Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 83 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

LXXX. L’accusation

LXXX

L’ACCUSATION

 

M. d’Avrigny eut bientôt rappelé à lui le magistrat, qui

semblait un second cadavre dans cette chambre funèbre.

« Oh ! la mort est dans ma maison ! s’écria Villefort.

— Dites le crime, répondit le docteur.

— Monsieur d’Avrigny ! s’écria Villefort, je ne puis vous

exprimer tout ce qui se passe en moi en ce moment ; c’est de

l’effroi, c’est de la douleur, c’est de la folie.

— Oui, dit M. d’Avrigny avec un calme imposant : mais je

crois qu’il est temps que nous agissions ; je crois qu’il est temps

que nous opposions une digue à ce torrent de mortalité. Quant à

moi, je ne me sens point capable de porter plus longtemps de

pareils secrets, sans espoir d’en faire bientôt sortir la vengeance

pour la société et les victimes. »

Villefort jeta autour de lui un sombre regard.

« Dans ma maison ! murmura-t-il, dans ma maison !

— Voyons, magistrat, dit d’Avrigny, soyez homme ; interprète

de la loi, honorez-vous par une immolation complète.

— Vous me faites frémir, docteur, une immolation !

— J’ai dit le mot.

— Vous soupçonnez donc quelqu’un ?

— Je ne soupçonne personne ; la mort frappe à votre porte,

elle entre, elle va, non pas aveugle, mais intelligente qu’elle est, de

chambre en chambre. Eh bien ! moi, je suis sa trace, je reconnais

son passage ; j’adopte la sagesse des anciens : je tâtonne ; car mon

amitié pour votre famille, car mon respect pour vous, sont deux

bandeaux appliqués sur mes yeux ; eh bien !…

— Oh ! parlez, parlez, docteur, j’aurai du courage.

— Eh bien ! monsieur, vous avez chez vous, dans le sein de

votre maison, dans votre famille peut-être, un de ces affreux

phénomènes comme chaque siècle en produit quelqu’un. Locuste

et Agrippine, vivant en même temps, sont une exception qui

prouve la fureur de la Providence à perdre l’Empire romain,

souillé par tant de crimes. Brunehaut et Frédégonde sont les

résultats du travail pénible d’une civilisation à sa genèse, dans

laquelle l’homme apprenait à dominer l’esprit, fût-ce par l’envoyé

des ténèbres. Eh bien ! toutes ces femmes avaient été ou étaient

encore jeunes et belles. On avait vu fleurir sur leur front, ou sur

leur front fleurissait encore, cette même fleur d’innocence que

l’on retrouve aussi sur le front de la coupable qui est dans votre

maison. »

Villefort poussa un cri, joignit les mains, et regarda le docteur

avec un geste suppliant.

Mais celui-ci poursuivit sans pitié :

« Cherche à qui le crime profite, dit un axiome de

jurisprudence…

— Docteur ! s’écria Villefort, hélas ! docteur, combien de fois

la justice des hommes n’a-t-elle pas été trompée par ces funestes

paroles ! Je ne sais, mais il me semble que ce crime…

— Ah ! vous avouez donc enfin que le crime existe ?

— Oui, je le reconnais. Que voulez-vous ? il le faut bien. Mais

laissez-moi continuer. Il me semble, dis-je, que ce crime tombe

sur moi seul et non sur les victimes. Je soupçonne quelque

désastre pour moi sous tous ces désastres étranges.

— Ô homme ! murmura d’Avrigny ; le plus égoïste de tous les

animaux, la plus personnelle de toutes les créatures, qui croit

toujours que la terre tourne, que le soleil brille, que la mort

fauche pour lui tout seul ; fourmi maudissant Dieu du haut d’un

brin d’herbe ! Et ceux qui ont perdu la vie, n’ont-ils rien perdu,

eux ? M. de Saint-Méran, Mme de Saint-Méran, M. Noirtier…

— Comment ? M. Noirtier !

— Eh oui ! Croyez-vous, par exemple, que ce soit à ce

malheureux domestique qu’on en voulait ? Non, non : comme le

Polonius de Shakespeare, il est mort pour un autre. C’était

Noirtier qui devait boire la limonade ; c’est Noirtier qui l’a bue

selon l’ordre logique des choses ; l’autre ne l’a bue que par

accident ; et, quoique ce soit Barrois qui soit mort, c’est Noirtier

qui devait mourir.

— Mais alors comment mon père n’a-t-il pas succombé ?

— Je vous l’ai déjà dit, un soir, dans le jardin, après la mort de

Mme de Saint-Méran ; parce que son corps est fait à l’usage de ce

poison même ; parce que la dose insignifiante pour lui était

mortelle pour tout autre ; parce que enfin personne ne sait, et pas

même l’assassin, que depuis un an je traite avec la brucine la

paralysie de M. Noirtier, tandis que l’assassin n’ignore pas, et il s’en est assuré par expérience, que la brucine est un poison

violent.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Villefort en se tordant les

bras.

