Le comte de Monte-Cristo
XLIV. La vendetta
XLIV
LA VENDETTA
« D’où monsieur le comte désire-t-il que je reprenne les
choses ? demanda Bertuccio.
— Mais d’où vous voudrez, dit Monte-Cristo, puisque je ne
sais absolument rien.
— Je croyais cependant que M. l’abbé Busoni avait dit à Votre
Excellence…
— Oui, quelques détails sans doute, mais sept ou huit ans ont
passé là-dessus, et j’ai oublié tout cela.
— Alors je puis donc, sans crainte d’ennuyer Votre
Excellence…
— Allez, monsieur Bertuccio, allez, vous me tiendrez lieu de
journal du soir.
— Les choses remontent à 1815.
— Ah ! ah ! fit Monte-Cristo, ce n’est pas hier, 1815.
— Non, monsieur, et cependant les moindres détails me sont
aussi présents à la mémoire que si nous étions seulement au lendemain. J’avais un frère, un frère aîné, qui était au service de
l’empereur. Il était devenu lieutenant dans un régiment composé
entièrement de Corses. Ce frère était mon unique ami ; nous
étions restés orphelins, moi à cinq ans, lui à dix-huit ; il m’avait
élevé comme si j’eusse été son fils. En 1814, sous les Bourbons, il
s’était marié ; l’empereur revint de l’île d’Elbe, mon frère reprit
aussitôt du service, et, blessé légèrement à Waterloo, il se retira
avec l’armée derrière la Loire.
— Mais c’est l’histoire des Cent-Jours que vous me faites là,
monsieur Bertuccio, dit le comte, et elle est déjà faite, si je ne me
trompe.
— Excusez-moi, Excellence, mais ces premiers détails sont
nécessaires, et vous m’avez promis d’être patient.
— Allez ! allez ! je n’ai qu’une parole.
— Un jour, nous reçûmes une lettre ; il faut vous dire que
nous habitions le petit village de Rogliano, à l’extrémité du cap
Corse : cette lettre était de mon frère ; il nous disait que l’armée
était licenciée et qu’il revenait par Châteauroux, Clermont-
Ferrand, Le Puy et Nîmes ; si j’avais quelque argent, il me priait
de le lui faire tenir à Nîmes, chez un aubergiste de notre
connaissance, avec lequel j’avais quelques relations.
— De contrebande, reprit Monte-Cristo.
— Eh ! mon Dieu ! monsieur le comte, il faut bien vivre.
— Certainement ; continuez donc.
— J’aimais tendrement mon frère, je vous l’ai dit, Excellence ;
aussi je résolus non pas de lui envoyer l’argent, mais de le lui
porter moi-même. Je possédais un millier de francs, j’en laissai
cinq cents à Assunta, c’était ma belle-sœur ; je pris les cinq cents
autres, et je me mis en route pour Nîmes. C’était chose facile,
j’avais ma barque, un chargement à faire en mer ; tout secondait mon projet. Mais le chargement fait, le vent devint contraire, de
sorte que nous fûmes quatre ou cinq jours sans pouvoir entrer
dans le Rhône. Enfin nous y parvînmes ; nous remontâmes
jusqu’à Arles ; je laissai la barque entre Bellegarde et Beaucaire,
et je pris le chemin de Nîmes.
— Nous arrivons, n’est-ce pas ?
— Oui, monsieur : excusez-moi, mais comme Votre
Excellence le verra, je ne lui dis que les choses absolument
nécessaires. Or, c’était le moment où avaient lieu les fameux
massacres du Midi. Il y avait là deux ou trois brigands que l’on
appelait Trestaillon, Truphemy et Graffan, qui égorgeaient dans
les rues tous ceux qu’on soupçonnait de bonapartisme. Sans
doute, monsieur le comte a entendu parler de ces assassinats ?
— Vaguement, j’étais fort loin de la France à cette époque.
Continuez.
— En entrant à Nîmes, on marchait littéralement dans le
sang ; à chaque pas on rencontrait des cadavres : les assassins,
organisés par bandes, tuaient, pillaient et brûlaient.
« À la vue de ce carnage, un frisson me prit, non pas pour
moi ; moi, simple pêcheur corse, je n’avais pas grand-chose à
craindre ; au contraire, ce temps-là c’était notre bon temps, à
nous autres contrebandiers, mais pour mon frère, pour mon frère
soldat de l’Empire, revenant de l’armée de la Loire avec son
uniforme et ses épaulettes, et qui, par conséquent, avait tout à
craindre.
« Je courus chez notre aubergiste. Mes pressentiments ne
m’avaient pas trompé : mon frère était arrivé la veille à Nîmes, et
à la porte même de celui à qui il venait demander l’hospitalité, il
avait été assassiné.
« Je fis tout au monde pour connaître les meurtriers ; mais
personne n’osa me dire leurs noms, tant ils étaient redoutés. Je
songeai alors à cette justice française, dont on m’avait tant parlé,
qui ne redoute rien, elle, et je me présentai chez le procureur du
roi.
— Et ce procureur du roi se nommait Villefort ? demanda
négligemment Monte-Cristo.
— Oui, Excellence : il venait de Marseille, où il avait été
substitut. Son zèle lui avait valu de l’avancement. Il était un des
premiers, disait-on, qui eussent annoncé au gouvernement le
débarquement de l’île d’Elbe.
— Donc, reprit Monte-Cristo, vous vous présentâtes chez lui.
— “Monsieur, lui dis-je, mon frère a été assassiné hier dans les
rues de Nîmes, je ne sais point par qui, mais c’est votre mission
de le savoir. Vous êtes ici chef de la justice, et c’est à la justice de
venger ceux qu’elle n’a pas su défendre.
« — Et qu’était votre frère ? demanda le procureur du roi.
« — Lieutenant au bataillon corse.
« — Un soldat de l’usurpateur, alors ?
« — Un soldat des armées françaises.
« — Eh bien ! répliqua-t-il, il s’est servi de l’épée et il a péri par
l’épée.
« — Vous vous trompez, monsieur ; il a péri par le poignard.
« — Que voulez-vous que j’y fasse ? répondit le magistrat.
« — Mais je vous l’ai dit : je veux que vous le vengiez.
« — Et de qui ?
« — De ses assassins.
« — Est-ce que je les connais, moi ?
« — Faites-les chercher.
« — Pour quoi faire ? Votre frère aura eu quelque querelle et
se sera battu en duel. Tous ces anciens soldats se portent à des
excès qui leur réussissaient sous l’Empire, mais qui tournent mal
pour eux maintenant ; or, nos gens du Midi n’aiment ni les
soldats, ni les excès.
« — Monsieur, repris-je, ce n’est pas pour moi que je vous
prie. Moi, je pleurerai ou je me vengerai, voilà tout ; mais mon
pauvre frère avait une femme. S’il m’arrivait malheur à mon tour,
cette pauvre créature mourrait de faim, car le travail seul de mon
frère la faisait vivre. Obtenez pour elle une petite pension du
gouvernement.
