Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 78 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

LXXV. Le procès-verbal

LXXV

 

LE PROCÈS-VERBAL

 

Noirtier attendait, vêtu de noir et installé dans son fauteuil.

Lorsque les trois personnes qu’il comptait voir venir furent

entrées, il regarda la porte, que son valet de chambre ferma

aussitôt.

« Faites attention, dit Villefort bas à Valentine qui ne pouvait

celer sa joie, que si M. Noirtier veut vous communiquer des

choses qui empêchent votre mariage, je vous défends de le

comprendre. »

Valentine rougit, mais ne répondit pas.

Villefort s’approcha de Noirtier.

« Voici M. Franz d’Épinay, lui dit-il ; vous l’avez mandé,

monsieur, et il se rend à vos désirs. Sans doute nous souhaitons

cette entrevue depuis longtemps, et je serai charmé qu’elle vous

prouve combien votre opposition au mariage de Valentine était

peu fondée. »

Noirtier ne répondit que par un regard qui fit courir un

frisson dans les veines de Villefort.

Il fit de l’œil signe à Valentine de s’approcher.

En un moment, grâce aux moyens dont elle avait l’habitude de

se servir dans les conversations avec son grand-père, elle eut

trouvé le mot clef.

Alors elle consulta le regard du paralytique, qui se fixa sur le

tiroir d’un petit meuble placé entre les deux fenêtres.

Elle ouvrit le tiroir et trouva effectivement une clef.

Quand elle eut cette clef et que le vieillard lui eût fait signe

que c’était bien celle-là qu’il demandait, les yeux du paralytique

se dirigèrent vers un vieux secrétaire oublié depuis bien des

années, et qui ne renfermait, croyait-on, que des paperasses

inutiles.

« Faut-il que j’ouvre le secrétaire ? demanda Valentine.

— Oui, fit le vieillard.

— Faut-il que j’ouvre les tiroirs ?

— Oui.

— Ceux des côtés ?

— Non.

— Celui du milieu ?

— Oui. »

Valentine l’ouvrit et en tira une liasse.

« Est-ce là ce que vous désirez, bon père ? dit-elle.

— Non. »

Elle tira successivement tous les autres papiers, jusqu’à ce

qu’il ne restât plus rien absolument dans le tiroir.

« Mais le tiroir est vide maintenant », dit-elle.

Les yeux de Noirtier étaient fixés sur le dictionnaire.

« Oui, bon père, je vous comprends », dit la jeune fille.

Et elle répéta, l’une après l’autre, chaque lettre de l’alphabet ;

à l’S, Noirtier l’arrêta.

Elle ouvrit le dictionnaire, et chercha jusqu’au mot secret.

« Ah ! il y a un secret ? dit Valentine.

— Oui, fit Noirtier.

— Et qui connaît ce secret ? »

Noirtier regarda la porte par laquelle était sorti le domestique.

« Barrois ? dit-elle.

— Oui, fit Noirtier.

— Faut-il que je l’appelle ?

— Oui. »

Valentine alla à la porte et appela Barrois.

Pendant ce temps, la sueur de l’impatience ruisselait sur le

front de Villefort, et Franz demeurait stupéfait d’étonnement.

Le vieux serviteur parut.

« Barrois, dit Valentine, mon grand-père m’a commandé de

prendre la clef dans cette console, d’ouvrir ce secrétaire et de tirer

ce tiroir ; maintenant il y a un secret à ce tiroir, il paraît que vous

le connaissez, ouvrez-le. »

Barrois regarda le vieillard.

« Obéissez », dit l’œil intelligent de Noirtier.

Barrois obéit ; un double fond s’ouvrit et présenta une liasse

de papiers nouée avec un ruban noir.

« Est-ce cela que vous désirez, monsieur ? demanda Barrois.

— Oui, fit Noirtier.

— À qui faut-il remettre ces papiers ? à M. de Villefort ?

— Non.

— À mademoiselle Valentine ?

— Non.

— À M. Franz d’Épinay ?

— Oui. »

Franz, étonné, fit un pas en avant.

« À moi, monsieur ? dit-il.

— Oui. »

Franz reçut les papiers des mains de Barrois, et, jetant les

yeux sur la couverture, il lut :

 

Pour être déposé, après ma mort, chez mon ami le général

Durand, qui lui-même en mourant léguera ce paquet à son fils, avec

injonction de le conserver comme renfermant un papier de la plus

grande importance.

 

« Eh bien ! monsieur, demanda Franz, que voulez-vous que je

fasse de ce papier ?

