Le comte de Monte-Cristo
LVI. Andrea Cavalcanti
LVI
ANDREA CAVALCANTI
Le comte de Monte-Cristo entra dans le salon voisin, que
Baptistin avait désigné sous le nom de salon bleu, et où venait de
le précéder un jeune homme de tournure dégagée, assez
élégamment vêtu, et qu’un cabriolet de place avait, une demi-
heure auparavant, jeté à la porte de l’hôtel. Baptistin n’avait pas
eu de peine à le reconnaître ; c’était bien ce grand jeune homme
aux cheveux blonds, à la barbe rousse, aux yeux noirs, dont le
teint vermeil et la peau éblouissante de blancheur lui avaient été
signalés par son maître.
Quand le comte entra dans le salon, le jeune homme était
négligemment étendu sur un sofa, fouettant avec distraction sa
botte d’un petit jonc à pomme d’or.
En apercevant Monte-Cristo, il se leva vivement.
« Monsieur est le comte de Monte-Cristo ? dit-il.
— Oui, monsieur, répondit celui-ci, et j’ai l’honneur de parler,
je crois, à monsieur le vicomte Andrea Cavalcanti ?
— Le vicomte Andrea Cavalcanti, répéta le jeune homme en
accompagnant ces mots d’un salut plein de désinvolture.
— Vous devez avoir une lettre qui vous accrédite près de moi ?
dit Monte-Cristo.
— Je ne vous en parlais pas à cause de la signature, qui m’a
paru étrange.
— Simbad le Marin, n’est-ce pas ?
— Justement. Or, comme je n’ai jamais connu d’autre Simbad
le Marin que celui des Mille et Une Nuits…
— Eh bien ! c’est un de ses descendants, un de mes amis fort
riche, un Anglais plus qu’original, presque fou, dont le véritable
nom est lord Wilmore.
— Ah ! voilà qui m’explique tout, dit Andrea. Alors cela va à
merveille. C’est ce même Anglais que j’ai connu… à… oui, très
bien !… Monsieur le comte, je suis votre serviteur.
— Si ce que vous me faites l’honneur de me dire est vrai,
répliqua en souriant le comte, j’espère que vous serez assez bon
pour me donner quelques détails sur vous et votre famille.
— Volontiers, monsieur le comte, répondit le jeune homme
avec une volubilité qui prouvait la solidité de sa mémoire. Je suis,
comme vous l’avez dit, le vicomte Andrea Cavalcanti, fils du
major Bartolomeo Cavalcanti, descendant des Cavalcanti inscrits
au livre d’or de Florence. Notre famille, quoique très riche encore
puisque mon père possède un demi-million de rente, a éprouvé
bien des malheurs, et moi-même, monsieur, j’ai été à l’âge de cinq
ou six ans enlevé par un gouverneur infidèle ; de sorte que depuis
quinze ans je n’ai point revu l’auteur de mes jours. Depuis que j’ai
l’âge de raison, depuis que je suis libre et maître de moi, je le
cherche, mais inutilement. Enfin cette lettre de votre ami Simbad m’annonce qu’il est à Paris, et m’autorise à m’adresser à vous
pour en obtenir des nouvelles.
— En vérité, monsieur, tout ce que vous me racontez là est
fort intéressant », dit le comte, regardant avec une sombre
satisfaction cette mine dégagée, empreinte d’une beauté pareille à
celle du mauvais ange, « et vous avez fort bien fait de vous
conformer en toutes choses à l’invitation de mon ami Simbad, car
votre père est en effet ici et vous cherche. »
Le comte, depuis son entrée au salon, n’avait pas perdu de vue
le jeune homme ; il avait admiré l’assurance de son regard et la
sûreté de sa voix ; mais à ces mots si naturels : Votre père est en
effet ici et vous cherche, le jeune Andrea fit un bond et s’écria :
« Mon père ! mon père ici ?
