Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 9 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

VI. Le substitut du procureur du roi

VI

 

LE SUBSTITUT DU PROCUREUR DU ROI

 

Rue du Grand-Cours, en face de la fontaine des Méduses, dans

une de ces vieilles maisons à l’architecture aristocratique bâties

par Puget, on célébrait aussi le même jour, à la même heure, un

repas de fiançailles.

Seulement, au lieu que les acteurs de cette autre scène fussent

des gens du peuple, des matelots et des soldats, ils appartenaient

à la tête de la société marseillaise. C’étaient d’anciens magistrats

qui avaient donné la démission de leur charge sous l’usurpateur ;

de vieux officiers qui avaient déserté nos rangs pour passer dans

ceux de l’armée de Condé ; des jeunes gens élevés par leur famille

encore mal rassurée sur leur existence, malgré les quatre ou cinq

remplaçants qu’elle avait payés, dans la haine de cet homme dont

cinq ans d’exil devaient faire un martyr, et quinze ans de

Restauration un dieu.

On était à table, et la conversation roulait, brûlante de toutes

les passions, les passions de l’époque, passions d’autant plus terribles, vivantes et acharnées dans le Midi que depuis cinq cents

ans les haines religieuses venaient en aide aux haines politiques.

L’empereur, roi de l’île d’Elbe après avoir été souverain d’une

partie du monde, régnant sur une population de cinq à six mille

âmes, après avoir entendu crier : Vive Napoléon ! par cent vingt

millions de sujets et en dix langues différentes, était traité là

comme un homme perdu à tout jamais pour la France et pour le

trône. Les magistrats relevaient les bévues politiques ; les

militaires parlaient de Moscou et de Leipsick ; les femmes, de son

divorce avec Joséphine. Il semblait à ce monde royaliste, tout

joyeux et tout triomphant non pas de la chute de l’homme, mais

de l’anéantissement du principe, que la vie recommençait pour

lui, et qu’il sortait d’un rêve pénible.

Un vieillard, décoré de la croix de Saint-Louis, se leva et

proposa la santé du roi Louis XVIII à ses convives ; c’était le

marquis de Saint-Méran.

À ce toast, qui rappelait à la fois l’exilé de Hartwell et le roi

pacificateur de la France, la rumeur fut grande, les verres se

levèrent à la manière anglaise, les femmes détachèrent leurs

bouquets et en jonchèrent la nappe. Ce fut un enthousiasme

presque poétique.

« Ils en conviendraient s’ils étaient là », dit la marquise de

Saint-Méran, femme à l’œil sec, aux lèvres minces, à la tournure

aristocratique et encore élégante, malgré ses cinquante ans,

« tous ces révolutionnaires qui nous ont chassés et que nous

laissons à notre tour bien tranquillement conspirer dans nos

vieux châteaux qu’ils ont achetés pour un morceau de pain, sous

la Terreur : ils en conviendraient, que le véritable dévouement

était de notre côté, puisque nous nous attachions à la monarchie

croulante, tandis qu’eux, au contraire, saluaient le soleil levant et faisaient leur fortune, pendant que, nous, nous perdions la nôtre ;

ils en conviendraient que notre roi, à nous, était bien

véritablement Louis le Bien-Aimé, tandis que leur usurpateur, à

eux, n’a jamais été que Napoléon le Maudit ; n’est-ce pas, de

Villefort ?

— Vous dites, madame la marquise ?… Pardonnez-moi, je

n’étais pas à la conversation.

— Eh ! laissez ces enfants, marquise, reprit le vieillard qui

avait porté le toast ; ces enfants vont s’épouser, et tout

naturellement ils ont à parler d’autre chose que de politique.

— Je vous demande pardon, ma mère », dit une jeune et belle

personne aux blonds cheveux, à l’œil de velours nageant dans un

fluide nacré ; « je vous rends M. de Villefort, que j’avais accaparé

pour un instant. Monsieur de Villefort, ma mère vous parle.

— Je me tiens prêt à répondre à madame, si elle veut bien

renouveler sa question que j’ai mal entendue, dit M. de Villefort.

— On vous pardonne, Renée », dit la marquise avec un sourire

de tendresse qu’on était étonné de voir fleurir sur cette sèche

figure ; mais le cœur de la femme est ainsi fait, que si aride qu’il

devienne au souffle des préjugés et aux exigences de l’étiquette, il

y a toujours un coin fertile et riant : c’est celui que Dieu a

consacré à l’amour maternel. « On vous pardonne… Maintenant

je disais, Villefort, que les bonapartistes n’avaient ni notre

conviction, ni notre enthousiasme, ni notre dévouement.