— Que vous le conserviez cacheté comme il est, sans doute,

dit le procureur du roi.

— Non, non, répondit vivement Noirtier.

— Vous désirez peut-être que monsieur le lise ? demanda

Valentine.

— Oui, répondit le vieillard.

— Vous entendez, monsieur le baron, mon père vous prie de

lire ce papier, dit Valentine.

— Alors asseyons-nous, fit Villefort avec impatience, car cela

durera quelque temps.

— Asseyez-vous », fit l’œil du vieillard.

Villefort s’assit, mais Valentine resta debout à côté de son père

appuyée à côté de son fauteuil, et Franz debout devant lui.

Il tenait le mystérieux papier à la main.

« Lisez », dirent les yeux du vieillard.

Franz défit l’enveloppe, et un grand silence se fit dans la

chambre. Au milieu de ce silence il lut :

 

Extrait des procès-verbaux d’une séance du club bonapartiste de

la rue Saint-Jacques, tenue le 5 février 1815.

 

Franz s’arrêta.

« Le 5 février 1815 ! C’est le jour où mon père a été

assassiné ! »

Valentine et Villefort restèrent muets ; l’œil seul du vieillard

dit clairement : « Continuez. »

« Mais c’est en sortant de ce club, continua Franz, que mon

père a disparu ! »

Le regard de Noirtier continua de dire : « Lisez. »

Il reprit :

 

Les soussignés Louis-Jacques Beaurepaire, lieutenant-colonel

d’artillerie, Étienne Duchampy, général de brigade, et Claude

Lecharpal, directeur des Eaux et Forêts,

Déclarent que, le 4 février 1815, une lettre arriva de l’île d’Elbe,

qui recommandait à la bienveillance et à la confiance des membres

du club bonapartiste le général Flavien de Quesnel, qui, ayant servi

l’empereur depuis 1804 jusqu’en 1815, devait être tout dévoué à la

dynastie napoléonienne, malgré le titre de baron que Louis XVIII

venait d’attacher à sa terre d’Épinay.

En conséquence, un billet fut adressé au général de Quesnel, qui

le priait d’assister à la séance du lendemain 5. Le billet n’indiquait

ni la rue ni le numéro de la maison où devait se tenir la réunion ; il

ne portait aucune signature, mais il annonçait au général que, s’il

voulait se tenir prêt, on le viendrait prendre à neuf heures du soir.

Les séances avaient lieu de neuf heures du soir à minuit.

À neuf heures, le président du club se présenta chez le général ; le

général était prêt ; le président lui dit qu’une des conditions de son

introduction était qu’il ignorerait éternellement le lieu de la réunion,

et qu’il se laisserait bander les yeux en jurant de ne point chercher à

soulever le bandeau.

Le général de Quesnel accepta la condition, et promit sur

l’honneur de ne pas chercher à voir où on le conduirait.

Le général avait fait préparer sa voiture ; mais le président lui dit

qu’il était impossible que l’on s’en servît, attendu que ce n’était pas

la peine qu’on bandât les yeux du maître si le cocher demeurait les

yeux ouverts et reconnaissait les rues par lesquelles on passerait.

« Comment faire alors ? demanda le général.

— J’ai ma voiture, dit le président.

— Êtes-vous donc si sûr de votre cocher, que vous lui confiez

un secret que vous jugez imprudent de dire au mien ?

— Notre cocher est un membre du club, dit le président ; nous

serons conduits par un conseiller d’État.

— Alors, dit en riant le général, nous courons un autre risque,

celui de verser. »

Nous consignons cette plaisanterie comme preuve que le général

n’a pas été le moins du monde forcé d’assister à la séance, et qu’il y

est venu de son plein gré.

Une fois monté dans la voiture, le président rappela au général

la promesse faite par lui de se laisser bander les yeux. Le général ne

mit aucune opposition à cette formalité : un foulard, préparé à cet

effet dans la voiture, fit l’affaire.

Pendant la route, le président crut s’apercevoir que le général

cherchait à regarder sous son bandeau : il lui rappela son serment.

« Ah ! c’est vrai », dit le général.

La voiture s’arrêta devant une allée de la rue Saint-Jacques. Le

général descendit en s’appuyant au bras du président, dont il

ignorait la dignité, et qu’il prenait pour un simple membre du club ;

on traversa l’allée, on monta un étage, et l’on entra dans la chambre

des délibérations.

