Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 56 sur 132

Pages du PDF

Le comte de Monte-Cristo

LIII. Robert le Diable

LIII

 

 

ROBERT LE DIABLE 97

 

La raison de l’Opéra était d’autant meilleure à donner, qu’il y

avait ce soir-là solennité à l’Académie royale de musique.

Levasseur, après une longue indisposition, rentrait par le rôle de

Bertram, et, comme toujours, l’œuvre du maestro à la mode avait

attiré la plus brillante société de Paris.

Morcerf, comme la plupart des jeunes gens riches, avait sa

stalle d’orchestre, plus dix loges de personnes de sa connaissance

auxquelles il pouvait aller demander une place, sans compter

celle à laquelle il avait droit dans la loge des lions.

Château-Renaud avait la stalle voisine de la sienne.

Beauchamp, en sa qualité de journaliste, était roi de la salle et

avait sa place partout.

Ce soir-là, Lucien Debray avait la disposition de la loge du

ministre, et il l’avait offerte au comte de Morcerf, lequel, sur le

refus de Mercédès, l’avait envoyée à Danglars, en lui faisant dire

qu’il irait probablement faire dans la soirée une visite à la baronne et à sa fille, si ces dames voulaient bien accepter la loge

qu’il leur proposait. Ces dames n’avaient eu garde de refuser. Nul

n’est friand de loges qui ne coûtent rien comme un millionnaire.

Quant à Danglars, il avait déclaré que ses principes politiques

et sa qualité de député de l’opposition ne lui permettaient pas

d’aller dans la loge du ministre. En conséquence, la baronne avait

écrit à Lucien de la venir prendre, attendu qu’elle ne pouvait pas

aller à l’Opéra seule avec Eugénie.

En effet, si les deux femmes y eussent été seules, on eût,

certes, trouvé cela fort mauvais ; tandis que mademoiselle

Danglars allant à l’Opéra avec sa mère et l’amant de sa mère, il

n’y avait rien à dire : il faut bien prendre le monde comme il est

fait.

La toile se leva, comme d’habitude, sur une salle à peu près

vide. C’est encore une habitude de notre fashion parisienne,

d’arriver au spectacle quand le spectacle est commencé : il en

résulte que le premier acte se passe, de la part des spectateurs

arrivés, non pas à regarder ou à écouter la pièce, mais à regarder

entrer les spectateurs qui arrivent, et à ne rien entendre que le

bruit des portes et celui des conversations.

« Tiens ! dit tout à coup Albert en voyant s’ouvrir une loge de

côté de premier rang, tiens ! la comtesse G… !

— Qu’est-ce que c’est que la comtesse G… ? demanda

Château-Renaud.

— Oh ! par exemple, baron, voici une question que je ne vous

pardonne pas ; vous demandez ce que c’est que la comtesse G… ?

— Ah ! c’est vrai, dit Château-Renaud ; n’est-ce pas cette

charmante Vénitienne ?

— Justement. »

En ce moment la comtesse G… aperçut Albert et échangea

avec lui un salut accompagné d’un sourire.

« Vous la connaissez ? dit Château-Renaud.

— Oui, fit Albert ; je lui ai été présenté à Rome par Franz.

— Voudrez-vous me rendre à Paris le même service que Franz

vous a rendu à Rome ?

— Bien volontiers.

— Chut ! » cria le public.

Les deux jeunes gens continuèrent leur conversation, sans

paraître s’inquiéter le moins du monde du désir que paraissait

éprouver le parterre d’entendre la musique.

« Elle était aux courses du Champ-de-Mars, dit Château-

Renaud.

— Aujourd’hui ?

— Oui.

— Tiens ! au fait, il y avait courses. Étiez-vous engagé ?

— Oh ! pour une misère, pour cinquante louis.

— Et qui a gagné ?

— Nautilus ; je pariais pour lui.

— Mais il y avait trois courses ?

— Oui. Il y avait le prix du Jockey-Club, une coupe d’or. Il s’est

même passé une chose assez bizarre.

— Laquelle ?

— Chut donc ! cria le public.

— Laquelle ? répéta Albert.

— C’est un cheval et un jockey complètement inconnus qui

ont gagné la course.

— Comment ?

— Oh ! mon Dieu, oui ; personne n’avait fait attention à un

cheval inscrit sous le nom de Vampa et à un jockey inscrit sous le nom de Job, quand on a vu s’avancer tout à coup un admirable

alezan et un jockey gros comme le poing ; on a été obligé de lui

fourrer vingt livres de plomb dans ses poches, ce qui ne l’a pas

empêché d’arriver au but trois longueurs de cheval avant Ariel et

Barbaro, qui couraient avec lui.

