Le comte de Monte-Cristo
XXXIV. Apparition
XXXIV
APPARITION
Franz avait trouvé un terme moyen pour qu’Albert arrivât au
Colisée sans passer devant aucune ruine antique, et par
conséquent sans que les préparations graduelles ôtassent au
colosse une seule coudée de ses gigantesques proportions. C’était
de suivre la via Sistinia, de couper à angle droit devant Sainte-
Marie-Majeure, et d’arriver par la via Urbana et San Pietro in
Vincoli jusqu’à la via del Colosseo.
Cet itinéraire offrait d’ailleurs un autre avantage : c’était celui
de ne distraire en rien Franz de l’impression produite sur lui par
l’histoire qu’avait racontée maître Pastrini, et dans laquelle se
trouvait mêlé son mystérieux amphitryon de Monte-Cristo. Aussi
s’était-il accoudé dans son coin et était-il retombé dans ces mille
interrogatoires sans fin qu’il s’était faits à lui-même et dont pas
un ne lui avait donné une réponse satisfaisante.
Une chose, au reste, lui avait encore rappelé son ami Simbad
le Marin : c’étaient ces mystérieuses relations entre les brigands et les matelots. Ce qu’avait dit maître Pastrini du refuge que
trouvait Vampa sur les barques des pêcheurs et des
contrebandiers rappelait à Franz ces deux bandits corses qu’il
avait trouvés soupant avec l’équipage du petit yacht, lequel s’était
détourné de son chemin et avait abordé à Porto-Vecchio, dans le
seul but de les remettre à terre. Le nom que se donnait son hôte
de Monte-Cristo, prononcé par son hôte de l’hôtel d’Espagne, lui
prouvait qu’il jouait le même rôle philanthropique sur les côtes de
Piombino, de Civita-Vecchia, d’Ostie et de Gaëte que sur celles de
Corse, de Toscane et d’Espagne ; et comme lui-même, autant que
pouvait se le rappeler Franz, avait parlé de Tunis et de Palerme,
c’était une preuve qu’il embrassait un cercle de relations assez
étendu.
Mais si puissantes que fussent sur l’esprit du jeune homme
toutes ces réflexions, elles s’évanouirent à l’instant où il vit
s’élever devant lui le spectre sombre et gigantesque du Colisée, à
travers les ouvertures duquel la lune projetait ces longs et pâles
rayons qui tombent des yeux des fantômes. La voiture arrêta à
quelques pas de la Mesa Sudans. Le cocher vint ouvrir la
portière ; les deux jeunes gens sautèrent à bas de la voiture et se
trouvèrent en face d’un cicerone qui semblait sortir de dessous
terre.
Comme celui de l’hôtel les avait suivis, cela leur en faisait
deux.
Impossible, au reste, d’éviter à Rome ce luxe de guides : outre
le cicerone général qui s’empare de vous au moment où vous
mettez le pied sur le seuil de la porte de l’hôtel, et qui ne vous
abandonne plus que le jour où vous mettez le pied hors de la ville,
il y a encore un cicerone spécial attaché à chaque monument, et
je dirai presque à chaque fraction du monument. Qu’on juge donc si l’on doit manquer de ciceroni au Colosseo, c’est-à-dire au
monument par excellence, qui faisait dire à Martial :
« Que Memphis cesse de nous vanter les barbares miracles de
ses pyramides, que l’on ne chante plus les merveilles de
Babylone ; tout doit céder devant l’immense travail de
l’amphithéâtre des Césars, et toutes les voix de la renommée
doivent se réunir pour vanter ce monument 56. »
Franz et Albert n’essayèrent point de se soustraire à la
tyrannie ciceronienne. Au reste, cela serait d’autant plus difficile
que ce sont les guides seulement qui ont le droit de parcourir le
monument avec des torches. Ils ne firent donc aucune résistance,
et se livrèrent pieds et poings liés à leurs conducteurs.
Franz connaissait cette promenade pour l’avoir faite dix fois
déjà. Mais comme son compagnon, plus novice, mettait pour la
première fois le pied dans le monument de Flavius Vespasien, je
dois l’avouer à sa louange, malgré le caquetage ignorant de ses
guides, il était fortement impressionné. C’est qu’en effet on n’a
aucune idée, quand on ne l’a pas vue, de la majesté d’une pareille
ruine, dont toutes les proportions sont doublées encore par la
mystérieuse clarté de cette lune méridionale dont les rayons
semblent un crépuscule d’Occident.
Aussi, à peine Franz le penseur eut-il fait cent pas sous les
portiques intérieurs, qu’abandonnant Albert à ses guides, qui ne
voulaient pas renoncer au droit imprescriptible de lui faire voir
dans tous leurs détails la Fosse des Lions, la Loge des
Gladiateurs, le Podium des Césars, il prit un escalier à moitié
ruiné, et, leur laissant continuer leur route symétrique, il alla tout
simplement s’asseoir à l’ombre d’une colonne, en face d’une
échancrure qui lui permettait d’embrasser le géant de granit dans
toute sa majestueuse étendue.
Franz était là depuis un quart d’heure à peu près, perdu,
comme je l’ai dit, dans l’ombre d’une colonne, occupé à regarder
Albert, qui, accompagné de ses deux porteurs de torches, venait
de sortir d’un vomitorium placé à l’autre extrémité du Colisée, et
lesquels, pareils à des ombres qui suivent un feu follet,
descendaient de gradin en gradin vers les places réservées aux
vestales, lorsqu’il lui sembla entendre rouler dans les profondeurs
du monument une pierre détachée de l’escalier situé en face de
celui qu’il venait de prendre pour arriver à l’endroit où il était
assis. Ce n’est pas chose rare sans doute qu’une pierre qui se
détache sous le pied du temps et va rouler dans l’abîme ; mais,
cette fois, il lui semblait que c’était aux pieds d’un homme que la
pierre avait cédé et qu’un bruit de pas arrivait jusqu’à lui, quoique
celui qui l’occasionnait fît tout ce qu’il pût pour l’assourdir.
En effet, au bout d’un instant, un homme parut, sortant
graduellement de l’ombre à mesure qu’il montait l’escalier, dont
l’orifice, situé en face de Franz, était éclairé par la lune, mais
dont les degrés, à mesure qu’on les descendait, s’enfonçaient dans
l’obscurité.
Ce pouvait être un voyageur comme lui, préférant une
méditation solitaire au bavardage insignifiant de ses guides, et
par conséquent son apparition n’avait rien qui pût le surprendre ;
mais à l’hésitation avec laquelle il monta les dernières marches, à
la façon dont, arrivé sur la plate-forme, il s’arrêta et parut
écouter, il était évident qu’il était venu là dans un but particulier
et qu’il attendait quelqu’un.
Par un mouvement instinctif, Franz s’effaça le plus qu’il put
derrière la colonne.
