Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 119 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

CXVI. Le pardon

CXVI

LE PARDON

 

Le lendemain Danglars eut encore faim ; l’air de cette caverne

était on ne peut plus apéritif ; le prisonnier crut que, pour ce

jour-là, il n’aurait aucune dépense à faire : en homme économe il

avait caché la moitié de son poulet et un morceau de son pain

dans le coin de sa cellule.

Mais il n’eut pas plutôt mangé qu’il eut soif : il n’avait pas

compté là-dessus.

Il lutta contre la soif jusqu’au moment où il sentit sa langue

desséchée s’attacher à son palais.

Alors, ne pouvant plus résister au feu qui le dévorait, il appela.

La sentinelle ouvrit la porte ; c’était un nouveau visage.

Il pensa que mieux valait pour lui avoir affaire à une ancienne

connaissance. Il appela Peppino.

« Me voici, Excellence, dit le bandit en se présentant avec un

empressement qui parut de bon augure à Danglars, que désirez-

vous ?

— À boire, dit le prisonnier.

— Excellence, dit Peppino, vous savez que le vin est hors de

prix dans les environs de Rome.

— Donnez-moi de l’eau alors, dit Danglars cherchant à parer

la botte.

— Oh ! Excellence, l’eau est plus rare que le vin ; il fait une si

grande sécheresse !

— Allons, dit Danglars, nous allons recommencer, à ce qu’il

paraît ! »

Et, tout en souriant pour avoir l’air de plaisanter, le

malheureux sentait la sueur mouiller ses tempes.

« Voyons, mon ami, dit Danglars, voyant que Peppino

demeurait impassible, je vous demande un verre de vin ; me le

refuserez-vous ?

— Je vous ai déjà dit, Excellence, répondit gravement

Peppino, que nous ne vendions pas au détail.

— Eh bien ! voyons alors, donnez-moi une bouteille.

— Duquel ?

— Du moins cher.

— Ils sont tous deux du même prix.

— Et quel prix ?

— Vingt-cinq mille francs la bouteille.

— Dites », s’écria Danglars avec une amertume qu’Harpagon

seul eût pu noter dans le diapason de la voix humaine, « dites que

vous voulez me dépouiller, ce sera plus tôt fait que de me dévorer

ainsi lambeau par lambeau.

— Il est possible, dit Peppino, que ce soit là le projet du

maître.

— Le maître, qui est-il donc ?

— Celui auquel on vous a conduit avant-hier.

— Et où est-il ?

— Ici.

— Faites que je le voie.

— C’est facile. »

L’instant d’après, Luigi Vampa était devant Danglars.

« Vous m’appelez ? demanda-t-il au prisonnier.

— C’est vous, monsieur, qui êtes le chef des personnes qui

m’ont amené ici ?

— Oui, Excellence.

— Que désirez-vous de moi pour rançon ? Parlez.

— Mais tout simplement les cinq millions que vous portez sur

vous. »

Danglars sentit un effroyable spasme lui broyer le cœur.

« Je n’ai que cela au monde, monsieur, et c’est le reste d’une

immense fortune : si vous me l’ôtez, ôtez-moi la vie.

— Il nous est défendu de verser votre sang, Excellence.

— Et par qui cela vous est-il défendu ?

— Par celui auquel nous obéissons.

— Vous obéissez donc à quelqu’un ?

— Oui, à un chef.

— Je croyais que vous-même étiez le chef ?

— Je suis le chef de ces hommes ; mais un autre homme est

mon chef à moi.

— Et ce chef obéit-il à quelqu’un ?

— Oui.

— À qui ?

— À Dieu. »

Danglars resta un instant pensif.

« Je ne vous comprends pas, dit-il.

— C’est possible.

— Et c’est ce chef qui vous a dit de me traiter ainsi ?

— Oui.

— Quel est son but ?

— Je n’en sais rien.

— Mais ma bourse s’épuisera.

— C’est probable.

— Voyons, dit Danglars, voulez-vous un million ?

— Non.

— Deux millions ?

— Non.

— Trois millions ?… quatre ?… Voyons, quatre ? je vous les

donne à la condition que vous me laisserez aller.

— Pourquoi nous offrez-vous quatre millions de ce qui en vaut

cinq ? dit Vampa ; c’est de l’usure cela, seigneur banquier, ou je

ne m’y connais pas.

