Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 43 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

XL. Le déjeuner

XL

 

LE DÉJEUNER

 

Le comte, on se le rappelle, était un sobre convive. Albert en

fit la remarque en témoignant la crainte que, dès son

commencement, la vie parisienne ne déplût au voyageur par son

côté le plus matériel, mais en même temps le plus nécessaire.

« Mon cher comte, dit-il, vous me voyez atteint d’une crainte,

c’est que la cuisine de la rue du Helder ne vous plaise pas autant

que celle de la place d’Espagne. J’aurais dû vous demander votre

goût et vous faire préparer quelques plats à votre fantaisie.

— Si vous me connaissiez davantage, monsieur, répondit en

souriant le comte, vous ne vous préoccuperiez pas d’un soin

presque humiliant pour un voyageur comme moi, qui a

successivement vécu avec du macaroni à Naples, de la polenta à

Milan, de l’olla podrida à Valence, du pilau à Constantinople, du

karrick dans l’Inde, et des nids d’hirondelles dans la Chine. Il n’y

a pas de cuisine pour un cosmopolite comme moi. Je mange de

tout et partout, seulement je mange peu ; et aujourd’hui que vous me reprochez ma sobriété, je suis dans mon jour d’appétit, car

depuis hier matin je n’ai point mangé.

— Comment, depuis hier matin ! s’écrièrent les convives ; vous

n’avez point mangé depuis vingt-quatre heures ?

— Non, répondit Monte-Cristo ; j’avais été obligé de m’écarter

de ma route et de prendre des renseignements aux environs de

Nîmes, de sorte que j’étais un peu en retard, et je n’ai pas voulu

m’arrêter.

— Et vous avez mangé dans votre voiture ? demanda Morcerf.

— Non, j’ai dormi comme cela m’arrive quand je m’ennuie

sans avoir le courage de me distraire, ou quand j’ai faim sans

avoir envie de manger.

— Mais vous commandez donc au sommeil, monsieur ?

demanda Morrel.

— À peu près.

— Vous avez une recette pour cela ?

— Infaillible.

— Voilà qui serait excellent pour nous autres Africains, qui

n’avons pas toujours de quoi manger, et qui avons rarement de

quoi boire, dit Morrel.

— Oui, dit Monte-Cristo ; malheureusement ma recette,

excellente pour un homme comme moi, qui mène une vie tout

exceptionnelle, serait fort dangereuse appliquée à une armée, qui

ne se réveillerait plus quand on aurait besoin d’elle.

— Et peut-on savoir quelle est cette recette ? demanda

Debray.

— Oh ! mon Dieu, oui, dit Monte-Cristo, je n’en fais pas de

secret : c’est un mélange d’excellent opium que j’ai été chercher

moi-même à Canton pour être certain de l’avoir pur, et du

meilleur hachisch qui se récolte en Orient, c’est-à-dire entre le Tigre et l’Euphrate ; on réunit ces deux ingrédients en portions

égales, et on fait des espèces de pilules qui s’avalent au moment

où l’on en a besoin. Dix minutes après l’effet est produit.

Demandez à M. le baron Franz d’Épinay ; je crois qu’il en a goûté

un jour.

— Oui, répondit Morcerf, il m’en a dit quelques mots et il en a

gardé même un fort agréable souvenir.

— Mais, dit Beauchamp, qui en sa qualité de journaliste était

fort incrédule, vous portez donc toujours cette drogue sur vous ?

— Toujours, répondit Monte-Cristo.

— Serait-ce indiscret de vous demander à voir ces précieuses

pilules ? » continua Beauchamp, espérant prendre l’étranger en

défaut.

« Non, monsieur », répondit le comte.

Et il tira de sa poche une merveilleuse bonbonnière creusée

dans une seule émeraude et fermée par un écrou d’or qui, en se

dévissant, donnait passage à une petite boule de couleur verdâtre

et de la grosseur d’un pois. Cette boule avait une odeur âcre et

pénétrante ; il y en avait quatre ou cinq pareilles dans l’émeraude,

et elle pouvait en contenir une douzaine.

