Le comte de Monte-Cristo
LXVII. Le cabinet du procureur du roi
LXVII
LE CABINET DU PROCUREUR DU ROI
Laissons le banquier revenir au grand train de ses chevaux, et
suivons madame Danglars dans son excursion matinale.
Nous avons dit qu’à midi et demi Mme Danglars avait
demandé ses chevaux et était sortie en voiture.
Elle se dirigea du côté du faubourg Saint-Germain, prit la rue
Mazarine, et fit arrêter au passage du Pont-Neuf.
Elle descendit et traversa le passage. Elle était vêtue fort
simplement, comme il convient à une femme de goût qui sort le
matin.
Rue Guénégaud, elle monta en fiacre en désignant, comme le
but de sa course, la rue de Harlay.
À peine fut-elle dans la voiture, qu’elle tira de sa poche un
voile noir très épais, qu’elle attacha sur son chapeau de paille ;
puis elle remit son chapeau sur sa tête, et vit avec plaisir, en
regardant dans un petit miroir de poche, qu’on ne pouvait voir
d’elle que sa peau blanche et la prunelle étincelante de son œil.
Le fiacre prit le Pont-Neuf, et entra, par la place Dauphine,
dans la cour de Harlay ; il fut payé en ouvrant la portière, et
Mme Danglars, s’élançant vers l’escalier, qu’elle franchit
légèrement, arriva bientôt à la salle des Pas-Perdus.
Le matin, il y a beaucoup d’affaires et encore plus de gens
affairés au Palais ; les gens affairés ne regardent pas beaucoup les
femmes ; Mme Danglars, traversa donc la salle des Pas-Perdus
sans être plus remarquée que dix autres femmes qui guettaient
leur avocat.
Il y avait encombrement dans l’antichambre de M. de
Villefort ; mais Mme Danglars n’eut pas même besoin de
prononcer son nom ; dès qu’elle parut, un huissier se leva, vint à
elle, lui demanda si elle n’était point la personne à laquelle M. le
procureur du roi avait donné rendez-vous, et, sur sa réponse
affirmative, il la conduisit, par un corridor réservé, au cabinet de
M. de Villefort.
Le magistrat écrivait, assis sur son fauteuil, le dos tourné à la
porte : il entendit la porte s’ouvrir, l’huissier prononcer ces
paroles : « Entrez, madame ! » et la porte se refermer, sans faire
un seul mouvement ; mais à peine eut-il senti se perdre le pas de
l’huissier, qui s’éloignait, qu’il se retourna vivement, alla pousser
les verrous, tirer les rideaux et visiter chaque coin du cabinet.
Puis lorsqu’il eut acquis la certitude qu’il ne pouvait être ni vu
ni entendu, et que par conséquent il fut tranquillisé :
« Merci, madame, dit-il, merci de votre exactitude. »
Et il lui offrit un siège que Mme Danglars accepta, car le cœur
lui battait si fortement qu’elle se sentait près de suffoquer.
« Voilà », dit le procureur du roi en s’asseyant à son tour et en
faisant décrire un demi-cercle à son fauteuil, afin de se trouver en
face de Mme Danglars, « voilà bien longtemps, madame, qu’il ne m’est arrivé d’avoir ce bonheur de causer seul avec vous ; et, à
mon grand regret, nous nous retrouvons pour entamer une
conversation bien pénible.
— Cependant, monsieur, vous voyez que je suis venue à votre
premier appel, quoique certainement cette conversation soit
encore plus pénible pour moi que pour vous. »
Villefort sourit amèrement.
« Il est donc vrai », dit-il, répondant à sa propre pensée bien
plutôt qu’aux paroles de Mme Danglars, « il est donc vrai que
toutes nos actions laissent leurs traces, les unes sombres, les
autres lumineuses, dans notre passé ! Il est donc vrai que tous
nos pas dans cette vie ressemblent à la marche du reptile sur le
sable et font un sillon ! Hélas ! pour beaucoup, ce sillon est celui
de leurs larmes !
— Monsieur, dit Mme Danglars, vous comprenez mon
émotion, n’est-ce pas ? ménagez-moi donc, je vous prie. Cette
chambre où tant de coupables ont passé tremblants et honteux,
ce fauteuil où je m’assieds à mon tour honteuse et tremblante !…
Oh ! tenez, j’ai besoin de toute ma raison pour ne pas voir en moi
une femme bien coupable et en vous un juge menaçant. »
Villefort secoua la tête et poussa un soupir.
