Le comte de Monte-Cristo
XC. La rencontre
XC
LA RENCONTRE
Après le départ de Mercédès, tout retomba dans l’ombre chez
Monte-Cristo. Autour de lui et au-dedans de lui sa pensée
s’arrêta ; son esprit énergique s’endormit comme fait le corps
après une suprême fatigue.
« Quoi ! » se disait-il, tandis que la lampe et les bougies se
consumaient tristement et que les serviteurs attendaient avec
impatience dans l’antichambre ; « quoi ! voilà l’édifice si
lentement préparé, élevé avec tant de peines et de soucis, écroulé
d’un seul coup, avec un seul mot, sous un souffle ! Eh quoi ! ce
moi que je croyais quelque chose, ce moi dont j’étais si fier, ce
moi que j’avais vu si petit dans les cachots du château d’If, et que
j’avais su rendre si grand, sera demain un peu de poussière !
Hélas ! ce n’est point la mort du corps que je regrette : cette
destruction du principe vital n’est-elle point le repos où tout tend,
où tout malheureux aspire, ce calme de la matière après lequel
j’ai soupiré si longtemps, au-devant duquel je m’acheminais par la route douloureuse de la faim, quand Faria est apparu dans
mon cachot ? Qu’est-ce que la mort ? Un degré de plus dans le
calme et deux peut-être dans le silence. Non, ce n’est donc pas
l’existence que je regrette, c’est la ruine de mes projets si
lentement élaborés, si laborieusement bâtis. La Providence, que
j’avais crue pour eux, était donc contre eux ! Dieu ne voulait donc
pas qu’ils s’accomplissent !
« Ce fardeau que j’ai soulevé, presque aussi pesant qu’un
monde, et que j’avais cru porter jusqu’au bout, était selon mon
désir, et non selon ma force ; selon ma volonté, et non selon mon
pouvoir, et il me le faudra déposer à peine à moitié de ma course.
Oh ! je redeviendrai donc fataliste, moi que quatorze ans de
désespoir et dix ans d’espérance avaient rendu providentiel.
« Et tout cela, mon Dieu ! parce que mon cœur, que je croyais
mort, n’était qu’engourdi ; parce qu’il s’est réveillé, parce qu’il a
battu, parce que j’ai cédé à la douleur de ce battement soulevé du
fond de ma poitrine par la voix d’une femme !
« Et cependant », continua le comte, s’abîmant de plus en plus
dans les prévisions de ce lendemain terrible qu’avait accepté
Mercédès ; « cependant il est impossible que cette femme, qui est
un si noble cœur, ait ainsi, par égoïsme, consenti à me laisser
tuer, moi plein de force et d’existence ! Il est impossible qu’elle
pousse à ce point l’amour, ou plutôt le délire maternel ! Il y a des
vertus dont l’exagération serait un crime. Non, elle aura imaginé
quelque scène pathétique, elle viendra se jeter entre les épées, et
ce sera ridicule sur le terrain, de sublime que c’était ici. »
Et la rougeur de l’orgueil montait au front du comte.
« Ridicule, répéta-t-il, et le ridicule rejaillira sur moi… Moi,
ridicule ! Allons ! j’aime encore mieux mourir. »
Et à force de s’exagérer ainsi d’avance les mauvaises chances
du lendemain, auxquelles il s’était condamné en promettant à
Mercédès de laisser vivre son fils, le comte s’en vint à se dire :
« Sottise, sottise, sottise ! que faire ainsi de la générosité en se
plaçant comme un but inerte au bout du pistolet de ce jeune
homme ! Jamais il ne croira que ma mort est un suicide, et
cependant il importe pour l’honneur de ma mémoire… (ce n’est
point de la vanité, n’est-ce pas, mon Dieu ? mais bien un juste
orgueil, voilà tout) ; il importe pour l’honneur de ma mémoire
que le monde sache que j’ai consenti moi-même, par ma volonté,
de mon libre arbitre, à arrêter mon bras déjà levé pour frapper, et
que de ce bras, si puissamment armé contre les autres, je me suis
frappé moi-même : il le faut, je le ferai. »
Et saisissant une plume, il tira un papier de l’armoire secrète
de son bureau, et traça au bas de ce papier, qui n’était autre
chose que son testament fait depuis son arrivée à Paris, une
espèce de codicille dans lequel il faisait comprendre sa mort aux
gens les moins clairvoyants.