— Sans doute, répondit Monte-Cristo, votre père, le major
Bartolomeo Cavalcanti. »
L’impression de terreur répandue sur les traits du jeune
homme s’effaça presque aussitôt.
« Ah ! oui, c’est vrai, dit-il, le major Bartolomeo Cavalcanti. Et
vous dites, monsieur le comte, qu’il est ici, ce cher père.
— Oui, monsieur. J’ajouterai même que je le quitte à l’instant,
que l’histoire qu’il m’a contée de ce fils chéri, perdu autrefois, m’a
fort touché ; en vérité, ses douleurs, ses craintes, ses espérances à
ce sujet composeraient un poème attendrissant. Enfin il reçut un
jour des nouvelles qui lui annonçaient que les ravisseurs de son
fils offraient de le rendre, ou d’indiquer où il était, moyennant
une somme assez forte. Mais rien ne retint ce bon père ; cette
somme fut envoyée à la frontière du Piémont, avec un passeport
tout visé pour l’Italie. Vous étiez dans le midi de la France, je
crois ?
— Oui, monsieur, répondit Andrea d’un air assez embarrassé ;
oui, j’étais dans le midi de la France.
— Une voiture devait vous attendre à Nice ?
— C’est bien cela, monsieur ; elle m’a conduit de Nice à Gênes,
de Gênes à Turin, de Turin à Chambéry, de Chambéry à Pont-de-
Beauvoisin, et de Pont-de-Beauvoisin à Paris.
— À merveille ! il espérait toujours vous rencontrer en
chemin, car c’était la route qu’il suivait lui-même ; voilà pourquoi
votre itinéraire avait été tracé ainsi.
— Mais, dit Andrea, s’il m’eût rencontré, ce cher père, je doute
qu’il m’eût reconnu ; je suis quelque peu changé depuis que je l’ai
perdu de vue.
— Oh ! la voix du sang, dit Monte-Cristo.
— Ah ! oui, c’est vrai, reprit le jeune homme, je n’y songeais
pas à la voix du sang !
— Maintenant, reprit Monte-Cristo, une seule chose inquiète
le marquis Cavalcanti, c’est ce que vous avez fait pendant que
vous avez été éloigné de lui ; c’est de quelle façon vous avez été
traité par vos persécuteurs ; c’est si l’on a conservé pour votre
naissance tous les égards qui lui étaient dus ; c’est enfin s’il ne
vous est pas resté de cette souffrance morale à laquelle vous avez
été exposé, souffrance pire cent fois que la souffrance physique,
quelque affaiblissement des facultés dont la nature vous a si
largement doué, et si vous croyez vous-même pouvoir reprendre
et soutenir dignement dans le monde le rang qui vous appartient.
— Monsieur, balbutia le jeune homme étourdi, j’espère
qu’aucun faux rapport…
— Moi ! J’ai entendu parler de vous pour la première fois par
mon ami Wilmore, le philanthrope. J’ai su qu’il vous avait trouvé
dans une position fâcheuse, j’ignore laquelle, et ne lui ai fait aucune question : je ne suis pas curieux. Vos malheurs l’ont
intéressé, donc vous étiez intéressant. Il m’a dit qu’il voulait vous
rendre dans le monde la position que vous aviez perdue, qu’il
chercherait votre père, qu’il le trouverait ; il l’a cherché, il l’a
trouvé, à ce qu’il paraît, puisqu’il est là ; enfin il m’a prévenu hier
de votre arrivée, en me donnant encore quelques autres
instructions relatives à votre fortune ; voilà tout. Je sais que c’est
un original, mon ami Wilmore, mais en même temps, comme
c’est un homme sûr, riche comme une mine d’or, et qui, par
conséquent, peut se passer ses originalités sans qu’elles le
ruinent, j’ai promis de suivre ses instructions. Maintenant,
monsieur, ne vous blessez pas de ma question : comme je serai
obligé de vous patronner quelque peu, je désirerais savoir si les
malheurs qui vous sont arrivés, malheurs indépendants de votre
volonté et qui ne diminuent en aucune façon la considération que
je vous porte, ne vous ont pas rendu quelque peu étranger à ce
monde dans lequel votre fortune et votre nom vous appelaient à
faire si bonne figure.