La séance était commencée. Les membres du club, prévenus de

l’espèce de présentation qui devait avoir lieu ce soir-là, se trouvaient

au grand complet. Arrivé au milieu de la salle, le général fut invité à

ôter son bandeau. Il se rendit aussitôt à l’invitation, et parut fort

étonné de trouver un si grand nombre de figures de connaissance

dans une société dont il n’avait pas même soupçonné l’existence

jusqu’alors.

On l’interrogea sur ses sentiments, mais il se contenta de

répondre que les lettres de l’île d’Elbe avaient dû les faire

connaître…

 

Franz s’interrompit.

« Mon père était royaliste, dit-il ; on n’avait pas besoin de

l’interroger sur ses sentiments, ils étaient connus.

— Et de là, dit Villefort, venait ma liaison avec votre père,

mon cher monsieur Franz ; on se lie facilement quand on partage

les mêmes opinions.

— Lisez », continua de dire l’œil du vieillard.

Franz continua :

 

Le président prit alors la parole pour engager le général à

s’expliquer plus explicitement ; mais M. de Quesnel répondit qu’il

désirait avant tout savoir ce que l’on désirait de lui.

Il fut alors donné communication au général de cette même

lettre de l’île d’Elbe qui le recommandait au club comme un homme sur le concours duquel on pouvait compter. Un paragraphe tout

entier exposait le retour probable de l’île d’Elbe, et promettait une

nouvelle lettre et de plus amples détails à l’arrivée du Pharaon,

bâtiment appartenant à l’armateur Morrel, de Marseille, et dont le

capitaine était à l’entière dévotion de l’empereur.

Pendant toute cette lecture, le général, sur lequel on avait cru

pouvoir compter comme sur un frère, donna au contraire des signes

de mécontentement et de répugnance visibles.

La lecture terminée, il demeura silencieux et le sourcil froncé.

« Eh bien ! demanda le président, que dites-vous de cette lettre,

monsieur le général ?

— Je dis qu’il y a bien peu de temps, répondit-il, qu’on a prêté

serment au roi Louis XVIII, pour le violer déjà au bénéfice de l’ex-

empereur. »

Cette fois la réponse était trop claire pour que l’on pût se

tromper à ses sentiments.

« Général, dit le président, il n’y a pas plus pour nous de roi

Louis XVIII qu’il n’y a d’ex-empereur. Il n’y a que Sa Majesté

l’empereur et roi, éloigné depuis dix mois de la France, son État, par

la violence et la trahison.

— Pardon, messieurs, dit le général ; il se peut qu’il n’y ait pas

pour vous de roi Louis XVIII, mais il y en a un pour moi : attendu

qu’il m’a fait baron et maréchal de camp, et que je n’oublierai

jamais que c’est à son heureux retour en France, que je dois ces

deux titres.

— Monsieur, dit le président du ton le plus sérieux et en se

levant, prenez garde à ce que vous dites ; vos paroles nous

démontrent clairement que l’on s’est trompé sur votre compte à l’île

d’Elbe et qu’on nous a trompés. La communication qui vous a été

faite tient à la confiance qu’on avait en vous, et par conséquent à un sentiment qui vous honore. Maintenant nous étions dans

l’erreur : un titre et un grade vous ont rallié au nouveau

gouvernement que nous voulons renverser. Nous ne vous

contraindrons pas à nous prêter votre concours ; nous n’enrôlerons

personne contre sa conscience et sa volonté ; mais nous vous

contraindrons à agir comme un galant homme, même au cas où

vous n’y seriez point disposé.

— Vous appelez être un galant homme connaître votre

conspiration et ne pas la révéler ! J’appelle cela être votre complice,

moi. Vous voyez que je suis encore plus franc que vous… »

 

« Ah ! mon père, dit Franz, s’interrompant, je comprends

maintenant pourquoi ils t’ont assassiné. »

Valentine ne put s’empêcher de jeter un regard sur Franz ; le

jeune homme était vraiment beau dans son enthousiasme filial.

Villefort se promenait de long en large derrière lui.

Noirtier suivait des yeux l’expression de chacun, et conservait

son attitude digne et sévère.

Franz revint au manuscrit et continua :

 

« Monsieur, dit le président, on vous a prié de vous rendre au

sein de l’assemblée, on ne vous y a point traîné de force ; on vous a

proposé de vous bander les yeux, vous avez accepté. Quand vous

avez accédé à cette double demande vous saviez parfaitement que

nous ne nous occupions pas d’assurer le trône de Louis XVIII, sans

quoi nous n’eussions pas pris tant de soin de nous cacher à la

police. Maintenant, vous le comprenez, il serait trop commode de

mettre un masque à l’aide duquel on surprend le secret des gens, et

de n’avoir ensuite qu’à ôter ce masque pour perdre ceux qui se sont

fiés à vous. Non, non, vous allez d’abord dire franchement si vous êtes pour le roi de hasard qui règne en ce moment, ou pour Sa

Majesté l’Empereur.