— Prenez tout ! prenez tout, vous dis-je ! s’écria Danglars, et

tuez-moi !

— Allons, allons, calmez-vous, Excellence, vous allez vous

fouetter le sang, ce qui vous donnera un appétit à manger un

million par jour ; soyez donc plus économe, morbleu !

— Mais quand je n’aurai plus d’argent pour vous payer !

s’écria Danglars exaspéré.

— Alors vous aurez faim.

— J’aurai faim ? dit Danglars blêmissant.

— C’est probable, répondit flegmatiquement Vampa.

— Mais vous dites que vous ne voulez pas me tuer ?

— Non.

— Et vous voulez me laisser mourir de faim ?

— Ce n’est pas la même chose.

— Eh bien ! misérables ! s’écria Danglars, je déjouerai vos

infâmes calculs ; mourir pour mourir, j’aime autant en finir tout

de suite ; faites-moi souffrir, torturez-moi, tuez-moi, mais vous

n’aurez plus ma signature !

— Comme il vous plaira, Excellence », dit Vampa.

Et il sortit de la cellule.

Danglars se jeta en rugissant sur ses peaux de bouc.

Quels étaient ces hommes ? quel était ce chef invisible ? quels

projets poursuivaient-ils donc sur lui ? et quand tout le monde

pouvait se racheter, pourquoi lui seul ne le pouvait-il pas ?

Oh ! certes, la mort, une mort prompte et violente, était un

bon moyen de tromper ses ennemis acharnés, qui semblaient

poursuivre sur lui une incompréhensible vengeance.

Oui, mais mourir !

Pour la première fois peut-être de sa carrière si longue,

Danglars songeait à la mort avec le désir et la crainte tout à la

fois de mourir ; mais le moment était venu pour lui d’arrêter sa

vue sur le spectre implacable qui vit au-dedans de toute créature,

qui, à chaque pulsation du cœur, dit à lui-même : « Tu

mourras ! »

Danglars ressemblait à ces bêtes fauves que la chasse anime,

puis qu’elle désespère, et qui, à force de désespoir, réussissent

parfois à se sauver.

Danglars songea à une évasion.

Mais les murs étaient le roc lui-même ; mais à la seule issue

qui conduisait hors de la cellule un homme lisait, et derrière cet

homme on voyait passer et repasser des ombres armées de fusils.

Sa résolution de ne pas signer dura deux jours, après quoi il

demanda des aliments et offrit un million.

On lui servit un magnifique souper, et on prit son million.

Dès lors, la vie du malheureux prisonnier fut une divagation

perpétuelle. Il avait tant souffert qu’il ne voulait plus s’exposer à

souffrir, et subissait toutes les exigences ; au bout de douze jours,

un après-midi qu’il avait dîné comme en ses beaux jours de

fortune, il fit ses comptes et s’aperçut qu’il avait tant donné de

traites au porteur, qu’il ne lui restait plus que cinquante mille

francs.

Alors il se fit en lui une réaction étrange : lui qui venait

d’abandonner cinq millions, il essaya de sauver les cinquante

mille francs qui lui restaient ; plutôt que de donner ces cinquante

mille francs, il se résolut de reprendre une vie de privations, il eut

des lueurs d’espoir qui touchaient à la folie ; lui qui depuis si

longtemps avait oublié Dieu, il y songea pour se dire que Dieu

parfois avait fait des miracles : que la caverne pouvait s’abîmer ;

que les carabiniers pontificaux pouvaient découvrir cette retraite

maudite et venir à son secours ; qu’alors il lui resterait cinquante

mille francs ; que cinquante mille francs étaient une somme

suffisante pour empêcher un homme de mourir de faim ; il pria

Dieu de lui conserver ces cinquante mille francs, et en priant il

pleura.

Trois jours se passèrent ainsi, pendant lesquels le nom de

Dieu fut constamment, sinon dans son cœur, du moins sur ses

lèvres ; par intervalles il avait des instants de délire pendant

lesquels il croyait, à travers les fenêtres, voir dans une pauvre

chambre un vieillard agonisant sur un grabat.

Ce vieillard, lui aussi, mourait de faim.

Le quatrième jour, ce n’était plus un homme, c’était un

cadavre vivant ; il avait ramassé à terre jusqu’aux dernières

miettes de ses anciens repas et commencé à dévorer la natte dont

le sol était couvert.