— Et l’on n’a pas su à qui appartenaient le cheval et le jockey ?

— Non.

— Vous dites que ce cheval était inscrit sous le nom de…

— Vampa.

— Alors, dit Albert, je suis plus avancé que vous, je sais à qui il

appartenait, moi.

— Silence donc ! » cria pour la troisième fois le parterre.

Cette fois la levée de boucliers était si grande, que les deux

jeunes gens s’aperçurent enfin que c’était à eux que le public

s’adressait. Ils se retournèrent un instant, cherchant dans cette

foule un homme qui prît la responsabilité de ce qu’ils regardaient

comme une impertinence ; mais personne ne réitéra l’invitation,

et ils se retournèrent vers la scène.

En ce moment la loge du ministre s’ouvrait, et madame

Danglars, sa fille et Lucien Debray prenaient leurs places.

« Ah ! ah ! dit Château-Renaud, voilà des personnes de votre

connaissance, vicomte. Que diable regardez-vous donc à droite ?

On vous cherche. »

Albert se retourna et ses yeux rencontrèrent effectivement

ceux de la baronne Danglars, qui lui fit avec son éventail un petit

salut. Quant à mademoiselle Eugénie, ce fut à peine si ses grands

yeux noirs daignèrent s’abaisser jusqu’à l’orchestre.

« En vérité, mon cher, dit Château-Renaud, je ne comprends

point, à part la mésalliance, et je ne crois point que ce soit cela

qui vous préoccupe beaucoup ; je ne comprends pas, dis-je, à part la mésalliance, ce que vous pouvez avoir contre Mlle Danglars ;

c’est en vérité une fort belle personne.

— Fort belle, certainement, dit Albert ; mais je vous avoue

qu’en fait de beauté j’aimerais mieux quelque chose de plus doux,

de plus suave, de plus féminin, enfin.

— Voilà bien les jeunes gens, dit Château-Renaud, qui en sa

qualité d’homme de trente ans prenait avec Morcerf des airs

paternels ; ils ne sont jamais satisfaits. Comment, mon cher ! on

vous trouve une fiancée bâtie sur le modèle de la Diane

chasseresse, et vous n’êtes pas content !

— Eh bien ! justement, j’aurais mieux aimé quelque chose

dans le genre de la Vénus de Milo ou de Capoue. Cette Diane

chasseresse, toujours au milieu de ses nymphes, m’épouvante un

peu ; j’ai peur qu’elle ne me traite en Actéon. »

En effet, un coup d’œil jeté sur la jeune fille pouvait presque

expliquer le sentiment que venait d’avouer Morcerf.

Mlle Danglars était belle, mais, comme l’avait dit Albert, d’une

beauté un peu arrêtée : ses cheveux étaient d’un beau noir, mais

dans leurs ondes naturelles on remarquait une certaine rébellion

à la main qui voulait leur imposer sa volonté ; ses yeux, noirs

comme ses cheveux, encadrés sous de magnifiques sourcils qui

n’avaient qu’un défaut, celui de se froncer quelquefois, étaient

surtout remarquables par une expression de fermeté qu’on était

étonné de trouver dans le regard d’une femme ; son nez avait les

proportions exactes qu’un statuaire eût données à celui de

Junon : sa bouche seule était trop grande, mais garnie de belles

dents que faisaient ressortir encore des lèvres dont le carmin trop

vif tranchait avec la pâleur de son teint ; enfin un signe noir placé

au coin de la bouche, et plus large que ne le sont d’ordinaire ces

sortes de caprices de la nature, achevait de donner à cette physionomie ce caractère décidé qui effrayait quelque peu

Morcerf.

D’ailleurs, tout le reste de la personne d’Eugénie s’alliait avec

cette tête que nous venons d’essayer de décrire. C’était comme

l’avait dit Château-Renaud, la Diane chasseresse, mais avec

quelque chose encore de plus ferme et de plus musculeux dans sa

beauté.

Quant à l’éducation qu’elle avait reçue, s’il y avait un reproche

à lui faire, c’est que, comme certains points de sa physionomie,

elle semblait un peu appartenir à un autre sexe. En effet, elle

parlait deux ou trois langues, dessinait facilement, faisait des vers

et composait de la musique ; elle était surtout passionnée pour ce

dernier art, qu’elle étudiait avec une de ses amies de pension,

jeune personne sans fortune, mais ayant toutes les dispositions

possibles pour devenir, à ce que l’on assurait, une excellente

cantatrice. Un grand compositeur portait, disait-on, à cette

dernière, un intérêt presque paternel, et la faisait travailler avec

l’espoir qu’elle trouverait un jour une fortune dans sa voix.