À dix pieds du sol où ils se trouvaient tous deux, la voûte était
défoncée, et une ouverture ronde, pareille à celle d’un puits, permettait d’apercevoir le ciel tout constellé d’étoiles.
Autour de cette ouverture, qui donnait peut-être déjà depuis
des centaines d’années passage aux rayons de la lune, poussaient
des broussailles dont les vertes et frêles découpures se
détachaient en vigueur sur l’azur mat du firmament, tandis que
de grandes lianes et de puissants jets de lierre pendaient de cette
terrasse supérieure et se balançaient sous la voûte, pareils à des
cordages flottants.
Le personnage dont l’arrivée mystérieuse avait attiré
l’attention de Franz était placé dans une demi-teinte qui ne lui
permettait pas de distinguer ses traits, mais qui cependant n’était
pas assez obscure pour l’empêcher de détailler son costume : il
était enveloppé d’un grand manteau brun dont un des pans, rejeté
sur son épaule gauche, lui cachait le bas du visage, tandis que son
chapeau à larges bords en couvrait la partie supérieure.
L’extrémité seule de ses vêtements se trouvait éclairée par la
lumière oblique qui passait par l’ouverture, et qui permettait de
distinguer un pantalon noir encadrant coquettement une botte
vernie.
Cet homme appartenait évidemment, sinon à l’aristocratie, du
moins à la haute société.
Il était là depuis quelques minutes et commençait à donner
des signes visibles d’impatience, lorsqu’un léger bruit se fit
entendre sur la terrasse supérieure.
Au même instant une ombre parut intercepter la lumière, un
homme apparut à l’orifice de l’ouverture, plongea son regard
perçant dans les ténèbres, et aperçut l’homme au manteau ;
aussitôt il saisit une poignée de ces lianes pendantes et de ces
lierres flottants, se laissa glisser, et, arrivé à trois ou quatre pieds du sol, sauta légèrement à terre. Celui-ci avait le costume d’un
Transtévère complet.
« Excusez-moi, Excellence, dit-il en dialecte romain, je vous ai
fait attendre. Cependant, je ne suis en retard que de quelques
minutes. Dix heures viennent de sonner à Saint-Jean-de-Latran.
— C’est moi qui étais en avance et non vous qui étiez en
retard, répondit l’étranger dans le plus pur toscan ; ainsi pas de
cérémonie : d’ailleurs m’eussiez-vous fait attendre, que je me
serais bien douté que c’était par quelque motif indépendant de
votre volonté.
— Et vous auriez eu raison, Excellence ; je viens du château
Saint-Ange, et j’ai eu toutes les peines du monde à parler à
Beppo.
— Qu’est-ce que Beppo ?
— Beppo est un employé de la prison, à qui je fais une petite
rente pour savoir ce qui se passe dans l’intérieur du château de
Sa Sainteté.
— Ah ! ah ! je vois que vous êtes homme de précaution, mon
cher !
— Que voulez-vous, Excellence ! on ne sait pas ce qui peut
arriver ; peut-être moi aussi serai-je un jour pris au filet comme
ce pauvre Peppino ; et aurai-je besoin d’un rat pour ronger
quelques mailles de ma prison.
— Bref, qu’avez-vous appris ?
— Il y aura deux exécutions mardi à deux heures, comme c’est
l’habitude à Rome lors des ouvertures des grandes fêtes. Un
condamné sera mazzolato ; c’est un misérable qui a tué un prêtre
qui l’avait élevé, et qui ne mérite aucun intérêt. L’autre sera
decapitato, et celui-là, c’est le pauvre Peppino.
— Que voulez-vous, mon cher, vous inspirez une si grande
terreur, non seulement au gouvernement pontifical, mais encore
aux royaumes voisins qu’on veut absolument faire un exemple.
— Mais Peppino ne fait pas même partie de ma bande ; c’est
un pauvre berger qui n’a commis d’autre crime que de nous
fournir des vivres.
— Ce qui le constitue parfaitement votre complice. Aussi,
voyez qu’on a des égards pour lui : au lieu de l’assommer, comme
vous le serez si jamais on vous met la main dessus, on se
contentera de le guillotiner. Au reste cela variera les plaisirs du
peuple, et il y aura spectacle pour tous les goûts.
— Sans compter celui que je lui ménage et auquel il ne
s’attend pas, reprit le Transtévère.
— Mon cher ami, permettez-moi de vous dire, reprit l’homme
au manteau, que vous me paraissez tout disposé à faire quelque
sottise.
— Je suis disposé à tout pour empêcher l’exécution du pauvre
diable qui est dans l’embarras pour m’avoir servi ; par la
Madone ! je me regarderais comme un lâche, si je ne faisais pas
quelque chose pour ce brave garçon.
— Et que ferez-vous ?
— Je placerai une vingtaine d’hommes autour de l’échafaud,
et, au moment où on l’amènera, au signal que je donnerai, nous
nous élancerons le poignard au poing sur l’escorte, et nous
l’enlèverons.
— Cela me paraît fort chanceux, et je crois décidément que
mon projet vaut mieux que le vôtre.
— Et quel est votre projet, Excellence ?
— Je donnerai dix mille piastres à quelqu’un que je sais, et qui
obtiendra que l’exécution de Peppino soit remise à l’année prochaine ; puis, dans le courant de l’année, je donnerai mille
autres piastres à un autre quelqu’un que je sais encore, et le ferai
évader de prison.
— Êtes-vous sûr de réussir ?
— Pardieu ! dit en français l’homme au manteau.
— Plaît-il ? demanda le Transtévère.
— Je dis, mon cher, que j’en ferai plus à moi seul avec mon or
que vous et tous vos gens avec leurs poignards, leurs pistolets,
leurs carabines et leurs tromblons. Laissez-moi donc faire.
— À merveille ; mais si vous échouez, nous nous tiendrons
toujours prêts.
— Tenez-vous toujours prêts, si c’est votre plaisir, mais soyez
certain que j’aurai sa grâce.
— C’est après-demain mardi, faites-y attention. Vous n’avez
plus que demain.
— Eh bien ! mais le jour se compose de vingt-quatre heures,
chaque heure se compose de soixante minutes, chaque minute de
soixante secondes ; en quatre-vingt-six mille quatre cents
secondes on fait bien des choses.
— Si vous avez réussi, Excellence, comment le saurons-nous ?
— C’est bien simple. J’ai loué les trois dernières fenêtres du
café Rospoli ; si j’ai obtenu le sursis, les deux fenêtres du coin
seront tendues en damas jaune, mais celle du milieu sera tendue
en damas blanc avec une croix rouge.
— À merveille. Et par qui ferez-vous passer la grâce ?