— Suivez la marche du criminel : il tue M. de Saint-Méran.

— Oh ! docteur !

— Je le jurerais ; ce que l’on m’a dit des symptômes s’accorde

trop bien avec ce que j’ai vu de mes yeux. »

Villefort cessa de combattre, et poussa un gémissement.

« Il tue M. de Saint-Méran, répéta le docteur, il tue Mme de

Saint-Méran : double héritage à recueillir. »

Villefort essuya la sueur qui coulait sur son front.

« Écoutez bien.

— Hélas ! balbutia Villefort, je ne perds pas un mot, pas un

seul.

— M. Noirtier, reprit de sa voix impitoyable M. d’Avrigny,

M. Noirtier avait testé naguère contre vous, contre votre famille,

en faveur des pauvres, enfin ; M. Noirtier est épargné, on n’attend

rien de lui. Mais il n’a pas plutôt détruit son premier testament, il

n’a pas plutôt fait le second, que, de peur qu’il n’en fasse sans

doute un troisième, on le frappe : le testament est d’avant-hier, je

crois ; vous le voyez, il n’y a pas de temps de perdu.

— Oh ! grâce ! monsieur d’Avrigny !

— Pas de grâce, monsieur ; le médecin a une mission sacrée

sur la terre, c’est pour la remplir qu’il a remonté jusqu’aux

sources de la vie et descendu dans les mystérieuses ténèbres de la

mort. Quand le crime a été commis, et que Dieu, épouvanté sans

doute, détourne son regard du criminel, c’est au médecin de dire :

“Le voilà !”

— Grâce pour ma fille, monsieur ! murmura Villefort.

— Vous voyez bien que c’est vous qui l’avez nommée, vous,

son père !

— Grâce pour Valentine ! Écoutez, c’est impossible. J’aimerais

autant m’accuser moi-même ! Valentine, un cœur de diamant, un

lis d’innocence !

— Pas de grâce, monsieur le procureur du roi ; le crime est

flagrant : Mlle de Villefort a emballé elle-même les médicaments

qu’on a envoyés à M. de Saint-Méran, et M. de Saint-Méran est

mort.

« Mlle de Villefort a préparé les tisanes de Mme de Saint-

Méran, et Mme de Saint-Méran est morte.

« Mlle de Villefort a pris des mains de Barrois, que l’on a

envoyé dehors, le carafon de limonade que le vieillard vide

ordinairement dans la matinée, et le vieillard n’a échappé que par

miracle.

« Mlle de Villefort est la coupable ! c’est l’empoisonneuse !

Monsieur le procureur du roi, je vous dénonce Mlle de Villefort,

faites votre devoir.

— Docteur, je ne résiste plus, je ne me défends plus, je vous

crois ; mais, par pitié, épargnez ma vie, mon honneur !

— Monsieur de Villefort, reprit le docteur avec une force

croissante, il est des circonstances où je franchis toutes les limites

de la sotte circonspection humaine. Si votre fille avait commis

seulement un premier crime, et que je la visse en méditer un

second, je vous dirais : “Avertissez-la, punissez-la, qu’elle passe le

reste de sa vie dans quelque cloître, dans quelque couvent, à

pleurer, à prier.” Si elle avait commis un second crime, je vous

dirais : “Tenez, monsieur de Villefort, voici un poison qui n’a pas

d’antidote connu, prompt comme la pensée, rapide comme

l’éclair, mortel comme la foudre, donnez-lui ce poison en recommandant son âme à Dieu, et sauvez ainsi votre honneur et

vos jours, car c’est à vous qu’elle en veut.” Et je la vois

s’approcher de votre chevet avec ses sourires hypocrites et ses

douces exhortations ! Malheur à vous, monsieur de Villefort, si

vous ne vous hâtez pas de frapper le premier ! Voilà ce que je

vous dirais si elle n’avait tué que deux personnes ; mais elle a vu

trois agonies, elle a contemplé trois moribonds, s’est agenouillée

près de trois cadavres ; au bourreau l’empoisonneuse ! au

bourreau ! Vous parlez de votre honneur, faites ce que je vous dis,

et c’est l’immortalité qui vous attend ! »

Villefort tomba à genoux.

« Écoutez, dit-il, je n’ai pas cette force que vous avez, ou

plutôt que vous n’auriez pas si, au lieu de ma fille Valentine, il

s’agissait de votre fille Madeleine. »

Le docteur pâlit.

« Docteur, tout homme fils de la femme est né pour souffrir et

mourir ; docteur, je souffrirai, et j’attendrai la mort.

