Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 92 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

LXXXIX. La nuit

LXXXIX

LA NUIT

 

M. de Monte-Cristo attendit, selon son habitude, que Duprez

eût chanté son fameux Suivez-moi ! et alors seulement il se leva

et sortit.

À la porte, Morrel le quitta en renouvelant la promesse d’être

chez lui, avec Emmanuel, le lendemain matin à sept heures

précises. Puis il monta dans son coupé, toujours calme et

souriant. Cinq minutes après il était chez lui. Seulement il eût

fallu ne pas connaître le comte pour se laisser tromper à

l’expression avec laquelle il dit en entrant à Ali :

« Ali, mes pistolets à crosse d’ivoire ! »

Ali apporta la boîte à son maître, et celui-ci se mit à examiner

ces armes avec une sollicitude bien naturelle à un homme qui va

confier sa vie à un peu de fer et de plomb. C’étaient des pistolets

particuliers que Monte-Cristo avait fait faire pour tirer à la cible

dans ses appartements. Une capsule suffisait pour chasser la

balle, et de la chambre à côté on n’aurait pas pu se douter que le comte, comme on dit en termes de tir, était occupé à s’entretenir

la main.

Il en était à emboîter l’arme dans sa main, et à chercher le

point de mire sur une petite plaque de tôle qui lui servait de cible,

lorsque la porte de son cabinet s’ouvrit et que Baptistin entra.

Mais, avant même qu’il eût ouvert la bouche, le comte aperçut

dans la porte, demeurée ouverte, une femme voilée, debout, dans

la pénombre de la pièce voisine, et qui avait suivi Baptistin.

Elle avait aperçu le comte le pistolet à la main, elle voyait

deux épées sur une table, elle s’élança.

Baptistin consultait son maître du regard. Le comte fit un

signe, Baptistin sortit, et referma la porte derrière lui.

« Qui êtes-vous, madame ? » dit le comte à la femme voilée.

L’inconnue jeta un regard autour d’elle pour s’assurer qu’elle

était bien seule, puis s’inclinant comme si elle eût voulu

s’agenouiller, et joignant les mains avec l’accent du désespoir :

« Edmond, dit-elle, vous ne tuerez pas mon fils ! »

Le comte fit un pas en arrière, jeta un faible cri et laissa

tomber l’arme qu’il tenait.

« Quel nom avez-vous prononcé là, madame de Morcerf ? dit-

il.

— Le vôtre ! s’écria-t-elle en rejetant son voile, le vôtre que

seule, peut-être, je n’ai pas oublié. Edmond, ce n’est pas madame

de Morcerf qui vient à vous, c’est Mercédès.

— Mercédès est morte, madame, dit Monte-Cristo, et je ne

connais plus personne de ce nom.

— Mercédès vit, monsieur, et Mercédès se souvient, car seule

elle vous a reconnu lorsqu’elle vous a vu, et même sans vous voir,

à votre voix, Edmond, au seul accent de votre voix ; et depuis ce

temps elle vous suit pas à pas, elle vous surveille, elle vous redoute, et elle n’a pas eu besoin, elle, de chercher la main d’où

partait le coup qui frappait M. de Morcerf.

— Fernand, voulez-vous dire, madame, reprit Monte-Cristo

avec une ironie amère ; puisque nous sommes en train de nous

rappeler nos noms, rappelons-nous-les tous. »

Et Monte-Cristo avait prononcé ce nom de Fernand avec une

telle expression de haine, que Mercédès sentit le frisson de l’effroi

courir par tout son corps.

« Vous voyez bien, Edmond, que je ne me suis pas trompée !

s’écria Mercédès, et que j’ai raison de vous dire : “Épargnez mon

fils !”

— Et qui vous a dit, madame, que j’en voulais à votre fils ?

— Personne, mon Dieu ! mais une mère est douée de la double

vue. J’ai tout deviné ; je l’ai suivi ce soir à l’Opéra, et, cachée dans

une baignoire, j’ai tout vu.

— Alors, si vous avez tout vu, madame, vous avez vu que le fils

de Fernand m’a insulté publiquement ? dit Monte-Cristo avec un

calme terrible.

— Oh ! par pitié !