« Je fais cela, mon Dieu ! dit-il les yeux levés au ciel, autant
pour votre honneur que pour le mien. Je me suis considéré,
depuis dix ans, ô mon Dieu ! comme l’envoyé de votre vengeance,
et il ne faut pas que d’autres misérables que ce Morcerf, il ne faut
pas qu’un Danglars, un Villefort, il ne faut pas enfin que ce
Morcerf lui-même se figurent que le hasard les a débarrassés de
leur ennemi. Qu’ils sachent, au contraire, que la Providence, qui
avait déjà décrété leur punition, a été corrigée par la seule
puissance de ma volonté ; que le châtiment évité dans ce monde
les attend dans l’autre, et qu’ils n’ont échangé le temps que contre
l’éternité. »
Tandis qu’il flottait entre ces sombres incertitudes, mauvais
rêve de l’homme éveillé par la douleur, le jour vint blanchir les
vitres et éclairer sous ses mains le pâle papier azur sur lequel il
venait de tracer cette suprême justification de la Providence.
Il était cinq heures du matin.
Tout à coup un léger bruit parvint à son oreille. Monte-Cristo
crut avoir entendu quelque chose comme un soupir étouffé ; il
tourna la tête, regarda autour de lui et ne vit personne.
Seulement le bruit se répéta assez distinct pour qu’au doute
succédât la certitude.
Alors le comte se leva, ouvrit doucement la porte du salon, et
sur un fauteuil, les bras pendants, sa belle tête pâle inclinée en
arrière, il vit Haydée qui s’était placée en travers de la porte, afin
qu’il ne pût sortir sans la voir, mais que le sommeil, si puissant
contre la jeunesse, avait surprise après la fatigue d’une si longue
veille.
Le bruit que la porte fit en s’ouvrant ne put tirer Haydée de
son sommeil.
Monte-Cristo arrêta sur elle un regard plein de douceur et de
regret.
« Elle s’est souvenue qu’elle avait un fils, dit-il, et, moi, j’ai
oublié que j’avais une fille ! »
Puis, secouant tristement la tête :
« Pauvre Haydée ! dit-il, elle a voulu me voir, elle a voulu me
parler, elle a craint ou deviné quelque chose… Oh ! je ne puis
partir sans lui dire adieu, je ne puis mourir sans la confier à
quelqu’un. »
Et il regagna doucement sa place et écrivit au bas des
premières lignes :
Je lègue à Maximilien Morrel, capitaine de spahis et fils de mon
ancien patron, Pierre Morrel, armateur à Marseille, la somme de
vingt millions, dont une partie sera offerte par lui à sa sœur Julie et
à son beau-frère Emmanuel, s’il ne croit pas toutefois que ce
surplus de fortune doive nuire à leur bonheur. Ces vingt millions
sont enfouis dans ma grotte de Monte-Cristo, dont Bertuccio sait le
secret.
Si son cœur est libre et qu’il veuille épouser Haydée, fille d’Ali,
pacha de Janina, que j’ai élevée avec l’amour d’un père et qui a eu
pour moi la tendresse d’une fille, il accomplira, je ne dirai point ma
dernière volonté, mais mon dernier désir.
Le présent testament a déjà fait Haydée héritière du reste de ma
fortune, consistant en terres, rentes sur l’Angleterre, l’Autriche et la
Hollande, mobilier dans mes différents palais et maisons, et qui, ces
vingt millions prélevés, ainsi que les différents legs faits à mes
serviteurs, pourront monter encore à soixante millions.
Il achevait d’écrire cette dernière ligne, lorsqu’un cri, poussé
derrière lui, lui fit tomber la plume des mains.
« Haydée, dit-il, vous avez lu ? »
En effet, la jeune femme, réveillée par le jour qui avait frappé
ses paupières, s’était levée et s’était approchée du comte sans que
ses pas légers, assourdis par le tapis, eussent été entendus.
« Oh ! mon seigneur, dit-elle en joignant les mains, pourquoi
écrivez-vous ainsi à une pareille heure ? Pourquoi me léguez-vous
toute votre fortune, mon seigneur ? Vous me quittez donc ?
— Je vais faire un voyage, cher ange », dit Monte-Cristo avec
une expression de mélancolie et de tendresse infinies, « et s’il
m’arrivait malheur… »
Le comte s’arrêta.