« — Chaque révolution a ses catastrophes, répondit M. de
Villefort ; votre frère a été victime de celle-ci, c’est un malheur, et
le gouvernement ne doit rien à votre famille pour cela. Si nous
avions à juger toutes les vengeances que les partisans de
l’usurpateur ont exercées sur les partisans du roi quand à leur
tour ils disposaient du pouvoir, votre frère serait peut-être
aujourd’hui condamné à mort. Ce qui s’accomplit est chose toute
naturelle, car c’est la loi des représailles.
« — Eh quoi ! monsieur, m’écriai-je, il est possible que vous
me parliez ainsi, vous, un magistrat !…
« — Tous ces Corses sont fous, ma parole d’honneur !
répondit M. de Villefort, et ils croient encore que leur
compatriote est empereur. Vous vous trompez de temps, mon
cher ; il fallait venir me dire cela il y a deux mois. Aujourd’hui il
est trop tard ; allez-vous-en donc, et si vous ne vous en allez pas,
moi, je vais vous faire reconduire.”
« Je le regardai un instant pour voir si par une nouvelle
supplication il y avait quelque chose à espérer. Cet homme était
de pierre. Je m’approchai de lui :
« “Eh bien ! lui dis-je à demi-voix, puisque vous connaissez les
Corses, vous devez savoir comment ils tiennent leur parole. Vous
trouvez qu’on a bien fait de tuer mon frère qui était bonapartiste,
parce que vous êtes royaliste, vous ; eh bien ! moi, qui suis
bonapartiste aussi, je vous déclare une chose : c’est que je vous
tuerai, vous. À partir de ce moment je vous déclare la vendetta ;
ainsi, tenez-vous bien, et gardez-vous de votre mieux ; car la
première fois que nous nous trouverons face à face, c’est que
votre dernière heure sera venue.”
« Et là-dessus, avant qu’il fût revenu de sa surprise j’ouvris la
porte et je m’enfuis.
— Ah ! ah ! dit Monte-Cristo, avec votre honnête figure, vous
faites de ces choses-là, monsieur Bertuccio, et à un procureur du
roi, encore ! Fi donc ! et savait-il au moins ce que cela voulait
dire, ce mot vendetta ?
— Il le savait si bien qu’à partir de ce moment il ne sortit plus
seul et se calfeutra chez lui, me faisant chercher partout.
Heureusement j’étais si bien caché qu’il ne put me trouver. Alors
la peur le prit ; il trembla de rester plus longtemps à Nîmes ; il
sollicita son changement de résidence, et, comme c’était en effet
un homme influent, il fut nommé à Versailles ; mais, vous le
savez, il n’y a pas de distance pour un Corse qui a juré de se
venger de son ennemi, et sa voiture, si bien menée qu’elle fût, n’a
jamais eu plus d’une demi-journée d’avance sur moi, qui
cependant la suivis à pied.
« L’important n’était pas de le tuer, cent fois j’en avais trouvé
l’occasion ; mais il fallait le tuer sans être découvert et surtout
sans être arrêté. Désormais je ne m’appartenais plus : j’avais à
protéger et à nourrir ma belle-sœur. Pendant trois mois je guettai
M. de Villefort ; pendant trois mois il ne fit pas un pas, une démarche, une promenade, que mon regard ne le suivît là où il
allait. Enfin, je découvris qu’il venait mystérieusement à Auteuil :
je le suivis encore et je le vis entrer dans cette maison où nous
sommes ; seulement, au lieu d’entrer comme tout le monde par la
grande porte de la rue, il venait soit à cheval, soit en voiture,
laissait voiture ou cheval à l’auberge, et entrait par cette petite
porte que vous voyez là. »
Monte-Cristo fit de la tête un signe qui prouvait qu’au milieu
de l’obscurité il distinguait en effet l’entrée indiquée par
Bertuccio.
« Je n’avais plus besoin de Versailles, je me fixai à Auteuil et je
m’informai. Si je voulais le prendre, c’était évidemment là qu’il
me fallait tendre mon piège.
« La maison appartenait, comme le concierge l’a dit à Votre
Excellence, à M. de Saint-Méran, beau-père de Villefort. M. de
Saint-Méran habitait Marseille ; par conséquent, cette campagne
lui était inutile : aussi disait-on qu’il venait de la louer à une jeune
veuve que l’on ne connaissait que sous le nom de la baronne.
« En effet, un soir, en regardant par-dessus le mur, je vis une
femme jeune et belle qui se promenait seule dans ce jardin, que
nulle fenêtre étrangère ne dominait ; elle regardait fréquemment
du côté de la petite porte, et je compris que ce soir-là elle
attendait M. de Villefort. Lorsqu’elle fut assez près de moi pour
que malgré l’obscurité je pusse distinguer ses traits, je vis une
belle jeune femme de dix-huit à dix-neuf ans, grande et blonde.
Comme elle était en simple peignoir et que rien ne gênait sa
taille, je pus remarquer qu’elle était enceinte et que sa grossesse
même paraissait assez avancée.
« Quelques moments après, on ouvrit la petite porte ; un
homme entra ; la jeune femme courut le plus vite qu’elle put à sa rencontre ; ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre,
s’embrassèrent tendrement et regagnèrent ensemble la maison.
« Cet homme, c’était M. de Villefort. Je jugeai qu’en sortant,
surtout s’il sortait la nuit, il devait traverser seul le jardin dans
toute sa longueur.
— Et, demanda le comte, avez vous su depuis le nom de cette
femme ?
— Non, Excellence, répondit Bertuccio ; vous allez voir que je
n’eus pas le temps de l’apprendre.
— Continuez.
— Ce soir-là, reprit Bertuccio, j’aurais pu tuer peut-être le
procureur du roi ; mais je ne connaissais pas encore assez le
jardin dans tous ses détails. Je craignis de ne pas le tuer raide, et,
si quelqu’un accourait à ses cris, de ne pouvoir fuir. Je remis la
partie au prochain rendez-vous, et, pour que rien ne m’échappât,
je pris une petite chambre donnant sur la rue qui longeait le mur
du jardin.
« Trois jours après, vers sept heures du soir, je vis sortir de la
maison un domestique à cheval qui prit au galop le chemin qui
conduisait à la route de Sèvres ; je présumai qu’il allait à
Versailles. Je ne me trompais pas. Trois heures après, l’homme
revint tout couvert de poussière ; son message était terminé.
« Dix minutes après, un autre homme à pied, enveloppé d’un
manteau, ouvrit la petite porte du jardin, qui se referma sur lui.
« Je descendis rapidement. Quoique je n’eusse pas vu le visage
de Villefort, je le reconnus au battement de mon cœur : je
traversai la rue, je gagnai une borne placée à l’angle du mur et à
l’aide de laquelle j’avais regardé une première fois dans le jardin.
« Cette fois je ne me contentai pas de regarder, je tirai mon
couteau de ma poche, je m’assurai que la pointe était bien affilée, et je sautai par-dessus le mur.
« Mon premier soin fut de courir à la porte ; il avait laissé la
clef en dedans, en prenant la simple précaution de donner un
double tour à la serrure.
« Rien n’entravait donc ma fuite de ce côté-là. Je me mis à
étudier les localités. Le jardin formait un carré long, une pelouse
de fin gazon anglais s’étendait au milieu, aux angles de cette
pelouse étaient des massifs d’arbres au feuillage touffu et tout
entremêlé de fleurs d’automne.