— Envoyez-moi un de vos hommes déguisé en pénitent et je la
lui donnerai. Grâce à son costume, il arrivera jusqu’au pied de
l’échafaud et remettra la bulle au chef de la confrérie, qui la
remettra au bourreau. En attendant, faites savoir cette nouvelle à Peppino ; qu’il n’aille pas mourir de peur ou devenir fou, ce qui
serait cause que nous aurions fait pour lui une dépense inutile.
— Écoutez, Excellence, dit le paysan, je vous suis bien dévoué,
et vous en êtes convaincu, n’est-ce pas ?
— Je l’espère, au moins.
— Eh bien ! si vous sauvez Peppino, ce sera plus que du
dévouement à l’avenir, ce sera de l’obéissance.
— Fais attention à ce que tu dis là, mon cher ! je te le
rappellerai peut-être un jour, car peut-être un jour, moi aussi,
j’aurai besoin de toi…
— Eh bien, alors, Excellence, vous me trouverez à l’heure du
besoin comme je vous aurai trouvé à cette même heure ; alors,
fussiez-vous à l’autre bout du monde, vous n’aurez qu’à m’écrire :
“Fais cela”, et je le ferai, foi de…
— Chut ! dit l’inconnu, j’entends du bruit.
— Ce sont des voyageurs qui visitent le Colisée aux flambeaux.
— Il est inutile qu’ils nous trouvent ensemble. Ces mouchards
de guides pourraient vous reconnaître ; et, si honorable que soit
votre amitié, mon cher ami, si on nous savait liés comme nous le
sommes, cette liaison, j’en ai bien peur, me ferait perdre quelque
peu de mon crédit.
— Ainsi, si vous avez le sursis ?
— La fenêtre du milieu tendue en damas avec une croix rouge.
— Si vous ne l’avez pas ?…
— Trois tentures jaunes.
— Et alors ?…
— Alors, mon cher ami, jouez du poignard tout à votre aise, je
vous le permets, et je serai là pour vous voir faire.
— Adieu, Excellence, je compte sur vous, comptez sur moi. »
À ces mots le Transtévère disparut par l’escalier, tandis que
l’inconnu, se couvrant plus que jamais le visage de son manteau,
passa à deux pas de Franz et descendit dans l’arène par les
gradins extérieurs.
Une seconde après, Franz entendit son nom retentir sous les
voûtes : c’était Albert qui l’appelait.
Il attendit pour répondre que les deux hommes fussent
éloignés, ne se souciant pas de leur apprendre qu’ils avaient eu un
témoin qui, s’il n’avait pas vu leur visage, n’avait pas perdu un
mot de leur entretien.
Dix minutes après, Franz roulait vers l’hôtel d’Espagne,
écoutant avec une distraction fort impertinente la savante
dissertation qu’Albert faisait, d’après Pline et Calpurnius, sur les
filets garnis de pointes de fer qui empêchaient les animaux
féroces de s’élancer sur les spectateurs.
Il le laissait aller sans le contredire ; il avait hâte de se trouver
seul pour penser sans distraction à ce qui venait de se passer
devant lui.
De ces deux hommes, l’un lui était certainement étranger, et
c’était la première fois qu’il le voyait et l’entendait, mais il n’en
était pas ainsi de l’autre ; et, quoique Franz n’eût pas distingué
son visage constamment enseveli dans l’ombre ou caché par son
manteau, les accents de cette voix l’avaient trop frappé la
première fois qu’il les avait entendus pour qu’ils pussent jamais
retentir devant lui sans qu’il les reconnût.
Il y avait surtout dans les intonations railleuses quelque chose
de strident et de métallique qui l’avait fait tressaillir dans les
ruines du Colisée comme dans la grotte de Monte-Cristo.
Aussi était-il bien convaincu que cet homme n’était autre que
Simbad le Marin.
Aussi, en toute autre circonstance, la curiosité que lui avait
inspirée cet homme eût été si grande qu’il se serait fait
reconnaître à lui ; mais, dans cette occasion, la conversation qu’il
venait d’entendre était trop intime pour qu’il ne fût pas retenu
par la crainte très sensée que son apparition ne lui serait pas
agréable. Il l’avait donc laissé s’éloigner, comme on l’a vu, mais
en se promettant, s’il le rencontrait une autre fois, de ne pas
laisser échapper cette seconde occasion comme il avait fait de la
première.
Franz était trop préoccupé pour bien dormir. Sa nuit fut
employée à passer et à repasser dans son esprit toutes les
circonstances qui se rattachaient à l’homme de la grotte et à
l’inconnu du Colisée, et qui tendaient à faire de ces deux
personnages le même individu ; et plus Franz y pensait, plus il
s’affermissait dans cette opinion.
Il s’endormit au jour, et ce qui fit qu’il ne s’éveilla que fort
tard. Albert, en véritable Parisien, avait déjà pris ses précautions
pour la soirée. Il avait envoyé chercher une loge au théâtre
Argentina.
Franz avait plusieurs lettres à écrire en France, il abandonna
donc pour toute la journée la voiture à Albert.
À cinq heures, Albert rentra ; il avait porté ses lettres de
recommandation, avait des invitations pour toutes ses soirées et
avait vu Rome.
Une journée avait suffi à Albert pour tout cela.
Et encore avait-il eu le temps de s’informer de la pièce qu’on
jouait et des acteurs qui la joueraient.
La pièce avait pour titre : 57 Parisina ; les acteurs avaient nom :
Coselli, Moriani et la Spech.
Nos deux jeunes gens n’étaient pas si malheureux, comme on
le voit : ils allaient assister à la représentation d’un des meilleurs
opéras de l’auteur de Lucia di Lammermoor, joué par trois des
artistes les plus renommés de l’Italie.
Albert n’avait jamais pu s’habituer aux théâtres ultramontains,
à l’orchestre desquels on ne va pas, et qui n’ont ni balcons, ni
loges découvertes ; c’était dur pour un homme qui avait sa stalle
aux Bouffes et sa part de la loge infernale à l’Opéra.
Ce qui n’empêchait pas Albert de faire des toilettes
flamboyantes toutes les fois qu’il allait à l’Opéra avec Franz ;
toilettes perdues ; car, il faut l’avouer à la honte d’un des
représentants les plus dignes de notre fashion, depuis quatre
mois qu’il sillonnait l’Italie en tous sens, Albert n’avait pas eu une
seule aventure.
Albert essayait quelquefois de plaisanter à cet endroit ; mais
au fond il était singulièrement mortifié, lui, Albert de Morcerf, un
des jeunes gens les plus courus, d’en être encore pour ses frais. La
chose était d’autant plus pénible que, selon l’habitude modeste de
nos chers compatriotes, Albert était parti de Paris avec cette
conviction qu’il allait avoir en Italie les plus grands succès, et
qu’il viendrait faire les délices du boulevard de Gand du récit de
ses bonnes fortunes.