— Je suis royaliste, répondit le général ; j’ai fait serment à

Louis XVIII, je tiendrai mon serment. »

Ces mots furent suivis d’un murmure général, et l’on put voir,

par les regards d’un grand nombre des membres du club, qu’ils

agitaient la question de faire repentir M. d’Épinay de ces

imprudentes paroles.

Le président se leva de nouveau et imposa silence.

« Monsieur, lui dit-il, vous êtes un homme trop grave et trop

sensé pour ne pas comprendre les conséquences de la situation où

nous nous trouvons les uns en face des autres, et votre franchise

même nous dicte les conditions qu’il nous reste à vous faire : vous

allez donc jurer sur l’honneur de ne rien révéler de ce que vous avez

entendu. »

Le général porta la main à son épée et s’écria :

« Si vous parlez d’honneur, commencez par ne pas méconnaître

ses lois, et n’imposez rien par la violence.

— Et vous, monsieur », continua le président avec un calme

plus terrible peut-être que la colère du général, « ne touchez pas à

votre épée, c’est un conseil que je vous donne. »

Le général tourna autour de lui des regards qui décelaient un

commencement d’inquiétude. Cependant il ne fléchit pas encore ;

au contraire, rappelant toute sa force :

« Je ne jurerai pas, dit-il.

— Alors, monsieur, vous mourrez », répondit tranquillement le

président.

M. d’Épinay devint fort pâle : il regarda une seconde fois tout

autour de lui ; plusieurs membres au club chuchotaient et

cherchaient des armes sous leurs manteaux.

« Général, dit le président, soyez tranquille ; vous êtes parmi des

gens d’honneur qui essayeront de tous les moyens de vous

convaincre avant de se porter contre vous à la dernière extrémité ;

mais aussi, vous l’avez dit, vous êtes parmi des conspirateurs, vous

tenez notre secret, il faut nous le rendre. »

Un silence plein de signification suivit ces paroles ; et comme le

général ne répondait rien :

« Fermez les portes », dit le président aux huissiers.

Le même silence de mort succéda à ses paroles.

Alors le général s’avança, et faisant un violent effort sur lui-

même :

« J’ai un fils, dit-il, et je dois songer à lui en me trouvant parmi

des assassins.

— Général, dit avec noblesse le chef de l’assemblée, un seul

homme a toujours le droit d’en insulter cinquante : c’est le privilège

de la faiblesse. Seulement il a tort d’user de ce droit. Croyez-moi,

général, jurez et ne nous insultez pas. »

Le général, encore une fois dompté par cette supériorité du chef

de l’assemblée, hésita un instant ; mais enfin, s’avançant jusqu’au

bureau du président :

« Quelle est la formule ? demanda-t-il.

— La voici :

« “Je jure sur l’honneur de ne jamais révéler à qui que ce soit au

monde ce que j’ai vu et entendu le 5 février 1815, entre neuf et dix

heures du soir, et je déclare mériter la mort si je viole mon

serment.” »

Le général parut éprouver un frémissement nerveux qui

l’empêcha de répondre pendant quelques secondes ; enfin,

surmontant une répugnance manifeste, il prononça le serment

exigé, mais d’une voix si basse qu’à peine on l’entendit : aussi plusieurs membres exigèrent-ils qu’il le répétât à voix plus haute et

plus distincte, ce qui fut fait.

« Maintenant, je désire me retirer, dit le général ; suis-je enfin

libre ? »

Le président se leva, désigna trois membres de l’assemblée pour

l’accompagner, et monta en voiture avec le général, après lui avoir

bandé les yeux. Au nombre de ces trois membres était de cocher qui

l’avait amené.

Les autres membres du club se séparèrent en silence.

« Où voulez-vous que nous vous reconduisions ? demanda le

président.

— Partout où je pourrai être délivré de votre présence, répondit

M. d’Épinay.

— Monsieur, reprit alors le président, prenez garde, vous n’êtes

plus dans l’assemblée, vous n’avez plus affaire qu’à des hommes

isolés ; ne les insultez pas si vous ne voulez pas être rendu

responsable de l’insulte. »

Mais au lieu de comprendre ce langage, M. d’Épinay répondit :

« Vous êtes toujours aussi brave dans votre voiture que dans

votre club, par la raison, monsieur, que quatre hommes sont

toujours plus forts qu’un seul. »

Le président fit arrêter la voiture.