« Eh bien ?… » demanda la jeune fille avec un accent
d’autorité que le comte ne lui connaissait point et qui le fit
tressaillir.
« Eh bien ! s’il m’arrive malheur, reprit Monte-Cristo, je veux
que ma fille soit heureuse. »
Haydée sourit tristement en secouant la tête.
« Vous pensez à mourir, mon seigneur ? dit-elle.
— C’est une pensée salutaire, mon enfant, a dit le sage.
— Eh bien, si vous mourez, dit-elle, léguez votre fortune à
d’autres, car, si vous mourez… je n’aurai plus besoin de rien. »
Et prenant le papier, elle le déchira en quatre morceaux
qu’elle jeta au milieu du salon. Puis, cette énergie si peu
habituelle à une esclave ayant épuisé ses forces, elle tomba, non
plus endormie cette fois, mais évanouie sur le parquet.
Monte-Cristo se pencha vers elle, la souleva entre ses bras ; et,
voyant ce beau teint pâli, ces beaux yeux fermés, ce beau corps
inanimé et comme abandonné, l’idée lui vint pour la première
fois qu’elle l’aimait peut-être autrement que comme une fille aime
son père.
« Hélas ! murmura-t-il avec un profond découragement,
j’aurais donc encore pu être heureux ! »
Puis il porta Haydée jusqu’à son appartement, la remit,
toujours évanouie, aux mains de ses femmes ; et, rentrant dans
son cabinet, qu’il ferma cette fois vivement sur lui, il recopia le
testament détruit.
Comme il achevait, le bruit d’un cabriolet entrant dans la cour
se fit entendre. Monte-Cristo s’approcha de la fenêtre et vit
descendre Maximilien et Emmanuel.
« Bon, dit-il, il était temps ! »
Et il cacheta son testament d’un triple cachet.
Un instant après il entendit un bruit de pas dans le salon, et
alla ouvrir lui-même. Morrel parut sur le seuil.
Il avait devancé l’heure de près de vingt minutes.
« Je viens trop tôt peut-être, monsieur le comte, dit-il ; mais je
vous avoue franchement que je n’ai pu dormir une minute, et
qu’il en a été de même de toute la maison. J’avais besoin de vous
voir fort de votre courageuse assurance pour redevenir moi-
même. »
Monte-Cristo ne put tenir à cette preuve d’affection, et ce ne
fut point la main qu’il tendit au jeune homme, mais ses deux bras
qu’il lui ouvrit.
« Morrel, lui dit-il d’une voix émue, c’est un beau jour pour
moi que celui où je me sens aimé d’un homme comme vous.
Bonjour, monsieur Emmanuel. Vous venez donc avec moi,
Maximilien ?
— Pardieu ! dit le jeune capitaine, en aviez-vous douté ?
— Mais cependant si j’avais tort…
— Écoutez, je vous ai regardé hier pendant toute cette scène
de provocation, j’ai pensé à votre assurance toute cette nuit, et je
me suis dit que la justice devait être pour vous, ou qu’il n’y avait
plus aucun fond à faire sur le visage des hommes.
— Cependant, Morrel, Albert est votre ami.
— Une simple connaissance, comte.
— Vous l’avez vu pour la première fois le jour même que vous
m’avez vu ?
— Oui, c’est vrai ; mais que voulez-vous ? il faut que vous me
le rappeliez pour que je m’en souvienne.
— Merci, Morrel. » Puis, frappant un coup sur le timbre :
« Tiens, dit-il à Ali qui apparut aussitôt, fais porter cela chez
mon notaire. C’est mon testament, Morrel. Moi mort, vous irez en prendre connaissance.
— Comment ! s’écria Morrel, vous mort ?
— Eh ! ne faut-il pas tout prévoir, cher ami ? Mais qu’avez-
vous fait hier après m’avoir quitté ?
— J’ai été chez Tortoni, où, comme je m’y attendais, j’ai trouvé
Beauchamp et Château-Renaud. Je vous avoue que je les
cherchais.
— Pour quoi faire, puisque tout cela était convenu ?
— Écoutez, comte, l’affaire est grave, inévitable.
— En doutiez-vous ?
— Non. L’offense a été publique, et chacun en parlait déjà.
— Eh bien ?