Hélas ! il n’en avait rien été : les charmantes comtesses
génoises, florentines et napolitaines s’en étaient tenues, non pas à
leurs maris, mais à leurs amants, et Albert avait acquis cette
cruelle conviction, que les Italiennes ont du moins sur les
Françaises l’avantage d’être fidèles à leur infidélité.
Je ne veux pas dire qu’en Italie, comme partout, il n’y ait pas
des exceptions.
Et cependant Albert était non seulement un cavalier
parfaitement élégant, mais encore un homme de beaucoup
d’esprit ; de plus il était vicomte : vicomte de nouvelle noblesse,
c’est vrai ; mais aujourd’hui qu’on ne fait plus ses preuves,
qu’importe qu’on date de 1399 ou de 1815 ! Par-dessus tout cela il
avait cinquante mille livres de rente. C’était plus qu’il n’en faut,
comme on le voit, pour être à la mode à Paris. C’était donc
quelque peu humiliant de n’avoir encore été sérieusement
remarqué par personne dans aucune des villes où il avait passé.
Mais aussi comptait-il se rattraper à Rome, le carnaval étant,
dans tous les pays de la terre qui célèbrent cette estimable
institution, une époque de liberté où les plus sévères se laissent
entraîner à quelque acte de folie. Or, comme le carnaval s’ouvrait
le lendemain, il était fort important qu’Albert lançât son
prospectus avant cette ouverture.
Albert avait donc, dans cette intention, loué une des loges les
plus apparentes du théâtre, et fait, pour s’y rendre, une toilette
irréprochable. C’était au premier rang, qui remplace chez nous la
galerie. Au reste, les trois premiers étages sont aussi
aristocratiques les uns que les autres, et on les appelle pour cette
raison les rangs nobles.
D’ailleurs cette loge, où l’on pouvait tenir à douze sans être
serrés, avait coûté aux deux amis un peu moins cher qu’une loge
de quatre personnes à l’Ambigu.
Albert avait encore un autre espoir, c’est que s’il arrivait à
prendre place dans le cœur d’une belle Romaine, cela le
conduirait naturellement à conquérir un posto dans la voiture, et
par conséquent à voir le carnaval du haut d’un véhicule
aristocratique ou d’un balcon princier.
Toutes ces considérations rendaient donc Albert plus
sémillant qu’il ne l’avait jamais été. Il tournait le dos aux acteurs,
se penchant à moitié hors de la loge et lorgnant toutes les jolies
femmes avec une jumelle de six pouces de long.
Ce qui n’amenait pas une seule jolie femme à récompenser
d’un seul regard, même de curiosité, tout le mouvement que se
donnait Albert.
En effet, chacun causait de ses affaires, de ses amours, de ses
plaisirs, du carnaval qui s’ouvrait le lendemain de la semaine
sainte prochaine, sans faire attention un seul instant ni aux
acteurs, ni à la pièce, à l’exception des moments indiqués, où
chacun alors se retournait, soit pour entendre une portion du
récitatif de Coselli, soit pour applaudir quelque trait brillant de
Moriani, soit pour crier bravo à la Spech ; puis les conversations
particulières reprenaient leur train habituel.
Vers la fin du premier acte, la porte d’une loge restée vide
jusque-là s’ouvrit, et Franz vit entrer une personne à laquelle il
avait eu l’honneur d’être présenté à Paris et qu’il croyait encore
en France. Albert vit le mouvement que fit son ami à cette
apparition, et se retournant vers lui :
« Est-ce que vous connaissez cette femme ? dit-il.
— Oui ; comment la trouvez-vous ?
— Charmante, mon cher, et blonde. Oh ! les adorables
cheveux ! C’est une Française ?
— C’est une Vénitienne.
— Et vous l’appelez ?
— La comtesse G… 58.
— Oh ! je la connais de nom, s’écria Albert ; on la dit aussi
spirituelle que jolie. Parbleu, quand je pense que j’aurais pu me faire présenter à elle au dernier bal de Mme de Villefort, où elle
était, et que j’ai négligé cela : je suis un grand niais !
— Voulez-vous que je répare ce tort ? demanda Franz.
— Comment ! vous la connaissez assez intimement pour me
conduire dans sa loge ?
— J’ai eu l’honneur de lui parler trois ou quatre fois dans ma
vie ; mais, vous le savez, c’est strictement assez pour ne pas
commettre une inconvenance. »
En ce moment la comtesse aperçut Franz et lui fit de la main
un signe gracieux, auquel il répondit par une respectueuse
inclination de tête.
« Ah çà ! mais il me semble que vous êtes au mieux avec elle ?
dit Albert.
— Eh bien ! voilà ce qui vous trompe et ce qui nous fera faire
sans cesse, à nous autres Français, mille sottises à l’étranger :
c’est de tout soumettre à nos points de vue parisiens ; en
Espagne, et en Italie surtout, ne jugez jamais de l’intimité des
gens sur la liberté des rapports. Nous nous sommes trouvé en
sympathie avec la comtesse, voilà tout.
— En sympathie de cœur ? demanda Albert en riant.
— Non, d’esprit, voilà tout, répondit sérieusement Franz.
— Et à quelle occasion ?
— À l’occasion d’une promenade au Colisée pareille à celle
que nous avons faite ensemble.
— Au clair de la lune ?
— Oui.
— Seuls ?
— À peu près !
— Et vous avez parlé…
— Des morts.
— Ah ! s’écria Albert, c’était en vérité fort récréatif. Eh bien !
moi, je vous promets que si j’ai le bonheur d’être le cavalier de la
belle comtesse dans une pareille promenade, je ne lui parlerai
que des vivants.
— Et vous aurez peut-être tort.
— En attendant, vous allez me présenter à elle comme vous
me l’avez promis ?
— Aussitôt la toile baissée.
— Que ce diable de premier acte est long !
— Écoutez le finale, il est fort beau, et Coselli le chante
admirablement.
— Oui, mais quelle tournure !
— La Spech y est on ne peut plus dramatique.
— Vous comprenez que lorsqu’on a entendu la Sontag et la
Malibran 59…
— Ne trouvez-vous pas la méthode de Moriani excellente ?
— Je n’aime pas les bruns qui chantent blond.
— Ah ! mon cher », dit Franz en se retournant, tandis
qu’Albert continuait de lorgner, « en vérité vous êtes par trop
difficile. »
Enfin la toile tomba à la grande satisfaction du vicomte de
Morcerf, qui prit son chapeau, donna un coup de main rapide à
ses cheveux, à sa cravate et à ses manchettes, et fit observer à
Franz qu’il l’attendait.
Comme de son côté la comtesse, que Franz interrogeait des
yeux, lui fit comprendre par un signe qu’il serait le bienvenu,
Franz ne mit aucun retard à satisfaire l’empressement d’Albert, et
faisant, suivi de son compagnon qui profitait du voyage pour
rectifier les faux plis que les mouvements avaient pu imprimer à
son col de chemise et au revers de son habit, le tour de l’hémicycle, il vint frapper à la loge no 4, qui était celle
qu’occupait la comtesse.
