Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 107 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

CIV. La signature Danglars

CIV

LA SIGNATURE DANGLARS

 

Le jour du lendemain se leva triste et nuageux.

Les ensevelisseurs avaient pendant la nuit accompli leur

funèbre office, et cousu le corps déposé sur le lit dans le suaire

qui drape lugubrement les trépassés en leur prêtant, quelque

chose qu’on dise de l’égalité devant la mort, un dernier

témoignage du luxe qu’ils aimaient pendant leur vie.

Ce suaire n’était autre chose qu’une pièce de magnifique

batiste que la jeune fille avait achetée quinze jours auparavant.

Dans la soirée, des hommes appelés à cet effet avaient

transporté Noirtier de la chambre de Valentine dans la sienne, et,

contre toute attente, le vieillard n’avait fait aucune difficulté de

s’éloigner du corps de son enfant.

L’abbé Busoni avait veillé jusqu’au jour, et, au jour, il s’était

retiré chez lui, sans appeler personne.

Vers huit heures du matin, d’Avrigny était revenu ; il avait

rencontré Villefort qui passait chez Noirtier, et il l’avait accompagné pour savoir comment le vieillard avait passé la nuit.

Ils le trouvèrent dans le grand fauteuil qui lui servait de lit,

reposant d’un sommeil doux et presque souriant.

Tous deux s’arrêtèrent étonnés sur le seuil.

« Voyez », dit d’Avrigny à Villefort, qui regardait son père

endormi ; « voyez, la nature sait calmer les plus vives douleurs ;

certes, on ne dira pas que M. Noirtier n’aimait pas sa petite-fille ;

il dort cependant.

— Oui, et vous avez raison, répondit Villefort avec surprise ; il

dort, et c’est bien étrange, car la moindre contrariété le tient

éveillé des nuits entières.

— La douleur l’a terrassé », répliqua d’Avrigny.

Et tous deux regagnèrent pensifs le cabinet du procureur du

roi.

« Tenez, moi, je n’ai pas dormi, dit Villefort en montrant à

d’Avrigny son lit intact ; la douleur ne me terrasse pas, moi, il y a

deux nuits que je ne me suis couché ; mais, en échange, voyez

mon bureau ; ai-je écrit, mon Dieu ! pendant ces deux jours et ces

deux nuits !… ai-je fouillé ce dossier, ai-je annoté cet acte

d’accusation de l’assassin Benedetto !… Ô travail, travail ! ma

passion, ma joie, ma rage, c’est à toi de terrasser toutes mes

douleurs ! »

Et il serra convulsivement la main de d’Avrigny.

« Avez-vous besoin de moi ? demanda le docteur.

— Non, dit Villefort ; seulement revenez à onze heures, je vous

prie ; c’est à midi qu’a lieu… le départ… Mon Dieu ! ma pauvre

enfant ! ma pauvre enfant ! »

Et le procureur du roi, redevenant homme, leva les yeux au

ciel et poussa un soupir.

« Vous tiendrez-vous donc au salon de réception ?

— Non, j’ai un cousin qui se charge de ce triste honneur. Moi,

je travaillerai, docteur ; quand je travaille, tout disparaît. »

En effet, le docteur n’était point à la porte que déjà le

procureur du roi s’était remis au travail.

Sur le perron, d’Avrigny rencontra ce parent dont lui avait

parlé Villefort, personnage insignifiant dans cette histoire comme

dans la famille, un de ces êtres voués en naissant à jouer le rôle

d’utilité dans le monde.

Il était ponctuel, vêtu de noir, avec un crêpe au bras, et s’était

rendu chez son cousin avec une figure qu’il s’était faite, qu’il

comptait garder tant que besoin serait, et quitter ensuite.

À onze heures, les voitures funèbres roulèrent sur le pavé de la

cour, et la rue du Faubourg-Saint-Honoré s’emplit des murmures

de la foule, également avide des joies ou du deuil des riches, et

qui court à un enterrement pompeux avec la même hâte qu’à un

mariage de duchesse.

Peu à peu le salon mortuaire s’emplit et l’on vit arriver d’abord

une partie de nos anciennes connaissances, c’est-à-dire Debray,

Château-Renaud, Beauchamp, puis toutes les illustrations du

parquet, de la littérature et de l’armée ; car M. de Villefort

occupait, moins encore par sa position sociale que par son mérite

personnel, un des premiers rangs dans le monde parisien.