La bonbonnière fit le tour de la table, mais c’était bien plus

pour examiner cette admirable émeraude que pour voir ou pour

flairer les pilules, que les convives se la faisaient passer.

« Et c’est votre cuisinier qui vous prépare ce régal ? demanda

Beauchamp.

— Non pas, monsieur, dit Monte-Cristo, je ne livre pas comme

cela mes jouissances réelles à la merci de mains indignes. Je suis

assez bon chimiste, et je prépare mes pilules moi-même.

— Voilà une admirable émeraude et la plus grosse que j’aie

jamais vue, quoique ma mère ait quelques bijoux de famille assez remarquables, dit Château-Renaud.

— J’en avais trois pareilles, reprit Monte-Cristo : j’ai donné

l’une au Grand Seigneur, qui l’a fait monter sur son sabre ; l’autre

à notre saint-père le pape, qui l’a fait incruster sur sa tiare en face

d’une émeraude à peu près pareille, mais moins belle cependant,

qui avait été donnée à son prédécesseur, Pie VII, par l’empereur

Napoléon ; j’ai gardé la troisième pour moi, et je l’ai fait creuser,

ce qui lui a ôté la moitié de sa valeur, mais ce qui l’a rendue plus

commode pour l’usage que j’en voulais faire. »

Chacun regardait Monte-Cristo avec étonnement ; il parlait

avec tant de simplicité, qu’il était évident qu’il disait la vérité ou

qu’il était fou ; cependant l’émeraude qui était restée entre ses

mains faisait que l’on penchait naturellement vers la première

supposition.

« Et que vous ont donné ces deux souverains en échange de ce

magnifique cadeau ? demanda Debray.

— Le Grand Seigneur, la liberté d’une femme, répondit le

comte ; notre saint-père le pape, la vie d’un homme. De sorte

qu’une fois dans mon existence j’ai été aussi puissant que si Dieu

m’eût fait naître sur les marches d’un trône.

— Et c’est Peppino que vous avez délivré, n’est-ce pas ? s’écria

Morcerf ; c’est à lui que vous avez fait l’application de votre droit

de grâce ?

— Peut-être, dit Monte-Cristo en souriant.

— Monsieur le comte, vous ne vous faites pas l’idée du plaisir

que j’éprouve à vous entendre parler ainsi ! dit Morcerf. Je vous

avais annoncé d’avance à mes amis comme un homme fabuleux,

comme un enchanteur des Mille et Une Nuits, comme un sorcier

du Moyen Âge ; mais les Parisiens sont gens tellement subtils en

paradoxes, qu’ils prennent pour des caprices de l’imagination les vérités les plus incontestables, quand ces vérités ne rentrent pas

dans toutes les conditions de leur existence quotidienne. Par

exemple, voici Debray qui lit, et Beauchamp qui imprime tous les

jours qu’on a arrêté et qu’on a dévalisé sur le boulevard un

membre du Jockey-Club attardé ; qu’on a assassiné quatre

personnes rue Saint-Denis ou faubourg Saint-Germain ; qu’on a

arrêté dix, quinze, vingt voleurs, soit dans un café du boulevard

du Temple, soit dans les Thermes de Julien, et qui contestent

l’existence des bandits des Maremmes, de la campagne de Rome

ou des marais Pontins. Dites-leur donc vous-même, je vous en

prie, monsieur le comte, que j’ai été pris par ces bandits, et que,

sans votre généreuse intercession, j’attendrais, selon toute

probabilité, aujourd’hui, la résurrection éternelle dans les

catacombes de Saint-Sébastien, au lieu de leur donner à dîner

dans mon indigne petite maison de la rue du Helder.

— Bah ! dit Monte-Cristo, vous m’aviez promis de ne jamais

me parler de cette misère.