— Eh bien ! j’espérais faire changer les armes, substituer
l’épée au pistolet. Le pistolet est aveugle.
— Avez-vous réussi ? demanda vivement Monte-Cristo avec
une imperceptible lueur d’espoir.
— Non, car on connaît votre force à l’épée.
— Bah ! qui m’a donc trahi ?
— Les maîtres d’armes que vous avez battus.
— Et vous avez échoué ?
— Ils ont refusé positivement.
— Morrel, dit le comte, m’avez-vous jamais vu tirer le
pistolet ?
— Jamais.
— Eh bien, nous avons le temps, regardez. »
Monte-Cristo prit les pistolets qu’il tenait quand Mercédès
était entrée, et collant un as de trèfle contre la plaque, en quatre
coups il enleva successivement les quatre branches du trèfle.
À chaque coup Morrel pâlissait.
Il examina les balles avec lesquelles Monte-Cristo exécutait ce
tour de force, et il vit qu’elles n’étaient pas plus grosses que des
chevrotines.
« C’est effrayant, dit-il ; voyez donc, Emmanuel ! »
Puis, se retournant vers Monte-Cristo :
« Comte, dit-il, au nom du ciel, ne tuez pas Albert ! le
malheureux a une mère !
— C’est juste, dit Monte-Cristo, et moi, je n’en ai pas. »
Ces mots furent prononcés avec un ton qui fit frissonner
Morrel.
« Vous êtes l’offensé, comte.
— Sans doute ; qu’est-ce que cela veut dire ?
— Cela veut dire que vous tirez le premier.
— Je tire le premier ?
— Oh ! cela, je l’ai obtenu ou plutôt exigé ; nous leur faisions
assez de concessions pour qu’ils nous fissent celle-là.
— Et à combien de pas ?
— À vingt. »
Un effrayant sourire passa sur les lèvres du comte.
« Morrel, dit-il, n’oubliez pas ce que vous venez de voir.
— Aussi, dit le jeune homme, je ne compte que sur votre
émotion pour sauver Albert.
— Moi, ému ? dit Monte-Cristo.
— Ou sur votre générosité, mon ami ; sûr de votre coup
comme vous l’êtes, je puis vous dire une chose qui serait ridicule
si je la disais à un autre.
— Laquelle ?
— Cassez-lui un bras, blessez-le, mais ne le tuez pas.
— Morrel, écoutez encore ceci, dit le comte, je n’ai pas besoin
d’être encouragé à ménager M. de Morcerf ; M. de Morcerf, je vous l’annonce d’avance, sera si bien ménagé, qu’il reviendra
tranquillement avec ses deux amis, tandis que moi…
— Eh bien ! vous ?
— Oh ! c’est autre chose, on me rapportera, moi.
— Allons donc ! s’écria Maximilien hors de lui.
— C’est comme je vous l’annonce, mon cher Morrel ; M. de
Morcerf me tuera. »
Morrel regarda le comte en homme qui ne comprend plus.
« Que vous est-il donc arrivé depuis hier soir, comte ?
— Ce qui est arrivé à Brutus la veille de la bataille de
Philippes : j’ai vu un fantôme.
— Et ce fantôme ?
— Ce fantôme, Morrel, m’a dit que j’avais assez vécu. »
Maximilien et Emmanuel se regardèrent ; Monte-Cristo tira sa
montre.
« Partons, dit-il, il est sept heures cinq minutes, et le rendez-
vous est pour huit heures juste. »
Une voiture attendait tout attelée ; Monte-Cristo y monta avec
ses deux témoins.
En traversant le corridor, Monte-Cristo s’était arrêté pour
écouter devant une porte, et Maximilien et Emmanuel, qui, par
discrétion, avaient fait quelques pas en avant, crurent entendre
répondre à un sanglot par un soupir.
À huit heures sonnantes on était au rendez-vous.
« Nous voici arrivés, dit Morrel en passant la tête par la
portière, et nous sommes les premiers.
— Monsieur m’excusera, dit Baptistin qui avait suivi son
maître avec une terreur indicible, mais je crois apercevoir là-bas
une voiture sous les arbres.
— En effet, dit Emmanuel, j’aperçois deux jeunes gens qui se
promènent et semblent attendre. »
Monte-Cristo sauta légèrement en bas de sa calèche et donna
la main à Emmanuel et à Maximilien pour les aider à descendre.