Le cousin se tenait à la porte et faisait entrer tout le monde, et

c’était pour les indifférents un grand soulagement, il faut le dire,

que de voir là une figure indifférente qui n’exigeait point des

conviés une physionomie menteuse ou de fausses larmes, comme

eussent fait un père, un frère ou un fiancé.

Ceux qui se connaissaient s’appelaient du regard et se

réunissaient en groupes.

Un de ces groupes était composé de Debray, de Château-

Renaud et de Beauchamp.

« Pauvre jeune fille ! » dit Debray, payant, comme chacun au

reste le faisait malgré soi, un tribut à ce douloureux événement ;

« pauvre jeune fille ! si riche, si belle ! Eussiez-vous pensé cela,

Château-Renaud, quand nous vînmes, il y a combien ?… trois

semaines ou un mois tout au plus, pour signer ce contrat qui ne

fut pas signé ?

— Ma foi, non, dit Château-Renaud.

— La connaissiez-vous ?

— J’avais causé une fois ou deux avec elle au bal de Mme de

Morcerf ; elle m’avait paru charmante quoique d’un esprit un peu

mélancolique. Où est la belle-mère ? savez-vous ?

— Elle est allée passer la journée avec la femme de ce digne

monsieur qui nous reçoit.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Qui ça ?

— Le monsieur qui nous reçoit. Un député ?

— Non, dit Beauchamp ; je suis condamné à voir nos

honorables tous les jours, et sa tête m’est inconnue.

— Avez-vous parlé de cette mort dans votre journal ?

— L’article n’est pas de moi, mais on en a parlé ; je doute

même qu’il soit agréable à M. de Villefort. Il est dit, je crois, que

si quatre morts successives avaient eu lieu autre part que dans la

maison de M. le procureur du roi, M. le procureur du roi s’en fût

certes plus ému.

— Au reste, dit Château-Renaud, le docteur d’Avrigny, qui est

le médecin de ma mère, le prétend fort désespéré.

— Mais qui cherchez-vous donc, Debray ?

— Je cherche M. de Monte-Cristo, répondit le jeune homme.

— Je l’ai rencontré sur le boulevard en venant ici. Je le crois

sur son départ, il allait chez son banquier, dit Beauchamp.

— Chez son banquier ? Son banquier, n’est-ce pas Danglars ?

demanda Château-Renaud à Debray.

— Je crois que oui, répondit le secrétaire intime avec un léger

trouble ; mais M. de Monte-Cristo n’est pas le seul qui manque

ici. Je ne vois pas Morrel.

— Morrel ! est-ce qu’il les connaissait ? demanda Château-

Renaud.

— Je crois qu’il avait été présenté à madame de Villefort

seulement.

— N’importe, il aurait dû venir, dit Debray ; de quoi causera-t-

il, ce soir ? cet enterrement, c’est la nouvelle de la journée ; mais,

chut, taisons-nous, voici M. le ministre de la justice et des cultes,

il va se croire obligé de faire son petit speech au cousin

larmoyant. »

Et les trois jeunes gens se rapprochèrent de la porte pour

entendre le petit speech de M. le ministre de la justice et des

cultes.

Beauchamp avait dit vrai ; en se rendant à l’invitation

mortuaire, il avait rencontré Monte-Cristo, qui, de son côté, se

dirigeait vers l’hôtel de Danglars, rue de la Chaussée-d’Antin.

Le banquier avait, de sa fenêtre, aperçu la voiture du comte

entrant dans la cour, et il était venu au-devant de lui avec un

visage attristé, mais affable.

