Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 103 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

C. L’apparition

C

 

L’APPARITION

 

Comme l’avait dit le procureur du roi à Mme Danglars,

Valentine n’était point encore remise.

Brisée par la fatigue, elle gardait en effet le lit, et ce fut dans

sa chambre, et de la bouche de Mme de Villefort, qu’elle apprit

les événements que nous venons de raconter, c’est-à-dire la fuite

d’Eugénie et l’arrestation d’Andrea Cavalcanti, ou plutôt de

Benedetto, ainsi que l’accusation d’assassinat portée contre lui.

Mais Valentine était si faible, que ce récit ne lui fit peut-être

point tout l’effet qu’il eût produit sur elle dans son état de santé

habituel.

En effet, ce ne fut que quelques idées vagues, quelques formes

indécises de plus mêlées aux idées étranges et aux fantômes

fugitifs qui naissaient dans son cerveau malade ou qui passaient

devant ses yeux, et bientôt même tout s’effaça pour laisser

reprendre toutes leurs forces aux sensations personnelles.

Pendant la journée, Valentine était encore maintenue dans la

réalité par la présence de Noirtier, qui se faisait porter chez sa

petite-fille et demeurait là, couvant Valentine de son regard

paternel ; puis, lorsqu’il était revenu du Palais, c’était Villefort à

son tour qui passait une heure ou deux entre son père et son

enfant.

À six heures Villefort se retirait dans son cabinet ; à huit

heures arrivait M. d’Avrigny, qui lui-même apportait la potion

nocturne préparée pour la jeune fille ; puis on emmenait Noirtier.

Une garde du choix du docteur remplaçait tout le monde, et

ne se retirait elle-même que lorsque, vers dix ou onze heures,

Valentine était endormie.

En descendant, elle remettait les clefs de la chambre de

Valentine à M. de Villefort lui-même, de sorte qu’on ne pouvait

plus entrer chez la malade qu’en traversant l’appartement de

madame de Villefort et la chambre du petit Édouard.

Chaque matin Morrel venait chez Noirtier prendre des

nouvelles de Valentine : mais Morrel, chose extraordinaire,

semblait de jour en jour moins inquiet.

D’abord, de jour en jour Valentine, quoique en proie à une

violente exaltation nerveuse, allait mieux ; puis, Monte-Cristo ne

lui avait-il pas dit, lorsqu’il était accouru tout éperdu chez lui,

que si dans deux heures Valentine n’était pas morte, Valentine

serait sauvée ?

Or, Valentine vivait encore, et quatre jours s’étaient écoulés.

Cette exaltation nerveuse dont nous avons parlé poursuivait

Valentine jusque dans son sommeil, ou plutôt dans l’état de

somnolence qui succédait à sa veille : c’était alors que, dans le

silence de la nuit et de la demi-obscurité que laissait régner la

veilleuse posée sur la cheminée et brûlant dans son enveloppe d’albâtre, elle voyait passer ces ombres qui viennent peupler la

chambre des malades et que secoue la fièvre de ses ailes

frissonnantes.

Alors il lui semblait voir apparaître tantôt sa belle-mère qui la

menaçait, tantôt Morrel qui lui tendait les bras, tantôt des êtres

presque étrangers à sa vie habituelle, comme le comte de Monte-

Cristo ; il n’y avait pas jusqu’aux meubles qui, dans ces moments

de délire, ne parussent mobiles et errants ; et cela durait ainsi

jusqu’à deux ou trois heures du matin, moment où un sommeil

de plomb venait s’emparer de la jeune fille et la conduisait

jusqu’au jour.

Le soir qui suivit cette matinée où Valentine avait appris la

fuite d’Eugénie et l’arrestation de Benedetto, et où, après s’être

mêlés un instant aux sensations de sa propre existence, ces

événements commençaient à sortir peu à peu de sa pensée, après

la retraite successive de Villefort, de d’Avrigny et de Noirtier,

tandis que onze heures sonnaient à Saint-Philippe-du-Roule, et

que la garde, ayant placé sous la main de la malade le breuvage

préparé par le docteur, et fermé la porte de sa chambre, écoutait

en frémissant, à l’office où elle s’était retirée, les commentaires

des domestiques, et meublait sa mémoire des lugubres histoires

qui, depuis trois mois, défrayaient les soirées de l’antichambre du

procureur du roi, une scène inattendue se passait dans cette

chambre si soigneusement fermée.

Il y avait déjà dix minutes à peu près que la garde s’était

retirée.