« Et moi, reprit-il, et moi, je me dis que ma place n’est pas
dans le fauteuil du juge, mais bien sur la sellette de l’accusé.
— Vous ? dit Mme Danglars étonnée.
— Oui, moi.
— Je crois que de votre part, monsieur, votre puritanisme
s’exagère la situation », dit Mme Danglars, dont l’œil si beau
s’illumina d’une fugitive lueur. « Ces sillons, dont vous parliez à
l’instant même, ont été tracés par toutes les jeunesses ardentes.
Au fond des passions, au-delà du plaisir, il y a toujours un peu de remords ; c’est pour cela que l’Évangile, cette ressource éternelle
des malheureux, nous a donné pour soutien, à nous autres
pauvres femmes, l’admirable parabole de la fille pécheresse et de
la femme adultère. Aussi, je vous l’avoue, en me reportant à ces
délires de ma jeunesse, je pense quelquefois que Dieu me les
pardonnera, car sinon l’excuse, du moins la compensation s’en
est bien trouvée dans mes souffrances ; mais vous, qu’avez-vous à
craindre de tout cela, vous autres hommes que tout le monde
excuse et que le scandale anoblit ?
— Madame, répliqua Villefort, vous me connaissez ; je ne suis
pas un hypocrite, ou du moins je ne fais pas de l’hypocrisie sans
raison. Si mon front est sévère, c’est que bien des malheurs l’ont
assombri ; si mon cœur s’est pétrifié, c’est afin de pouvoir
supporter les chocs qu’il a reçus. Je n’étais pas ainsi dans ma
jeunesse, je n’étais pas ainsi ce soir des fiançailles où nous étions
tous assis autour d’une table de la rue du Cours à Marseille. Mais,
depuis, tout a bien changé en moi et autour de moi ; ma vie s’est
usée à poursuivre des choses difficiles et à briser dans les
difficultés ceux qui, volontairement ou involontairement, par leur
libre arbitre ou par le hasard, se trouvaient placés sur mon
chemin pour me susciter ces choses. Il est rare que ce qu’on
désire ardemment ne soit pas défendu ardemment par ceux de
qui on veut l’obtenir ou auxquels on tente de l’arracher. Ainsi, la
plupart des mauvaises actions des hommes sont venues au-
devant d’eux, déguisées sous la forme spécieuse de la nécessité ;
puis, la mauvaise action commise dans un moment d’exaltation,
de crainte et de délire, on voit qu’on aurait pu passer auprès d’elle
en l’évitant. Le moyen qu’il eût été bon d’employer, qu’on n’a pas
vu, aveugle qu’on était, se présente à vos yeux facile et simple ;
vous vous dites : “Comment n’ai-je pas fait ceci au lieu de faire cela ?” Vous, mesdames, au contraire, bien rarement vous êtes
tourmentées par des remords, car bien rarement la décision vient
de vous, vos malheurs vous sont presque toujours imposés, vos
fautes sont presque toujours le crime des autres.
— En tout cas, monsieur, convenez-en, répondit
Mme Danglars, si j’ai commis une faute, cette faute fût-elle
personnelle, j’en ai reçu hier soir la sévère punition.
— Pauvre femme ! dit Villefort en lui serrant la main, trop
sévère pour votre force, car deux fois vous avez failli y
succomber, et cependant…
— Eh bien ?
— Eh bien ! je dois vous dire… rassemblez tout votre courage,
madame, car vous n’êtes pas encore au bout.
— Mon Dieu ! s’écria Mme Danglars effrayée, qu’y a-t-il donc
encore ?
— Vous ne voyez que le passé, madame, et certes il est
sombre. Eh bien ! figurez-vous un avenir plus sombre encore, un
avenir… affreux certainement… sanglant peut être !… »
La baronne connaissait le calme de Villefort ; elle fut si
épouvantée de son exaltation, qu’elle ouvrit la bouche pour crier,
mais que le cri mourut dans sa gorge.
« Comment est-il ressuscité, ce passé terrible ? s’écria
Villefort ; comment, du fond de la tombe et du fond de nos cœurs
où il dormait, est-il sorti comme un fantôme pour faire pâlir nos
joues et rougir nos fronts ?