« Eh bien ! comte, dit-il en tendant la main à Monte-Cristo,

vous venez me faire vos compliments de condoléance. En vérité,

le malheur est dans ma maison ; c’est au point que, lorsque je

vous ai aperçu, je m’interrogeais moi-même pour savoir si je

n’avais pas souhaité malheur à ces pauvres Morcerf, ce qui eût justifié le proverbe : Qui mal veut, mal lui arrive. Eh bien ! sur

ma parole, non, je ne souhaitais pas de mal à Morcerf ; il était

peut-être un peu orgueilleux pour un homme parti de rien,

comme moi, se devant tout à lui-même, comme moi ; mais

chacun a ses défauts. Ah ! tenez-vous bien, comte, les gens de

notre génération… Mais, pardon, vous n’êtes pas de notre

génération, vous, vous êtes un jeune homme… Les gens de notre

génération ne sont point heureux cette année : témoin notre

puritain de procureur du roi, témoin Villefort, qui vient encore de

perdre sa fille. Ainsi, récapitulez : Villefort, comme nous disions,

perdant toute sa famille d’une façon étrange ; Morcerf déshonoré

et tué ; moi, couvert de ridicule par la scélératesse de ce

Benedetto, et puis…

— Puis, quoi ? demanda le comte.

— Hélas ! vous l’ignorez donc ?

— Quelque nouveau malheur ?

— Ma fille…

— Mlle Danglars ?

— Eugénie nous quitte.

— Oh ! mon Dieu ! que me dites-vous là !

— La vérité, mon cher comte. Mon Dieu ! que vous êtes

heureux de n’avoir ni femme ni enfant, vous !

— Vous trouvez ?

— Ah ! mon Dieu !

— Et vous dites que Mlle Eugénie…

— Elle n’a pu supporter l’affront que nous a fait ce misérable,

et m’a demandé la permission de voyager.

— Et elle est partie ?

— L’autre nuit.

— Avec Mme Danglars ?

— Non, avec une parente… Mais nous ne la perdons pas

moins, cette chère Eugénie ; car je doute qu’avec le caractère que

je lui connais elle consente jamais à revenir en France !

— Que voulez-vous, mon cher baron, dit Monte-Cristo,

chagrins de famille, chagrins qui seraient écrasants pour un

pauvre diable dont l’enfant serait toute la fortune, mais

supportables pour un millionnaire. Les philosophes ont beau

dire, les hommes pratiques leur donneront toujours un démenti

là-dessus : l’argent console de bien des choses ; et vous, vous

devez être plus vite consolé que qui que ce soit, si vous admettez

la vertu de ce baume souverain : vous, le roi de la finance, le

point d’intersection de tous les pouvoirs. »

Danglars lança un coup d’œil oblique au comte, pour voir s’il

raillait ou s’il parlait sérieusement.

« Oui, dit-il, le fait est que si la fortune console, je dois être

consolé : je suis riche.

— Si riche, mon cher baron, que votre fortune ressemble aux

Pyramides ; voulût-on les démolir, on n’oserait ; osât-on, on ne

pourrait. »

Danglars sourit de cette confiante bonhomie du comte.

« Cela me rappelle, dit-il, que lorsque vous êtes entré, j’étais en

train de faire cinq petits bons ; j’en avais déjà signé deux ; voulez-

vous me permettre de faire les trois autres ?

— Faites, mon cher baron, faites. »

Il y eut un instant de silence, pendant lequel on entendit crier

la plume du banquier, tandis que Monte-Cristo regardait les

moulures dorées du plafond.

« Des bons d’Espagne, dit Monte-Cristo, des bons d’Haïti, des

bons de Naples ?

— Non, dit Danglars en riant de son rire suffisant, des bons au

porteur, des bons sur la banque de France. Tenez, ajouta-t-il,

monsieur le comte, vous qui êtes l’empereur de la finance,

comme j’en suis le roi, avez-vous vu beaucoup de chiffons de

papier de cette grandeur-là valoir chacun un million ? »

Monte-Cristo prit dans sa main, comme pour les peser, les

cinq chiffons de papier que lui présentait orgueilleusement

Danglars, et lut :

 

Plaise à M. le Régent de la Banque de faire payer à mon ordre, et

sur les fonds déposés par moi, la somme d’un million, valeur en

compte.

 

BARON DANGLARS

 

« Un, deux, trois, quatre, cinq, fit Monte-Cristo ; cinq

millions ! peste ! comme vous y allez, seigneur Crésus !

— Voilà comme je fais les affaires, moi, dit Danglars.

— C’est merveilleux, si surtout, comme je n’en doute pas, cette

somme est payée comptant.

— Elle le sera, dit Danglars.

— C’est beau d’avoir un pareil crédit ; en vérité il n’y a qu’en

France qu’on voie ces choses-là : cinq chiffons de papier valant

cinq millions ; et il faut le voir pour le croire.