On était juste à l’entrée du quai des Ormes, où se trouve

l’escalier qui descend à la rivière.

« Pourquoi faites-vous arrêter ici ? demanda M. d’Épinay.

— Parce que, monsieur, dit le président, vous avez insulté un

homme, et que cet homme ne veut pas faire un pas de plus sans

vous demander loyalement réparation.

— Encore une manière d’assassiner, dit le général en haussant

les épaules.

— Pas de bruit, monsieur, répondit le président, si vous ne

voulez pas que je vous regarde vous-même comme un de ces

hommes que vous désigniez tout à l’heure, c’est-à-dire comme un

lâche qui prend sa faiblesse pour bouclier. Vous êtes seul, un seul

vous répondra ; vous avez une épée au côté, j’en ai une dans cette

canne ; vous n’avez pas de témoin, un de ces messieurs sera le

vôtre. Maintenant, si cela vous convient, vous pouvez ôter votre

bandeau. »

Le général arracha à l’instant même le mouchoir qu’il avait sur

les yeux.

« Enfin, dit-il, je vais donc savoir à qui j’ai affaire. »

On ouvrit la voiture : les quatre hommes descendirent…

 

Franz s’interrompit encore une fois. Il essuya une sueur froide

qui coulait sur son front ; il y avait quelque chose d’effrayant à

voir le fils, tremblant et pâle, lisant tout haut les détails, ignorés

jusqu’alors, de la mort de son père.

Valentine joignait les mains comme si elle eût été en prière.

Noirtier regardait Villefort avec une expression presque

sublime de mépris et d’orgueil.

Franz continua :

 

On était, comme nous l’avons dit, au 5 février. Depuis trois

jours il gelait à cinq ou six degrés ; l’escalier était tout raide de

glaçons ; le général était gros et grand, le président lui offrit le côté

de la rampe pour descendre.

Les deux témoins suivaient par-derrière.

Il faisait une nuit sombre, le terrain de l’escalier à la rivière était

humide de neige et de givre, on voyait l’eau s’écouler, noire,

profonde et charriant quelques glaçons.

Un des témoins alla chercher une lanterne dans un bateau à

charbon, et à la lueur de cette lanterne on examina les armes.

L’épée du président, qui était simplement, comme il l’avait dit,

une épée qu’il portait dans une canne, était plus courte que celle de

son adversaire, et n’avait pas de garde.

Le général d’Épinay proposa de tirer au sort les deux épées :

mais le président répondit que c’était lui qui avait provoqué, et

qu’en provoquant il avait prétendu que chacun se servît de ses

armes.

Les témoins essayèrent d’insister ; le président leur imposa

silence.

On posa la lanterne à terre : les deux adversaires se mirent de

chaque côté ; le combat commença.

La lumière faisait des deux épées deux éclairs. Quant aux

hommes, à peine si on les apercevait, tant l’ombre était épaisse.

Monsieur le général passait pour une des meilleures lames de

l’armée. Mais il fut pressé si vivement dès les premières bottes, qu’il

rompit ; en rompant il tomba.

Les témoins le crurent tué ; mais son adversaire, qui savait ne

l’avoir point touché, lui offrit la main pour l’aider à se relever. Cette

circonstance, au lieu de le calmer, irrita le général, qui fondit à son

tour sur son adversaire.

Mais son adversaire ne rompit pas d’une semelle, le recevant sur

son épée. Trois fois le général recula, se trouvant trop engagé, et

revint à la charge.

À la troisième fois, il tomba encore.

On crut qu’il glissait comme la première fois ; cependant les

témoins, voyant qu’il ne se relevait pas, s’approchèrent de lui et

tentèrent de le remettre sur ses pieds ; mais celui qui l’avait pris à bras-le-corps sentit sous sa main une chaleur humide. C’était du

sang.

Le général, qui était à peu près évanoui, reprit ses sens.

« Ah ! dit-il, on m’a dépêché quelque spadassin, quelque maître

d’armes de régiment. »

Le président, sans répondre, s’approcha de celui des deux

témoins qui tenait la lanterne et, relevant sa manche, il montra son

bras percé de deux coups d’épée ; puis, ouvrant son habit et

déboutonnant son gilet, il fit voir son flanc entamé par une

troisième blessure.