Valentine, en proie depuis une heure à cette fièvre qui revenait

chaque nuit, laissait sa tête, insoumise à sa volonté, continuer ce

travail actif, monotone et implacable du cerveau, qui s’épuise à reproduire incessamment les mêmes pensées ou à enfanter les

mêmes images.

De la mèche de la veilleuse s’élançaient mille et mille

rayonnements tous empreints de significations étranges, quand

tout à coup, à son reflet tremblant, Valentine crut voir sa

bibliothèque, placée à côté de la cheminée, dans un

renfoncement du mur, s’ouvrir lentement sans que les gonds sur

lesquels elle semblait rouler produisissent le moindre bruit.

Dans un autre moment, Valentine eût saisi sa sonnette et eût

tiré le cordonnet de soie en appelant au secours : mais rien ne

l’étonnait plus dans la situation où elle se trouvait. Elle avait

conscience que toutes ces visions qui l’entouraient étaient les

filles de son délire, et cette conviction lui était venue de ce que, le

matin, aucune trace n’était restée jamais de tous ces fantômes de

la nuit, qui disparaissaient avec le jour.

Derrière la porte parut une figure humaine.

Valentine était, grâce à sa fièvre, trop familiarisée avec ces

sortes d’apparitions pour s’épouvanter ; elle ouvrit seulement de

grands yeux, espérant reconnaître Morrel.

La figure continua de s’avancer vers son lit, puis elle s’arrêta,

et parut écouter avec une attention profonde.

En ce moment, un reflet de la veilleuse se joua sur le visage du

nocturne visiteur.

« Ce n’est pas lui ! » murmura-t-elle.

Et elle attendit, convaincue qu’elle rêvait, que cet homme,

comme cela arrive dans les songes, disparût ou se changeât en

quelque autre personne.

Seulement elle toucha son pouls, et, le sentant battre

violemment, elle se souvint que le meilleur moyen de faire

disparaître ces visions importunes était de boire : la fraîcheur de la boisson, composée d’ailleurs dans le but de calmer les

agitations dont Valentine s’était plainte au docteur, apportait, en

faisant tomber la fièvre, un renouvellement des sensations du

cerveau ; quand elle avait bu, pour un moment elle souffrait

moins.

Valentine étendit donc la main afin de prendre son verre sur

la coupe de cristal où il reposait ; mais tandis qu’elle allongeait

hors du lit son bras frissonnant, l’apparition fit encore, et plus

vivement que jamais, deux pas vers le lit, et arriva si près de la

jeune fille qu’elle entendit son souffle et qu’elle crut sentir la

pression de sa main.

Cette fois l’illusion ou plutôt la réalité dépassait tout ce que

Valentine avait éprouvé jusque-là ; elle commença à se croire

bien éveillée et bien vivante ; elle eut conscience qu’elle jouissait

de toute sa raison, et elle frémit.

La pression que Valentine avait ressentie avait pour but de lui

arrêter le bras.

Valentine le retira lentement à elle.

Alors cette figure, dont le regard ne pouvait se détacher, et qui

d’ailleurs paraissait plutôt protectrice que menaçante, cette figure

prit le verre, s’approcha de la veilleuse et regarda le breuvage,

comme si elle eût voulu en juger la transparence et la limpidité.

Mais cette première épreuve ne suffit pas.

Cet homme, ou plutôt ce fantôme, car il marchait si

doucement que le tapis étouffait le bruit de ses pas, cet homme

puisa dans le verre une cuillerée du breuvage et l’avala. Valentine

regardait ce qui se passait devant ses yeux avec un profond

sentiment de stupeur.

Elle croyait bien que tout cela était près de disparaître pour

faire place à un autre tableau ; mais l’homme, au lieu de s’évanouir comme une ombre, se rapprocha d’elle, et tendant le

verre à Valentine, d’une voix pleine d’émotion :

« Maintenant, dit-il, buvez !… »

Valentine tressaillit.

C’était la première fois qu’une de ses visions lui parlait avec ce

timbre vivant.

Elle ouvrit la bouche pour pousser un cri.

L’homme posa un doigt sur ses lèvres.

« M. le comte de Monte-Cristo ! » murmura-t-elle.

À l’effroi qui se peignit dans les yeux de la jeune fille, au

tremblement de ses mains, au geste rapide qu’elle fit pour se

blottir sous ses draps, on pouvait reconnaître la dernière lutte du

doute contre la conviction ; cependant, la présence de Monte-

Cristo chez elle à une pareille heure, son entrée mystérieuse,

fantastique, inexplicable, par un mur, semblaient des

impossibilités à la raison ébranlée de Valentine.