Aussitôt le jeune homme qui était assis à côté d’elle sur le
devant de la loge se leva, cédant sa place, selon l’habitude
italienne, au nouveau venu, qui doit la céder à son tour
lorsqu’une autre visite arrive.
Franz présenta Albert à la comtesse comme un de nos jeunes
gens les plus distingués par sa position sociale et par son esprit ;
ce qui, d’ailleurs, était vrai ; car à Paris, et dans le milieu où vivait
Albert, c’était un cavalier irréprochable. Il ajouta que, désespéré
de n’avoir pas su profiter du séjour de la comtesse à Paris pour se
faire présenter à elle, il l’avait chargé de réparer cette faute,
mission dont il s’acquittait en priant la comtesse, près de laquelle
il aurait eu besoin lui-même d’un interlocuteur, d’excuser son
indiscrétion.
La comtesse répondit en faisant un charmant salut à Albert et
en tendant la main à Franz.
Albert, invité par elle, prit la place vide sur le devant, et Franz
s’assit au second rang derrière la comtesse.
Albert avait trouvé un excellent sujet de conversation : c’était
Paris ; il parlait à la comtesse de leurs connaissances communes.
Franz comprit qu’il était sur le terrain. Il le laissa aller, et, lui
demandant sa gigantesque lorgnette, il se mit à son tour à
explorer la salle.
Seule sur le devant d’une loge, placée au troisième rang, en
face d’eux, était une femme admirablement belle vêtue d’un
costume grec, qu’elle portait avec tant d’aisance qu’il était évident
que c’était son costume naturel.
Derrière elle, dans l’ombre, se dessinait la forme d’un homme
dont il était impossible de distinguer le visage.
Franz interrompit la conversation d’Albert et de la comtesse
pour demander à cette dernière si elle connaissait la belle
Albanaise qui était si digne d’attirer non seulement l’attention des
hommes, mais encore des femmes.
« Non, dit-elle ; tout ce que je sais, c’est qu’elle est à Rome
depuis le commencement de la saison ; car, à l’ouverture du
théâtre, je l’ai vue où elle est ; et depuis un mois elle n’a pas
manqué une seule représentation, tantôt accompagnée de
l’homme qui est avec elle en ce moment, tantôt suivie simplement
d’un domestique noir.
— Comment la trouvez-vous, comtesse ?
— Extrêmement belle. Medora 60 devait ressembler à cette
femme. »
Franz et la comtesse échangèrent un sourire. Elle se remit à
causer avec Albert, et Franz à lorgner son Albanaise.
La toile se leva sur le ballet. C’était un de ces bons ballets
italiens mis en scène par le fameux Henri 61 qui s’était fait, comme
chorégraphe, en Italie, une réputation colossale, que le
malheureux est venu perdre au Théâtre Nautique 62 ; un de ces
ballets où tout le monde, depuis le premier sujet jusqu’au dernier
comparse, prend une part si active à l’action, que cent cinquante
personnes font à la fois le même geste et lèvent ensemble ou le
même bras ou la même jambe.
On appelait ce ballet i Poliska.
Franz était trop préoccupé de sa belle Grecque pour s’occuper
du ballet, si intéressant qu’il fût. Quant à elle, elle prenait un
plaisir visible à ce spectacle, plaisir qui faisait une opposition
suprême avec l’insouciance profonde de celui qui l’accompagnait,
et qui, tant que dura le chef-d’œuvre chorégraphique, ne fit pas
un mouvement, paraissant, malgré le bruit infernal que menaient les trompettes, les cymbales et les chapeaux chinois à l’orchestre,
goûter les célestes douceurs d’un sommeil paisible et radieux.
Enfin le ballet finit, et la toile tomba au milieu des
applaudissements frénétiques d’un parterre enivré.
Grâce à cette habitude de couper l’opéra par un ballet, les
entractes sont très courts en Italie, les chanteurs ayant le temps
de se reposer et de changer de costume tandis que les danseurs
exécutent leurs pirouettes et confectionnent leurs entrechats.
L’ouverture du second acte commença ; aux premiers coups
d’archet, Franz vit le dormeur se soulever lentement et se
rapprocher de la Grecque, qui se retourna pour lui adresser
quelques paroles, et s’accouda de nouveau sur le devant de la
loge.
La figure de son interlocuteur était toujours dans l’ombre et
Franz ne pouvait distinguer aucun de ses traits.
La toile se leva, l’attention de Franz fut nécessairement attirée
par les acteurs, et ses yeux quittèrent un instant la loge de la belle
Grecque pour se porter vers la scène.
L’acte s’ouvre, comme on sait, par le duo du rêve : Parisina,
couchée, laisse échapper devant Azzo le secret de son amour pour
Ugo ; l’époux trahi passe par toutes les fureurs de la jalousie,
jusqu’à ce que, convaincu que sa femme lui est infidèle, il la
réveille pour lui annoncer sa prochaine vengeance.
Ce duo est un des plus beaux, des plus expressifs et des plus
terribles qui soient sortis de la plume féconde de Donizetti. Franz
l’entendait pour la troisième fois, et quoiqu’il ne passât pas pour
un mélomane enragé, il produisit sur lui un effet profond. Il allait
en conséquence joindre ses applaudissements à ceux de la salle,
lorsque ses mains, prêtes à se réunir, restèrent écartées, et que le
bravo qui s’échappait de sa bouche expira sur ses lèvres.
L’homme de la loge s’était levé tout debout, et, sa tête se
trouvant dans la lumière, Franz venait de retrouver le mystérieux
habitant de Monte-Cristo, celui dont la veille il lui avait si bien
semblé reconnaître la taille et la voix dans les ruines du Colisée.
Il n’y avait plus de doute, l’étrange voyageur habitait Rome.
Sans doute l’expression de la figure de Franz était en
harmonie avec le trouble que cette apparition jetait dans son
esprit, car la comtesse le regarda, éclata de rire, et lui demanda
ce qu’il avait.
« Madame la comtesse, répondit Franz, je vous ai demandé
tout à l’heure si vous connaissiez cette femme albanaise :
maintenant je vous demanderai si vous connaissez son mari.
— Pas plus qu’elle, répondit la comtesse.
— Vous ne l’avez jamais remarqué ?
— Voilà bien une question à la française ! Vous savez bien
que, pour nous autres Italiennes, il n’y a pas d’autre homme au
monde que celui que nous aimons !
— C’est juste, répondit Franz.
— En tout cas », dit-elle en appliquant les jumelles d’Albert à
ses yeux et en les dirigeant vers la loge, « ce doit être quelque
nouveau déterré, quelque trépassé sorti du tombeau avec la
permission du fossoyeur, car il me semble affreusement pâle.