Cette possibilité que mademoiselle Louise d’Armilly, c’était le

nom de la jeune virtuose, entrât un jour au théâtre faisait que

mademoiselle Danglars, quoique la recevant chez elle, ne se

montrait point en public dans sa compagnie. Du reste, sans avoir

dans la maison du banquier la position indépendante d’une amie,

Louise avait une position supérieure à celle des institutrices

ordinaires.

Quelques secondes après l’entrée de Mme Danglars dans sa

loge, la toile avait baissé, et grâce à cette faculté, laissée par la

longueur des entractes, de se promener au foyer ou de faire des

visites pendant une demi-heure, l’orchestre s’était à peu près

dégarni.

Morcerf et Château-Renaud étaient sortis les premiers. Un

instant Mme Danglars avait pensé que cet empressement d’Albert

avait pour but de lui venir présenter ses compliments, et elle

s’était penchée à l’oreille de sa fille pour lui annoncer cette visite ;

mais celle-ci s’était contentée de secouer la tête en souriant ; et en

même temps, comme pour prouver combien la dénégation

d’Eugénie était fondée, Morcerf apparut dans une loge de côté du

premier rang. Cette loge était celle de la comtesse G…

« Ah ! vous voilà, monsieur le voyageur, dit celle-ci en lui

tendant la main avec toute la cordialité d’une vieille

connaissance ; c’est bien aimable à vous de m’avoir reconnue, et

surtout de m’avoir donné la préférence pour votre première visite.

— Croyez, madame, répondit Albert, que si j’eusse su votre

arrivée à Paris et connu votre adresse, je n’eusse point attendu si

tard. Mais veuillez me permettre de vous présenter monsieur le

baron de Château-Renaud, mon ami, un des rares gentilshommes

qui restent encore en France, et par lequel je viens d’apprendre

que vous étiez aux courses du Champ-de-Mars. »

Château-Renaud salua.

« Ah ! vous étiez aux courses, monsieur ? dit vivement la

comtesse.

— Oui, madame.

— Eh bien ! reprit vivement Mme G…, pouvez-vous me dire à

qui appartenait le cheval qui a gagné le prix du Jockey-Club ?

— Non, madame, dit Château-Renaud, et je faisais tout à

l’heure la même question à Albert.

— Y tenez-vous beaucoup, madame la comtesse ? demanda

Albert.

— À quoi ?

— À connaître le maître du cheval ?

— Infiniment. Imaginez-vous… Mais sauriez-vous qui, par

hasard, vicomte ?

— Madame, vous alliez raconter une histoire : imaginez-vous,

avez-vous dit.

— Eh bien ! imaginez-vous que ce charmant cheval alezan et

ce joli petit jockey à casaque rose m’avaient, à la première vue,

inspiré une si vive sympathie, que je faisais des vœux pour l’un et

pour l’autre, exactement comme si j’avais engagé sur eux la

moitié de ma fortune ; aussi, lorsque je les vis arriver au but,

devançant les autres coureurs de trois longueurs de cheval, je fus

si joyeuse que je me mis à battre des mains comme une folle.

Figurez-vous mon étonnement lorsque, en rentrant chez moi, je

rencontrai sur mon escalier le petit jockey rose ! Je crus que le

vainqueur de la course demeurait par hasard dans la même

maison que moi, lorsque, en ouvrant la porte de mon salon, la

première chose que je vis fut la coupe d’or qui formait le prix

gagné par le cheval et le jockey inconnus. Dans la coupe il y avait

un petit papier sur lequel étaient écrits ces mots : “À la comtesse

G…, lord Ruthwen.”

— C’est justement cela, dit Morcerf.

— Comment ! c’est justement cela ; que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que c’est lord Ruthwen en personne.

— Quel lord Ruthwen ?

— Le nôtre, le vampire, celui du théâtre Argentina.

— Vraiment ! s’écria la comtesse ; il est donc ici ?

— Parfaitement.

— Et vous le voyez ? vous le recevez ? vous allez chez lui ?

— C’est mon ami intime, et M. de Château-Renaud lui-même

a l’honneur de le connaître.