— Ce n’est pas moi, monsieur le comte ! s’écria Morcerf, c’est

quelque autre à qui vous aurez rendu le même service qu’à moi et

que vous aurez confondu avec moi. Parlons-en, au contraire, je

vous en prie ; car si vous vous décidez à parler de cette

circonstance, peut-être non seulement me redirez-vous un peu de

ce que je sais, mais encore beaucoup de ce que je ne sais pas.

— Mais il me semble, dit en souriant le comte, que vous avez

joué dans toute cette affaire un rôle assez important pour savoir

aussi bien que moi ce qui s’est passé.

— Voulez-vous me promettre, si je dis tout ce que je sais, dit

Morcerf, de dire à votre tour tout ce que je ne sais pas ?

— C’est trop juste, répondit Monte-Cristo.

— Eh bien ! reprit Morcerf, dût mon amour-propre en

souffrir, je me suis cru pendant trois jours l’objet des agaceries

d’un masque que je prenais pour quelque descendante des Tullie

ou des Poppée, tandis que j’étais tout purement et tout

simplement l’objet des agaceries d’une contadine ; et remarquez

que je dis contadine pour ne pas dire paysanne. Ce que je sais,

c’est que, comme un niais, plus niais encore que celui dont je

parlais tout à l’heure, j’ai pris pour cette paysanne un jeune

bandit de quinze ou seize ans, au menton imberbe, à la taille fine,

qui, au moment où je voulais m’émanciper jusqu’à déposer un

baiser sur sa chaste épaule, m’a mis le pistolet sous la gorge, et,

avec l’aide de sept ou huit de ses compagnons, m’a conduit ou

plutôt traîné au fond des catacombes de Saint-Sébastien, où j’ai

trouvé un chef de bandits fort lettré, ma foi, lequel lisait les

Commentaires de César, et qui a daigné interrompre sa lecture

pour me dire que si le lendemain, à six heures du matin, je

n’avais pas versé quatre mille écus dans sa caisse, le lendemain à

six heures et un quart j’aurais parfaitement cessé d’exister. La

lettre existe, elle est entre les mains de Franz, signée de moi, avec

un post-scriptum de maître Luigi Vampa. Si vous en doutez,

j’écris à Franz, qui fera légaliser les signatures. Voilà ce que je

sais. Maintenant, ce que je ne sais pas, c’est comment vous êtes

parvenu, monsieur le comte, à frapper d’un si grand respect les

bandits de Rome, qui respectent si peu de choses. Je vous avoue

que, Franz et moi, nous en fûmes ravis d’admiration.

— Rien de plus simple, monsieur, répondit le comte, je

connaissais le fameux Vampa depuis plus de dix ans. Tout jeune

et quand il était encore berger, un jour que je lui donnai je ne sais

plus quelle monnaie d’or parce qu’il m’avait montré mon chemin,

il me donna, lui, pour ne rien avoir à moi, un poignard sculpté par lui et que vous avez dû voir dans ma collection d’armes. Plus

tard, soit qu’il eût oublié cet échange de petits cadeaux qui eût dû

entretenir l’amitié entre nous, soit qu’il ne m’eût pas reconnu, il

tenta de m’arrêter ; mais ce fut moi tout au contraire qui le pris

avec une douzaine de ses gens. Je pouvais le livrer à la justice

romaine, qui est expéditive et qui se serait encore hâtée en sa

faveur, mais je n’en fis rien. Je le renvoyai, lui et les siens.

— À la condition qu’ils ne pécheraient plus, dit le journaliste

en riant. Je vois avec plaisir qu’ils ont scrupuleusement tenu leur

parole.

— Non, monsieur, répondit Monte-Cristo, à la simple

condition qu’ils me respecteraient toujours, moi et les miens.

Peut-être ce que je vais vous dire vous paraîtra-t-il étrange, à

vous, messieurs les socialistes, les progressifs, les humanitaires ;

mais je ne m’occupe jamais de mon prochain, mais je n’essaye

jamais de protéger la société qui ne me protège pas, et, je dirai

même plus, qui généralement ne s’occupe de moi que pour me

nuire ; et, en les supprimant dans mon estime et en gardant la

neutralité vis-à-vis d’eux, c’est encore la société et mon prochain

qui me doivent du retour.