— Vous en doutez ?

— Non.

— Vous dites cela avec un accent… Tenez, donnez-vous-en le

plaisir : conduisez mon commis à la banque, et vous l’en verrez

sortir avec des bons sur le trésor pour la même somme.

— Non, dit Monte-Cristo pliant les cinq billets, ma foi non, la

chose est trop curieuse, et j’en ferai l’expérience moi-même. Mon crédit chez vous était de six millions, j’ai pris neuf cent mille

francs, c’est cinq millions cent mille francs que vous restez me

devoir. Je prends vos cinq chiffons de papier que je tiens pour

bons à la seule vue de votre signature, et voici un reçu général de

six millions qui régularise notre compte. Je l’avais préparé

d’avance, car il faut vous dire que j’ai fort besoin d’argent

aujourd’hui. »

Et d’une main Monte-Cristo mit les cinq billets dans sa poche,

tandis que de l’autre il tendait son reçu au banquier.

La foudre tombant aux pieds de Danglars ne l’eût pas écrasé

d’une terreur plus grande.

« Quoi ! balbutia-t-il, quoi ! monsieur le comte, vous prenez

cet argent ? Mais, pardon, pardon, c’est de l’argent que je dois aux

hospices, un dépôt, et j’avais promis de payer ce matin.

— Ah ! dit Monte-Cristo, c’est différent. Je ne tiens pas

précisément à ces cinq billets, payez-moi en autres valeurs ;

c’était par curiosité que j’avais pris celles-ci, afin de pouvoir dire

de par le monde que, sans avis aucun, sans me demander cinq

minutes de délai, la maison Danglars m’avait payé cinq millions

comptant ! c’eût été remarquable ! Mais voici vos valeurs ; je vous

le répète, donnez-m’en d’autres. »

Et il tendait les cinq effets à Danglars qui, livide, allongea

d’abord la main, ainsi que le vautour allonge la griffe par les

barreaux de sa cage pour retenir la chair qu’on lui enlève.

Tout à coup il se ravisa, fit un effort violent et se contint.

Puis on le vit sourire, arrondir peu à peu les traits de son

visage bouleversé.

« Au fait, dit-il, votre reçu, c’est de l’argent.

— Oh ! mon Dieu, oui ! et si vous étiez à Rome, sur mon reçu,

la maison Thomson et French ne ferait pas plus de difficulté de vous payer que vous n’en avez fait vous-même.

— Pardon, monsieur le comte, pardon.

— Je puis donc garder cet argent ?

— Oui, dit Danglars, en essuyant la sueur qui perlait à la

racine de ses cheveux, gardez, gardez. »

Monte-Cristo remit les cinq billets dans sa poche avec cet

intraduisible mouvement de physionomie qui veut dire :

« Dame ! réfléchissez ; si vous vous repentez, il est encore

temps.

— Non, dit Danglars, non ; décidément gardez mes signatures.

Mais, vous le savez, rien n’est formaliste comme un homme

d’argent ; je destinais cet argent aux hospices, et j’eusse cru les

voler en ne leur donnant pas précisément celui-là, comme si un

écu n’en valait pas un autre. Excusez ! »

Et il se mit à rire bruyamment, mais des nerfs.

« J’excuse, répondit gracieusement Monte-Cristo, et

j’empoche. »

Et il plaça les bons dans son portefeuille.

« Mais, dit Danglars, nous avons une somme de cent mille

francs ?

— Oh ! bagatelle, dit Monte-Cristo. L’agio doit monter à peu

près à cette somme ; gardez-la, et nous serons quittes.

— Comte, dit Danglars, parlez-vous sérieusement ?

— Je ne ris jamais avec les banquiers », répliqua Monte-Cristo

avec un sérieux qui frisait l’impertinence.

Et il s’achemina vers la porte, juste au moment où le valet de

chambre annonçait :

« M. de Boville, receveur général des hospices.

— Ma foi, dit Monte-Cristo, il paraît que je suis arrivé à temps

pour jouir de vos signatures, on se les dispute. »

Danglars pâlit une seconde fois, et se hâta de prendre congé

du comte.

Le comte de Monte-Cristo échangea un cérémonieux salut

avec M. de Boville, qui se tenait debout dans le salon d’attente, et

qui, M. de Monte-Cristo passé, fut immédiatement introduit dans

le cabinet de M. Danglars.