Cependant il n’avait pas même poussé un soupir.

Le général d’Épinay entra en agonie et expira cinq minutes

après…

 

Franz lut ces derniers mots d’une voix si étranglée, qu’à peine

on put les entendre ; et après les avoir lus il s’arrêta, passant sa

main sur ses yeux comme pour en chasser un nuage.

Mais, après un instant de silence, il continua :

 

Le président remonta l’escalier, après avoir repoussé son épée

dans sa canne ; une trace de sang marquait son chemin dans la

neige. Il n’était pas encore en haut de l’escalier, qu’il entendit un

clapotement sourd dans l’eau : c’était le corps du général que les

témoins venaient de précipiter dans la rivière après avoir constaté la

mort.

Le général a donc succombé dans un duel loyal, et non dans un

guet-apens, comme on pourrait le dire.

En foi de quoi nous avons signé le présent pour établir la vérité

des faits, de peur qu’un moment n’arrive où quelqu’un des acteurs de cette scène terrible ne se trouve accusé de meurtre avec

préméditation ou de forfaiture aux lois de l’honneur.

Signé : BEAUREPAIRE, DUCHAMPY

et LECHARPAL.

 

Quand Franz eut terminé cette lecture si terrible pour un fils,

quand Valentine, pâle d’émotion, eut essuyé une larme, quand

Villefort, tremblant et blotti dans un coin, eut essayé de conjurer

l’orage par des regards suppliants adressés au vieillard

implacable :

« Monsieur, dit d’Épinay à Noirtier, puisque vous connaissez

cette terrible histoire dans tous ses détails, puisque vous l’avez

fait attester par des signatures honorables, puisque enfin vous

semblez vous intéresser à moi, quoique votre intérêt ne se soit

encore révélé que par la douleur, ne me refusez pas une dernière

satisfaction, dites-moi le nom du président du club, que je

connaisse enfin celui qui a tué mon pauvre père. »

Villefort chercha, comme égaré, le bouton de la porte.

Valentine, qui avait compris avant tout le monde la réponse du

vieillard, et qui avait souvent remarqué sur son avant-bras la

trace de deux coups d’épée, recula d’un pas en arrière.

« Au nom du ciel ! mademoiselle, dit Franz, s’adressant à sa

fiancée, joignez-vous à moi, que je sache le nom de cet homme

qui m’a fait orphelin à deux ans. »

Valentine resta immobile et muette.

« Tenez, monsieur, dit Villefort, croyez-moi, ne prolongez pas

cette horrible scène ; les noms d’ailleurs ont été cachés à dessein.

Mon père lui-même ne connaît pas ce président, et, s’il le connaît,

il ne saurait le dire : les noms propres ne se trouvent pas dans le

dictionnaire.

— Oh ! malheur ! s’écria Franz, le seul espoir qui m’a soutenu

pendant toute cette lecture et qui m’a donné la force d’aller

jusqu’au bout, c’était de connaître au moins le nom de celui qui a

tué mon père ! Monsieur, monsieur ! s’écria-t-il en se retournant

vers Noirtier, au nom du ciel ! faites ce que vous pourrez…

arrivez, je vous en supplie, à m’indiquer, à me faire

comprendre…

— Oui, répondit Noirtier.

— Ô mademoiselle, mademoiselle ! s’écria Franz, votre père a

fait signe qu’il pouvait m’indiquer… cet homme… Aidez-moi…

vous le comprenez… prêtez-moi votre concours. »

Noirtier regarda le dictionnaire.

Franz le prit avec un tremblement nerveux, et prononça

successivement les lettres de l’alphabet jusqu’à l’M.

À cette lettre, le vieillard fit signe que oui.

« M ! » répéta Franz.

Le doigt du jeune homme glissa sur les mots ; mais, à tous les

mots, Noirtier répondait par un signe négatif.

Valentine cachait sa tête entre ses mains.

Enfin, Franz arriva au mot MOI.

« Oui, fit le vieillard.

— Vous ! s’écria Franz, dont les cheveux se dressèrent sur sa

tête ; vous, monsieur Noirtier ! c’est vous qui avez tué mon père ?

— Oui », répondit Noirtier, en fixant sur le jeune homme un

majestueux regard.

Franz tomba sans force sur un fauteuil.

Villefort ouvrit la porte et s’enfuit, car l’idée lui venait

d’étouffer ce peu d’existence qui restait encore dans le cœur du

terrible vieillard.

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