« Pour se rendre de la maison à la petite porte, ou de la petite
porte à la maison, soit qu’il entrât, soit qu’il sortît, M. de Villefort
était obligé de passer près d’un de ces massifs.
« On était à la fin de septembre ; le vent soufflait avec force ;
un peu de lune pâle, et voilée à chaque instant par de gros nuages
qui glissaient rapidement au ciel, blanchissait le sable des allées
qui conduisaient à la maison, mais ne pouvait percer l’obscurité
de ces massifs touffus dans lesquels un homme pouvait demeurer
caché sans qu’il y eût crainte qu’on ne l’aperçût.
« Je me cachai dans celui le plus près duquel devait passer
Villefort ; à peine y étais-je, qu’au milieu des bouffées de vent qui
courbaient les arbres au-dessus de mon front, je crus distinguer
comme des gémissements. Mais vous savez, ou plutôt vous ne
savez pas, monsieur le comte, que celui qui attend le moment de
commettre un assassinat croit toujours entendre pousser des cris
sourds dans l’air. Deux heures s’écoulèrent pendant lesquelles, à
plusieurs reprises, je crus entendre les mêmes gémissements.
Minuit sonna.
« Comme le dernier son vibrait encore lugubre et retentissant,
j’aperçus une lueur illuminant les fenêtres de l’escalier dérobé par
lequel nous sommes descendus tout à l’heure.
« La porte s’ouvrit, et l’homme au manteau reparut. C’était le
moment terrible ; mais depuis si longtemps je m’étais préparé à
ce moment, que rien en moi ne faiblit : je tirai mon couteau, je
l’ouvris et je me tins prêt.
« L’homme au manteau vint droit à moi ; mais à mesure qu’il
avançait dans l’espace découvert, je croyais remarquer qu’il tenait
une arme de la main droite ; j’eus peur, non pas d’une lutte, mais
d’un insuccès. Lorsqu’il fut à quelques pas de moi seulement, je
reconnus que ce que j’avais pris pour une arme n’était rien autre
chose qu’une bêche.
« Je n’avais pas encore pu deviner dans quel but M. de
Villefort tenait une bêche à la main, lorsqu’il s’arrêta sur la lisière
du massif, jeta un regard autour de lui, et se mit à creuser un
trou dans la terre. Ce fut alors que je m’aperçus qu’il y avait
quelque chose dans son manteau, qu’il venait de déposer sur la
pelouse pour être plus libre de ses mouvements.
« Alors, je l’avoue, un peu de curiosité se glissa dans ma
haine : je voulus voir ce que venait faire là Villefort ; je restai
immobile, sans haleine ; j’attendis.
« Puis une idée m’était venue, qui se confirma en voyant le
procureur du roi tirer de son manteau un petit coffre long de
deux pieds et large de six à huit pouces.
« Je le laissai déposer le coffre dans le trou, sur lequel il
repoussa la terre ; puis, sur cette terre fraîche, il appuya ses pieds
pour faire disparaître la trace de l’œuvre nocturne. Je m’élançai
alors sur lui et je lui enfonçai mon couteau dans la poitrine en lui
disant :
« “Je suis Giovanni Bertuccio ! ta mort pour mon frère, ton
trésor pour sa veuve : tu vois bien que ma vengeance est plus
complète que je ne l’espérais.”
« Je ne sais s’il entendit ces paroles ; je ne le crois pas, car il
tomba sans pousser un cri ; je sentis les flots de son sang rejaillir
brûlants sur mes mains et sur mon visage ; mais j’étais ivre, j’étais
en délire ; ce sang me rafraîchissait au lieu de me brûler. En une
seconde, j’eus déterré le coffret à l’aide de la bêche ; puis, pour
qu’on ne vît pas que je l’avais enlevé, je comblai à mon tour le
trou, je jetai la bêche par-dessus le mur, je m’élançai par la porte,
que je fermai à double tour en dehors et dont j’emportai la clef.
— Bon ! dit Monte-Cristo, c’était, à ce que je vois, un petit
assassinat doublé de vol.
— Non, Excellence, répondit Bertuccio, c’était une vendetta
suivie de restitution.
— Et la somme était ronde, au moins ?
— Ce n’était pas de l’argent.
— Ah ! oui, je me rappelle, dit Monte-Cristo ; n’avez-vous pas
parlé d’un enfant ?
— Justement, Excellence. Je courus jusqu’à la rivière, je
m’assis sur le talus, et, pressé de savoir ce que contenait le coffre,
je fis sauter la serrure avec mon couteau.
« Dans un lange de fine batiste était enveloppé un enfant qui
venait de naître ; son visage empourpré, ses mains violettes
annonçaient qu’il avait dû succomber à une asphyxie causée par
des ligaments naturels roulés autour de son cou ; cependant,
comme il n’était pas froid encore, j’hésitai à le jeter dans cette eau
qui coulait à mes pieds. En effet, au bout d’un instant je crus
sentir un léger battement vers la région du cœur ; je dégageai son
cou du cordon qui l’enveloppait, et, comme j’avais été infirmier à
l’hôpital de Bastia, je fis ce qu’aurait pu faire un médecin en
pareille circonstance ; c’est-à-dire que je lui insufflai
courageusement de l’air dans les poumons, et qu’après un quart d’heure d’efforts inouïs, je le vis respirer, et j’entendis un cri
s’échapper de sa poitrine.
« À mon tour, je jetai un cri, mais un cri de joie. “Dieu ne me
maudit donc pas, me dis-je, puisqu’il permet que je rende la vie à
une créature humaine en échange de la vie que j’ai ôtée à une
autre !”
— Et que fîtes-vous de cet enfant ? demanda Monte-Cristo ;
c’était un bagage assez embarrassant pour un homme qui avait
besoin de fuir.
— Aussi n’eus-je point un instant l’idée de le garder. Mais je
savais qu’il existait à Paris un hospice où on reçoit ces pauvres
créatures. En passant à la barrière, je déclarai avoir trouvé cet
enfant sur la route, et je m’informai. Le coffre était là qui faisait
foi ; les langes de batiste indiquaient que l’enfant appartenait à
des parents riches ; le sang dont j’étais couvert pouvait aussi bien
appartenir à l’enfant qu’à tout autre individu. On ne me fit
aucune objection ; on m’indiqua l’hospice, qui était situé tout au
bout de la rue d’Enfer, et, après avoir pris la précaution de couper
le lange en deux, de manière à ce qu’une des deux lettres qui le
marquaient continuât d’envelopper le corps de l’enfant, je déposai
mon fardeau dans le tour, je sonnai et je m’enfuis à toutes
jambes. Quinze jours après, j’étais de retour à Rogliano, et je
disais à Assunta :
« “Console-toi, ma sœur ; Israël est mort, mais je l’ai vengé.”
« Alors elle me demanda l’explication de ces paroles, et je lui
racontai tout ce qui s’était passé.
« “Giovanni, me dit Assunta, tu aurais dû rapporter cet enfant,
nous lui eussions tenu lieu des parents qu’il a perdus, nous
l’eussions appelé Benedetto, et en faveur de cette bonne action
Dieu nous eût bénis effectivement.”