— À la bonne heure ! s’écria Château-Renaud, voilà le premier

homme courageux que j’entends prêcher loyalement et

brutalement l’égoïsme : c’est très beau, cela ! bravo, monsieur le

comte !

— C’est franc du moins, dit Morrel ; mais je suis sûr que

monsieur le comte ne s’est pas repenti d’avoir manqué une fois

aux principes qu’il vient cependant de nous exposer d’une façon

si absolue.

— Comment ai-je manqué à ces principes, monsieur ? »

demanda Monte-Cristo, qui de temps en temps ne pouvait s’empêcher de regarder Maximilien avec tant d’attention, que

deux ou trois fois déjà le hardi jeune homme avait baissé les yeux

devant le regard clair et limpide du comte.

« Mais il me semble, reprit Morrel, qu’en délivrant M. de

Morcerf, que vous ne connaissiez pas, vous serviez votre prochain

et la société.

— Dont il fait le plus bel ornement », dit gravement

Beauchamp en vidant d’un seul trait un verre de vin de

Champagne.

« Monsieur le comte ! s’écria Morcerf, vous voilà pris par le

raisonnement, vous, c’est-à-dire un des plus rudes logiciens que je

connaisse ; et vous allez voir qu’il va vous être clairement

démontré tout à l’heure que, loin d’être un égoïste, vous êtes au

contraire un philanthrope. Ah ! monsieur le comte, vous vous

dites Oriental, Levantin, Malais, Indien, Chinois, sauvage ; vous

vous appelez Monte-Cristo de votre nom de famille, Simbad le

Marin de votre nom de baptême, et voilà que du jour où vous

mettez le pied à Paris vous possédez d’instinct le plus grand

mérite ou le plus grand défaut de nos excentriques Parisiens,

c’est-à-dire que vous usurpez les vices que vous n’avez pas et que

vous cachez les vertus que vous avez !

— Mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, je ne vois pas dans

tout ce que j’ai dit ou fait un seul mot qui me vaille, de votre part

et de celle de ces messieurs, le prétendu éloge que je viens de

recevoir. Vous n’étiez pas un étranger pour moi, puisque je vous

connaissais, puisque je vous avais cédé deux chambres, puisque

je vous avais donné à déjeuner, puisque je vous avais prêté une de

mes voitures, puisque nous avions vu passer les masques

ensemble dans la rue du Cours, et puisque nous avions regardé

d’une fenêtre de la place del Popolo cette exécution qui vous a si fort impressionné que vous avez failli vous trouver mal. Or, je le

demande à tous ces messieurs, pouvais-je laisser mon hôte entre

les mains de ces affreux bandits, comme vous les appelez ?

D’ailleurs, vous le savez, j’avais, en vous sauvant, une arrière-

pensée qui était de me servir de vous pour m’introduire dans les

salons de Paris quand je viendrais visiter la France. Quelque

temps vous avez pu considérer cette résolution comme un projet

vague et fugitif ; mais aujourd’hui, vous le voyez, c’est une bonne

et belle réalité, à laquelle il faut vous soumettre sous peine de

manquer à votre parole.