Maximilien retint la main du comte entre les siennes.
« À la bonne heure, dit-il, voici une main comme j’aime la voir
à un homme dont la vie repose dans la bonté de sa cause. »
Monte-Cristo tira Morrel, non pas à part, mais d’un pas ou
deux en arrière de son beau-frère.
« Maximilien, lui demanda-t-il, avez-vous le cœur libre ? »
Morrel regarda Monte-Cristo avec étonnement.
« Je ne vous demande pas une confidence, cher ami, je vous
adresse une simple question ; répondez oui ou non, c’est tout ce
que je vous demande.
— J’aime une jeune fille, comte.
— Vous l’aimez beaucoup ?
— Plus que ma vie.
— Allons, dit Monte-Cristo, voilà encore une espérance qui
m’échappe. »
Puis, avec un soupir :
« Pauvre Haydée ! murmura-t-il.
— En vérité, comte ! s’écria Morrel, si je vous connaissais
moins, je vous croirais moins brave que vous n’êtes !
— Parce que je pense à quelqu’un que je vais quitter, et que je
soupire ! Allons donc, Morrel, est-ce à un soldat de se connaître si
mal en courage ? est-ce que c’est la vie que je regrette ? Qu’est-ce
que cela me fait, à moi, qui ai passé vingt ans entre la vie et la
mort, de vivre ou de mourir ? D’ailleurs, soyez tranquille, Morrel,
cette faiblesse, si c’en est une, est pour vous seul. Je sais que le monde est un salon dont il faut sortir poliment et honnêtement,
c’est-à-dire en saluant et en payant ses dettes de jeu.
— À la bonne heure, dit Morrel, voilà qui est parler. À propos,
avez-vous apporté vos armes ?
— Moi ! pour quoi faire ? J’espère bien que ces messieurs
auront les leurs.
— Je vais m’en informer, dit Morrel.
— Oui, mais pas de négociations, vous m’entendez ?
— Oh ! soyez tranquille. »
Morrel s’avança vers Beauchamp et Château-Renaud. Ceux-ci,
voyant le mouvement de Maximilien, firent quelques pas au-
devant de lui.
Les trois jeunes gens se saluèrent, sinon avec affabilité, du
moins avec courtoisie.
« Pardon, messieurs, dit Morrel, mais je n’aperçois pas M. de
Morcerf !
— Ce matin, répondit Château-Renaud, il nous a fait prévenir
qu’il nous rejoindrait sur le terrain seulement.
— Ah ! » fit Morrel.
Beauchamp tira sa montre.
« Huit heures cinq minutes ; il n’y a pas de temps de perdu,
monsieur Morrel, dit-il.
— Oh ! répondit Maximilien, ce n’est point dans cette
intention que je le disais.
— D’ailleurs, interrompit Château-Renaud, voici une
voiture. »
En effet, une voiture s’avançait au grand trot par une des
avenues aboutissant au carrefour où l’on se trouvait.
« Messieurs, dit Morrel, sans doute que vous vous êtes munis
de pistolets. M. de Monte-Cristo déclare renoncer au droit qu’il avait de se servir des siens.
— Nous avons prévu cette délicatesse de la part du comte,
monsieur Morrel, répondit Beauchamp, et j’ai apporté des armes,
que j’ai achetées il y a huit ou dix jours, croyant que j’en aurais
besoin pour une affaire pareille. Elles sont parfaitement neuves et
n’ont encore servi à personne. Voulez-vous les visiter ?
— Oh ! monsieur Beauchamp, dit Morrel en s’inclinant,
lorsque vous m’assurez que M. de Morcerf ne connaît point ces
armes, vous pensez bien, n’est-ce pas, que votre parole me suffit ?
— Messieurs, dit Château-Renaud, ce n’était point Morcerf qui
nous arrivait dans cette voiture, c’étaient, ma foi ! c’étaient Franz
et Debray. »
En effet, les deux jeunes gens annoncés s’avancèrent.
« Vous ici, messieurs ! dit Château-Renaud en échangeant
avec chacun une poignée de main ; et par quel hasard ?
— Parce que, dit Debray, Albert nous a fait prier, ce matin, de
nous trouver sur le terrain. »
Beauchamp et Château-Renaud se regardèrent d’un air
étonné.