« Pour toute réponse je lui donnai la moitié de lange que
j’avais conservée, afin de faire réclamer l’enfant si nous étions
plus riches.
— Et de quelles lettres était marqué ce lange ? demanda
Monte-Cristo.
— D’un H et d’un N surmontés d’un tortil de baron.
— Je crois, Dieu me pardonne ! que vous vous servez de
termes de blason, monsieur Bertuccio ! Où diable avez-vous fait
vos études héraldiques ?
— À votre service, monsieur le comte, où l’on apprend toutes
choses.
— Continuez, je suis curieux de savoir deux choses.
— Lesquelles, monseigneur ?
— Ce que devint ce petit garçon ; ne m’avez-vous pas dit que
c’était un petit garçon, monsieur Bertuccio ?
— Non, Excellence ; je ne me rappelle pas avoir parlé de cela.
— Ah ! je croyais avoir entendu, je me serai trompé.
— Non, vous ne vous êtes pas trompé ; car c’était
effectivement un petit garçon ; mais Votre Excellence désirait,
disait-elle, savoir deux choses : quelle est la seconde ?
— La seconde était le crime dont vous étiez accusé quand
vous demandâtes un confesseur, et que l’abbé Busoni alla vous
trouver sur cette demande dans la prison de Nîmes.
— Peut-être ce récit sera-t-il bien long, Excellence.
— Qu’importe ? il est dix heures à peine, vous savez que je ne
dors pas, et je suppose que de votre côté vous n’avez pas grande
envie de dormir. »
Bertuccio s’inclina et reprit sa narration.
« Moitié pour chasser les souvenirs qui m’assiégeaient, moitié
pour subvenir aux besoins de la pauvre veuve, je me remis avec ardeur à ce métier de contrebandier, devenu plus facile par le
relâchement des lois qui suit toujours les révolutions. Les côtes
du Midi, surtout, étaient mal gardées, à cause des émeutes
éternelles qui avaient lieu, tantôt à Avignon, tantôt à Nîmes,
tantôt à Uzès. Nous profitâmes de cette espèce de trêve qui nous
était accordée par le gouvernement pour lier des relations avec
tout le littoral. Depuis l’assassinat de mon frère dans les rues de
Nîmes, je n’avais pas voulu rentrer dans cette ville. Il en résulta
que l’aubergiste avec lequel nous faisions des affaires, voyant que
nous ne voulions plus venir à lui, était venu à nous et avait fondé
une succursale de son auberge sur la route de Bellegarde à
Beaucaire, à l’enseigne du Pont du Gard. Nous avions ainsi, soit
du côté d’Aigues-Mortes, soit aux Martigues, soit à Bouc, une
douzaine d’entrepôts où nous déposions nos marchandises et où,
au besoin, nous trouvions un refuge contre les douaniers et les
gendarmes. C’est un métier qui rapporte beaucoup que celui de
contrebandier, lorsqu’on y applique une certaine intelligence
secondée par quelque vigueur ; quant à moi, je vivais dans les
montagnes, ayant maintenant une double raison de craindre
gendarmes et douaniers, attendu que toute comparution devant
les juges pouvait amener une enquête, que cette enquête est
toujours une excursion dans le passé, et que dans mon passé, à
moi, on pouvait rencontrer maintenant quelque chose de plus
grave que des cigares entrés en contrebande ou des barils d’eau-
de-vie circulant sans laissez-passer. Aussi, préférant mille fois la
mort à une arrestation, j’accomplissais des choses étonnantes, et
qui, plus d’une fois, me donnèrent cette preuve que le trop grand
soin que nous prenons de notre corps est à peu près le seul
obstacle à la réussite de ceux de nos projets qui ont besoin d’une
décision rapide et d’une exécution vigoureuse et déterminée. En effet, une fois qu’on a fait le sacrifice de sa vie, on n’est plus l’égal
des autres hommes, ou plutôt les autres hommes ne sont plus vos
égaux, et quiconque a pris cette résolution sent, à l’instant même,
décupler ses forces et s’agrandir son horizon.
— De la philosophie, monsieur Bertuccio ! interrompit le
comte ; mais vous avez donc fait un peu de tout dans votre vie ?
— Oh ! pardon, Excellence !
— Non ! non ! c’est que de la philosophie à dix heures et
demie du soir, c’est un peu tard. Mais je n’ai pas d’autre
observation à faire, attendu que je la trouve exacte, ce qu’on ne
peut pas dire de toutes les philosophies.
— Mes courses devinrent donc de plus en plus étendues, de
plus en plus fructueuses. Assunta était ménagère, et notre petite
fortune s’arrondissait. Un jour que je partais pour une course :
« “Va, dit-elle, et à ton retour je te ménage une surprise.”
« Je l’interrogeai inutilement : elle ne voulut rien me dire et je
partis.
« La course dura près de six semaines ; nous avions été à
Lucques charger de l’huile, et à Livourne prendre des cotons
anglais ; notre débarquement se fit sans événement contraire,
nous réalisâmes nos bénéfices et nous revînmes tout joyeux.
« En rentrant dans la maison, la première chose que je vis à
l’endroit le plus apparent de la chambre d’Assunta, dans un
berceau somptueux relativement au reste de l’appartement, fut
un enfant de sept à huit mois. Je jetai un cri de joie. Les seuls
moments de tristesse que j’eusse éprouvés depuis l’assassinat du
procureur du roi m’avaient été causés par l’abandon de cet
enfant. Il va sans dire que de remords de l’assassinat lui-même, je
n’en avais point eu.
« La pauvre Assunta avait tout deviné : elle avait profité de
mon absence, et, munie de la moitié du lange, ayant inscrit, pour
ne point l’oublier, le jour et l’heure précis où l’enfant avait été
déposé à l’hospice, elle était partie pour Paris et avait été elle-
même le réclamer. Aucune objection ne lui avait été faite, et
l’enfant lui avait été remis.
« Ah ! j’avoue, monsieur le comte, qu’en voyant cette pauvre
créature dormant dans son berceau, ma poitrine se gonfla, et que
des larmes sortirent de mes yeux.
« “En vérité, Assunta, m’écriai-je, tu es une digne femme, et la
Providence te bénira.”
— Ceci, dit Monte-Cristo, est moins exact que votre
philosophie ; il est vrai que ce n’est que la foi.
— Hélas ! Excellence, reprit Bertuccio, vous avez bien raison,
et ce fut cet enfant lui-même que Dieu chargea de ma punition.
Jamais nature plus perverse ne se déclara plus prématurément, et
cependant on ne dira pas qu’il fut mal élevé, car ma sœur le
traitait comme le fils d’un prince ; c’était un garçon d’une figure
charmante, avec des yeux d’un bleu clair comme ces tons de
faïences chinoises qui s’harmonisent si bien avec le blanc laiteux
du ton général ; seulement ses cheveux d’un blond trop vif
donnaient à sa figure un caractère étrange, qui doublait la
vivacité de son regard et la malice de son sourire.