On eût pu voir le visage si sérieux du comte s’illuminer d’un

éphémère sourire à l’aspect du portefeuille que tenait à la main

M. le receveur des hospices.

À la porte, il retrouva sa voiture, et se fit conduire sur-le-

champ à la banque.

Pendant ce temps, Danglars, comprimant toute émotion,

venait à la rencontre du receveur général.

Il va sans dire que le sourire et la gracieuseté étaient

stéréotypés sur ses lèvres.

« Bonjour, dit-il, mon cher créancier, car je gagerais que c’est

le créancier qui m’arrive.

— Vous avez deviné juste, monsieur le baron, dit M. de

Boville, les hospices se présentent à vous dans ma personne ; les

veuves et les orphelins viennent par mes mains vous demander

une aumône de cinq millions.

— Et l’on dit que les orphelins sont à plaindre ! dit Danglars

en prolongeant la plaisanterie ; pauvres enfants !

— Me voici donc venu en leur nom, dit M. de Boville. Vous

avez dû recevoir ma lettre hier ?

— Oui.

— Me voici avec mon reçu.

— Mon cher monsieur de Boville, dit Danglars, vos veuves et

vos orphelins auront, si vous le voulez bien, la bonté d’attendre vingt-quatre heures, attendu que M. de Monte-Cristo, que vous

venez de voir sortir d’ici… Vous l’avez vu, n’est-ce pas ?

— Oui ; eh bien ?

— Eh bien ! M. de Monte-Cristo emportait leurs cinq

millions !

— Comment cela ?

— Le comte avait un crédit illimité sur moi, crédit ouvert par

la maison Thomson et French, de Rome. Il est venu me demander

une somme de cinq millions d’un seul coup ; je lui ai donné un

bon sur la banque : c’est là que sont déposés mes fonds ; et vous

comprenez, je craindrais, en retirant des mains de M. le régent

dix millions le même jour, que cela ne lui parût bien étrange.

« En deux jours, ajouta Danglars en souriant, je ne dis pas.

— Allons donc ! s’écria M. de Boville avec le ton de la plus

complète incrédulité ; cinq millions à ce monsieur qui sortait tout

à l’heure, et qui m’a salué en sortant comme si je le connaissais ?

— Peut-être vous connaît-il sans que vous le connaissiez, vous.

M. de Monte-Cristo connaît tout le monde.

— Cinq millions !

— Voilà son reçu. Faites comme saint Thomas : voyez et

touchez. »

M. de Boville prit le papier que lui présentait Danglars, et lut :

 

Reçu de M. le baron Danglars la somme de cinq millions cent

mille francs, dont il se remboursera à volonté sur la maison

Thomson et French, de Rome.

 

« C’est ma foi vrai ! dit celui-ci.

— Connaissez-vous la maison Thomson et French ?

— Oui, dit M. de Boville, j’ai fait autrefois une affaire de deux

cent mille francs avec elle ; mais je n’en ai pas entendu parler

depuis.

— C’est une des meilleures maisons d’Europe », dit Danglars

en rejetant négligemment sur son bureau le reçu qu’il venait de

prendre des mains de M. de Boville.

« Et il avait comme cela cinq millions, rien que sur vous ? Ah !

çà mais c’est donc un nabab que ce comte de Monte-Cristo ?

— Ma foi ! je ne sais pas ce que c’est ; mais il avait trois crédits

illimités : un sur moi, un sur Rothschild, un sur Laffitte, et,

ajouta négligemment Danglars, comme vous voyez, il m’a donné

la préférence en me laissant cent mille francs pour l’agio. »

M. de Boville donna tous les signes de la plus grande

admiration.

« Il faudra que je l’aille visiter, dit-il, et que j’obtienne quelque

fondation pieuse pour nous.

— Oh ! c’est comme si vous la teniez ; ses aumônes seules

montent à plus de vingt mille francs par mois.

— C’est magnifique ; d’ailleurs je lui citerai l’exemple de

madame de Morcerf et de son fils.

— Quel exemple ?

— Ils ont donné toute leur fortune aux hospices.

— Quelle fortune ?

— Leur fortune, celle du général de Morcerf, du défunt.