— Vous avez vu, continua le comte, qu’il m’eût jeté son gant à

la figure si un de mes amis, M. Morrel, ne lui eût arrêté le bras.

— Écoutez-moi. Mon fils vous a deviné aussi, lui ; il vous

attribue les malheurs qui frappent son père.

— Madame, dit Monte-Cristo, vous confondez : ce ne sont

point des malheurs, c’est un châtiment. Ce n’est pas moi qui

frappe M. de Morcerf, c’est la Providence qui le punit.

— Et pourquoi vous substituez-vous à la Providence ? s’écria

Mercédès. Pourquoi vous souvenez-vous quand elle oublie ? Que

vous importent, à vous, Edmond, Janina et son vizir ? Quel tort

vous a fait Fernand Mondego en trahissant Ali-Tebelin ?

— Aussi, madame, répondit Monte-Cristo, tout ceci est-il une

affaire entre le capitaine franc et la fille de Vasiliki. Cela ne me

regarde point, vous avez raison, et si j’ai juré de me venger, ce

n’est ni du capitaine franc, ni du comte de Morcerf : c’est du

pêcheur Fernand, mari de la Catalane Mercédès.

— Ah ! monsieur ! s’écria la comtesse, quelle terrible

vengeance pour une faute que la fatalité m’a fait commettre ! Car

la coupable, c’est moi, Edmond, et si vous avez à vous venger de

quelqu’un, c’est de moi, qui ai manqué de force contre votre

absence et mon isolement.

— Mais, s’écria Monte-Cristo, pourquoi étais-je absent ?

pourquoi étiez-vous isolée ?

— Parce qu’on vous a arrêté, Edmond, parce que vous étiez

prisonnier.

— Et pourquoi étais-je arrêté ? pourquoi étais-je prisonnier ?

— Je l’ignore, dit Mercédès.

— Oui, vous l’ignorez, madame, je l’espère du moins. Eh bien !

je vais vous le dire, moi. J’étais arrêté, j’étais prisonnier, parce

que sous la tonnelle de la Réserve, la veille même du jour où je

devais vous épouser, un homme, nommé Danglars, avait écrit

cette lettre que le pêcheur Fernand se chargea lui-même de

mettre à la poste. »

Et Monte-Cristo, allant à un secrétaire, ouvrit un tiroir où il

prit un papier qui avait perdu sa couleur première, et dont l’encre

était devenue couleur de rouille, qu’il mit sous les yeux de

Mercédès.

C’était la lettre de Danglars au procureur du roi, que, le jour

où il avait payé les deux cent mille francs à M. de Boville, le

comte de Monte-Cristo, déguisé en mandataire de la maison Thomson et French, avait soustraite au dossier d’Edmond

Dantès.

Mercédès lut avec effroi les lignes suivantes :

 

Monsieur le procureur du roi est prévenu, par un ami du trône

et de la religion, que le nommé Edmond Dantès, second du navire

Le Pharaon, arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à

Naples et à Porto-Ferrajo, a été chargé par Murat d’une lettre pour

l’usurpateur, et, par l’usurpateur, d’une lettre pour le comité

bonapartiste de Paris.

On aura la preuve de ce crime en l’arrêtant, car on trouvera cette

lettre, ou sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à bord du

Pharaon.

 

« Oh ! mon Dieu ! fit Mercédès en passant la main sur son

front mouillé de sueur ; et cette lettre…

— Je l’ai achetée deux cent mille francs, madame, dit Monte-

Cristo ; mais c’est bon marché encore, puisqu’elle me permet

aujourd’hui de me disculper à vos yeux.

— Et le résultat de cette lettre ?

— Vous le savez, madame, a été mon arrestation ; mais ce que

vous ne savez pas, madame, c’est le temps qu’elle a duré, cette

arrestation. Ce que vous ne savez pas, c’est que je suis resté

quatorze ans à un quart de lieue de vous, dans un cachot du

château d’If. Ce que vous ne savez pas, c’est que chaque jour de

ces quatorze ans j’ai renouvelé le vœu de vengeance que j’avais

fait le premier jour, et cependant j’ignorais que vous aviez épousé

Fernand, mon dénonciateur, et que mon père était mort, et mort

de faim !