— Et je la tiendrai, dit Morcerf ; mais je crains bien que vous

ne soyez fort désenchanté, mon cher comte, vous, habitué aux

sites accidentés, aux événements pittoresques, aux fantastiques

horizons. Chez nous, pas le moindre épisode du genre de ceux

auxquels votre vie aventureuse vous a habitué. Notre

Chimborazzo, c’est Montmartre ; notre Himalaya, c’est le mont

Valérien ; notre Grand Désert, c’est la plaine de Grenelle, encore y

perce-t-on un puits artésien pour que les caravanes y trouvent de

l’eau. Nous avons des voleurs, beaucoup même, quoique nous

n’en ayons pas autant qu’on le dit, mais ces voleurs redoutent

infiniment davantage le plus petit mouchard que le plus grand

seigneur ; enfin, la France est un pays si prosaïque, et Paris une

ville si fort civilisée, que vous ne trouverez pas, en cherchant dans

nos quatre-vingt-cinq départements, je dis quatre-vingt-cinq

départements, car, bien entendu, j’excepte la Corse de la France,

que vous ne trouverez pas dans nos quatre-vingt-cinq

départements la moindre montagne sur laquelle il n’y ait un

télégraphe, et la moindre grotte un peu noire dans laquelle un

commissaire de police n’ait fait poser un bec de gaz. Il n’y a donc

qu’un seul service que je puisse vous rendre, mon cher comte, et pour celui-là je me mets à votre disposition : vous présenter

partout, ou vous faire présenter par mes amis, cela va sans dire.

D’ailleurs, vous n’avez besoin de personne pour cela ; avec votre

nom, votre fortune et votre esprit (Monte-Cristo s’inclina avec un

sourire légèrement ironique), on se présente partout soi-même, et

l’on est bien reçu partout. Je ne peux donc en réalité vous être

bon qu’à une chose. Si quelque habitude de la vie parisienne,

quelque expérience du confortable, quelque connaissance de nos

bazars, peuvent me recommander à vous, je me mets à votre

disposition pour vous trouver une maison convenable. Je n’ose

vous proposer de partager mon logement comme j’ai partagé le

vôtre à Rome, moi qui ne professe pas l’égoïsme, mais qui suis

égoïste par excellence ; car chez moi, excepté moi, il ne tiendrait

pas une ombre, à moins que cette ombre ne fût celle d’une

femme.

— Ah ! fit le comte, voici une réserve toute conjugale. Vous

m’avez en effet, monsieur, dit à Rome quelques mots d’un

mariage ébauché ; dois-je vous féliciter sur votre prochain

bonheur ?

— La chose est toujours à l’état de projet, monsieur le comte.

— Et qui dit projet, reprit Debray, veut dire éventualité.

— Non pas ! dit Morcerf ; mon père y tient, et j’espère bien,

avant peu, vous présenter, sinon ma femme, du moins ma future :

Mlle Eugénie Danglars.

— Eugénie Danglars ! reprit Monte-Cristo ; attendez donc :

son père n’est-il pas M. le baron Danglars ?

— Oui, répondit Morcerf ; mais baron de nouvelle création.

— Oh ! qu’importe ? répondit Monte-Cristo, s’il a rendu à

l’État des services qui lui aient mérité cette distinction.

— D’énormes, dit Beauchamp. Il a, quoique libéral dans l’âme,

complété en 1829 un emprunt de six millions pour le roi

Charles X, qui l’a, ma foi, fait baron et chevalier de la Légion

d’honneur, de sorte qu’il porte le ruban, non pas à la poche de

son gilet, comme on pourrait le croire, mais bel et bien à la

boutonnière de son habit.

— Ah ! dit Morcerf en riant, Beauchamp, Beauchamp, gardez

cela pour 83 Le Corsaire et Le Charivari ; mais devant moi épargnez

mon futur beau-père. »

Puis se retournant vers Monte-Cristo :

« Mais vous avez tout à l’heure prononcé son nom comme

quelqu’un qui connaîtrait le baron ? dit-il.

— Je ne le connais pas, dit négligemment Monte-Cristo ; mais

je ne tarderai pas probablement à faire sa connaissance, attendu

que j’ai un crédit ouvert sur lui par les maisons Richard et Blount

de Londres, Arstein et Eskeles de Vienne, et Thomson et French

de Rome. »

Et en prononçant ces deux derniers noms, Monte-Cristo

regarda du coin de l’œil Maximilien Morrel.

Si l’étranger s’était attendu à produire de l’effet sur

Maximilien Morrel, il ne s’était pas trompé. Maximilien tressaillit

comme s’il eût reçu une commotion électrique.