— Il est toujours comme cela, répondit Franz.
— Vous le connaissez donc ? demanda la comtesse ; alors c’est
moi qui vous demanderai qui il est.
— Je crois l’avoir déjà vu, et il me semble le reconnaître.
— En effet », dit-elle en faisant un mouvement de ses belles
épaules comme si un frisson lui passait dans les veines, « je
comprends que lorsqu’on a une fois vu un pareil homme on ne
l’oublie jamais. »
L’effet que Franz avait éprouvé n’était donc pas une
impression particulière, puisqu’une autre personne le ressentait
comme lui.
« Eh bien ! » demanda Franz à la comtesse après qu’elle eut
pris sur elle de le lorgner une seconde fois, « que pensez-vous de
cet homme ?
— Que cela me paraît être lord Ruthwen 63 en chair et en os. »
En effet, ce nouveau souvenir de Byron frappa Franz : si un
homme pouvait le faire croire à l’existence des vampires, c’était
cet homme.
« Il faut que je sache qui il est, dit Franz en se levant.
— Oh ! non, s’écria la comtesse ; non, ne me quittez pas, je
compte sur vous pour me reconduire, et je vous garde.
— Comment ! véritablement, lui dit Franz en se penchant à
son oreille, vous avez peur ?
— Écoutez, lui dit-elle, Byron m’a juré qu’il croyait aux
vampires, il m’a dit qu’il en avait vu, il m’a dépeint leur visage, eh
bien ! c’est absolument cela : ces cheveux noirs, ces grands yeux
brillant d’une flamme étrange, cette pâleur mortelle ; puis,
remarquez qu’il n’est pas avec une femme comme toutes les
femmes, il est avec une étrangère… une Grecque, une
schismatique… sans doute quelque magicienne comme lui. Je
vous en prie, n’y allez pas. Demain mettez-vous à sa recherche si
bon vous semble, mais aujourd’hui je vous déclare que je vous
garde. »
Franz insista.
« Écoutez, dit-elle en se levant, je m’en vais, je ne puis rester
jusqu’à la fin du spectacle, j’ai du monde chez moi : serez-vous
assez peu galant pour me refuser votre compagnie ? »
Il n’y avait d’autre réponse à faire que de prendre son
chapeau, d’ouvrir la porte et de présenter son bras à la comtesse.
C’est ce qu’il fit.
La comtesse était véritablement fort émue ; et Franz lui-même
ne pouvait échapper à une certaine terreur superstitieuse,
d’autant plus naturelle que ce qui était chez la comtesse le
produit d’une sensation instinctive était chez lui le résultat d’un
souvenir.
Il sentit qu’elle tremblait en montant en voiture.
Il la reconduisit jusque chez elle : il n’y avait personne, et elle
n’était aucunement attendue ; il lui en fit le reproche.
« En vérité, lui dit-elle, je ne me sens pas bien, et j’ai besoin
d’être seule ; la vue de cet homme m’a toute bouleversée. »
Franz essaya de rire.
« Ne riez pas, lui dit-elle ; d’ailleurs vous n’en avez pas envie.
Puis promettez-moi une chose.
— Laquelle ?
— Promettez-la-moi.
— Tout ce que vous voudrez, excepté de renoncer à découvrir
quel est cet homme. J’ai des motifs que je ne puis vous dire pour
désirer savoir qui il est, d’où il vient et où il va.
— D’où il vient, je l’ignore ; mais où il va, je puis vous le dire :
il va en enfer à coup sûr.
— Revenons à la promesse que vous vouliez exiger de moi,
comtesse, dit Franz.
— Ah ! c’est de rentrer directement à l’hôtel et de ne pas
chercher ce soir à voir cet homme. Il y a certaines affinités entre
les personnes que l’on quitte et les personnes que l’on rejoint. Ne
servez pas de conducteur entre cet homme et moi. Demain
courez après lui si bon vous semble ; mais ne me le présentez jamais, si vous ne voulez pas me faire mourir de peur. Sur ce,
bonsoir ; tâchez de dormir ; moi, je sais bien qui ne dormira
pas. »
Et à ces mots la comtesse quitta Franz, le laissant indécis de
savoir si elle s’était amusée à ses dépens ou si elle avait
véritablement ressenti la crainte qu’elle avait exprimée.
En rentrant à l’hôtel, Franz trouva Albert en robe de chambre,
en pantalon à pied, voluptueusement étendu sur un fauteuil et
fumant son cigare.
« Ah ! c’est vous ! lui dit-il ; ma foi, je ne vous attendais que
demain.
— Mon cher Albert, répondit Franz, je suis heureux de trouver
l’occasion de vous dire une fois pour toutes que vous avez la plus
fausse idée des femmes italiennes ; il me semble pourtant que vos
mécomptes amoureux auraient dû vous la faire perdre.
— Que voulez-vous ! ces diablesses de femmes, c’est à n’y rien
comprendre ! Elles vous donnent la main, elle vous la serrent ;
elles vous parlent tout bas, elles se font reconduire chez elles :
avec le quart de ces manières de faire, une Parisienne se perdrait
de réputation.
— Eh ! justement, c’est parce qu’elles n’ont rien à cacher, c’est
parce qu’elles vivent au grand soleil, que les femmes y mettent si
peu de façons dans le beau pays où résonne le si, comme dit
Dante. D’ailleurs, vous avez bien vu que la comtesse a eu
véritablement peur.
— Peur de quoi ? de cet honnête monsieur qui était en face de
nous avec cette jolie Grecque ? Mais j’ai voulu en avoir le cœur
net quand ils sont sortis, et je les ai croisés dans le corridor. Je ne
sais pas où diable vous avez pris toutes vos idées de l’autre
monde ! C’est un fort beau garçon qui est fort bien mis, et qui a tout l’air de se faire habiller en France chez Blin ou chez
Humann ; un peu pâle, c’est vrai, mais vous savez que la pâleur
est un cachet de distinction. »
Franz sourit, Albert avait de grandes prétentions à être pâle.
« Aussi, lui dit Franz, je suis convaincu que les idées de la
comtesse sur cet homme n’ont pas le sens commun. A-t-il parlé
près de vous, et avez-vous entendu quelques-unes de ses paroles ?
— Il a parlé, mais en romaïque. J’ai reconnu l’idiome à
quelques mots grecs défigurés. Il faut vous dire, mon cher, qu’au
collège j’étais très fort en grec.
— Ainsi il parlait le romaïque ?
— C’est probable.
— Plus de doute, murmura Franz, c’est lui.
— Vous dites ?…
— Rien. Que faisiez-vous donc là ?
— Je vous ménageais une surprise.
— Laquelle ?
— Vous savez qu’il est impossible de se procurer une calèche ?