— Qui peut vous faire croire que c’est lui qui a gagné ?

— Son cheval inscrit sous le nom de Vampa.

— Eh bien, après ?

— Eh bien, vous ne vous rappelez pas le nom du fameux

bandit qui m’avait fait prisonnier ?

— Ah ! c’est vrai.

— Et des mains duquel le comte m’a miraculeusement tiré ?

— Si fait.

— Il s’appelait Vampa. Vous voyez bien que c’est lui.

— Mais pourquoi m’a-t-il envoyé cette coupe, à moi ?

— D’abord, madame la comtesse, parce que je lui avais fort

parlé de vous, comme vous pouvez le croire ; ensuite parce qu’il

aura été enchanté de retrouver une compatriote, et heureux de

l’intérêt que cette compatriote prenait à lui.

— J’espère bien que vous ne lui avez jamais raconté les folies

que nous avons dites à son sujet !

— Ma foi, je n’en jurerais pas, et cette façon de vous offrir

cette coupe sous le nom de lord Ruthwen…

— Mais c’est affreux, il va m’en vouloir mortellement.

— Son procédé est-il celui d’un ennemi ?

— Non, je l’avoue.

— Eh bien !

— Ainsi, il est à Paris ?

— Oui.

— Et quelle sensation a-t-il faite ?

— Mais, dit Albert, on en a parlé huit jours, puis sont arrivés

le couronnement de la reine d’Angleterre et le vol des diamants de

mademoiselle Mars 98, et l’on n’a plus parlé que de cela.

— Mon cher, dit Château-Renaud, on voit bien que le comte

est votre ami, vous le traitez en conséquence. Ne croyez pas ce

que vous dit Albert, madame la comtesse, il n’est au contraire question que du comte de Monte-Cristo à Paris. Il a d’abord

débuté par envoyer à Mme Danglars des chevaux de trente mille

francs ; puis il a sauvé la vie à madame de Villefort ; puis il a

gagné la course du Jockey-Club, à ce qu’il paraît. Je maintiens au

contraire, moi, quoi qu’en dise Morcerf, qu’on s’occupe encore du

comte en ce moment, et qu’on ne s’occupera même plus que de

lui dans un mois, s’il veut continuer de faire de l’excentricité, ce

qui, au reste, paraît être sa manière de vivre ordinaire.

— C’est possible, dit Morcerf ; en attendant, qui donc a repris

la loge de l’ambassadeur de Russie ?

— Laquelle ? demanda la comtesse.

— L’entre-colonnes du premier rang ; elle me semble

parfaitement remise à neuf.

— En effet, dit Château-Renaud. Est-ce qu’il y avait quelqu’un

pendant le premier acte ?

— Où ?

— Dans cette loge ?

— Non, reprit la comtesse, je n’ai vu personne ; ainsi,

continua-t-elle, revenant à la première conversation, vous croyez

que c’est votre comte de Monte-Cristo qui a gagné le prix ?

— J’en suis sûr.

— Et qui m’a envoyé cette coupe ?

— Sans aucun doute.

— Mais je ne le connais pas, moi, dit la comtesse, et j’ai fort

envie de la lui renvoyer.

— Oh ! n’en faites rien ; il vous en enverrait une autre, taillée

dans quelque saphir ou creusée dans quelque rubis. Ce sont ses

manières d’agir ; que voulez-vous, il faut le prendre comme il

est. »

En ce moment on entendit la sonnette qui annonçait que le

deuxième acte allait commencer. Albert se leva pour regagner sa

place.

« Vous verrai-je ? demanda la comtesse.

— Dans les entractes, si vous le permettez, je viendrai

m’informer si je puis vous être bon à quelque chose à Paris.

— Messieurs, dit la comtesse, tous les samedis soir, rue de

Rivoli, 22 99, je suis chez moi pour mes amis. Vous voilà

prévenus. »

Les jeunes gens saluèrent et sortirent.

En entrant dans la salle, ils virent le parterre debout et les

yeux fixés sur un seul point de la salle ; leurs regards suivirent la

direction générale, et s’arrêtèrent sur l’ancienne loge de

l’ambassadeur de Russie. Un homme habillé de noir, de trente-

cinq à quarante ans, venait d’y entrer avec une femme vêtue d’un

costume oriental. La femme était de la plus grande beauté, et le

costume d’une telle richesse, que, comme nous l’avons dit, tous

les yeux s’étaient à l’instant tournés vers elle.

« Eh ! dit Albert, c’est Monte-Cristo et sa Grecque. »

En effet, c’étaient le comte et Haydée.