— Oh ! madame, ils ont du moins quelque chose qui remplace

tout cela : c’est le fanatisme. Napoléon est le Mahomet de

l’Occident ; c’est pour tous ces hommes vulgaires, mais aux

ambitions suprêmes, non seulement un législateur et un maître,

mais encore c’est un type, le type de l’égalité.

— De l’égalité ! s’écria la marquise. Napoléon, le type de

l’égalité ! et que ferez-vous donc de M. de Robespierre ? Il me

semble que vous lui volez sa place pour la donner au Corse ; c’est

cependant bien assez d’une usurpation, ce me semble.

— Non, madame, dit Villefort, je laisse chacun sur son

piédestal : Robespierre, place Louis XV, sur son échafaud ;

Napoléon, place Vendôme, sur sa colonne ; seulement l’un a fait

de l’égalité qui abaisse, et l’autre de l’égalité qui élève ; l’un a

ramené les rois au niveau de la guillotine, l’autre a élevé le peuple

au niveau du trône. Cela ne veut pas dire, ajouta Villefort en

riant, que tous deux ne soient pas d’infâmes révolutionnaires, et

que le 9 thermidor et le 4 avril 1814 6 ne soient pas deux jours

heureux pour la France, et dignes d’être également fêtés par les

amis de l’ordre et de la monarchie ; mais cela explique aussi

comment, tout tombé qu’il est pour ne se relever jamais, je

l’espère, Napoléon a conservé ses séides. Que voulez-vous,

marquise ? Cromwell, qui n’était que la moitié de tout ce qu’a été

Napoléon, avait bien les siens !

— Savez-vous que ce que vous dites là, Villefort, sent la

Révolution d’une lieue ? Mais je vous pardonne : on ne peut pas

être fils de girondin et ne pas conserver un goût de terroir. »

Une vive rougeur passa sur le front de Villefort.

« Mon père était girondin, madame, dit-il, c’est vrai ; mais

mon père n’a pas voté la mort du roi ; mon père a été proscrit par

cette même Terreur qui vous proscrivait, et peu s’en est fallu qu’il

ne portât sa tête sur le même échafaud qui avait vu tomber la tête

de votre père.

— Oui », dit la marquise, sans que ce souvenir sanglant

amenât la moindre altération sur ses traits ; « seulement c’était

pour des principes diamétralement opposés qu’ils y fussent montés tous deux, et la preuve c’est que toute ma famille est

restée attachée aux princes exilés, tandis que votre père a eu hâte

de se rallier au nouveau gouvernement, et qu’après que le citoyen

Noirtier a été girondin, le comte Noirtier est devenu sénateur.

— Ma mère, ma mère, dit Renée, vous savez qu’il était

convenu qu’on ne parlerait plus de ces mauvais souvenirs.

— Madame, répondit Villefort, je me joindrai à Mlle de Saint-

Méran pour vous demander bien humblement l’oubli du passé. À

quoi bon récriminer sur des choses dans lesquelles la volonté de

Dieu même est impuissante ? Dieu peut changer l’avenir ; il ne

peut pas même modifier le passé. Ce que nous pouvons, nous

autres hommes, c’est sinon le renier, du moins jeter un voile

dessus. Eh bien ! moi, je me suis séparé non seulement de

l’opinion, mais encore du nom de mon père. Mon père a été ou

est même peut-être encore bonapartiste et s’appelle Noirtier ;

moi, je suis royaliste et m’appelle de Villefort. Laissez mourir

dans le vieux tronc un reste de sève révolutionnaire, et ne voyez,

madame, que le rejeton qui s’écarte de ce tronc, sans pouvoir, et

je dirai presque sans vouloir s’en détacher tout à fait.

— Bravo, Villefort, dit le marquis, bravo, bien répondu ! Moi

aussi, j’ai toujours prêché à la marquise l’oubli du passé, sans

jamais avoir pu l’obtenir d’elle ; vous serez plus heureux, je

l’espère.