— Prenez garde, dit M. d’Avrigny, elle sera lente… cette mort ;

vous la verrez s’approcher après avoir frappé votre père, votre

femme, votre fils peut-être. »

Villefort, suffoquant, étreignit le bras du docteur.

« Écoutez-moi ! s’écria-t-il, plaignez-moi, secourez-moi…

Non, ma fille n’est pas coupable… Traînez-nous devant un

tribunal, je dirai encore : “Non, ma fille n’est pas coupable…” il

n’y a pas de crime dans ma maison… Je ne veux pas, entendez-

vous, qu’il y ait un crime dans ma maison ; car lorsque le crime

entre quelque part, c’est comme la mort, il n’entre pas seul.

Écoutez, que vous importe à vous que je meure assassiné ?…

êtes-vous mon ami ? êtes-vous un homme ? avez-vous un

cœur ?… Non, vous êtes médecin !… Eh bien ! je vous dis : “Non, ma fille ne sera pas traînée par moi aux mains du bourreau !…”

Ah ! voilà une idée qui me dévore, qui me pousse comme un

insensé à creuser ma poitrine avec mes ongles !… Et si vous vous

trompiez, docteur ! si c’était un autre que ma fille ! Si, un jour, je

venais, pâle comme un spectre, vous dire : “Assassin ! tu as tué

ma fille !…” Tenez, si cela arrivait, je suis chrétien, monsieur

d’Avrigny, et cependant je me tuerais !

— C’est bien, dit le docteur après un instant de silence,

j’attendrai. »

Villefort le regarda comme s’il doutait encore de ses paroles.

« Seulement, continua M. d’Avrigny d’une voix lente et

solennelle, si quelque personne de votre maison tombe malade, si

vous-même vous vous sentez frappé, ne m’appelez pas, car je ne

viendrai plus. Je veux bien partager avec vous ce secret terrible,

mais je ne veux pas que la honte et le remords aillent chez moi en

fructifiant et en grandissant dans ma conscience, comme le crime

et le malheur vont grandir et fructifier dans votre maison.

— Ainsi, vous m’abandonnez, docteur ?

— Oui, car je ne puis pas vous suivre plus loin, et je ne

m’arrête qu’au pied de l’échafaud. Quelque autre révélation

viendra qui amènera la fin de cette terrible tragédie. Adieu.

— Docteur, je vous en supplie !

— Toutes les horreurs qui souillent ma pensée font votre

maison odieuse et fatale. Adieu, monsieur.

— Un mot, un mot seulement encore, docteur ! Vous vous

retirez me laissant toute l’horreur de la situation, horreur que

vous avez augmentée par ce que vous m’avez révélé. Mais de la

mort instantanée, subite, de ce pauvre vieux serviteur, que va-t-on

dire ?

— C’est juste, dit M. d’Avrigny, reconduisez-moi. »

Le docteur sortit le premier, M. de Villefort le suivit ; les

domestiques, inquiets, étaient dans les corridors et sur les

escaliers par où devait passer le médecin.

« Monsieur », dit d’Avrigny à Villefort, en parlant à haute voix

de façon à ce que tout le monde l’entendît, « le pauvre Barrois

était trop sédentaire depuis quelques années : lui, qui aimait tant

avec son maître à courir à cheval ou en voiture les quatre coins

de l’Europe, il s’est tué à ce service monotone autour d’un

fauteuil. Le sang est devenu lourd. Il était replet, il avait le cou

gros et court, il a été frappé d’une apoplexie foudroyante, et l’on

m’est venu avertir trop tard.

« À propos, ajouta-t-il tout bas, ayez bien soin de jeter cette

tasse de violettes dans les cendres. »

Et le docteur, sans toucher la main de Villefort, sans revenir

un seul instant sur ce qu’il avait dit, sortit escorté par les larmes

et les lamentations de tous les gens de la maison.

Le soir même, tous les domestiques de Villefort, qui s’étaient

réunis dans la cuisine et qui avaient longuement causé entre eux,

vinrent demander à Mme de Villefort la permission de se retirer.

Aucune instance, aucune proposition d’augmentation de gages ne

les put retenir ; à toutes paroles ils répondaient :

« Nous voulons nous en aller parce que la mort est dans la

maison. »

Ils partirent donc, malgré les prières qu’on leur fit, témoignant

que leurs regrets étaient vifs de quitter de si bons maîtres, et

surtout Mlle Valentine, si bonne, si bienfaisante et si douce.

Villefort, à ces mots, regarda Valentine.

Elle pleurait.

Chose étrange ! à travers l’émotion que lui firent éprouver ces

larmes, il regarda aussi Mme de Villefort, et il lui sembla qu’un sourire fugitif et sombre avait passé sur ses lèvres minces, comme

ces météores qu’on voit glisser, sinistres, entre deux nuages, au

fond d’un ciel orageux.

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