Au bout d’un instant, la jeune femme était l’objet de l’attention

non seulement du parterre, mais de toute la salle ; les femmes se

penchaient hors des loges pour voir ruisseler sous les feux des

lustres cette cascade de diamants.

Le second acte se passa au milieu de cette rumeur sourde qui

indique dans les masses assemblées un grand événement.

Personne ne songea à crier silence. Cette femme si jeune, si belle,

si éblouissante, était le plus curieux spectacle qu’on pût voir.

Cette fois, un signe de Mme Danglars indiqua clairement à

Albert que la baronne désirait avoir sa visite dans l’entracte suivant.

Morcerf était de trop bon goût pour se faire attendre quand on

lui indiquait clairement qu’il était attendu. L’acte fini, il se hâta

donc de monter dans l’avant-scène.

Il salua les deux dames, et tendit la main à Debray.

La baronne l’accueillit avec un charmant sourire, et Eugénie

avec sa froideur habituelle.

« Ma foi, mon cher, dit Debray, vous voyez un homme à bout,

et qui vous appelle en aide pour le relayer. Voici madame qui

m’écrase de questions sur le comte, et qui veut que je sache d’où

il est, d’où il vient, où il va ; ma foi, je ne suis pas Cagliostro, moi,

et pour me tirer d’affaire, j’ai dit : “Demandez tout cela à Morcerf,

il connaît son Monte-Cristo sur le bout du doigt” ; alors on vous a

fait signe.

— N’est-il pas incroyable, dit la baronne, que lorsqu’on a un

demi-million de fonds secrets à sa disposition on ne soit pas

mieux instruit que cela ?

— Madame, dit Lucien, je vous prie de croire que si j’avais un

demi-million à ma disposition, je l’emploierais à autre chose qu’à

prendre des informations sur M. de Monte-Cristo, qui n’a d’autre

mérite à mes yeux que d’être deux fois riche comme un nabab ;

mais j’ai passé la parole à mon ami Morcerf ; arrangez-vous avec

lui, cela ne me regarde plus.

— Un nabab ne m’eût certainement pas envoyé une paire de

chevaux de trente mille francs, avec quatre diamants aux oreilles,

de cinq mille francs chacun.

— Oh ! les diamants, dit en riant Morcerf ; c’est sa manie. Je

crois que, pareil à Potemkin, il en a toujours dans ses poches, et

qu’il en sème sur son chemin comme le Petit Poucet faisait de ses

cailloux.

— Il aura trouvé quelque mine, dit Mme Danglars ; vous savez

qu’il a un crédit illimité sur la maison du baron ?

— Non, je ne le savais pas, répondit Albert, mais cela doit être.

— Et qu’il a annoncé à M. Danglars qu’il comptait rester un an

à Paris et y dépenser six millions ?

— C’est le shah de Perse qui voyage incognito.

— Et cette femme, monsieur Lucien, dit Eugénie, avez-vous

remarqué comme elle est belle ?

— En vérité, mademoiselle, je ne connais que vous pour faire

si bonne justice aux personnes de votre sexe. »

Lucien approcha son lorgnon de son œil.

« Charmante ! dit-il.

— Et cette femme, monsieur de Morcerf sait-il qui elle est ?

— Mademoiselle, dit Albert, répondant à cette interpellation

presque directe, je le sais à peu près, comme tout ce qui regarde

le personnage mystérieux dont nous nous occupons. Cette femme

est une Grecque.

— Cela se voit facilement à son costume, et vous ne

m’apprenez là que ce que toute la salle sait déjà comme nous.

— Je suis fâché, dit Morcerf, d’être un cicerone si ignorant,

mais je dois avouer que là se bornent mes connaissances ; je sais,

en outre, qu’elle est musicienne, car un jour que j’ai déjeuné chez

le comte, j’ai entendu les sons d’une guzla qui ne pouvaient venir

certainement que d’elle.

— Il reçoit donc, votre comte ? demanda Mme Danglars.

— Et d’une façon splendide, je vous le jure.

— Il faut que je pousse Danglars à lui offrir quelque dîner,

quelque bal, afin qu’il nous les rende.

— Comment, vous irez chez lui ? dit Debray en riant.

— Pourquoi pas ? avec mon mari !

— Mais il est garçon, ce mystérieux comte.

— Vous voyez bien que non, dit en riant à son tour la

baronne, en montrant la belle Grecque.