« Messieurs, dit Morrel, je crois comprendre.
— Voyons !
— Hier, dans l’après-midi, j’ai reçu une lettre de M. de
Morcerf, qui me priait de me trouver à l’Opéra.
— Et moi aussi, dit Debray.
— Et moi aussi, dit Franz.
— Et nous aussi, dirent Château-Renaud et Beauchamp.
— Il voulait que vous fussiez présents à la provocation, dit
Morrel, il veut que vous soyez présents au combat.
— Oui, dirent les jeunes gens, c’est cela, monsieur
Maximilien ; et, selon toute probabilité, vous avez deviné juste.
— Mais, avec tout cela, murmura Château-Renaud, Albert ne
vient pas ; il est en retard de dix minutes.
— Le voilà, dit Beauchamp, il est à cheval ; tenez, il vient
ventre à terre suivi de son domestique.
— Quelle imprudence, dit Château-Renaud, de venir à cheval
pour se battre au pistolet ! Moi qui lui avais si bien fait la leçon !
— Et puis, voyez, dit Beauchamp, avec un col à sa cravate,
avec un habit ouvert, avec un gilet blanc ; que ne s’est-il fait tout
de suite dessiner une mouche sur l’estomac ? c’eût été plus simple
et plus tôt fini ! »
Pendant ce temps, Albert était arrivé à dix pas du groupe que
formaient les cinq jeunes gens ; il arrêta son cheval, sauta à terre,
et jeta la bride au bras de son domestique.
Albert s’approcha.
Il était pâle, ses yeux étaient rougis et gonflés. On voyait qu’il
n’avait pas dormi une seconde de toute la nuit.
Il y avait, répandue sur toute sa physionomie, une nuance de
gravité triste qui ne lui était pas habituelle.
« Merci, messieurs, dit-il, d’avoir bien voulu vous rendre à
mon invitation : croyez que je vous suis on ne peut plus
reconnaissant de cette marque d’amitié. »
Morrel, à l’approche de Morcerf, avait fait une dizaine de pas
en arrière et se trouvait à l’écart.
« Et à vous aussi, monsieur Morrel, dit Albert, mes
remerciements vous appartiennent. Approchez donc, vous n’êtes
pas de trop.
— Monsieur, dit Maximilien, vous ignorez peut-être que je
suis le témoin de M. de Monte-Cristo ?
— Je n’en étais pas sûr, mais je m’en doutais. Tant mieux, plus
il y aura d’hommes d’honneur ici, plus je serai satisfait.
— Monsieur Morrel, dit Château-Renaud, vous pouvez
annoncer à M. le comte de Monte-Cristo que M. de Morcerf est
arrivé, et que nous nous tenons à sa disposition. »
Morrel fit un mouvement pour s’acquitter de sa commission.
Beauchamp, en même temps, tirait la botte de pistolets de la
voiture.
« Attendez, messieurs, dit Albert, j’ai deux mots à dire à M. le
comte de Monte-Cristo.
— En particulier ? demanda Morrel.
— Non, monsieur, devant tout le monde. »
Les témoins d’Albert se regardèrent tout surpris ; Franz et
Debray échangèrent quelques paroles à voix basse, et Morrel,
joyeux de cet incident inattendu, alla chercher le comte, qui se
promenait dans une contre-allée avec Emmanuel.
« Que me veut-il ? demanda Monte-Cristo.
— Je l’ignore, mais il demande à vous parler.
— Oh ! dit Monte-Cristo, qu’il ne tente pas Dieu par quelque
nouvel outrage !
— Je ne crois pas que ce soit son intention », dit Morrel.
Le comte s’avança, accompagné de Maximilien et
d’Emmanuel : son visage calme et plein de sérénité faisait une
étrange opposition avec le visage bouleversé d’Albert, qui
s’approchait, de son côté, suivi des quatre jeunes gens.
À trois pas l’un de l’autre, Albert et le comte s’arrêtèrent.
« Messieurs, dit Albert, approchez-vous ; je désire que pas un
mot de ce que je vais avoir l’honneur de dire à M. le comte de
Monte-Cristo ne soit perdu ; car ce que je vais avoir l’honneur de
lui dire doit être répété par vous à qui voudra l’entendre, si
étrange que mon discours vous paraisse.
— J’attends, monsieur, dit le comte.