— Juste Dieu ! s’écria Mercédès chancelante.

— Mais voilà ce que j’ai su en sortant de prison, quatorze ans

après y être entré, et voilà ce qui fait que, sur Mercédès vivante et

sur mon père mort, j’ai juré de me venger de Fernand, et… et je

me venge.

— Et vous êtes sûr que le malheureux Fernand a fait cela ?

— Sur mon âme, madame, et il l’a fait comme je vous le dis ;

d’ailleurs ce n’est pas beaucoup plus odieux que d’avoir, Français

d’adoption, passé aux Anglais ! Espagnol de naissance, avoir

combattu contre les Espagnols ; stipendiaire d’Ali, trahi et

assassiné Ali. En face de pareilles choses, qu’était-ce que la lettre

que vous venez de lire ? une mystification galante que doit

pardonner, je l’avoue et le comprends, la femme qui a épousé cet

homme, mais que ne pardonne pas l’amant qui devait l’épouser.

Eh bien ! les Français ne se sont pas vengés du traître, les

Espagnols n’ont pas fusillé le traître, Ali, couché dans sa tombe, a

laissé impuni le traître ; mais moi, trahi, assassiné, jeté aussi dans

une tombe, je suis sorti de cette tombe par la grâce de Dieu, je

dois à Dieu de me venger ; il m’envoie pour cela, et me voici. »

La pauvre femme laissa retomber sa tête entre ses mains ; ses

jambes plièrent sous elle, et elle tomba à genoux.

« Pardonnez, Edmond, dit-elle, pardonnez pour moi, qui vous

aime encore ! »

La dignité de l’épouse arrêta l’élan de l’amante et de la mère.

Son front s’inclina presque à toucher le tapis.

Le comte s’élança au-devant d’elle et la releva.

Alors, assise sur un fauteuil, elle put, à travers ses larmes,

regarder le mâle visage de Monte-Cristo, sur lequel la douleur et

la haine imprimaient encore un caractère menaçant.

« Que je n’écrase pas cette race maudite ! murmura-t-il ; que je

désobéisse à Dieu, qui m’a suscité pour sa punition ! impossible, madame, impossible !

— Edmond, dit la pauvre mère, essayant de tous les moyens ;

mon Dieu ! quand je vous appelle Edmond, pourquoi ne

m’appelez-vous pas Mercédès ?

— Mercédès, répéta Monte-Cristo, Mercédès ! Eh bien ! oui,

vous avez raison, ce nom m’est doux encore à prononcer, et voilà

la première fois, depuis bien longtemps, qu’il retentit si

clairement au sortir de mes lèvres. Oh ! Mercédès, votre nom, je

l’ai prononcé avec les soupirs de la mélancolie, avec les

gémissements de la douleur, avec le râle du désespoir ; je l’ai

prononcé, glacé par le froid, accroupi sur la paille de mon

cachot ; je l’ai prononcé, dévoré par la chaleur, en me roulant sur

les dalles de ma prison. Mercédès, il faut que je me venge, car

quatorze ans j’ai souffert, quatorze ans j’ai pleuré, j’ai maudit ;

maintenant, je vous le dis, Mercédès, il faut que je me venge ! »

Et le comte, tremblant de céder aux prières de celle qu’il avait

tant aimée, appelait ses souvenirs au secours de sa haine.

« Vengez-vous, Edmond ! s’écria la pauvre mère, mais vengez-

vous sur les coupables ; vengez-vous sur lui, vengez-vous sur moi,

mais ne vous vengez pas sur mon fils !

— Il est écrit dans le Livre saint, répondit Monte-Cristo : “Les

fautes des pères retomberont sur les enfants jusqu’à la troisième

et quatrième génération.” Puisque Dieu a dicté ces propres

paroles à son prophète, pourquoi serais-je meilleur que Dieu ?

— Parce que Dieu a le temps et l’éternité, ces deux choses qui

échappent aux hommes. »

Monte-Cristo poussa un soupir qui ressemblait à un

rugissement, et saisit ses beaux cheveux à pleines mains.