— Cette femme est une esclave, à ce qu’il nous a dit lui-même,

vous rappelez-vous Morcerf, à votre déjeuner ?

— Convenez, mon cher Lucien, dit la baronne, qu’elle a bien

plutôt l’air d’une princesse.

— Des Mille et Une Nuits.

— Des Mille et Une Nuits, je ne dis pas ; mais qu’est-ce qui fait

les princesses, mon cher ? ce sont les diamants, et celle-ci en est

couverte.

— Elle en a même trop, dit Eugénie ; elle serait plus belle sans

cela, car on verrait son cou et ses poignets, qui sont charmants de

forme.

— Oh ! l’artiste. Tenez, dit Mme Danglars, la voyez-vous qui se

passionne ?

— J’aime tout ce qui est beau, dit Eugénie.

— Mais que dites-vous du comte alors ? dit Debray, il me

semble qu’il n’est pas mal non plus.

— Le comte ? dit Eugénie, comme si elle n’eût point encore

pensé à le regarder ; le comte, il est bien pâle.

— Justement, dit Morcerf, c’est dans cette pâleur qu’est le

secret que nous cherchons. La comtesse G… prétend, vous le

savez, que c’est un vampire.

— Elle est donc de retour, la comtesse G… ? demanda la

baronne.

— Dans cette loge de côté, dit Eugénie, presque en face de

nous, ma mère ; cette femme, avec ces admirables cheveux

blonds, c’est elle.

— Oh ! oui, dit Mme Danglars ; vous ne savez pas ce que vous

devriez faire, Morcerf ?

— Ordonnez, madame.

— Vous devriez aller faire une visite à votre comte de Monte-

Cristo et nous l’amener.

— Pour quoi faire ? dit Eugénie.

— Mais pour que nous lui parlions ; n’es-tu pas curieuse de le

voir ?

— Pas le moins du monde.

— Étrange enfant ! murmura la baronne.

— Oh ! dit Morcerf, il viendra probablement de lui-même.

Tenez, il vous a vue, madame, et il vous salue. »

La baronne rendit au comte son salut, accompagné d’un

charmant sourire.

« Allons, dit Morcerf, je me sacrifie ; je vous quitte et vais voir

s’il n’y a pas moyen de lui parler.

— Allez dans sa loge ; c’est bien simple.

— Mais je ne suis pas présenté.

— À qui ?

— À la belle Grecque.

— C’est une esclave, dites-vous ?

— Oui, mais vous prétendez, vous, que c’est une princesse…

Non. J’espère que lorsqu’il me verra sortir il sortira.

— C’est possible. Allez !

— J’y vais. »

Morcerf salua et sortit. Effectivement, au moment où il

passait devant la loge du comte, la porte s’ouvrit ; le comte dit

quelques mots en arabe à Ali, qui se tenait dans le corridor, et

prit le bras de Morcerf.

Ali referma la porte, et se tint debout devant elle ; il y avait

dans le corridor un rassemblement autour du Nubien.

« En vérité, dit Monte-Cristo, votre Paris est une étrange ville,

et vos Parisiens un singulier peuple. On dirait que c’est la

première fois qu’ils voient un Nubien. Regardez-les donc se

presser autour de ce pauvre Ali, qui ne sait pas ce que cela veut

dire. Je vous réponds d’une chose, par exemple, c’est qu’un

Parisien peut aller à Tunis, à Constantinople, à Bagdad ou

au Caire, on ne fera pas cercle autour de lui.

— C’est que vos Orientaux sont des gens sensés, et qu’ils ne

regardent que ce qui vaut la peine d’être vu ; mais croyez-moi, Ali

ne jouit de cette popularité que parce qu’il vous appartient, et

qu’en ce moment vous êtes l’homme à la mode.

— Vraiment ! et qui me vaut cette faveur ?

— Parbleu ! vous-même. Vous donnez des attelages de mille

louis ; vous sauvez la vie des femmes de procureur du roi ; vous

faites courir, sous le nom de major Black, des chevaux pur sang

et des jockeys gros comme des ouistitis ; enfin, vous gagnez des

coupes d’or, et vous les envoyez aux jolies femmes.

— Et qui diable vous a conté toutes ces folies ?

— Dame ! la première, Mme Danglars, qui meurt d’envie de

vous voir dans sa loge, ou plutôt qu’on vous y voie ; la seconde, le

journal de Beauchamp, et la troisième, ma propre imaginative.

Pourquoi appelez-vous votre cheval Vampa, si vous voulez garder

l’incognito ?