— Monsieur, dit Albert d’une voix tremblante d’abord, mais
qui s’assura de plus en plus ; monsieur, je vous reprochais d’avoir
divulgué la conduite de M. de Morcerf en Épire ; car, si coupable
que fût M. le comte de Morcerf, je ne croyais pas que ce fût vous
qui eussiez le droit de le punir. Mais aujourd’hui, monsieur, je
sais que ce droit vous est acquis. Ce n’est point la trahison de
Fernand Mondego envers Ali-Pacha qui me rend si prompt à vous
excuser, c’est la trahison du pêcheur Fernand envers vous, ce sont
les malheurs inouïs qui ont été la suite de cette trahison. Aussi je
le dis, aussi je le proclame tout haut : oui, monsieur, vous avez eu
raison de vous venger de mon père, et moi, son fils, je vous
remercie de n’avoir pas fait plus ! »
La foudre, tombée au milieu des spectateurs de cette scène
inattendue, ne les eût pas plus étonnés que cette déclaration
d’Albert.
Quant à Monte-Cristo, ses yeux s’étaient lentement levés au
ciel avec une expression de reconnaissance infinie, et il ne
pouvait assez admirer comment cette nature fougueuse d’Albert,
dont il avait assez connu le courage au milieu des bandits
romains, s’était tout à coup pliée à cette subite humiliation. Aussi
reconnut-il l’influence de Mercédès, et comprit-il comment ce
noble cœur ne s’était pas opposé au sacrifice qu’elle savait
d’avance devoir être inutile.
« Maintenant, monsieur, dit Albert, si vous trouvez que les
excuses que je viens de vous faire sont suffisantes, votre main, je
vous prie. Après le mérite si rare de l’infaillibilité qui semble être
le vôtre, le premier de tous les mérites, à mon avis, est de savoir
avouer ses torts. Mais cet aveu me regarde seul. J’agissais bien
selon les hommes, mais vous, vous agissiez bien selon Dieu. Un
ange seul pouvait sauver l’un de nous de la mort, et l’ange est descendu du ciel, sinon pour faire de nous deux amis, hélas ! la
fatalité rend la chose impossible, mais tout au moins deux
hommes qui s’estiment. »
Monte-Cristo, l’œil humide, la poitrine haletante, la bouche
entrouverte, tendit à Albert une main que celui-ci saisit et pressa
avec un sentiment qui ressemblait à un respectueux effroi.
« Messieurs, dit-il, monsieur de Monte-Cristo veut bien agréer
mes excuses. J’avais agi précipitamment envers lui. La
précipitation est mauvaise conseillère : j’avais mal agi.
Maintenant ma faute est réparée. J’espère bien que le monde ne
me tiendra point pour lâche parce que j’ai fait ce que ma
conscience m’a ordonné de faire. Mais, en tout cas, si l’on se
trompait sur mon compte, ajouta le jeune homme en relevant la
tête avec fierté et comme s’il adressait un défi et à ses amis et à
ses ennemis, je tâcherais de redresser les opinions.
— Que s’est-il donc passé cette nuit ? demanda Beauchamp à
Château-Renaud ; il me semble que nous jouons ici un triste rôle.
— En effet, ce qu’Albert vient de faire est bien misérable ou
bien beau, répondit le baron.
— Ah ! voyons, demanda Debray à Franz, qu’est-ce que cela
veut dire ? Comment ! le comte de Monte-Cristo déshonore M. de
Morcerf, et il a eu raison aux yeux de son fils ! Mais, eussé-je dix
Janina dans ma famille, je ne me croirais obligé qu’à une chose,
ce serait de me battre dix fois. »
Quant à Monte-Cristo, le front penché, les bras inertes, écrasé
sous le poids de vingt-quatre ans de souvenirs, il ne songeait ni à
Albert, ni à Beauchamp, ni à Château-Renaud, ni à personne de
ceux qui se trouvaient là : il songeait à cette courageuse femme
qui était venue lui demander la vie de son fils, à qui il avait offert
la sienne et qui venait de la sauver par l’aveu terrible d’un secret de famille, capable de tuer à jamais chez ce jeune homme le
sentiment de la piété filiale.
« Toujours la Providence ! murmura-t-il : ah ! c’est
d’aujourd’hui seulement que je suis bien certain d’être l’envoyé de
Dieu ! »
OceanofPDF.com