« N’appelez pas, ne vous effrayez pas, dit le comte, n’ayez pas

même au fond du cœur l’éclair d’un soupçon ou l’ombre d’une

inquiétude ; l’homme que vous voyez devant vous (car cette fois

vous avez raison, Valentine, et ce n’est point une illusion),

l’homme que vous voyez devant vous est le plus tendre père et le

plus respectueux ami que vous puissiez rêver. »

Valentine ne trouva rien à répondre : elle avait une si grande

peur de cette voix qui lui révélait la présence réelle de celui qui

parlait, qu’elle redoutait d’y associer la sienne ; mais son regard

effrayé voulait dire : « Si vos intentions sont pures, pourquoi êtes-

vous ici ? »

Avec sa merveilleuse sagacité, le comte comprit tout ce qui se

passait dans le cœur de la jeune fille.

« Écoutez-moi, dit-il, ou plutôt regardez-moi : voyez mes yeux

rougis et mon visage plus pâle encore que d’habitude ; c’est que

depuis quatre nuits je n’ai pas fermé l’œil un seul instant ; depuis

quatre nuits je veille sur vous, je vous protège, je vous conserve à

notre ami Maximilien. »

Un flot de sang joyeux monta rapidement aux joues de la

malade ; car le nom que venait de prononcer le comte lui enlevait

le reste de défiance qu’il lui avait inspirée.

« Maximilien !… » répéta Valentine, tant ce nom lui paraissait

doux à prononcer ; « Maximilien ! il vous a donc tout avoué ?

— Tout. Il m’a dit que votre vie était la sienne, et je lui ai

promis que vous vivriez.

— Vous lui avez promis que je vivrais ?

— Oui.

— En effet, monsieur, vous venez de parler de vigilance et de

protection. Êtes-vous donc médecin ?

— Oui, et le meilleur que le ciel puisse vous envoyer en ce

moment, croyez-moi.

— Vous dites que vous avez veillé ? demanda Valentine

inquiète ; où cela ? je ne vous ai pas vu. »

Le comte étendit la main dans la direction de la bibliothèque.

« J’étais caché derrière cette porte, dit-il, cette porte donne

dans la maison voisine que j’ai louée. »

Valentine, par un mouvement de fierté pudique, détourna les

yeux, et avec une souveraine terreur :

« Monsieur, dit-elle, ce que vous avez fait est d’une démence

sans exemple, et cette protection que vous m’avez accordée

ressemble fort à une insulte.

— Valentine, dit-il, pendant cette longue veille, voici les seules

choses que j’ai vues : quels gens venaient chez vous, quels aliments on vous préparait, quelles boissons on vous a servies ;

puis, quand ces boissons me paraissaient dangereuses, j’entrais

comme je viens d’entrer, je vidais votre verre et je substituais au

poison un breuvage bienfaisant, qui, au lieu de la mort qui vous

était préparée, faisait circuler la vie dans vos veines.

— Le poison ! la mort ! » s’écria Valentine, se croyant de

nouveau sous l’empire de quelque fiévreuse hallucination ; « que

dites-vous donc là, monsieur ?

— Chut ! mon enfant, dit Monte-Cristo, en portant de nouveau

son doigt à ses lèvres, j’ai dit le poison ; oui, j’ai dit la mort, et je

répète la mort, mais buvez d’abord ceci. (Le comte tira de sa

poche un flacon contenant une liqueur rouge dont il versa

quelques gouttes dans le verre.) Et quand vous aurez bu, ne

prenez plus rien de la nuit. »

Valentine avança la main ; mais à peine eût-elle touché le

verre, qu’elle la retira avec effroi.

Monte-Cristo prit le verre, en but la moitié, et le présenta à

Valentine, qui avala en souriant le reste de la liqueur qu’il

contenait.

« Oh ! oui, dit-elle, je reconnais le goût de mes breuvages

nocturnes, de cette eau qui rendait un peu de fraîcheur à ma

poitrine, un peu de calme à mon cerveau. Merci, monsieur,

merci.

— Voilà comment vous avez vécu quatre nuits, Valentine, dit

le comte. Mais moi, comment vivais-je ? Oh ! les cruelles heures

que vous m’avez fait passer ! Oh ! les effroyables tortures que

vous m’avez fait subir, quand je voyais verser dans votre verre le

poison mortel, quand je tremblais que vous n’eussiez le temps de

le boire avant que j’eusse celui de le répandre dans la cheminée !