— Et à quel propos ?

— À propos qu’ils ne voulaient pas d’un bien si misérablement

acquis.

— De quoi vont-ils vivre ?

— La mère se retire en province et le fils s’engage.

— Tiens, tiens, dit Danglars, en voilà des scrupules !

— J’ai fait enregistrer l’acte de donation hier.

— Et combien possédaient-ils ?

— Oh ! pas grand-chose : douze à treize cent mille francs.

Mais revenons à nos millions.

— Volontiers, dit Danglars le plus naturellement du monde ;

vous êtes donc bien pressé de cet argent ?

— Mais oui ; la vérification de nos caisses se fait demain.

— Demain ! que ne disiez-vous cela tout de suite ? Mais c’est

un siècle, demain ! À quelle heure cette vérification ?

— À deux heures.

— Envoyez à midi », dit Danglars avec son sourire.

M. de Boville ne répondait pas grand-chose ; il faisait oui de la

tête et remuait son portefeuille.

« Eh ! mais j’y songe, dit Danglars, faites mieux.

— Que voulez-vous que je fasse ?

— Le reçu de M. de Monte-Cristo vaut de l’argent ; passez ce

reçu chez Rothschild ou chez Laffitte ; ils vous le prendront à

l’instant même.

— Quoique remboursable sur Rome ?

— Certainement ; il vous en coûtera seulement un escompte

de cinq à six mille francs. »

Le receveur fit un bond en arrière.

« Ma foi ! non, j’aime mieux attendre à demain. Comme vous

y allez !

— J’ai cru un instant, pardonnez-moi, dit Danglars avec une

suprême impudence, j’ai cru que vous aviez un petit déficit à

combler.

— Ah ! fit le receveur.

— Écoutez, cela s’est vu, et dans ce cas on fait un sacrifice.

— Dieu merci ! non, dit M. de Boville.

— Alors, à demain ; n’est-ce pas, mon cher receveur ?

— Oui, à demain ; mais sans faute ?

— Ah çà ! mais, vous riez ! Envoyez à midi, et la banque sera

prévenue.

— Je viendrai moi-même.

— Mieux encore, puisque cela me procurera le plaisir de vous

voir. »

Ils se serrèrent la main.

« À propos, dit M. de Boville, n’allez-vous donc point à

l’enterrement de cette pauvre Mlle de Villefort, que j’ai rencontré

sur le boulevard ?

— Non, dit le banquier, je suis encore un peu ridicule depuis

l’affaire de Benedetto, et je fais un plongeon.

— Bah ! vous avez tort ; est-ce qu’il y a de votre faute dans

tout cela ?

— Écoutez, mon cher receveur, quand on porte un nom sans

tache comme le mien, on est susceptible.

— Tout le monde vous plaint, soyez-en persuadé, et, surtout,

tout le monde plaint mademoiselle votre fille.

— Pauvre Eugénie ! fit Danglars avec un profond soupir. Vous

savez qu’elle entre en religion, monsieur ?

— Non ?

— Hélas ! ce n’est que malheureusement trop vrai. Le

lendemain de l’événement, elle s’est décidée à partir avec une

religieuse de ses amies ; elle va chercher un couvent bien sévère

en Italie ou en Espagne.

— Oh ! c’est terrible ! »

Et M. de Boville se retira sur cette exclamation en faisant au

père mille compliments de condoléance.

Mais il ne fut pas plutôt dehors, que Danglars, avec une

énergie de geste que comprendront ceux-là seulement qui ont vu

représenter 120 Robert Macaire , par Frédérick, s’écria :

« Imbécile ! ! ! »

Et serrant la quittance de Monte-Cristo dans un petit

portefeuille :

« Viens à midi, ajouta-t-il, à midi, je serai loin. »

Puis il s’enferma à double tour, vida tous les tiroirs de sa

caisse, réunit une cinquantaine de mille francs en billets de

banque, brûla différents papiers, en mit d’autres en évidence, et

commença d’écrire une lettre qu’il cacheta, et sur laquelle il mit

pour suscription : « À madame la baronne Danglars. »

« Ce soir, murmura-t-il, je la placerai moi-même sur sa

toilette. »

Puis, tirant un passeport de son tiroir ;

« Bon, dit-il, il est encore valable pour deux mois. »

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