— Hélas ! dit Hermine, sans doute le hasard !
— Le hasard ! reprit Villefort ; non, non, madame, il n’y a
point de hasard !
— Mais si ; n’est-ce point un hasard, fatal il est vrai, mais un
hasard qui a fait tout cela ? n’est-ce point par hasard que le comte de Monte-Cristo a acheté cette maison ? n’est-ce point par hasard
qu’il a fait creuser la terre ? n’est-ce point par hasard, enfin, que
ce malheureux enfant a été déterré sous les arbres ? Pauvre
innocente créature sortie de moi, à qui je n’ai jamais pu donner
un baiser, mais à qui j’ai donné bien des larmes. Ah ! tout mon
cœur a volé au-devant du comte lorsqu’il a parlé de cette chère
dépouille trouvée sous des fleurs.
— Eh bien ! non, madame ; et voilà ce que j’avais de terrible à
vous dire, répondit Villefort d’une voix sourde : non, il n’y a pas
eu de dépouille trouvée sous les fleurs ; non, il n’y a pas eu
d’enfant déterré ; non, il ne faut pas pleurer ; non, il ne faut pas
gémir : il faut trembler !
— Que voulez-vous dire ? s’écria Mme Danglars toute
frémissante.
— Je veux dire que M. de Monte-Cristo, en creusant au pied
de ces arbres, n’a pu trouver ni squelette d’enfant, ni ferrure de
coffre, parce que sous ces arbres il n’y avait ni l’un ni l’autre.
— Il n’y avait ni l’un ni l’autre ! » redit Mme Danglars, en
fixant sur le procureur du roi des yeux dont la prunelle,
effroyablement dilatée, indiquait la terreur ; « il n’y avait ni l’un
ni l’autre ! » répéta-t-elle encore comme une personne qui essaye
de fixer par le son des paroles et par le bruit de la voix ses idées
prêtes à lui échapper.
« Non ! dit Villefort, en laissant tomber son front dans ses
mains ! non, cent fois non !…
— Mais ce n’est donc point là que vous aviez déposé le pauvre
enfant, monsieur ? Pourquoi me tromper ? dans quel but, voyons,
dites ?
— C’est là ; mais écoutez-moi, écoutez-moi, madame, et vous
allez me plaindre, moi qui ai porté vingt ans, sans en rejeter la moindre part sur vous, le fardeau de douleurs que je vais vous
dire.
— Mon Dieu ! vous m’effrayez ! mais n’importe, parlez, je
vous écoute.
— Vous savez comment s’accomplit cette nuit douloureuse où
vous étiez expirante sur votre lit, dans cette chambre de damas
rouge, tandis que moi, presque aussi haletant que vous,
j’attendais votre délivrance. L’enfant vint, me fut remis sans
mouvement, sans souffle, sans voix : nous le crûmes mort. »
Mme Danglars fit un mouvement rapide, comme si elle eût
voulu s’élancer de sa chaise.
Mais Villefort l’arrêta en joignant les mains, comme pour
implorer son attention.
« Nous le crûmes mort, répéta-t-il ; je le mis dans un coffre
qui devait remplacer le cercueil, je descendis au jardin, je creusai
une fosse et l’enfouis à la hâte. J’achevais à peine de le couvrir de
terre, que le bras du Corse s’étendit vers moi. Je vis comme une
ombre se dresser, comme un éclair reluire. Je sentis une douleur,
je voulus crier, un frisson glacé me parcourut tout le corps et
m’étreignit à la gorge… Je tombai mourant, et je me crus tué. Je
n’oublierai jamais votre sublime courage, quand, revenu à moi, je
me traînai expirant jusqu’au bas de l’escalier, où, expirante vous-
même, vous vîntes au-devant de moi. Il fallait garder le silence
sur la terrible catastrophe ; vous eûtes le courage de regagner
votre maison, soutenue par votre nourrice ; un duel fut le prétexte
de ma blessure. Contre toute attente, le secret nous fut gardé à
tous deux ; on me transporta à Versailles ; pendant trois mois, je
luttai contre la mort ; enfin, comme je parus me rattacher à la
vie, on m’ordonna le soleil et l’air du Midi. Quatre hommes me
portèrent de Paris à Chalon, en faisant six lieues par jour. Mme de Villefort suivait le brancard dans sa voiture. À Chalon,
on me mit sur la Saône, puis je passai sur le Rhône, et, par la
seule vitesse du courant, je descendis jusqu’à Arles, puis d’Arles,
je repris ma litière et continuai mon chemin pour Marseille. Ma
convalescence dura six mois ; je n’entendais plus parler de vous,
je n’osai m’informer de ce que vous étiez devenue. Quand je
revins à Paris, j’appris que, veuve de M. de Nargonne, vous aviez
épousé M. Danglars.