— Ah ! c’est vrai ! dit le comte, c’est une imprudence. Mais

dites-moi donc, le comte de Morcerf ne vient-il point quelquefois

à l’Opéra ? Je l’ai cherché des yeux, et je ne l’ai aperçu nulle part.

— Il viendra ce soir.

— Où cela ?

— Dans la loge de la baronne, je crois.

— Cette charmante personne qui est avec elle, c’est sa fille ?

— Oui.

— Je vous en fais mon compliment. »

Morcerf sourit.

« Nous reparlerons de cela plus tard et en détail, dit-il. Que

dites-vous de la musique ?

— De quelle musique ?

— Mais de celle que vous venez d’entendre.

— Je dis que c’est de fort belle musique pour de la musique

composée par un compositeur humain, et chantée par des

oiseaux à deux pieds et sans plumes, comme disait feu Diogène.

— Ah çà ! mais, mon cher comte, il semblerait que vous

pourriez entendre à votre caprice les sept chœurs du paradis ?

— Mais c’est un peu de cela. Quand je veux entendre

d’admirable musique, vicomte, de la musique comme jamais

l’oreille mortelle n’en a entendu, je dors.

— Eh bien ! mais vous êtes à merveille ici ; dormez, mon cher

comte, dormez, l’Opéra n’a pas été inventé pour autre chose.

— Non, en vérité, votre orchestre fait trop de bruit. Pour que

je dorme du sommeil dont je vous parle, il me faut le calme et le

silence, et puis une certaine préparation…

— Ah ! le fameux hachisch ?

— Justement, vicomte, quand vous voudrez entendre de la

musique, venez souper avec moi.

— Mais j’en ai déjà entendu en y allant déjeuner, dit Morcerf.

— À Rome ?

— Oui.

— Ah ! c’était la guzla d’Haydée. Oui, la pauvre exilée s’amuse

quelquefois à me jouer des airs de son pays. »

Morcerf n’insista point davantage ; de son côté, le comte se

tut.

En ce moment la sonnette retentit.

« Vous m’excuserez ? dit le comte en reprenant le chemin de

sa loge.

— Comment donc !

— Emportez bien des choses pour la comtesse G… de la part

de son vampire.

— Et à la baronne ?

— Dites-lui que j’aurai l’honneur, si elle le permet, d’aller lui

présenter mes hommages dans la soirée. »

Le troisième acte commença. Pendant le troisième acte le

comte de Morcerf vint, comme il l’avait promis, rejoindre

Mme Danglars.

Le comte n’était point un de ces hommes qui font révolution

dans une salle ; aussi personne ne s’aperçut-il de son arrivée que

ceux dans la loge desquels il venait prendre une place.

Monte-Cristo le vit cependant, et un léger sourire effleura ses

lèvres.

Quant à Haydée, elle ne voyait rien tant que la toile était

levée ; comme toutes les natures primitives, elle adorait tout ce

qui parle à l’oreille et à la vue.

Le troisième acte s’écoula comme d’habitude ; Mlles Noblet,

Julia et Leroux exécutèrent leurs entrechats ordinaires ; le prince

de Grenade fut défié par Robert-Mario ; enfin ce majestueux roi

que vous savez fit le tour de la salle pour montrer son manteau de

velours, en tenant sa fille par la main ; puis la toile tomba, et la

salle se dégorgea aussitôt dans le foyer et les corridors.

Le comte sortit de sa loge, et un instant après apparut dans

celle de la baronne Danglars.

La baronne ne put s’empêcher de jeter un cri de surprise

légèrement mêlée de joie.

« Ah ! venez donc, monsieur le comte ! s’écria-t-elle, car, en

vérité, j’avais hâte de joindre mes grâces verbales aux

remerciements écrits que je vous ai déjà faits.

— Oh ! madame, dit le comte, vous vous rappelez encore cette

misère ? je l’avais déjà oubliée, moi.

— Oui ; mais ce qu’on n’oublie pas, monsieur le comte, c’est

que vous avez le lendemain sauvé ma bonne amie Mme de

Villefort du danger que lui faisaient courir ces mêmes chevaux.

— Cette fois encore, madame, je ne mérite pas vos

remerciements ; c’est Ali, mon Nubien, qui a eu le bonheur de

rendre à Mme de Villefort cet éminent service.

— Et est-ce aussi Ali, dit le comte de Morcerf, qui a tiré mon

fils des bandits romains ?