« Edmond, continua Mercédès, les bras tendus vers le comte,

Edmond, depuis que je vous connais j’ai adoré votre nom, j’ai respecté votre mémoire. Edmond, mon ami, ne me forcez pas à

ternir cette image noble et pure reflétée sans cesse dans le miroir

de mon cœur. Edmond, si vous saviez toutes les prières que j’ai

adressées pour vous à Dieu, tant que je vous ai espéré vivant et

depuis que je vous ai cru mort, oui, mort, hélas ! Je croyais votre

cadavre enseveli au fond de quelque sombre tour ; je croyais votre

corps précipité au fond de quelqu’un de ces abîmes où les geôliers

laissent rouler les prisonniers morts, et je pleurais ! Moi, que

pouvais-je pour vous, Edmond, sinon prier ou pleurer ? Écoutez-

moi ; pendant dix ans j’ai fait chaque nuit le même rêve. On a dit

que vous aviez voulu fuir, que vous aviez pris la place d’un

prisonnier, que vous vous étiez glissé dans le suaire d’un mort, et

qu’alors on avait lancé le cadavre vivant du haut en bas du

château d’If ; et que le cri que vous aviez poussé en vous brisant

sur les rochers avait seul révélé la substitution à vos

ensevelisseurs, devenus vos bourreaux. Eh bien ! Edmond, je

vous le jure sur la tête de ce fils pour lequel je vous implore,

Edmond, pendant dix ans j’ai vu chaque nuit des hommes qui

balançaient quelque chose d’informe et d’inconnu au haut d’un

rocher ; pendant dix ans j’ai, chaque nuit, entendu un cri terrible

qui m’a réveillée frissonnante et glacée. Et moi aussi, Edmond,

oh ! croyez-moi, toute criminelle que je fus, oh ! oui, moi aussi,

j’ai bien souffert.

— Avez-vous senti mourir votre père en votre absence ? s’écria

Monte-Cristo enfonçant ses mains dans ses cheveux ; avez-vous

vu la femme que vous aimiez tendre sa main à votre rival, tandis

que vous râliez au fond du gouffre ?…

— Non, interrompit Mercédès ; mais j’ai vu celui que j’aimais

prêt à devenir le meurtrier de mon fils ! »

Mercédès prononça ces paroles avec une douleur si puissante,

avec un accent si désespéré, qu’à ces paroles et à cet accent un

sanglot déchira la gorge du comte.

Le lion était dompté ; le vengeur était vaincu.

« Que demandez-vous ? dit-il ; que votre fils vive ? eh bien ! il

vivra ! »

Mercédès jeta un cri qui fit jaillir deux larmes des paupières

de Monte-Cristo, mais ces deux larmes disparurent presque

aussitôt, car sans doute Dieu avait envoyé quelque ange pour les

recueillir, bien autrement précieuses qu’elles étaient aux yeux du

Seigneur que les plus riches perles de Guzarate et d’Ophir.

« Oh ! s’écria-t-elle en saisissant la main du comte et en la

portant à ses lèvres, oh ! merci, merci, Edmond ! te voilà bien tel

que je t’ai toujours rêvé, tel que je t’ai toujours aimé. Oh !

maintenant je puis le dire.

— D’autant mieux, répondit Monte-Cristo, que le pauvre

Edmond n’aura pas longtemps à être aimé par vous. Le mort va

rentrer dans la tombe, le fantôme va rentrer dans la nuit.

— Que dites-vous, Edmond ?

— Je dis que puisque vous l’ordonnez, Mercédès, il faut

mourir.

— Mourir ! et qui est-ce qui dit cela ? Qui parle de mourir ?

d’où vous reviennent ces idées de mort ?

— Vous ne supposez pas qu’outragé publiquement, en face de

toute une salle, en présence de vos amis et de ceux de votre fils,

provoqué par un enfant qui se glorifiera de mon pardon comme

d’une victoire, vous ne supposez pas, dis-je, que j’aie un instant le

désir de vivre. Ce que j’ai le plus aimé après vous, Mercédès, c’est

moi-même, c’est-à-dire ma dignité, c’est-à-dire cette force qui me rendait supérieur aux autres hommes ; cette force, c’était ma vie.

D’un mot vous la brisez. Je meurs.