« Thomson et French, dit-il : connaissez-vous cette maison,

monsieur ?

— Ce sont mes banquiers dans la capitale du monde chrétien,

répondit tranquillement le comte ; puis-je vous être bon à

quelque chose auprès d’eux ?

— Oh ! monsieur le comte, vous pourriez nous aider peut-être

dans des recherches jusqu’à présent infructueuses ; cette maison a autrefois rendu un service à la nôtre, et a toujours, je ne sais

pourquoi, nié nous avoir rendu ce service.

— À vos ordres, monsieur, répondit Monte-Cristo en

s’inclinant.

— Mais, dit Morcerf, nous nous sommes singulièrement

écartés, à propos de M. Danglars, du sujet de notre conversation.

Il était question de trouver une habitation convenable au comte

de Monte-Cristo ; voyons, messieurs, cotisons-nous pour avoir

une idée. Où logerons-nous cet hôte nouveau du grand Paris ?

— Faubourg Saint-Germain, dit Château-Renaud : monsieur

trouvera là un charmant petit hôtel entre cour et jardin.

— Bah ! Château-Renaud, dit Debray, vous ne connaissez que

votre triste et maussade faubourg Saint-Germain ; ne l’écoutez

pas, monsieur le comte, logez-vous Chaussée-d’Antin : c’est le

véritable centre de Paris.

— Boulevard de l’Opéra, dit Beauchamp ; au premier, une

maison à balcon. Monsieur le comte y fera apporter des coussins

de drap d’argent, et verra, en fumant sa chibouque, ou en avalant

ses pilules, toute la capitale défiler sous ses yeux.

— Vous n’avez donc pas d’idées, vous, Morrel, dit Château-

Renaud, que vous ne proposez rien.

— Si fait, dit en souriant le jeune homme ; au contraire j’en ai

une, mais j’attendais que monsieur se laissât tenter par

quelqu’une des offres brillantes qu’on vient de lui faire.

Maintenant, comme il n’a pas répondu, je crois pouvoir lui offrir

un appartement dans un petit hôtel tout charmant, tout

Pompadour, que ma sœur vient de louer depuis un an dans la rue

Meslay.

— Vous avez une sœur ? demanda Monte-Cristo.

— Oui, monsieur, et une excellente sœur.

— Mariée ?

— Depuis bientôt neuf ans.

— Heureuse ? demanda de nouveau le comte.

— Aussi heureuse qu’il est permis à une créature humaine de

l’être, répondit Maximilien : elle a épousé l’homme qu’elle aimait,

celui qui nous est resté fidèle dans notre mauvaise fortune :

Emmanuel Herbaut. »

Monte-Cristo sourit imperceptiblement.

« J’habite là pendant mon semestre, continua Maximilien, et

je serai, avec mon beau-frère Emmanuel, à la disposition de

monsieur le comte pour tous les renseignements dont il aura

besoin.

— Un moment ! » s’écria Albert avant que Monte-Cristo eût eu

le temps de répondre, « prenez garde à ce que vous faites,

monsieur Morrel, vous allez claquemurer un voyageur, Simbad le

Marin, dans la vie de famille ; un homme qui est venu pour voir

Paris, vous allez en faire un patriarche.

— Oh ! que non pas, répondit Morrel en souriant, ma sœur a

vingt-cinq ans, mon beau-frère en a trente : ils sont jeunes, gais et

heureux ; d’ailleurs monsieur le comte sera chez lui, et il ne

rencontrera ses hôtes qu’autant qu’il lui plaira de descendre chez

eux.

— Merci, monsieur, merci, dit Monte-Cristo, je me contenterai

d’être présenté par vous à votre sœur et à votre beau-frère, si vous

voulez bien me faire cet honneur ; mais je n’ai accepté l’offre

d’aucun de ces messieurs, attendu que j’ai déjà mon habitation

toute prête.