— Pardieu ! puisque nous avons fait inutilement tout ce qu’il
était humainement possible de faire pour cela.
— Eh bien ! j’ai eu une idée merveilleuse. »
Franz regarda Albert en homme qui n’avait pas grande
confiance dans son imagination.
« Mon cher, dit Albert, vous m’honorez là d’un regard qui
mériterait bien que je vous demandasse réparation.
— Je suis prêt à vous la faire, cher ami, si l’idée est aussi
ingénieuse que vous le dites.
— Écoutez.
— J’écoute.
— Il n’y a pas moyen de se procurer de voiture, n’est-ce pas ?
— Non.
— Ni de chevaux ?
— Pas davantage.
— Mais l’on peut se procurer une charrette ?
— Peut-être.
— Une paire de bœufs ?
— C’est probable.
— Eh bien, mon cher ! voilà notre affaire. Je vais faire décorer
la charrette, nous nous habillons en moissonneurs napolitains, et
nous représentons au naturel le magnifique tableau de Léopold
Robert 64. Si, pour plus grande ressemblance, la comtesse veut
prendre le costume d’une femme de Pouzzole ou de Sorrente,
cela complétera la mascarade, et elle est assez belle pour qu’on la
prenne pour l’original de la Femme à l’Enfant.
Pardieu ! s’écria Franz, pour cette fois vous avez raison,
monsieur Albert, et voilà une idée véritablement heureuse.
— Et toute nationale, renouvelée des rois fainéants, mon cher,
rien que cela ! Ah ! messieurs les Romains, vous croyez qu’on
courra à pied par vos rues comme des lazzaroni, et cela parce que
vous manquez de calèches et de chevaux ; eh bien ! on en
inventera.
— Et avez-vous déjà fait part à quelqu’un de cette triomphante
imagination ?
— À notre hôte. En rentrant, je l’ai fait monter et lui ai exposé
mes désirs. Il m’a assuré que rien n’était plus facile ; je voulais
faire dorer les cornes des bœufs, mais il m’a dit que cela
demanderait trois jours : il faudra donc nous passer de cette
superfluité.
— Et où est-il ?
— Qui ?
— Notre hôte ?
— En quête de la chose. Demain il serait déjà peut-être un peu
tard.
— De sorte qu’il va nous rendre réponse ce soir même ?
— Je l’attends. »
En ce moment la porte s’ouvrit, et maître Pastrini passa la
tête.
« Permesso ? dit-il.
— Certainement que c’est permis ! s’écria Franz.
— Eh bien ! dit Albert, nous avez-vous trouvé la charrette
requise et les bœufs demandés ?
— J’ai trouvé mieux que cela, répondit-il d’un air parfaitement
satisfait de lui-même.
— Ah ! mon cher hôte, prenez garde, dit Albert, le mieux est
l’ennemi du bien.
— Que Vos Excellences s’en rapportent à moi, dit maître
Pastrini d’un ton capable.
— Mais enfin qu’y a-t-il ? demanda Franz à son tour.
— Vous savez, dit l’aubergiste, que le comte de Monte-Cristo
habite sur le même carré que vous ?
— Je le crois bien, dit Albert, puisque c’est grâce à lui que
nous sommes logés comme deux étudiants de la rue Saint-
Nicolas-du-Chardonnet.
— Eh bien ! il sait l’embarras dans lequel vous vous trouvez, et
vous fait offrir deux places dans sa voiture et deux places à ses
fenêtres du palais Rospoli. »
Albert et Franz se regardèrent.
« Mais, demanda Albert, devons-nous accepter l’offre de cet
étranger, d’un homme que nous ne connaissons pas ?
— Quel homme est-ce que ce comte de Monte-Cristo ?
demanda Franz à son hôte.
— Un très grand seigneur sicilien ou maltais, je ne sais pas au
juste, mais noble comme un Borghèse et riche comme une mine
d’or.
— Il me semble, dit Franz à Albert, que, si cet homme était
d’aussi bonnes manières que le dit notre hôte, il aurait dû nous
faire parvenir son invitation d’une autre façon, soit en nous
écrivant, soit… »
En ce moment on frappa à la porte.
« Entrez », dit Franz.
Un domestique, vêtu d’une livrée parfaitement élégante, parut
sur le seuil de la chambre.
« De la part du comte de Monte-Cristo, pour M. Franz
d’Épinay et pour M. le vicomte Albert de Morcerf », dit-il.
Et il présenta à l’hôte deux cartes, que celui-ci remit aux
jeunes gens.
« M. le comte de Monte-Cristo, continua le domestique, fait
demander à ces messieurs la permission de se présenter en voisin
demain matin chez eux ; il aura l’honneur de s’informer auprès
de ces messieurs à quelle heure ils seront visibles.
— Ma foi, dit Albert à Franz, il n’y a rien à y reprendre, tout y
est.
— Dites au comte, répondit Franz, que c’est nous qui aurons
l’honneur de lui faire notre visite. »
Le domestique se retira.
« Voilà ce qui s’appelle faire assaut d’élégance, dit Albert ;
allons, décidément vous aviez raison, maître Pastrini, et c’est un
homme tout à fait comme il faut que votre comte de Monte-
Cristo.
— Alors vous acceptez son offre ? dit l’hôte.
— Ma foi oui, répondit Albert. Cependant, je vous l’avoue, je
regrette notre charrette et les moissonneurs ; et, s’il n’y avait pas
la fenêtre du palais Rospoli pour faire compensation à ce que
nous perdons, je crois que j’en reviendrais à ma première idée :
qu’en dites-vous, Franz ?
— Je dis que ce sont aussi les fenêtres du palais Rospoli qui
me décident », répondit Franz à Albert.
En effet, cette offre de deux places à une fenêtre du palais
Rospoli avait rappelé à Franz la conversation qu’il avait entendue
dans les ruines du Colisée entre son inconnu et son Transtévère,
conversation dans laquelle l’engagement avait été pris par
l’homme au manteau d’obtenir la grâce du condamné. Or, si
l’homme au manteau était, comme tout portait Franz à le croire,
le même que celui dont l’apparition dans la salle Argentina l’avait
si fort préoccupé, il le reconnaîtrait sans aucun doute, et alors
rien ne l’empêcherait de satisfaire sa curiosité à son égard.
Franz passa une partie de la nuit à rêver à ses deux
apparitions et à désirer le lendemain. En effet, le lendemain tout
devait s’éclaircir ; et cette fois, à moins que son hôte de Monte-
Cristo ne possédât l’anneau de Gygès et, grâce à cet anneau, la
faculté de se rendre invisible, il était évident qu’il ne lui
échapperait pas. Aussi fut-il éveillé avant huit heures.
Quant à Albert, comme il n’avait pas les mêmes motifs que
Franz d’être matinal, il dormait encore de son mieux.