Malheureusement il y a un proverbe qui dit que le roux est tout
bon ou tout mauvais ; le proverbe ne mentit pas pour Benedetto,
et dès sa jeunesse il se montra tout mauvais. Il est vrai aussi que
la douceur de sa mère encouragea ses premiers penchants ;
l’enfant, pour qui ma pauvre sœur allait au marché de la ville,
située à quatre ou cinq lieues de là, acheter les premiers fruits et
les sucreries les plus délicates, préférait aux oranges de Palma et aux conserves de Gênes les châtaignes volées au voisin en
franchissant les haies, ou les pommes séchées dans son grenier,
tandis qu’il avait à sa disposition les châtaignes et les pommes de
notre verger.
« Un jour, Benedetto pouvait avoir cinq ou six ans, le voisin
Wasilio, qui, selon les habitudes de notre pays, n’enfermait ni sa
bourse ni ses bijoux, car, monsieur le comte le sait aussi bien que
personne, en Corse il n’y a pas de voleurs, le voisin Wasilio se
plaignit à nous qu’un louis avait disparu de sa bourse ; on crut
qu’il avait mal compté, mais lui prétendait être sûr de son fait. Ce
jour-là Benedetto avait quitté la maison dès le matin, et c’était
une grande inquiétude chez nous, lorsque le soir nous le vîmes
revenir traînant un singe qu’il avait trouvé, disait-il, tout enchaîné
au pied d’un arbre.
« Depuis un mois la passion du méchant enfant, qui ne savait
quelle chose s’imaginer, était d’avoir un singe. Un bateleur qui
était passé à Rogliano, et qui avait plusieurs de ces animaux dont
les exercices l’avaient fort réjoui, lui avait inspiré sans doute cette
malheureuse fantaisie.
« “On ne trouve pas de singe dans nos bois, lui dis-je, et
surtout de singe enchaîné ; avoue-moi donc comment tu t’es
procuré celui-ci.”
« Benedetto soutint son mensonge, et l’accompagna de détails
qui faisaient plus d’honneur à son imagination qu’à sa véracité ;
je m’irritai, il se mit à rire ; je le menaçai, il fit deux pas en
arrière.
« “Tu ne peux pas me battre, dit-il, tu n’en as pas le droit, tu
n’es pas mon père.”
« Nous ignorâmes toujours qui lui avait révélé ce fatal secret,
que nous lui avions caché cependant avec tant de soin ; quoi qu’il en soit, cette réponse, dans laquelle l’enfant se révéla tout entier,
m’épouvanta presque, mon bras levé retomba effectivement sans
toucher le coupable ; l’enfant triompha, et cette victoire lui donna
une telle audace qu’à partir de ce moment tout l’argent d’Assunta,
dont l’amour semblait augmenter pour lui à mesure qu’il en était
moins digne, passa en caprices qu’elle ne savait pas combattre, en
folies qu’elle n’avait pas le courage d’empêcher. Quand j’étais à
Rogliano, les choses marchaient encore assez convenablement ;
mais dès que j’étais parti, c’était Benedetto qui était devenu le
maître de la maison, et tout tournait à mal. Âgé de onze ans à
peine, tous ses camarades étaient choisis parmi des jeunes gens
de dix-huit ou vingt ans, les plus mauvais sujets de Bastia et de
Corte, et déjà, pour quelques espiègleries qui méritaient un nom
plus sérieux, la justice nous avait donné des avertissements.
« Je fus effrayé ; toute information pouvait avoir des suites
funestes : j’allais justement être forcé de m’éloigner de la Corse
pour une expédition importante. Je réfléchis longtemps, et, dans
le pressentiment d’éviter quelque malheur, je me décidai à
emmener Benedetto avec moi. J’espérais que la vie active et rude
de contrebandier, la discipline sévère du bord, changeraient ce
caractère prêt à se corrompre, s’il n’était pas déjà affreusement
corrompu.
« Je tirai donc Benedetto à part et lui fis la proposition de me
suivre, en entourant cette proposition de toutes les promesses qui
peuvent séduire un enfant de douze ans.
« Il me laissa aller jusqu’au bout, et lorsque j’eus fini, éclatant
de rire :
« “Êtes-vous fou, mon oncle ? dit-il (il m’appelait ainsi quand
il était de belle humeur) ; moi changer la vie que je mène contre
celle que vous menez, ma bonne et excellente paresse contre l’horrible travail que vous vous êtes imposé ! passer la nuit au
froid, le jour au chaud ; se cacher sans cesse ; quand on se
montre recevoir des coups de fusil, et tout cela pour gagner un
peu d’argent ! L’argent, j’en ai tant que j’en veux ! mère Assunta
m’en donne quand je lui en demande. Vous voyez donc bien que
je serais un imbécile si j’acceptais ce que vous me proposez.”
« J’étais stupéfait de cette audace et de ce raisonnement.
Benedetto retourna jouer avec ses camarades, et je le vis de loin
me montrant à eux comme un idiot.
— Charmant enfant ! murmura Monte-Cristo.
— Oh ! s’il eût été à moi, répondit Bertuccio, s’il eût été mon
fils, ou tout au moins mon neveu, je l’eusse bien ramené au droit
sentier, car la conscience donne la force. Mais l’idée que j’allais
battre un enfant dont j’avais tué le père me rendait toute
correction impossible. Je donnai de bons conseils à ma sœur, qui,
dans nos discussions, prenait sans cesse la défense du petit
malheureux, et comme elle m’avoua que plusieurs fois des
sommes assez considérables lui avaient manqué, je lui indiquai
un endroit où elle pouvait cacher notre petit trésor. Quant à moi,
ma résolution était prise. Benedetto savait parfaitement lire,
écrire et compter, car lorsqu’il voulait s’adonner par hasard au
travail, il apprenait en un jour ce que les autres apprenaient en
une semaine. Ma résolution, dis-je, était prise ; je devais l’engager
comme secrétaire sur quelque navire au long cours, et, sans le
prévenir de rien, le faire prendre un beau matin et le faire
transporter à bord ; de cette façon, et en le recommandant au
capitaine, tout son avenir dépendait de lui. Ce plan arrêté, je
partis pour la France.
« Toutes nos opérations devaient cette fois s’exécuter dans le
golfe du Lion, et ces opérations devenaient de plus en plus difficiles, car nous étions en 1829. La tranquillité était
parfaitement rétablie, et par conséquent le service des côtes était
redevenu plus régulier et plus sévère que jamais. Cette
surveillance était encore augmentée momentanément par la foire
de Beaucaire, qui venait de s’ouvrir.