— Comment ! s’écria Morcerf, vous allez donc descendre à

l’hôtel ? Ce sera fort maussade pour vous, cela.

— Étais-je donc si mal à Rome ? demanda Monte-Cristo.

— Parbleu ! à Rome, dit Morcerf, vous aviez dépensé

cinquante mille piastres pour vous faire meubler un

appartement ; mais je présume que vous n’êtes pas disposé à

renouveler tous les jours une pareille dépense.

— Ce n’est pas cela qui m’a arrêté, répondit Monte-Cristo ;

mais j’étais résolu d’avoir une maison à Paris, une maison à moi,

j’entends. J’ai envoyé d’avance mon valet de chambre et il a déjà

dû acheter cette maison et me la faire meubler.

— Mais dites-nous donc que vous avez un valet de chambre

qui connaît Paris ! s’écria Beauchamp.

— C’est la première fois comme moi qu’il vient en France ; il

est noir et ne parle pas, dit Monte-Cristo.

— Alors, c’est Ali ? demanda Albert au milieu de la surprise

générale.

— Oui, monsieur, c’est Ali lui-même, mon Nubien, mon muet,

que vous avez vu à Rome, je crois.

— Oui, certainement, répondit Morcerf, je me le rappelle à

merveille. Mais comment avez-vous chargé un Nubien de vous

acheter une maison à Paris, et un muet de vous la meubler ? Il

aura fait toutes choses de travers, le pauvre malheureux.

— Détrompez-vous, monsieur, je suis certain, au contraire,

qu’il aura choisi toutes choses selon mon goût ; car, vous le savez,

mon goût n’est pas celui de tout le monde. Il est arrivé il y a huit

jours ; il aura couru toute la ville avec cet instinct que pourrait

avoir un bon chien chassant tout seul ; il connaît mes caprices,

mes fantaisies, mes besoins ; il aura tout organisé à ma guise. Il

savait que j’arriverais aujourd’hui à dix heures ; depuis neuf

heures il m’attendait à la barrière de Fontainebleau ; il m’a remis

ce papier ; c’est ma nouvelle adresse : tenez, lisez. »

Et Monte-Cristo passa un papier à Albert.

« Champs-Élysées, 30, lut Morcerf.

— Ah ! voilà qui est vraiment original ! ne put s’empêcher de

dire Beauchamp.

— Et très princier, ajouta Château-Renaud.

— Comment ! vous ne connaissez pas votre maison ?

demanda Debray.

— Non, dit Monte-Cristo, je vous ai déjà dit que je ne voulais

pas manquer l’heure. J’ai fait ma toilette dans ma voiture et je

suis descendu à la porte du vicomte. »

Les jeunes gens se regardèrent ; ils ne savaient si c’était une

comédie jouée par Monte-Cristo ; mais tout ce qui sortait de la

bouche de cet homme avait, malgré son caractère original, un tel

cachet de simplicité, que l’on ne pouvait supposer qu’il dût

mentir. D’ailleurs pourquoi aurait-il menti ?

« Il faudra donc nous contenter, dit Beauchamp, de rendre à

monsieur le comte tous les petits services qui seront en notre

pouvoir. Moi, en ma qualité de journaliste, je lui ouvre tous les

théâtres de Paris.

— Merci, monsieur, dit en souriant Monte-Cristo ; mon

intendant a déjà l’ordre de me louer une loge à chacun d’eux.

— Et votre intendant est-il aussi un Nubien, un muet ?

demanda Debray.

— Non, monsieur, c’est tout bonnement un compatriote à

vous, si tant est cependant qu’un Corse soit compatriote de

quelqu’un : mais vous le connaissez, monsieur de Morcerf.

— Serait-ce par hasard le brave signor Bertuccio, qui s’entend

si bien à louer les fenêtres ?

— Justement, et vous l’avez vu chez moi le jour où j’ai eu

l’honneur de vous recevoir à déjeuner. C’est un fort brave homme,

qui a été un peu soldat, un peu contrebandier, un peu de tout ce qu’on peut être enfin. Je ne jurerais même pas qu’il n’a point eu

quelque démêlé avec la police pour une misère, quelque chose

comme un coup de couteau.