— Non, monsieur le comte, dit Monte-Cristo en serrant la

main que le général lui tendait, non ; cette fois je prends les

remerciements pour mon compte ; mais vous me les avez déjà

faits, je les ai déjà reçus, et, en vérité, je suis honteux de vous

retrouver encore si reconnaissant. Faites-moi donc l’honneur, je

vous prie, madame la baronne, de me présenter à mademoiselle

votre fille.

— Oh ! vous êtes tout présenté, de nom du moins, car il y a

deux ou trois jours que nous ne parlons que de vous. Eugénie,

continua la baronne en se retournant vers sa fille, monsieur le

comte de Monte-Cristo ! »

Le comte s’inclina : Mlle Danglars fit un léger mouvement de

tête.

« Vous êtes là avec une admirable personne, monsieur le

comte, dit Eugénie ; est-ce votre fille ?

— Non, mademoiselle, dit Monte-Cristo étonné de cette

extrême ingénuité ou de cet étonnant aplomb ; c’est une pauvre

Grecque dont je suis le tuteur.

— Et qui se nomme ?…

— Haydée, répondit Monte-Cristo.

— Une Grecque ! murmura le comte de Morcerf.

— Oui, comte, dit madame Danglars ; et dites-moi si vous avez

jamais vu à la cour d’Ali-Tebelin, que vous avez si glorieusement

servi, un aussi admirable costume que celui que nous avons là

devant les yeux.

— Ah ! dit Monte-Cristo, vous avez servi à Janina, monsieur le

comte ?

— J’ai été général-inspecteur des troupes du pacha, répondit

Morcerf, et mon peu de fortune, je ne le cache pas, vient des

libéralités de l’illustre chef albanais.

— Regardez donc ! insista Mme Danglars.

— Où cela ? balbutia Morcerf.

— Tenez ! » dit Monte-Cristo.

Et, enveloppant le comte de son bras, il se pencha avec lui

hors de la loge.

En ce moment, Haydée, qui cherchait le comte des yeux,

aperçut sa tête pâle près de celle de Morcerf qu’il tenait embrassé.

Cette vue produisit sur la jeune fille l’effet de la tête de

Méduse ; elle fit un mouvement en avant comme pour les dévorer

tous deux du regard, puis, presque aussitôt, elle se rejeta en

arrière en poussant un faible cri, qui fut cependant entendu des

personnes qui étaient les plus proches d’elle et d’Ali, qui aussitôt

ouvrit la porte.

« Tiens, dit Eugénie, que vient-il donc d’arriver à votre pupille,

monsieur le comte ? On dirait qu’elle se trouve mal.

— En effet, dit le comte, mais ne vous effrayez point,

mademoiselle : Haydée est très nerveuse et par conséquent très

sensible aux odeurs : un parfum qui lui est antipathique suffit

pour la faire évanouir ; mais, ajouta le comte en tirant un flacon

de sa poche, j’ai là le remède. »

Et, après avoir salué la baronne et sa fille d’un seul et même

salut, il échangea une dernière poignée de main avec le comte et

avec Debray, et sortit de la loge de Mme Danglars.

Quand il rentra dans la sienne, Haydée était encore fort pâle ;

à peine parut-il qu’elle lui saisit la main.

Monte-Cristo s’aperçut que les mains de la jeune fille étaient

humides et glacées à la fois.

« Avec qui donc causais-tu là, seigneur ? demanda la jeune

fille.

— Mais, répondit Monte-Cristo, avec le comte de Morcerf, qui

a été au service de ton illustre père, et qui avoue lui devoir sa

fortune.

— Ah ! le misérable ! s’écria Haydée, c’est lui qui l’a vendu aux

Turcs ; et cette fortune, c’est le prix de sa trahison. Ne savais-tu

donc pas cela, mon cher seigneur ?

— J’avais bien déjà entendu dire quelques mots de cette

histoire en Épire, dit Monte-Cristo, mais j’en ignore les détails.

Viens, ma fille, tu me les donneras, ce doit être curieux.

— Oh ! oui, viens, viens ; il me semble que je mourrais si je

restais plus longtemps en face de cet homme. »

Et Haydée, se levant vivement, s’enveloppa de son burnous de

cachemire blanc brodé de perles et de corail, et sortit vivement au

moment où la toile se levait.

« Voyez si cet homme fait rien comme un autre ! dit la

comtesse G… à Albert, qui était retourné près d’elle ; il écoute religieusement le troisième acte de Robert, et il s’en va au

moment où le quatrième va commencer. »

OceanofPDF.com