— Monsieur, répondit le jeune homme reprenant son aplomb
au fur et à mesure que le comte parlait, rassurez-vous sur ce
point : les ravisseurs qui m’ont éloigné de mon père, et qui, sans
doute, avaient pour but de me vendre plus tard à lui comme ils
l’ont fait, ont calculé que, pour tirer un bon parti de moi, il fallait
me laisser toute ma valeur personnelle, et même l’augmenter
encore, s’il était possible ; j’ai donc reçu une assez bonne
éducation, et j’ai été traité par les larrons d’enfants à peu près
comme l’étaient dans l’Asie Mineure les esclaves dont leurs
maîtres faisaient des grammairiens, des médecins et des
philosophes, pour les vendre plus cher au marché de Rome. »
Monte-Cristo sourit avec satisfaction ; il n’avait pas tant
espéré, à ce qu’il paraît, de M. Andrea Cavalcanti.
« D’ailleurs, reprit le jeune homme, s’il y avait en moi quelque
défaut d’éducation ou plutôt d’habitude du monde, on aurait, je
suppose, l’indulgence de les excuser, en considération des
malheurs qui ont accompagné ma naissance et poursuivi ma
jeunesse.
— Eh bien ! dit négligemment Monte-Cristo, vous en ferez ce
que vous voudrez, vicomte, car vous êtes le maître, et cela vous
regarde ; mais, ma parole, au contraire, je ne dirais pas un mot de
toutes ces aventures, c’est un roman que votre histoire, et le
monde, qui adore les romans serrés entre deux couvertures de
papier jaune, se défie étrangement de ceux qu’il voit reliés en
vélin vivant, fussent-ils dorés comme vous pouvez l’être. Voilà la
difficulté que je me permettrai de vous signaler, monsieur le
vicomte ; à peine aurez-vous raconté à quelqu’un votre touchante
histoire, qu’elle courra dans le monde complètement dénaturée.
Vous serez obligé de vous poser en Antony, et le temps des
Antony est un peu passé. Peut-être aurez-vous un succès de
curiosité, mais tout le monde n’aime pas à se faire centre
d’observations et cible à commentaires. Cela vous fatiguera peut-
être.
— Je crois que vous avez raison, monsieur le comte, dit le
jeune homme en pâlissant malgré lui, sous l’inflexible regard de
Monte-Cristo ; c’est là un grave inconvénient.
— Oh ! il ne faut pas non plus se l’exagérer, dit Monte-Cristo ;
car, pour éviter une faute, on tomberait dans une folie. Non, c’est
un simple plan de conduite à arrêter ; et, pour un homme
intelligent comme vous, ce plan est d’autant plus facile à adopter,
qu’il est conforme à vos intérêts ; il faudra combattre, par des témoignages et par d’honorables amitiés, tout ce que votre passé
peut avoir d’obscur. »
Andrea perdit visiblement contenance.
« Je m’offrirais bien à vous comme répondant et caution, dit
Monte-Cristo ; mais c’est chez moi une habitude morale de
douter de mes meilleurs amis, et un besoin de chercher à faire
douter les autres ; aussi jouerais-je là un rôle hors de mon
emploi, comme disent les tragédiens, et je risquerais de me faire
siffler, ce qui est inutile.