Alors il supplia Peppino, comme on supplie son ange gardien,

de lui donner quelque nourriture ; il lui offrit mille francs d’une

bouchée de pain.

Peppino ne répondit pas.

Le cinquième jour, il se traîna à l’entrée de la cellule.

« Mais vous n’êtes donc pas un chrétien ? dit-il en se

redressant sur les genoux ; vous voulez assassiner un homme qui

est votre frère devant Dieu ? »

« Oh ! mes amis d’autrefois, mes amis d’autrefois ! »

murmura-t-il.

Et il tomba la face contre terre.

Puis, se relevant avec une espèce de désespoir :

« Le chef ! cria-t-il, le chef !

— Me voilà ! dit Vampa, paraissant tout à coup ; que désirez-

vous encore ?

— Prenez mon dernier or, balbutia Danglars en tendant son

portefeuille, et laissez-moi vivre ici, dans cette caverne ; je ne

demande plus la liberté, je ne demande qu’à vivre.

— Vous souffrez donc bien ? demanda Vampa.

— Oh ! oui, je souffre, et cruellement !

— Il y a cependant des hommes qui ont encore plus souffert

que vous.

— Je ne crois pas.

— Si fait ! ceux qui sont morts de faim. »

Danglars songea à ce vieillard que, pendant ses heures

d’hallucination, il voyait, à travers les fenêtres de sa pauvre

chambre, gémir sur son lit.

Il frappa du front la terre en poussant un gémissement.

« Oui, c’est vrai, il y en a qui ont plus souffert encore que moi,

mais au moins, ceux-là, c’étaient des martyrs.

— Vous repentez-vous, au moins ? » dit une voix sombre et

solennelle, qui fit dresser les cheveux sur la tête de Danglars.

Son regard affaibli essaya de distinguer les objets, et il vit

derrière le bandit un homme enveloppé d’un manteau et perdu

dans l’ombre d’un pilastre de pierre.

« De quoi faut-il que je me repente ? balbutia Danglars.

— Du mal que vous avez fait, dit la même voix.

— Oh ! oui, je me repens ! je me repens ! » s’écria Danglars.

Et il frappa sa poitrine de son poing amaigri.

« Alors je vous pardonne », dit l’homme en jetant son manteau

et en faisant un pas pour se placer dans la lumière.

« Le comte de Monte-Cristo ! » dit Danglars, plus pâle de

terreur qu’il ne l’était, un instant auparavant, de faim et de

misère.

« Vous vous trompez ; je ne suis pas le comte de Monte-Cristo.

— Et qui êtes-vous donc ?

— Je suis celui que vous avez vendu, livré, déshonoré ; je suis

celui dont vous avez prostitué la fiancée ; je suis celui sur lequel

vous avez marché pour vous hausser jusqu’à la fortune ; je suis

celui dont vous avez fait mourir le père de faim, qui vous avait

condamné à mourir de faim, et qui cependant vous pardonne,

parce qu’il a besoin lui-même d’être pardonné : je suis Edmond

Dantès ! »

Danglars ne poussa qu’un cri, et tomba prosterné.

« Relevez-vous, dit le comte, vous avez la vie sauve ; pareille

fortune n’est pas arrivée à vos deux autres complices : l’un est

fou, l’autre est mort ! Gardez les cinquante mille francs qui vous

restent, je vous en fais don ; quant à vos cinq millions volés aux

hospices, ils leur sont déjà restitués par une main inconnue.

« Et maintenant, mangez et buvez ; ce soir je vous fais mon

hôte.

« Vampa, quand cet homme sera rassasié, il sera libre. »

Danglars demeura prosterné tandis que le comte s’éloignait ;

lorsqu’il releva la tête, il ne vit plus qu’une espèce d’ombre qui

disparaissait dans le corridor, et devant laquelle s’inclinaient les

bandits.

Comme l’avait ordonné le comte, Danglars fut servi par

Vampa, qui lui fit apporter le meilleur vin et les plus beaux fruits

de l’Italie, et qui, l’ayant fait monter dans sa chaise de poste,

l’abandonna sur la route, adossé à un arbre.

Il y resta jusqu’au jour, ignorant où il était.

Au jour il s’aperçut qu’il était près d’un ruisseau : il avait soif,

il se traîna jusqu’à lui.

En se baissant pour y boire, il s’aperçut que ses cheveux

étaient devenus blancs.

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