Franz fit appeler son hôte, qui se présenta avec son
obséquiosité ordinaire.
« Maître Pastrini, lui dit-il, ne doit-il pas y avoir aujourd’hui
une exécution ?
— Oui, Excellence ; mais si vous me demandez cela pour avoir
une fenêtre, vous vous y prenez bien tard.
— Non, reprit Franz ; d’ailleurs, si je tenais absolument à voir
ce spectacle, je trouverais place, je pense, sur le mont Pincio.
— Oh ! je présumais que Votre Excellence ne voudrait pas se
compromettre avec toute la canaille, dont c’est en quelque sorte
l’amphithéâtre naturel.
— Il est probable que je n’irai pas, dit Franz ; mais je
désirerais avoir quelques détails.
— Lesquels ?
— Je voudrais savoir le nombre des condamnés, leurs noms et
le genre de leur supplice.
— Cela tombe à merveille, Excellence ! on vient justement de
m’apporter les tavolette.
— Qu’est-ce que les tavolette ?
— Les tavolette sont des tablettes en bois que l’on accroche à
tous les coins de rue la veille des exécutions, et sur lesquelles on
colle les noms des condamnés, la cause de leur condamnation et
le mode de leur supplice. Cet avis a pour but d’inviter les fidèles à
prier Dieu de donner aux coupables un repentir sincère.
— Et l’on vous apporte ces tavolette pour que vous joigniez vos
prières à celles des fidèles ? demanda Franz d’un air de doute.
— Non, Excellence ; je me suis entendu avec le colleur, et il
m’apporte cela comme il m’apporte les affiches de spectacles, afin
que si quelques-uns de mes voyageurs désirent assister à
l’exécution, ils soient prévenus.
— Ah ! mais c’est une attention tout à fait délicate ! s’écria
Franz.
— Oh ! dit maître Pastrini en souriant, je puis me vanter de
faire tout ce qui est en mon pouvoir pour satisfaire les nobles étrangers qui m’honorent de leur confiance.
— C’est ce que je vois, mon hôte ! et c’est ce que je répéterai à
qui voudra l’entendre, soyez-en bien certain. En attendant, je
désirerais lire une de ces tavolette.
— C’est bien facile, dit l’hôte en ouvrant la porte, j’en ai fait
mettre une sur le carré. »
Il sortit, détacha la tavoletta, et la présenta à Franz.
Voici la traduction littérale de l’affiche patibulaire :
« On fait savoir à tous que le mardi 22 février, premier jour de
carnaval, seront, par arrêt du tribunal de la Rota, exécutés sur la
place del Popolo le nommé Andrea Rondolo, coupable
d’assassinat sur la personne très respectable et très vénérée de
don César Torlini, chanoine de l’église de Saint-Jean de Latran, et
le nommé Peppino, dit Rocca Priori, convaincu de complicité
avec le détestable bandit Luigi Vampa et les hommes de sa
troupe.
« Le premier sera mazzolato.
« Et le second decapitato.
« Les âmes charitables sont priées de demander à Dieu un
repentir sincère pour ces deux malheureux condamnés. »
C’était bien ce que Franz avait entendu la surveille, dans les
ruines du Colisée, et rien n’était changé au programme : les noms
des condamnés, la cause de leur supplice et le genre de leur
exécution étaient exactement les mêmes.
Ainsi, selon toute probabilité, le Transtévère n’était autre que
le bandit Luigi Vampa, et l’homme au manteau Simbad le Marin,
qui, à Rome comme à Porto-Vecchio et à Tunis, poursuivait le
cours de ses philanthropiques expéditions.
Cependant le temps s’écoulait, il était neuf heures, et Franz
allait réveiller Albert, lorsque à son grand étonnement il le vit
sortir tout habillé de sa chambre. Le carnaval lui avait trotté par
la tête, et l’avait éveillé plus matin que son ami ne l’espérait.
« Eh bien ! dit Franz à son hôte, maintenant que nous voilà
prêts tous deux, croyez-vous, mon cher monsieur Pastrini, que
nous puissions nous présenter chez le comte de Monte-Cristo ?
— Oh ! bien certainement ! répondit-il ; le comte de Monte-
Cristo a l’habitude d’être très matinal, et je suis sûr qu’il y a plus
de deux heures déjà qu’il est levé.
— Et vous croyez qu’il n’y a pas d’indiscrétion à se présenter
chez lui maintenant ?
— Aucune.
— En ce cas, Albert, si vous êtes prêt…
— Entièrement prêt, dit Albert.
— Allons remercier notre voisin de sa courtoisie.
— Allons ! »
Franz et Albert n’avaient que le carré à traverser, l’aubergiste
les devança et sonna pour eux ; un domestique vint ouvrir.
« I Signori Francesi », dit l’hôte.
Le domestique s’inclina et leur fit signe d’entrer.
Ils traversèrent deux pièces meublées avec un luxe qu’ils ne
croyaient pas trouver dans l’hôtel de maître Pastrini, et ils
arrivèrent enfin dans un salon d’une élégance parfaite. Un tapis
de Turquie était tendu sur le parquet, et les meubles les plus
confortables offraient leurs coussins rebondis et leurs dossiers
renversés. De magnifiques tableaux de maîtres, entremêlés de
trophées d’armes splendides, étaient suspendus aux murailles, et
de grandes portières de tapisserie flottaient devant les portes.
« Si Leurs Excellences veulent s’asseoir, dit le domestique, je
vais prévenir monsieur le comte. »
Et il disparut par une des portes.
Au moment où cette porte s’ouvrit, le son d’une guzla arriva
jusqu’aux deux amis, mais s’éteignit aussitôt : la porte, refermée
presque en même temps qu’ouverte, n’avait pour ainsi dire laissé
pénétrer dans le salon qu’une bouffée d’harmonie.
Franz et Albert échangèrent un regard et reportèrent les yeux
sur les meubles, sur les tableaux et sur les armes. Tout cela, à la
seconde vue, leur parut encore plus magnifique qu’à la première.
« Eh bien ! demanda Franz à son ami, que dites-vous de cela ?
— Ma foi, mon cher, je dis qu’il faut que notre voisin soit
quelque agent de change qui a joué à la baisse sur les fonds
espagnols, ou quelque prince qui voyage incognito.
— Chut ! lui dit Franz ; c’est ce que nous allons savoir, car le
voilà. »
En effet, le bruit d’une porte tournant sur ses gonds venait
d’arriver jusqu’aux visiteurs ; et presque aussitôt la tapisserie, se
soulevant, donna passage au propriétaire de toutes ces richesses.
Albert s’avança au-devant de lui, mais Franz resta cloué à sa
place.
Celui qui venait d’entrer n’était autre que l’homme au
manteau du Colisée, l’inconnu de la loge, l’hôte mystérieux de
Monte-Cristo.
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