« Les commencements de notre expédition s’exécutèrent sans
encombre. Nous amarrâmes notre barque, qui avait un double
fond dans lequel nous cachions nos marchandises de
contrebande, au milieu d’une quantité de bateaux qui bordaient
les deux rives du Rhône, depuis Beaucaire jusqu’à Arles. Arrivés
là, nous commençâmes à décharger nuitamment nos
marchandises prohibées, et à les faire passer dans la ville par
l’intermédiaire des gens qui étaient en relations avec nous, ou des
aubergistes chez lesquels nous faisions des dépôts. Soit que la
réussite nous eût rendus imprudents, soit que nous ayons été
trahis, un soir, vers les cinq heures de l’après-midi, comme nous
allions nous mettre à goûter, notre petit mousse accourut tout
effaré en disant qu’il avait vu une escouade de douaniers se
diriger de notre côté. Ce n’était pas précisément l’escouade qui
nous effrayait : à chaque instant, surtout dans ce moment-là, des
compagnies entières rôdaient sur les bords du Rhône ; mais
c’étaient les précautions qu’au dire de l’enfant cette escouade
prenait pour ne pas être vue. En un instant nous fûmes sur pied,
mais il était déjà trop tard ; notre barque, évidemment l’objet des
recherches, était entourée. Parmi les douaniers, je remarquai
quelques gendarmes ; et, aussi timide à la vue de ceux-ci que
j’étais brave ordinairement à la vue de tout autre corps militaire,
je descendis dans la cale, et, me glissant par un sabord, je me
laissai couler dans le fleuve, puis je nageai entre deux eaux, ne
respirant qu’à de longs intervalles, si bien que je gagnai sans être vu une tranchée que l’on venait de faire, et qui communiquait du
Rhône au canal qui se rend de Beaucaire à Aigues-Mortes. Une
fois arrivé là, j’étais sauvé, car je pouvais suivre sans être vu cette
tranchée. Je gagnai donc le canal sans accident. Ce n’était pas par
hasard et sans préméditation que j’avais suivi ce chemin ; j’ai déjà
parlé à Votre Excellence d’un aubergiste de Nîmes qui avait établi
sur la route de Bellegarde à Beaucaire une petite hôtellerie.
— Oui, dit Monte-Cristo, je me souviens parfaitement. Ce
digne homme, si je ne me trompe, était même votre associé.
— C’est cela, répondit Bertuccio ; mais depuis sept ou huit
ans, il avait cédé son établissement à un ancien tailleur de
Marseille qui, après s’être ruiné dans son état, avait voulu essayer
de faire sa fortune dans un autre. Il va sans dire que les petits
arrangements que nous avions faits avec le premier propriétaire
furent maintenus avec le second ; c’était donc à cet homme que je
comptais demander asile.
— Et comment se nommait cet homme ? » demanda le comte,
qui paraissait commencer à reprendre quelque intérêt au récit de
Bertuccio.
« Il s’appelait Gaspard Caderousse, il était marié à une femme
du village de la Carconte, et que nous ne connaissions pas sous
un autre nom que celui de son village ; c’était une pauvre femme
atteinte de la fièvre des marais, qui s’en allait mourant de
langueur. Quant à l’homme, c’était un robuste gaillard de
quarante à quarante-cinq ans, qui plus d’une fois nous avait, dans
des circonstances difficiles, donné des preuves de sa présence
d’esprit et de son courage.
— Et vous dites, demanda Monte-Cristo, que ces choses se
passaient vers l’année…
— 1829, monsieur le comte.
— En quel mois ?
— Au mois de juin.
— Au commencement ou à la fin ?
— C’était le 3 au soir.
— Ah ! fit Monte-Cristo, le 3 juin 1829… Bien, continuez.
— C’était donc à Caderousse que je comptais demander asile ;
mais, comme d’habitude, et même dans les circonstances
ordinaires, nous n’entrions pas chez lui par la porte qui donnait
sur la route, je résolus de ne pas déroger à cette coutume,
j’enjambai la haie du jardin, je me glissai en rampant à travers les
oliviers rabougris et les figuiers sauvages, et je gagnai, dans la
crainte que Caderousse n’eût quelque voyageur dans son auberge,
une espèce de soupente dans laquelle plus d’une fois j’avais passé
la nuit aussi bien que dans le meilleur lit. Cette soupente n’était
séparée de la salle commune du rez-de-chaussée de l’auberge que
par une cloison en planches dans laquelle des jours avaient été
ménagés à notre intention, afin que de là nous pussions guetter le
moment opportun de faire reconnaître que nous étions dans le
voisinage. Je comptais, si Caderousse était seul, le prévenir de
mon arrivée, achever chez lui le repas interrompu par
l’apparition des douaniers, et profiter de l’orage qui se préparait
pour regagner les bords du Rhône et m’assurer de ce qu’étaient
devenus la barque et ceux qui la montaient. Je me glissai donc
dans la soupente et bien m’en prit, car à ce moment même
Caderousse rentrait chez lui avec un inconnu.
« Je me tins coi et j’attendis, non point dans l’intention de
surprendre les secrets de mon hôte, mais parce que je ne pouvais
faire autrement ; d’ailleurs, dix fois même chose était déjà
arrivée.
« L’homme qui accompagnait Caderousse était évidemment
étranger au midi de la France : c’était un de ces négociants
forains qui viennent vendre des bijoux à la foire de Beaucaire et
qui, pendant un mois que dure cette foire, où affluent des
marchands et des acquéreurs de toutes les parties de l’Europe,
font quelquefois pour cent ou cent cinquante mille francs
d’affaires.
« Caderousse entra vivement et le premier. Puis voyant la salle
d’en bas vide comme d’habitude et simplement gardée par son
chien, il appela sa femme.
« “Hé ! la Carconte, dit-il, ce digne homme de prêtre ne nous
avait pas trompés ; le diamant était bon.”
« Une exclamation joyeuse se fit entendre, et presque aussitôt
l’escalier craqua sous un pas alourdi par la faiblesse et la maladie.
« “Qu’est-ce que tu dis ?” demanda la femme plus pâle qu’une
morte.
« “Je dis que le diamant était bon, que voilà monsieur, un des
premiers bijoutiers de Paris, qui est prêt à nous en donner
cinquante mille francs. Seulement, pour être sûr que le diamant
est bien à nous, il demande que tu lui racontes, comme je l’ai déjà
fait, de quelle façon miraculeuse le diamant est tombé entre nos
mains. En attendant, monsieur, asseyez-vous, s’il vous plaît, et
comme le temps est lourd, je vais aller chercher de quoi vous
rafraîchir.”
« Le bijoutier examinait avec attention l’intérieur de l’auberge
et la pauvreté bien visible de ceux qui allaient lui vendre un
diamant qui semblait sortir de l’écrin d’un prince.
« “Racontez, madame, dit-il, voulant sans doute profiter de
l’absence du mari pour qu’aucun signe de la part de celui-ci n’influençât la femme, et pour voir si les deux récits cadreraient
bien l’un avec l’autre.
« — Eh ! mon Dieu ! dit la femme avec volubilité, c’est une
bénédiction du ciel à laquelle nous étions loin de nous attendre.
Imaginez-vous, mon cher monsieur, que mon mari a été lié en
1814 ou 1815 avec un marin nommé Edmond Dantès : ce pauvre
garçon, que Caderousse avait complètement oublié, ne l’a pas
oublié, lui, et lui a laissé en mourant le diamant que vous venez
de voir.
« — Mais comment était-il devenu possesseur de ce diamant ?
demanda le bijoutier. Il l’avait donc avant d’entrer en prison ?
« — Non, monsieur, répondit la femme ; mais en prison il a
fait, à ce qu’il paraît, la connaissance d’un Anglais très riche ; et
comme en prison son compagnon de chambre est tombé malade,
et que Dantès en prit les mêmes soins que si c’était son frère,
l’Anglais, en sortant de captivité, laissa au pauvre Dantès, qui,
moins heureux que lui, est mort en prison, ce diamant qu’il nous
a légué à son tour en mourant, et qu’il a chargé le digne abbé qui
est venu ce matin de nous remettre.