— Mais ce duel n’aura pas lieu, Edmond, puisque vous

pardonnez.

— Il aura lieu, madame, dit solennellement Monte-Cristo ;

seulement, au lieu du sang de votre fils que devait boire la terre,

ce sera le mien qui coulera. »

Mercédès poussa un grand cri et s’élança vers Monte-Cristo ;

mais tout à coup elle s’arrêta.

« Edmond, dit-elle, il y a un Dieu au-dessus de nous, puisque

vous vivez, puisque je vous ai revu, et je me fie à lui du plus

profond de mon azur. En attendant son appui, je me repose sur

votre parole. Vous avez dit que mon fils vivrait ; il vivra, n’est-ce

pas ?

— Il vivra, oui, madame », dit Monte-Cristo, étonné que, sans

autre exclamation, sans autre surprise, Mercédès eût accepté

l’héroïque sacrifice qu’il lui faisait.

Mercédès tendit la main au comte.

« Edmond », dit-elle, tandis que ses yeux se mouillaient de

larmes en regardant celui auquel elle adressait la parole,

« comme c’est beau de votre part, comme c’est grand ce que vous

venez de faire là, comme c’est sublime d’avoir eu pitié d’une

pauvre femme qui s’offrait à vous avec toutes les chances

contraires à ses espérances ! Hélas ! je suis vieillie par les

chagrins plus encore que par l’âge, et je ne puis même plus

rappeler à mon Edmond par un sourire, par un regard, cette

Mercédès qu’autrefois il a passé tant d’heures à contempler. Ah !

croyez-moi, Edmond, je vous ai dit que, moi aussi, j’avais bien

souffert ; je vous le répète, cela est bien lugubre de voir passer sa

vie sans se rappeler une seule joie, sans conserver une seule espérance ; mais cela prouve que tout n’est point fini sur la terre.

Non ! tout n’est pas fini, je le sens à ce qui me reste encore dans

le cœur. Oh ! je vous le répète, Edmond, c’est beau, c’est grand,

c’est sublime de pardonner comme vous venez de le faire !

— Vous dites cela, Mercédès ; et que diriez-vous donc si vous

saviez l’étendue du sacrifice que je vous fais ? Supposez que le

Maître suprême, après avoir créé le monde, après avoir fertilisé le

chaos, se fût arrêté au tiers de la création pour épargner à un

ange les larmes que nos crimes devaient faire couler un jour de

ses yeux immortels ; supposez qu’après avoir tout préparé, tout

pétri, tout fécondé, au moment d’admirer son œuvre, Dieu ait

éteint le soleil et repoussé du pied le monde dans la nuit éternelle,

alors vous aurez une idée, ou plutôt non, non, vous ne pourrez

pas encore vous faire une idée de ce que je perds en perdant la vie

en ce moment. »

Mercédès regarda le comte d’un air qui peignait à la fois son

étonnement, son admiration et sa reconnaissance.

Monte-Cristo appuya son front sur ses mains brûlantes,

comme si son front ne pouvait plus porter seul le poids de ses

pensées.

« Edmond, dit Mercédès, je n’ai plus qu’un mot à vous dire. »

Le comte sourit amèrement.

« Edmond, continua-t-elle, vous verrez que si mon front est

pâli, que si mes yeux sont éteints, que si ma beauté est perdue,

que si Mercédès enfin ne ressemble plus à elle-même pour les

traits du visage, vous verrez que c’est toujours le même cœur !…

Adieu donc, Edmond ; je n’ai plus rien à demander au ciel… Je

vous ai revu aussi noble et aussi grand qu’autrefois. Adieu,

Edmond… adieu et merci ! »

Mais le comte ne répondit pas.

Mercédès ouvrit la porte du cabinet, et elle avait disparu avant

qu’il fût revenu de la rêverie douloureuse et profonde où sa

vengeance perdue l’avait plongé.

Une heure sonnait à l’horloge des Invalides quand la voiture

qui emportait Mme de Morcerf, en roulant sur le pavé des

Champs-Élysées, fit relever la tête au comte de Monte-Cristo.

« Insensé, dit-il, le jour où j’avais résolu de me venger, de ne

pas m’être arraché le cœur ! »

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