« À quoi avais-je pensé depuis que la connaissance m’était
revenue ? Toujours à la même chose, toujours à ce cadavre
d’enfant qui, chaque nuit, dans mes rêves, s’envolait du sein de la
terre, et planait au-dessus de la fosse en me menaçant du regard
et du geste. Aussi, à peine de retour à Paris, je m’informai : la
maison n’avait pas été habitée depuis que nous en étions sortis,
mais elle venait d’être louée pour neuf ans. J’allai trouver le
locataire, je feignis d’avoir un grand désir de ne pas voir passer
entre des mains étrangères cette maison, qui appartenait au père
et à la mère de ma femme ; j’offris un dédommagement pour
qu’on rompît le bail ; on me demanda six mille francs : j’en eusse
donné dix mille, j’en eusse donné vingt mille. Je les avais sur moi,
je fis, séance tenante, signer la résiliation ; puis, lorsque je tins
cette cession tant désirée, je partis au galop pour Auteuil.
Personne, depuis que j’en étais sorti, n’était entré dans la maison.
« Il était cinq heures de l’après-midi, je montai dans la
chambre rouge et j’attendis la nuit.
« Là, tout ce que je me disais depuis un an dans mon agonie
continuelle se représenta, bien plus menaçant que jamais, à ma
pensée.
« Ce Corse qui m’avait déclaré la vendetta, qui m’avait suivi de
Nîmes à Paris ; ce Corse, qui était caché dans le jardin, qui m’avait frappé, m’avait vu creuser la fosse, il m’avait vu enterrer
l’enfant ; il pouvait en arriver à vous connaître ; peut-être vous
connaissait-il… Ne vous ferait-il pas payer un jour le secret de
cette terrible affaire ?… Ne serait-ce pas pour lui une bien douce
vengeance, quand il apprendrait que je n’étais pas mort de son
coup de poignard ? Il était donc urgent qu’avant toute chose, et à
tout hasard, je fisse disparaître les traces de ce passé, que j’en
détruisisse tout vestige matériel ; il n’y aurait toujours que trop de
réalité dans mon souvenir.
« C’était pour cela que j’avais annulé le bail, c’était pour cela
que j’étais venu, c’était pour cela que j’attendais.
« La nuit arriva, je la laissai bien s’épaissir ; j’étais sans
lumière dans cette chambre, où des souffles de vent faisaient
trembler les portières derrière lesquelles je croyais toujours voir
quelque espion embusqué ; de temps en temps je tressaillais, il
me semblait derrière moi, dans ce lit, entendre vos plaintes, et je
n’osais me retourner. Mon cœur battait dans le silence, et je le
sentais battre si violemment que je croyais que ma blessure allait
se rouvrir ; enfin, j’entendis s’éteindre, l’un après l’autre, tous ces
bruits divers de la campagne. Je compris que je n’avais plus rien à
craindre, que je ne pouvais être ni vu ni entendu, et je me décidai
à descendre.
« Écoutez, Hermine, je me crois aussi brave qu’un autre
homme, mais lorsque je retirai de ma poitrine cette petite clef de
l’escalier, que nous chérissions tous deux, et que vous aviez voulu
faire attacher à un anneau d’or, lorsque j’ouvris la porte, lorsque,
à travers les fenêtres, je vis une lune pâle jeter, sur les degrés en
spirale, une longue bande de lumière blanche pareille à un
spectre, je me retins au mur et je fus près de crier ; il me semblait
que j’allais devenir fou.
« Enfin, je parvins à me rendre maître de moi-même. Je
descendis l’escalier marche à marche ; la seule chose que je
n’avais pu vaincre, c’était un étrange tremblement dans les
genoux. Je me cramponnai à la rampe ; si je l’eusse lâchée un
instant, je me fusse précipité.
« J’arrivai à la porte d’en bas ; en dehors de cette porte, une
bêche était posée contre le mur. Je m’étais muni d’une lanterne
sourde ; au milieu de la pelouse, je m’arrêtai pour l’allumer, puis
je continuai mon chemin.