« — C’est bien la même chose, murmura le bijoutier ; et, au
bout du compte, l’histoire peut être vraie, tout invraisemblable
qu’elle paraisse au premier abord. Il n’y a donc que le prix sur
lequel nous ne sommes pas d’accord.
« — Comment ! pas d’accord, dit Caderousse ; je croyais que
vous aviez consenti au prix que j’en demandais.
« — C’est-à-dire, reprit le bijoutier, que j’en ai offert quarante
mille francs.
« — Quarante mille ! s’écria la Carconte ; nous ne le
donnerons certainement pas pour ce prix-là. L’abbé nous a dit
qu’il valait cinquante mille francs, et sans la monture encore.
« — Et comment se nommait cet abbé ? demanda l’infatigable
questionneur.
« — L’abbé Busoni, répondit la femme.
« — C’était donc un étranger ?
« — C’était un Italien des environs de Mantoue, je crois.
« — Montrez-moi ce diamant, reprit le bijoutier, que je le
revoie une seconde fois ; souvent on juge mal les pierres à une
première vue.”
« Caderousse tira de sa poche un petit étui de chagrin noir,
l’ouvrit et le passa au bijoutier. À la vue du diamant, qui était gros
comme une petite noisette, je me le rappelle comme si je le voyais
encore, les yeux de la Carconte étincelèrent de cupidité.
— Et que pensiez-vous de tout cela, monsieur l’écouteur aux
portes ? demanda Monte-Cristo ; ajoutiez-vous foi à cette belle
fable ?
— Oui, Excellence ; je ne regardais pas Caderousse comme un
méchant homme, et je le croyais incapable d’avoir commis un
crime ou même un vol.
— Cela fait plus honneur à votre cœur qu’à votre expérience,
monsieur Bertuccio. Aviez-vous connu cet Edmond Dantès dont
il était question ?
— Non, Excellence, je n’en avais jamais entendu parler
jusqu’alors, et je n’en ai jamais entendu reparler depuis qu’une
seule fois par l’abbé Busoni lui-même, quand je le vis dans les
prisons de Nîmes.
— Bien ! continuez.
— Le bijoutier prit la bague des mains de Caderousse, et tira
de sa poche une petite pince en acier et une petite paire de
balances de cuivre ; puis, écartant les crampons d’or qui retenaient la pierre dans la bague, il fit sortir le diamant de son
alvéole, et le pesa minutieusement dans les balances.
« “J’irai jusqu’à quarante-cinq mille francs, dit-il, mais je ne
donnerai pas un sou avec ; d’ailleurs, comme c’était ce que valait
le diamant, j’ai pris juste cette somme sur moi.
« — Oh ! qu’à cela ne tienne, dit Caderousse, je retournerai
avec vous à Beaucaire pour chercher les cinq autres mille francs.
« — Non”, dit le bijoutier en rendant l’anneau et le diamant à
Caderousse ; “non, cela ne vaut pas davantage, et encore je suis
fâché d’avoir offert cette somme, attendu qu’il y a dans la pierre
un défaut que je n’avais pas vu d’abord ; mais n’importe, je n’ai
qu’une parole, j’ai dit quarante-cinq mille francs, je ne m’en dédis
pas.
« — Au moins remettez le diamant dans la bague, dit
aigrement la Carconte.
« — C’est juste”, dit le bijoutier.
« Et il replaça la pierre dans le chaton.
« “Bon, bon, bon, dit Caderousse remettant l’étui dans sa
poche, on le vendra à un autre.
« — Oui, reprit le bijoutier, mais un autre ne sera pas si facile
que moi ; un autre ne se contentera pas des renseignements que
vous m’avez donnés ; il n’est pas naturel qu’un homme comme
vous possède un diamant de cinquante mille francs ; il ira
prévenir les magistrats, il faudra retrouver l’abbé Busoni, et les
abbés qui donnent des diamants de deux mille louis sont rares ; la
justice commencera par mettre la main dessus, on vous enverra
en prison, et si vous êtes reconnu innocent, qu’on vous mette
dehors après trois ou quatre mois de captivité, la bague se sera
égarée au greffe, ou l’on vous donnera une pierre fausse qui
vaudra trois francs au lieu d’un diamant qui en vaut cinquante mille, cinquante-cinq mille peut-être, mais que, vous en
conviendrez, mon brave homme, on court certains risques à
acheter.”
« Caderousse et sa femme s’interrogèrent du regard.
« “Non, dit Caderousse, nous ne sommes pas assez riches pour
perdre cinq mille francs.
« — Comme vous voudrez, mon cher ami, dit le bijoutier ;
j’avais cependant, comme vous le voyez, apporté de la belle
monnaie.”
« Et il tira d’une de ses poches une poignée d’or qu’il fit briller
aux yeux éblouis de l’aubergiste, et, de l’autre, un paquet de
billets de banque.
« Un rude combat se livrait visiblement dans l’esprit de
Caderousse : il était évident que ce petit étui de chagrin qu’il
tournait et retournait dans sa main ne lui paraissait pas
correspondre comme valeur à la somme énorme qui fascinait ses
yeux. Il se retourna vers sa femme.
« “Qu’en dis-tu ? lui demanda-t-il tout bas.
« — Donne, donne, dit-elle ; s’il retourne à Beaucaire sans le
diamant, il nous dénoncera ; et, comme il le dit, qui sait si nous
pourrons jamais remettre la main sur l’abbé Busoni.
« — Eh bien ! soit, dit Caderousse, prenez donc le diamant
pour quarante-cinq mille francs ; mais ma femme veut une
chaîne d’or, et moi une paire de boucles d’argent.”
« Le bijoutier tira de sa poche une boîte longue et plate qui
contenait plusieurs échantillons des objets demandés.
« “Tenez, dit-il, je suis rond en affaires ; choisissez.”
« La femme choisit une chaîne d’or qui pouvait valoir cinq
louis, et le mari une paire de boucles qui pouvait valoir quinze
francs.
« “J’espère que vous ne vous plaindrez pas, dit le bijoutier.
« — L’abbé avait dit qu’il valait cinquante mille francs,
murmura Caderousse.
« — Allons, allons, donnez donc ! Quel homme terrible !”
reprit le bijoutier en lui tirant des mains le diamant, “je lui
compte quarante-cinq mille francs, deux mille cinq cents livres de
rente, c’est-à-dire une fortune comme je voudrais bien en avoir
une, moi, et il n’est pas encore content !
« — Et les quarante-cinq mille francs, demanda Caderousse
d’une voix rauque ; voyons, où sont-ils ?
« — Les voilà”, dit le bijoutier.
« Et il compta sur la table quinze mille francs en or et trente
mille francs en billets de banque.
« “Attendez que j’allume la lampe, dit la Carconte, il n’y fait
plus clair, et on pourrait se tromper.”
« En effet, la nuit était venue pendant cette discussion, et,
avec la nuit, l’orage qui menaçait depuis une demi-heure. On
entendait gronder sourdement le tonnerre dans le lointain ; mais
ni le bijoutier, ni Caderousse, ni la Carconte, ne paraissaient s’en
occuper, possédés qu’ils étaient tous les trois du démon du gain.