— Cependant, monsieur le comte, dit Andrea avec audace, en
considération de lord Wilmore qui m’a recommandé à vous…
— Oui, certainement, reprit Monte-Cristo ; mais lord Wilmore
ne m’a pas laissé ignorer, cher monsieur Andrea, que vous aviez
eu une jeunesse quelque peu orageuse. Oh ! dit le comte en
voyant le mouvement que faisait Andrea, je ne vous demande pas
de confession ; d’ailleurs, c’est pour que vous n’ayez besoin de
personne que l’on a fait venir de Lucques monsieur le marquis
Cavalcanti, votre père. Vous allez le voir, il est un peu raide, un
peu guindé ; mais c’est une question d’uniforme, et quand on
saura que depuis dix-huit ans il est au service de l’Autriche, tout
s’excusera ; nous ne sommes pas, en général, exigeants pour les
Autrichiens. En somme, c’est un père fort suffisant, je vous
assure.
— Ah ! vous me rassurez, monsieur ; je l’avais quitté depuis si
longtemps, que je n’avais de lui aucun souvenir.
— Et puis, vous savez, une grande fortune fait passer sur bien
des choses.
— Mon père est donc réellement riche, monsieur ?
— Millionnaire… cinq cent mille livres de rente.
— Alors, demanda le jeune homme avec anxiété, je vais me
trouver dans une position… agréable ?
— Des plus agréables, mon cher monsieur ; il vous fait
cinquante mille livres de rente par an pendant tout le temps que
vous resterez à Paris.
— Mais j’y resterai toujours, en ce cas.
— Heu ! qui peut répondre des circonstances, mon cher
monsieur ? l’homme propose et Dieu dispose… »
Andrea poussa un soupir.
« Mais enfin, dit-il, tout le temps que je resterai à Paris, et…
qu’aucune circonstance ne me forcera pas de m’éloigner, cet
argent dont vous me parliez tout à l’heure m’est-il assuré ?
— Oh ! parfaitement.
— Par mon père ? demanda Andrea avec inquiétude.
— Oui, mais garanti par lord Wilmore qui vous a, sur la
demande de votre père, ouvert un crédit de cinq mille francs par
mois chez M. Danglars, un des plus sûrs banquiers de Paris.
— Et mon père compte rester longtemps à Paris ? demanda
Andrea avec inquiétude.
— Quelques jours seulement, répondit Monte-Cristo, son
service ne lui permet pas de s’absenter plus de deux ou trois
semaines.
— Oh ! ce cher père ! dit Andrea visiblement enchanté de ce
prompt départ.
— Aussi, dit Monte-Cristo, faisant semblant de se tromper à
l’accent de ces paroles ; aussi je ne veux pas retarder d’un instant
l’heure de votre réunion. Êtes-vous préparé à embrasser ce digne
M. Cavalcanti ?
— Vous n’en doutez pas, je l’espère ?
— Eh bien ! entrez donc dans le salon, mon cher ami, et vous
trouverez votre père, qui vous attend. »
Andrea fit un profond salut au comte et entra dans le salon.
Le comte le suivit des yeux, et, l’ayant vu disparaître, poussa
un ressort correspondant à un tableau, lequel, en s’écartant du
cadre, laissait, par un interstice habilement ménagé, pénétrer la
vue dans le salon.
Andrea referma la porte derrière lui et s’avança vers le major,
qui se leva dès qu’il entendit le bruit des pas qui s’approchaient.
« Ah ! monsieur et cher père », dit Andrea à haute voix et de
manière à ce que le comte l’entendît à travers la porte fermée,
« est-ce bien vous ?
— Bonjour, mon cher fils, fit gravement le major.
— Après tant d’années de séparation, dit Andrea en
continuant de regarder du côté de la porte, quel bonheur de nous
revoir !
— En effet, la séparation a été longue.
— Ne nous embrassons-nous pas, monsieur ? reprit Andrea.
— Comme vous voudrez, mon fils », dit le major.
Et les deux hommes s’embrassèrent comme on s’embrasse au
Théâtre-Français, c’est-à-dire en se passant la tête par-dessus
l’épaule.