« Novembre finissait, toute la verdure du jardin avait disparu,
les arbres n’étaient plus que des squelettes aux longs bras
décharnés, et les feuilles mortes criaient avec le sable sous mes
pas.
« L’effroi m’étreignait si fortement le cœur, qu’en approchant
du massif je tirai un pistolet de ma poche et l’armai. Je croyais
toujours voir apparaître à travers les branches la figure du Corse.
« J’éclairai le massif avec ma lanterne sourde ; il était vide. Je
jetai les yeux tout autour de moi, j’étais bien seul ; aucun bruit ne
troublait le silence de la nuit, si ce n’est le chant d’une chouette
qui jetait son cri aigu et lugubre comme un appel aux fantômes
de la nuit.
« J’attachai ma lanterne à une branche fourchue que j’avais
déjà remarquée un an auparavant, à l’endroit même où je
m’arrêtai pour creuser la fosse.
« L’herbe avait, pendant l’été, poussé bien épaisse à cet
endroit, et, l’automne venu, personne ne s’était trouvé là pour la
faucher. Cependant, une place moins garnie attira mon
attention ; il était évident que c’était là que j’avais retourné la
terre. Je me mis à l’œuvre.
« J’en étais donc arrivé à cette heure que j’attendais depuis
plus d’un an !
« Aussi, comme j’espérais, comme je travaillais, comme je
sondais chaque touffe de gazon, croyant sentir de la résistance au
bout de ma bêche ; rien ! et cependant je fis un trou deux fois
plus grand que n’était le premier. Je crus m’être abusé, m’être
trompé de place ; je m’orientai, je regardai les arbres, je cherchai
à reconnaître les détails qui m’avaient frappé. Une bise froide et
aiguë sifflait à travers les branches dépouillées, et cependant la
sueur ruisselait sur mon front. Je me rappelai que j’avais reçu le
coup de poignard au moment où je piétinais la terre pour
recouvrir la fosse ; en piétinant cette terre, je m’appuyais à un
faux ébénier ; derrière moi était un rocher artificiel destiné à
servir de banc aux promeneurs ; car en tombant, ma main, qui
venait de quitter l’ébénier, avait senti la fraîcheur de cette pierre.
À ma droite était le faux ébénier, derrière moi était le rocher ; je
tombai en me plaçant de même, je me relevai et me mis à creuser
et à élargir le trou : rien ! toujours rien ! le coffret n’y était pas.
— Le coffret n’y était pas ? murmura Mme Danglars suffoquée
par l’épouvante.
— Ne croyez pas que je me bornai à cette tentative, continua
Villefort ; non. Je fouillai tout le massif ; je pensai que l’assassin,
ayant déterré le coffre et croyant que c’était un trésor, avait voulu
s’en emparer, l’avait emporté ; puis, s’apercevant de son erreur,
avait fait à son tour un trou et l’y avait déposé ; rien. Puis il me
vint cette idée qu’il n’avait point pris tant de précaution, et l’avait
purement et simplement jeté dans quelque coin. Dans cette
dernière hypothèse, il me fallait, pour faire mes recherches,
attendre le jour. Je remontai dans la chambre et j’attendis.
— Oh ! mon Dieu !
— Le jour venu, je descendis de nouveau. Ma première visite
fut pour le massif ; j’espérais y retrouver des traces qui
m’auraient échappé pendant l’obscurité. J’avais retourné la terre
sur une superficie de plus de vingt pieds carrés, et sur une
profondeur de plus de deux pieds. Une journée eût à peine suffi à
un homme salarié pour faire ce que j’avais fait, moi, en une
heure. Rien, je ne vis absolument rien.
« Alors, je me mis à la recherche du coffre, selon la
supposition que j’avais faite qu’il avait été jeté dans quelque coin.
Ce devait être sur le chemin qui conduisait à la petite porte de
sortie ; mais cette nouvelle investigation fut aussi inutile que la
première, et, le cœur serré, je revins au massif, qui lui-même ne
me laissait plus aucun espoir.
— Oh ! s’écria Mme Danglars, il y avait de quoi devenir fou.
— Je l’espérais un instant, dit Villefort, mais je n’eus pas ce
bonheur ; cependant, rappelant ma force et par conséquent mes
idées : “Pourquoi cet homme aurait-il emporté ce cadavre ?” me
demandai-je.