— Et vous avez choisi cet honnête citoyen du monde pour

votre intendant, monsieur le comte ? dit Debray ; combien vous

vole-t-il par an ?

— Eh bien ! parole d’honneur, dit le comte, pas plus qu’un

autre, j’en suis sûr ; mais il fait mon affaire, ne connaît pas

d’impossibilité, et je le garde.

— Alors, dit Château-Renaud, vous voilà avec une maison

montée : vous avez un hôtel aux Champs-Élysées, domestiques,

intendant, il ne vous manque plus qu’une maîtresse. »

Albert sourit : il songeait à la belle Grecque qu’il avait vue

dans la loge du comte au théâtre Valle et au théâtre Argentina.

« J’ai mieux que cela, dit Monte-Cristo : j’ai une esclave. Vous

louez vos maîtresses au théâtre de l’Opéra, au théâtre du

Vaudeville, au théâtre des Variétés ; moi, j’ai acheté la mienne à

Constantinople ; cela m’a coûté plus cher, mais, sous ce rapport-

là, je n’ai plus besoin de m’inquiéter de rien.

— Mais vous oubliez, dit en riant Debray, que nous sommes,

comme l’a dit le roi Charles, francs de nom, francs de nature ;

qu’en mettant le pied sur la terre de France, votre esclave est

devenue libre ?

— Qui le lui dira ? demanda Monte-Cristo.

— Mais, dame ! le premier venu.

— Elle ne parle que le romaïque.

— Alors c’est autre chose.

— Mais la verrons-nous, au moins ? demanda Beauchamp, ou,

ayant déjà un muet, avez-vous aussi des eunuques ?

— Ma foi non, dit Monte-Cristo, je ne pousse pas

l’orientalisme jusque-là : tout ce qui m’entoure est libre de me

quitter, et en me quittant n’aura plus besoin de moi ni de

personne ; voilà peut-être pourquoi on ne me quitte pas. »

Depuis longtemps on était passé au dessert et aux cigares.

« Mon cher, dit Debray en se levant, il est deux heures et

demie, votre convive est charmant, mais il n’y a si bonne

compagnie qu’on ne quitte, et quelquefois même pour la

mauvaise ; il faut que je retourne à mon ministère. Je parlerai du

comte au ministre, et il faudra bien que nous sachions qui il est.

— Prenez garde, dit Morcerf, les plus malins y ont renoncé.

— Bah ! nous avons trois millions pour notre police : il est vrai

qu’ils sont presque toujours dépensés à l’avance ; mais n’importe ;

il restera toujours bien une cinquantaine de mille francs à mettre

à cela.

— Et quand vous saurez qui il est, vous me le direz ?

— Je vous le promets. Au revoir, Albert ; messieurs, votre très

humble. »

Et, en sortant, Debray cria très haut dans l’antichambre :

« Faites avancer ! »

« Bon, dit Beauchamp à Albert, je n’irai pas à la Chambre,

mais j’ai à offrir à mes lecteurs mieux qu’un discours de

M. Danglars.

— De grâce, Beauchamp, dit Morcerf, pas un mot, je vous en

supplie ; ne m’ôtez pas le mérite de le présenter et de l’expliquer.

N’est-ce pas qu’il est curieux ?

— Il est mieux que cela, répondit Château-Renaud, et c’est

vraiment un des hommes les plus extraordinaires que j’aie vus de

ma vie. Venez-vous, Morrel ?

— Le temps de donner ma carte à M. le comte, qui veut bien

me promettre de venir nous faire une petite visite, rue Meslay, 14.

— Soyez sûr que je n’y manquerai pas, monsieur », dit en

s’inclinant le comte.

Et Maximilien Morrel sortit avec le baron de Château-Renaud,

laissant Monte-Cristo seul avec Morcerf.

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