« Ainsi donc nous voici réunis ! dit Andrea.
— Nous voici réunis, reprit le major.
— Pour ne plus nous séparer ?
— Si fait ; je crois, mon cher fils, que vous regardez
maintenant la France comme une seconde patrie ?
— Le fait est, dit le jeune homme, que je serais désespéré de
quitter Paris.
— Et moi, vous comprenez, je ne saurais vivre hors de
Lucques. Je retournerai donc en Italie aussitôt que je pourrai.
— Mais avant de partir, très cher père, vous me remettrez sans
doute des papiers à l’aide desquels il me sera facile de constater le
sang dont je sors.
— Sans aucun doute, car je viens exprès pour cela, et j’ai eu
trop de peine à vous rencontrer, afin de vous les remettre, pour
que nous recommencions encore à nous chercher ; cela prendrait
la dernière partie de ma vie.
— Et ces papiers ?
— Les voici. »
Andrea saisit avidement l’acte de mariage de son père, son
certificat de baptême à lui, et, après avoir ouvert le tout avec une
avidité bien naturelle à un bon fils, il parcourut les deux pièces
avec une rapidité et une habitude qui dénotaient le coup d’œil le
plus exercé en même temps que l’intérêt le plus vif.
Lorsqu’il eut fini, une indéfinissable expression de joie brilla
sur son front ; et regardant le major avec un étrange sourire :
« Ah çà ! dit-il en excellent toscan, il n’y a donc pas de galères
en Italie ?… »
Le major se redressa.
« Et pourquoi cela ? dit-il.
— Qu’on y fabrique impunément de pareilles pièces ? Pour la
moitié de cela, mon très cher père, en France on nous enverrait
prendre l’air à Toulon pour cinq ans.
— Plaît-il ? dit le Lucquois en essayant de conquérir un air
majestueux.
— Mon cher monsieur Cavalcanti, dit Andrea en pressant le
bras du major, combien vous donne-t-on pour être mon père ? »
Le major voulut parler.
« Chut ! dit Andrea en baissant la voix, je vais vous donner
l’exemple de la confiance ; on me donne cinquante mille francs
par an pour être votre fils : par conséquent, vous comprenez que
ce n’est pas moi qui serai disposé à nier que vous soyez mon
père. »
Le major regarda avec inquiétude autour de lui.
« Eh ! soyez tranquille, nous sommes seuls, dit Andrea ;
d’ailleurs nous parlons italien.
— Eh bien ! à moi, dit le Lucquois, on me donne cinquante
mille francs une fois payés.
— Monsieur Cavalcanti, dit Andrea, aviez-vous foi aux contes
de fées ?
— Non, pas autrefois, mais maintenant il faut bien que j’y
croie.
— Vous avez donc eu des preuves ? »
Le major tira de son gousset une poignée d’or.
« Palpables, comme vous voyez.
— Vous pensez donc que je puis croire aux promesses qu’on
m’a faites ?
— Je le crois.
— Et que ce brave homme de comte les tiendra ?
— De point en point ; mais, vous comprenez, pour arriver à ce
but, il faut jouer notre rôle.
— Comment donc… ?
— Moi, de tendre père…
— Moi, de fils respectueux.
— Puisqu’ils désirent que vous descendiez de moi…
— Qui, ils ?
— Dame, je n’en sais rien, ceux qui vous ont écrit ; n’avez-vous
pas reçu une lettre ?
— Si fait.
— De qui ?
— D’un certain abbé Busoni.
— Que vous ne connaissez pas ?
— Que je n’ai jamais vu.
— Que vous disait cette lettre ?
— Vous ne me trahirez pas ?
— Je m’en garderai bien, nos intérêts sont les mêmes.
— Alors lisez. »
Et le major passa une lettre au jeune homme.
Andrea lut à voix basse :
Vous êtes pauvre, une vieillesse malheureuse vous attend.