— Vous dites, monsieur, reprit Valentine au comble de la

terreur, que vous avez subi mille tortures en voyant verser dans

mon verre le poison mortel ? Mais si vous avez vu verser le

poison dans mon verre, vous avez dû voir la personne qui le

versait ?

— Oui. »

Valentine se souleva sur son séant, et ramenant sur sa poitrine

plus pâle que la neige la batiste brodée, encore moite de la sueur

froide du délire, à laquelle commençait à se mêler la sueur plus

glacée encore de la terreur :

« Vous l’avez vue ? répéta la jeune fille.

— Oui, dit une seconde fois le comte.

— Ce que vous me dites est horrible, monsieur, ce que vous

voulez me faire croire a quelque chose d’infernal. Quoi ! dans la

maison de mon père, quoi ! dans ma chambre, quoi ! sur mon lit

de souffrance on continue de m’assassiner ? Oh ! retirez-vous,

monsieur, vous tentez ma conscience, vous blasphémez la bonté

divine, c’est impossible, cela ne se peut pas.

— Êtes-vous donc la première que cette main frappe,

Valentine ? n’avez-vous pas vu tomber autour de vous M. de

Saint-Méran, Mme de Saint-Méran, Barrois ? n’auriez-vous pas

vu tomber M. Noirtier, si le traitement qu’il suit depuis près de

trois ans ne l’avait protégé en combattant le poison par l’habitude

du poison ?

— Oh ! mon Dieu ! dit Valentine, c’est pour cela que, depuis

près d’un mois, bon-papa exige que je partage toutes ses

boissons ?

— Et ces boissons, s’écria Monte-Cristo, ont un goût amer

comme celui d’une écorce d’orange à moitié séchée, n’est-ce pas ?

— Oui, mon Dieu, oui !

— Oh ! cela m’explique tout, dit Monte-Cristo ; lui aussi sait

qu’on empoisonne ici, et peut-être qui empoisonne.

« Il vous a prémunie, vous, son enfant bien-aimée, contre la

substance mortelle, et la substance mortelle est venue s’émousser

contre ce commencement d’habitude ! voilà comment vous vivez

encore, ce que je ne m’expliquais pas, après avoir été

empoisonnée il y a quatre jours avec un poison qui d’ordinaire ne

pardonne pas.

— Mais quel est donc l’assassin, le meurtrier ?

— À votre tour je vous demanderai : “N’avez-vous donc jamais

vu entrer quelqu’un la nuit dans votre chambre ?

— Si fait. Souvent j’ai cru voir passer comme des ombres, ces

ombres s’approcher, s’éloigner, disparaître ; mais je les prenais

pour des visions de ma fièvre, et tout à l’heure, quand vous êtes

entré vous-même, eh bien ! j’ai cru longtemps ou que j’avais le

délire, ou que je rêvais.

— Ainsi, vous ne connaissez pas la personne qui en veut à

votre vie ?

— Non, dit Valentine, pourquoi quelqu’un désirerait-il ma

mort ?

— Vous allez la connaître alors, dit Monte-Cristo en prêtant

l’oreille.

— Comment cela ? demanda Valentine, en regardant avec

terreur autour d’elle.

— Parce que ce soir vous n’avez plus ni fièvre ni délire, parce

que ce soir vous êtes bien éveillée, parce que voilà minuit qui

sonne et que c’est l’heure des assassins.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! » dit Valentine en essuyant avec sa

main la sueur qui perlait à son front.

En effet, minuit sonnait lentement et tristement, on eût dit

que chaque coup du marteau de bronze frappait sur le cœur de la

jeune fille.

« Valentine, continua le comte, appelez toutes vos forces à

votre secours, comprimez votre cœur dans votre poitrine, arrêtez

votre voix dans votre gorge, feignez le sommeil, et vous verrez,

vous verrez ! »

Valentine saisit la main du comte.

« Il me semble que j’entends du bruit, dit-elle, retirez-vous !

— Adieu, ou plutôt au revoir », répondit le comte.

Puis, avec un sourire si triste et si paternel que le cœur de la

jeune fille en fut pénétré de reconnaissance, il regagna sur la

pointe du pied la porte de la bibliothèque.

Mais, se retournant avant de la refermer sur lui :

« Pas un geste, dit-il, pas un mot, qu’on vous croie endormie,

sans quoi peut-être vous tuerait-on avant que j’eusse le temps

d’accourir. »

Et, sur cette effroyable injonction, le comte disparut derrière

la porte, qui se referma silencieusement sur lui.

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