— Mais vous l’avez dit, reprit Mme Danglars, pour avoir une
preuve.
— Eh ! non, madame, ce ne pouvait plus être cela ; on ne
garde pas un cadavre pendant un an, on le montre à un
magistrat, et l’on fait sa déposition. Or, rien de tout cela n’était
arrivé.
— Eh bien ! alors ?… demanda Hermine toute palpitante.
— Alors, il y a quelque chose de plus terrible, de plus fatal, de
plus effrayant pour nous : il y a que l’enfant était vivant peut-être,
et que l’assassin l’a sauvé. »
Mme Danglars poussa un cri terrible, et saisissant les mains
de Villefort :
« Mon enfant était vivant ! dit-elle ; vous avez enterré mon
enfant vivant, monsieur ! Vous n’étiez pas sûr que mon enfant
était mort, et vous l’avez enterré ! ah !… »
Mme Danglars s’était redressée et elle se tenait devant le
procureur du roi, dont elle serrait les poignets entre ses mains
délicates, debout et presque menaçante.
« Que sais-je ? Je vous dis cela comme je vous dirais autre
chose », répondit Villefort avec une fixité de regard qui indiquait
que cet homme si puissant était près d’atteindre les limites du
désespoir et de la folie.
« Ah ! mon enfant, mon pauvre enfant ! » s’écria la baronne,
retombant sur sa chaise et étouffant ses sanglots dans son
mouchoir.
Villefort revint à lui, et comprit que pour détourner l’orage
maternel qui s’amassait sur sa tête il fallait faire passer chez
Mme Danglars la terreur qu’il éprouvait lui-même.
« Vous comprenez alors que si cela est ainsi », dit-il en se
levant à son tour et en s’approchant de la baronne pour lui parler
d’une voix plus basse, « nous sommes perdus : cet enfant vit, et
quelqu’un sait qu’il vit, quelqu’un a notre secret ; et puisque
Monte-Cristo parle devant nous d’un enfant déterré où cet enfant
n’était plus, ce secret c’est lui qui l’a.
— Dieu, Dieu juste, Dieu vengeur ! » murmura Mme Danglars.
Villefort ne répondit que par une espèce de rugissement.
« Mais cet enfant, cet enfant, monsieur ? reprit la mère
obstinée.
— Oh ! que je l’ai cherché ! reprit Villefort en se tordant les
bras ; que de fois je l’ai appelé dans mes longues nuits sans
sommeil ! que de fois j’ai désiré une richesse royale pour acheter
un million de secrets à un million d’hommes, et pour trouver mon secret dans les leurs ! Enfin, un jour que pour la centième
fois je reprenais la bêche, je me demandai pour la centième fois
aussi ce que le Corse avait pu faire de l’enfant : un enfant
embarrasse un fugitif ; peut-être en s’apercevant qu’il était vivant
encore, l’avait-il jeté dans la rivière.
— Oh ! impossible ! s’écria Mme Danglars ; on assassine un
homme par vengeance, on ne noie pas de sang-froid un enfant !
— Peut-être, continua Villefort, l’avait-il mis aux Enfants-
Trouvés.
— Oh ! oui, oui ! s’écria la baronne, mon enfant est là !
monsieur !
— Je courus à l’hospice, et j’appris que cette nuit même, la
nuit du 20 septembre, un enfant avait été déposé dans le tour ; il
était enveloppé d’une moitié de serviette en toile fine, déchirée
avec intention. Cette moitié de serviette portait une moitié de
couronne de baron et la lettre H.
— C’est cela, c’est cela ! s’écria Mme Danglars, tout mon linge
était marqué ainsi ; M. de Nargonne était baron, et je m’appelle
Hermine. Merci, mon Dieu ! mon enfant n’était pas mort !
— Non, il n’était pas mort !
— Et vous me le dites ! vous me dites cela sans craindre de me
faire mourir de joie, monsieur ! Où est-il ? où est mon enfant ? »
Villefort haussa les épaules.
« Le sais-je ? dit-il ; et croyez-vous que si je le savais je vous
ferais passer par toutes ces gradations, comme le ferait un
dramaturge ou un romancier ? Non, hélas ! non ! je ne le sais pas.