Voulez-vous devenir sinon riche, du moins indépendant ?
Partez pour Paris à l’instant même, et allez réclamer à monsieur
le comte de Monte-Cristo, avenue des Champs-Élysées, no 30, le fils
que vous avez eu de la marquise Corsinari, et qui vous a été enlevé
à l’âge de cinq ans.
Ce fils se nomme Andrea Cavalcanti.
Pour que vous ne révoquiez pas en doute l’intention qu’a le
soussigné de vous être agréable, vous trouverez ci-joint :
1° Un bon de deux mille quatre cents livres toscanes, payable
chez M. Gozzi, à Florence ;
2° Une lettre d’introduction près de M. le comte de Monte-Cristo,
sur lequel je vous crédite d’une somme de quarante-huit mille
francs.
Soyez chez le comte le 26 mai, à sept heures du soir.
Signé : Abbé BUSONI.
« C’est cela.
— Comment, c’est cela ? Que voulez-vous dire ? demanda le
major.
— Je dis que j’ai reçu la pareille à peu près.
— Vous ?
— Oui, moi.
— De l’abbé Busoni ?
— Non.
— De qui donc ?
— D’un Anglais, d’un certain lord Wilmore, qui prend le nom
de Simbad le Marin.
— Et que vous ne connaissez pas plus que je ne connais l’abbé
Busoni ?
— Si fait ; moi, je suis plus avancé que vous.
— Vous l’avez vu ?
— Oui, une fois.
— Où cela ?
— Ah ! justement voici ce que je ne puis pas vous dire ; vous
seriez aussi savant que moi, et c’est inutile.
— Et cette lettre vous disait ?…
— Lisez.
Vous êtes pauvre, et vous n’avez qu’un avenir misérable :
voulez-vous avoir un nom, être libre, être riche ?
— Parbleu ! » fit le jeune homme en se balançant sur ses
talons, « comme si une pareille question se faisait ! »
Prenez la chaise de poste que vous trouverez tout attelée en
sortant de Nice par la porte de Gênes. Passez par Turin, Chambéry
et Pont-de-Beauvoisin. Présentez-vous chez M. le comte de Monte-Cristo, avenue des Champs-Élysées, le 26 mai, à sept heures du soir,
et demandez-lui votre père.
Vous êtes fils du marquis Bartolomeo Cavalcanti et de la
marquise Oliva Corsinari, ainsi que le constateront les papiers qui
vous seront remis par le marquis, et qui vous permettront de vous
présenter sous ce nom dans le monde parisien.
Quant à votre rang, un revenu de cinquante mille livres par an
vous mettra à même de le soutenir.
Ci-joint un bon de cinq mille livres payable sur M. Ferrea,
banquier à Nice, et une lettre d’introduction près du comte de
Monte-Cristo, chargé par moi de pourvoir à vos besoins.
SIMBAD LE MARIN .
« Hum ! fit le major, c’est fort beau !
— N’est-ce pas ?
— Vous avez vu le comte ?
— Je le quitte.
— Et il a ratifié ?
— Tout.
— Y comprenez-vous quelque chose ?
— Ma foi non.
— Il y a une dupe dans tout cela.
— En tout cas, ce n’est ni vous ni moi ?
— Non, certainement.
— Eh bien, alors !…
— Peu nous importe, n’est-ce pas ?
— Justement, c’est ce que je voulais dire ; allons jusqu’au bout
et jouons serré.
— Soit ; vous verrez que je suis digne de faire votre partie.
— Je n’en ai pas douté un seul instant, mon cher père.
— Vous me faites honneur, mon cher fils. »
Monte-Cristo choisit ce moment pour rentrer dans le salon.
En entendant le bruit de ses pas, les deux hommes se jetèrent
dans les bras l’un de l’autre ; le comte les trouva embrassés.
« Eh bien ! monsieur le marquis, dit Monte-Cristo, il paraît
que vous avez retrouvé un fils selon votre cœur ?