Moi-même, j’éprouvais une étrange fascination à la vue de tout
cet or et de tous ces billets. Il me semblait que je faisais un rêve,
et, comme il arrive dans un rêve, je me sentais enchaîné à ma
place.
« Caderousse compta et recompta l’or et les billets, puis il les
passa à sa femme, qui les compta et recompta à son tour.
« Pendant ce temps, le bijoutier faisait miroiter le diamant
sous les rayons de la lampe, et le diamant jetait des éclairs qui lui
faisaient oublier ceux qui, précurseurs de l’orage, commençaient
à enflammer les fenêtres.
« “Eh bien ! le compte y est-il ? demanda le bijoutier.
« — Oui, dit Caderousse ; donne le portefeuille et cherche un
sac, Carconte.”
« La Carconte alla à une armoire et revint apportant un vieux
portefeuille de cuir, duquel on tira quelques lettres graisseuses à
la place desquelles on remit les billets, et un sac dans lequel
étaient enfermés deux ou trois écus de six livres, qui composaient
probablement toute la fortune du misérable ménage.
« “Là, dit Caderousse, quoique vous nous ayez soulevé une
dizaine de mille francs peut-être, voulez-vous souper avec nous ?
c’est de bon cœur.
« — Merci, dit le bijoutier, il doit se faire tard, et il faut que je
retourne à Beaucaire ; ma femme serait inquiète” : il tira sa
montre. “Morbleu ! s’écria-t-il, neuf heures bientôt, je ne serai pas
à Beaucaire avant minuit. Adieu, mes petits enfants ; s’il vous
revient par hasard des abbés Busoni, pensez à moi.
« — Dans huit jours vous ne serez plus à Beaucaire, dit
Caderousse, puisque la foire finit la semaine prochaine.
« — Non, mais cela ne fait rien ; écrivez-moi à Paris, à
M. Joannès, au Palais-Royal, galerie de Pierre, no 45, je ferai le
voyage exprès si cela en vaut la peine.”
« Un coup de tonnerre retentit, accompagné d’un éclair si
violent qu’il effaça presque la clarté de la lampe.
« “Oh ! oh ! dit Caderousse, vous allez partir par ce temps-là ?
« — Oh ! je n’ai pas peur du tonnerre, dit le bijoutier.
« — Et des voleurs ? demanda la Carconte. La route n’est
jamais bien sûre pendant la foire.
« — Oh ! quant aux voleurs, dit Joannès, voilà pour eux.”
« Et il tira de sa poche une paire de petits pistolets chargés
jusqu’à la gueule.
« “Voici, dit-il, des chiens qui aboient et mordent en même
temps : c’est pour les deux premiers qui auraient envie de votre
diamant, père Caderousse.”
« Caderousse et sa femme échangèrent un regard sombre. Il
paraît qu’ils avaient en même temps quelque terrible pensée.
« “Alors, bon voyage ! dit Caderousse.
« — Merci !” dit le bijoutier.
« Il prit sa canne qu’il avait posée contre un vieux bahut, et
sortit. Au moment où il ouvrit la porte, une telle bouffée de vent
entra qu’elle faillit éteindre la lampe.
« “Oh ! dit-il, il va faire un joli temps, et deux lieues de pays à
faire avec ce temps-là !
« — Restez, dit Caderousse, vous coucherez ici.
« — Oui, restez, dit la Carconte d’une voix tremblante, nous
aurons bien soin de vous.
« — Non pas, il faut que j’aille coucher à Beaucaire. Adieu.”
« Caderousse alla lentement jusqu’au seuil.
« “Il ne fait ni ciel ni terre, dit le bijoutier déjà hors de la
maison. Faut-il prendre à droite ou à gauche ?
« — À droite, dit Caderousse ; il n’y a pas à s’y tromper, la
route est bordée d’arbres de chaque côté.
« — Bon, j’y suis”, dit la voix presque perdue dans le lointain.
« “Ferme donc la porte, dit la Carconte, je n’aime pas les
portes ouvertes quand il tonne.
« — Et quand il y a de l’argent dans la maison, n’est-ce pas ?”
répondit Caderousse en donnant un double tour à la serrure.
« Il rentra, alla à l’armoire, retira le sac et le portefeuille, et
tous deux se mirent à recompter pour la troisième fois leur or et
leurs billets. Je n’ai jamais vu expression pareille à ces deux
visages dont cette maigre lampe éclairait la cupidité. La femme surtout était hideuse ; le tremblement fiévreux qui l’animait
habituellement avait redoublé. Son visage, de pâle était devenu
livide ; ses yeux caves flamboyaient.
« “Pourquoi donc, demanda-t-elle d’une voix sourde, lui avais-
tu offert de coucher ici ?
« — Mais, répondit Caderousse en tressaillant, pour… pour
qu’il n’eût pas la peine de retourner à Beaucaire.
« — Ah !” dit la femme avec une expression impossible à
rendre, “je croyais que c’était pour autre chose, moi.
« — Femme ! femme ! s’écria Caderousse, pourquoi as-tu de
pareilles idées, et pourquoi les ayant ne les gardes-tu pas pour
toi ?
« — C’est égal, dit la Carconte après un instant de silence, tu
n’es pas un homme.
« — Comment cela ? fit Caderousse.
« — Si tu avais été un homme, il ne serait pas sorti d’ici.
« — Femme !
« — Ou bien il n’arriverait pas à Beaucaire.
« — Femme !
« — La route fait un coude, et il est obligé de suivre la route,
tandis qu’il y a le long du canal un chemin qui raccourcit.
« — Femme, tu offenses le bon Dieu. Tiens, écoute…”
« En effet, on entendit un effroyable coup de tonnerre en
même temps qu’un éclair bleuâtre enflammait toute la salle, et la
foudre, décroissant lentement, sembla s’éloigner comme à regret
de la maison maudite.
« “Jésus !” dit la Carconte en se signant.
« Au même instant, et au milieu de ce silence de terreur qui
suit ordinairement les coups de tonnerre, on entendit frapper à la
porte.
« Caderousse et sa femme tressaillirent et se regardèrent
épouvantés.
« “Qui va là ?” s’écria Caderousse en se levant et en réunissant
en un seul tas l’or et les billets épars sur la table et qu’il couvrit de
ses deux mains.
« “Moi ! dit une voix.
« — Qui, vous ?
« — Et pardieu ! Joannès le bijoutier.
« — Eh bien ! que disais-tu donc, reprit la Carconte avec un
effroyable sourire, que j’offensais le bon Dieu !… Voilà le bon
Dieu qui nous le renvoie.”
« Caderousse retomba pâle et haletant sur sa chaise. La
Carconte, au contraire, se leva, et alla d’un pas ferme à la porte
qu’elle ouvrit.
« “Entrez donc, cher monsieur Joannès, dit-elle.
« — Ma foi, dit le bijoutier ruisselant de pluie, il paraît que le
diable ne veut pas que je retourne à Beaucaire ce soir. Les plus
courtes folies sont les meilleures, mon cher monsieur
Caderousse ; vous m’avez offert l’hospitalité, je l’accepte et je
reviens coucher chez vous.”
« Caderousse balbutia quelques mots en essuyant la sueur qui
coulait sur son front. La Carconte referma la porte à double tour
derrière le bijoutier. »
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