Une femme, il y avait six mois environ, était venue réclamer
l’enfant avec l’autre moitié de la serviette. Cette femme avait
fourni toutes les garanties que la loi exige, et on le lui avait remis.
— Mais il fallait vous informer de cette femme, il fallait la
découvrir.
— Et de quoi pensez-vous donc que je me sois occupé,
madame ? J’ai feint une instruction criminelle, et tout ce que la
police a de fins limiers, d’adroits agents, je les mis à sa recherche.
On a retrouvé ses traces jusqu’à Chalon ; à Chalon, on les a
perdues.
— Perdues ?
— Oui, perdues ; perdues à jamais. »
Mme Danglars avait écouté ce récit avec un soupir, une larme,
un cri pour chaque circonstance.
« Et c’est tout, dit-elle ; et vous vous êtes borné là ?
— Oh ! non, dit Villefort, je n’ai jamais cessé de chercher, de
m’enquérir, de m’informer. Cependant, depuis deux ou trois ans,
je m’étais donné quelque relâche. Mais, aujourd’hui, je vais
recommencer avec plus de persévérance et d’acharnement que
jamais ; et je réussirai, voyez-vous ; car ce n’est plus la conscience
qui me pousse, c’est la peur.
— Mais, reprit Mme Danglars, le comte de Monte-Cristo ne
sait rien ; sans quoi, ce me semble, il ne nous rechercherait point
comme il le fait.
— Oh ! la méchanceté des hommes est bien profonde, dit
Villefort, puisqu’elle est plus profonde que la bonté de Dieu. Avez-
vous remarqué les yeux de cet homme, tandis qu’il nous parlait ?
— Non.
— Mais l’avez-vous examiné profondément parfois ?
— Sans doute. Il est bizarre, mais voilà tout. Une chose qui
m’a frappée seulement, c’est que de tout ce repas exquis qu’il
nous a donné, il n’a rien touché, c’est que d’aucun plat il n’a voulu
prendre sa part.
— Oui, oui ! dit Villefort, j’ai remarqué cela aussi. Si j’avais su
ce que je sais maintenant, moi non plus je n’eusse touché à rien ;
j’aurais cru qu’il voulait nous empoisonner.
— Et vous vous seriez trompé, vous le voyez bien.
— Oui, sans doute ; mais, croyez-moi, cet homme a d’autres
projets. Voilà pourquoi j’ai voulu vous voir, voilà pourquoi j’ai
demandé à vous parler, voilà pourquoi j’ai voulu vous prémunir
contre tout le monde, mais contre lui surtout. Dites-moi »,
continua Villefort en fixant plus profondément encore qu’il ne
l’avait fait jusque-là ses yeux sur la baronne, « vous n’avez parlé
de notre liaison à personne ?
— Jamais, à personne.
— Vous me comprenez, reprit affectueusement Villefort,
quand je dis à personne, pardonnez-moi cette insistance, à
personne au monde, n’est-ce pas ?
— Oh ! oui, oui, je comprends très bien, dit la baronne en
rougissant ; jamais ! je vous le jure.
— Vous n’avez point l’habitude d’écrire le soir ce qui s’est
passé dans la matinée ? vous ne faites pas de journal ?
— Non ! Hélas ! ma vie passe emportée par la frivolité ; moi-
même, je l’oublie.
— Vous ne rêvez pas haut, que vous sachiez ?
— J’ai un sommeil d’enfant ; ne vous le rappelez-vous pas ? »
Le pourpre monta au visage de la baronne, et la pâleur
envahit celui de Villefort.
« C’est vrai, dit-il si bas qu’on l’entendit à peine.
— Eh bien ? demanda la baronne.
— Eh bien ! je comprends ce qu’il me reste à faire, reprit
Villefort. Avant huit jours d’ici, je saurai ce que c’est que M. de Monte-Cristo, d’où il vient, où il va, et pourquoi il parle devant
nous des enfants qu’on déterre dans son jardin. »
Villefort prononça ces mots avec un accent qui eût fait
frissonner le comte s’il eût pu les entendre.
Puis il serra la main que la baronne répugnait à lui donner et
la reconduisit avec respect jusqu’à la porte.
Mme Danglars reprit un autre fiacre, qui la ramena au
passage, de l’autre côté duquel elle retrouva sa voiture et son
cocher, qui, en l’attendant, dormait paisiblement sur son siège.
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