— Ah ! monsieur le comte, je suffoque de joie.
— Et vous, jeune homme ?
— Ah ! monsieur le comte, j’étouffe de bonheur.
— Heureux père ! heureux enfant ! dit le comte.
— Une seule chose m’attriste, dit le major ; c’est la nécessité
où je suis de quitter Paris si vite.
— Oh ! cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo, vous ne
partirez pas, je l’espère, que je ne vous aie présenté à quelques
amis.
— Je suis aux ordres de monsieur le comte, dit le major.
— Maintenant, voyons, jeune homme, confessez-vous.
— À qui ?
— Mais à monsieur votre père ; dites-lui quelques mots de
l’état de vos finances.
— Ah diable ! fit Andrea, vous touchez la corde sensible.
— Entendez-vous, major ? dit Monte-Cristo.
— Sans doute que je l’entends.
— Oui, mais comprenez-vous ?
— À merveille.
— Il dit qu’il a besoin d’argent, ce cher enfant.
— Que voulez-vous que j’y fasse ?
— Que vous lui en donniez, parbleu !
— Moi ?
— Oui, vous. »
Monte-Cristo passa entre les deux hommes.
« Tenez ! » dit-il à Andrea en lui glissant un paquet de billets
de banque à la main.
« Qu’est-ce que cela ?
— La réponse de votre père.
— De mon père ?
— Oui. Ne venez-vous pas de laisser entendre que vous aviez
besoin d’argent ?
— Oui. Eh bien ?
— Eh bien ! il me charge de vous remettre cela.
— À compte sur mes revenus ?
— Non, pour vos frais d’installation.
— Oh ! cher père !
— Silence, dit Monte-Cristo, vous voyez bien qu’il ne veut pas
que je dise que cela vient de lui.
— J’apprécie cette délicatesse », dit Andrea, en enfonçant ses
billets de banque dans le gousset de son pantalon.
« C’est bien, dit Monte-Cristo, maintenant, allez !
— Et quand aurons-nous l’honneur de revoir monsieur le
comte ? demanda Cavalcanti.
— Ah ! oui, demanda Andrea, quand aurons-nous cet
honneur ?
— Samedi, si vous voulez… oui… tenez… samedi. J’ai à dîner
à ma maison d’Auteuil, rue de la Fontaine, n o 28, plusieurs
personnes, et entre autres M. Danglars, votre banquier, je vous
présenterai à lui, il faut bien qu’il vous connaisse tous deux pour
vous compter votre argent.
— Grande tenue ? demanda à demi-voix le major.
— Grande tenue : uniforme, croix, culotte courte.
— Et moi ? demanda Andrea.
— Oh ! vous, très simplement : pantalon noir, bottes vernies,
gilet blanc, habit noir ou bleu, cravate longue ; prenez Blin ou
Véronique pour vous habiller. Si vous ne connaissez pas leurs
adresses, Baptistin vous les donnera. Moins vous affecterez de
prétention dans votre mise, étant riche comme vous l’êtes,
meilleur effet cela fera. Si vous achetez des chevaux, prenez-les
chez Devedeux ; si vous achetez un phaéton, allez chez Baptiste.
— À quelle heure pourrons-nous nous présenter ? demanda le
jeune homme.
— Mais vers six heures et demie.
— C’est bien, on y sera », dit le major en portant la main à son
chapeau.
Les deux Cavalcanti saluèrent le comte et sortirent.
Le comte s’approcha de la fenêtre, et les vit qui traversaient la
cour, bras dessus, bras dessous.
« En vérité, dit-il, voilà deux grands misérables ! Quel malheur
que ce ne soit pas véritablement le père et le fils ! »
Puis après un instant de sombre réflexion :
« Allons chez les Morrel, dit-il ; je crois que le dégoût
m’écœure encore plus que la haine. »
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