité, cette écriture simplifiée qui permet de noter la langue courante. Ils me l’avaient apprise. Comme à peu près tous les habitants de la Cité, je crois, je comprends la langue littéraire, celle qui sert à la poésie, aux chroniques historiques ou aux textes politiques et administratifs. Mais je la parle mal, car rares sont ceux qui se débrouillent de ses subtilités. Son écriture, d’où procède celle de la langue ordinaire – dépouillée, abrégée et tronquée –, demeure inexplicablement compliquée. La calligraphie des documents rédigés en langue littéraire, avec ses lettres contournées qui réclament tant d’heures aux scribes, rappelle les motifs tortueux de certaines frises du temple ou ceux des jardins de Nagar. Il existe une troisième langue, la langue sacrée. Elle n’est comprise, parlée et écrite que par les prêtres, bien que, sans jamais savoir ce que nous récitons, nous la psalmodions nous aussi pendant les rites de la naissance ou de la mort et au cours des cérémonies importantes.

Quand Anticléridès vit ma réticence à accepter son cadeau, il devina que je ne pouvais pas déchiffrer ses poèmes. Il me proposa alors de me les lire jusqu’à ce que je les sache. Ce fut un éblouissement. Ce que j’avais seulement pressenti – qu’Anticléridès était un grand poète – devint une certitude. En l’écoutant, je sentais qu’il n’y avait pas de plus grande vérité au monde que ce qu’il avait écrit et qu’il n’existait aucune autre manière de l’exprimer si justement et si douloureusement. Ce qui me frappa ensuite, en y repensant, fut la facilité avec laquelle Anticléridès avait saisi les finesses d’une langue qui n’était pas la sienne et que tant d’autres, qui la pratiquaient couramment, ne parvenaient pas à maîtriser. Je mis ses vers en musique pour pouvoir les chanter. J’en sais encore les paroles et la mélodie, bien que me reviennent plus obstinément celles du dernier poème qu’il me donna…

Nagar, à qui je montrai ces deux premiers textes, m’affirma que c’était un présent inestimable et qu’elle avait rencontré jadis plusieurs personnes qui auraient offert leur fortune pour en être les destinataires. Mais Anticléridès fit plus encore, ensuite, en me remettant deux brefs poèmes d’une toute autre inspiration, puisqu’il s’agissait en réalité d’épigrammes ironiques et grinçantes. Ces deux chansons sont les seules, à ma connaissance, jamais écrites dans la langue quotidienne. Anticléridès m’assura les avoir composées par pure vanité : pour que je puisse les lire. Je veux bien croire qu’il ait voulu me faire oublier l’humiliation involontaire qu’il m’avait causée. Je suis certaine qu’il a aussi cherché à relever un défi auquel personne dans la Cité ne s’était essayé, celui de composer d’inoubliables petites choses dans un langage trivial.

Comment aurais-je pu résister à tant de séduction ? Et pourtant longtemps, je demeurai aveugle. Phoil était trop présent, trop brutalement séduisant et trop tentant parce que appartenant à une autre, pour que je songe à tourner mes regards ailleurs. Et j’avais tellement l’habitude de penser que je l’aimais que je ne concevais même pas que j’avais pu changer.

 

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