— Oui, c’est bien, dit la marquise, oublions le passé, je ne

demande pas mieux, et c’est convenu ; mais qu’au moins Villefort

soit inflexible pour l’avenir. N’oubliez pas, Villefort, que nous

avons répondu de vous à Sa Majesté : que Sa Majesté, elle aussi, a

bien voulu oublier, à notre recommandation (elle lui tendit la

main), comme j’oublie à votre prière. Seulement, s’il vous tombe

quelque conspirateur entre les mains, songez qu’on a d’autant plus les yeux sur vous que l’on sait que vous êtes d’une famille qui

peut-être est en rapport avec ces conspirateurs.

— Hélas ! madame, dit Villefort, ma profession et surtout le

temps dans lequel nous vivons m’ordonnent d’être sévère. Je le

serai. J’ai déjà eu quelques accusations politiques à soutenir, et,

sous ce rapport, j’ai fait mes preuves. Malheureusement, nous ne

sommes pas au bout.

— Vous croyez ? dit la marquise.

— J’en ai peur. Napoléon à l’île d’Elbe est bien près de la

France ; sa présence presque en vue de nos côtes entretient

l’espérance de ses partisans. Marseille est pleine d’officiers à

demi-solde, qui, tous les jours, sous un prétexte frivole, cherchent

querelle aux royalistes ; de là des duels parmi les gens de classe

élevée, de là des assassinats dans le peuple.

— Oui », dit le comte de Salvieux, vieil ami de M. de Saint-

Méran et chambellan de M. le comte d’Artois, « oui, mais vous

savez que la Sainte-Alliance le déloge.

— Oui, il était question de cela lors de notre départ de Paris,

dit M. de Saint-Méran. Et où l’envoie-t-on ?

— À Sainte-Hélène 7.

— À Sainte-Hélène ! Qu’est-ce que cela ? demanda la

marquise.

— Une île située à deux mille lieues d’ici, au-delà de

l’équateur, répondit le comte.

— À la bonne heure ! Comme le dit Villefort, c’est une grande

folie que d’avoir laissé un pareil homme entre la Corse, où il est

né, et Naples, où règne encore son beau-frère, et en face de cette

Italie dont il voulait faire un royaume à son fils.

— Malheureusement, dit Villefort, nous avons les traités de

1814, et l’on ne peut toucher à Napoléon sans manquer à ces traités.

— Eh bien ! on y manquera, dit M. de Salvieux. Y a-t-il

regardé de si près, lui, lorsqu’il s’est agi de faire fusiller le

malheureux duc d’Enghien ?

— Oui, dit la marquise, c’est convenu, la Sainte-Alliance

débarrasse l’Europe de Napoléon, et Villefort débarrasse

Marseille de ses partisans. Le roi règne ou ne règne pas : s’il

règne, son gouvernement doit être fort et ses agents inflexibles ;

c’est le moyen de prévenir le mal.

— Malheureusement, madame, dit en souriant Villefort, un

substitut du procureur du roi arrive toujours quand le mal est

fait.

— Alors, c’est à lui de le réparer.

— Je pourrais vous dire encore, madame, que nous ne

réparons pas le mal, mais que nous le vengeons ; voilà tout.

— Oh ! monsieur de Villefort », dit une jeune et jolie

personne, fille du comte de Salvieux et amie de Mlle de Saint-

Méran, « tâchez donc d’avoir un beau procès, tandis que nous

serons à Marseille. Je n’ai jamais vu une cour d’assises, et l’on dit

que c’est fort curieux.

— Fort curieux, en effet, mademoiselle, dit le substitut ; car au

lieu d’une tragédie factice, c’est un drame véritable ; au lieu de

douleurs jouées, ce sont des douleurs réelles. Cet homme qu’on

voit là, au lieu, la toile baissée, de rentrer chez lui, de souper en

famille et de se coucher tranquillement pour recommencer le

lendemain, rentre dans la prison où il trouve le bourreau. Vous

voyez bien que, pour les personnes nerveuses qui cherchent les

émotions, il n’y a pas de spectacle qui vaille celui-là. Soyez

tranquille, mademoiselle, si la circonstance se présente, je vous le

procurerai.

— Il nous fait frissonner… et il rit ! dit Renée toute pâlissante.

— Que voulez-vous… c’est un duel… J’ai déjà requis cinq ou

six fois la peine de mort contre des accusés politiques ou autres…

Eh bien, qui sait combien de poignards à cette heure s’aiguisent

dans l’ombre, ou sont déjà dirigés contre moi ?

— Oh ! mon Dieu ! dit Renée en s’assombrissant de plus en

plus, parlez-vous donc sérieusement, monsieur de Villefort ?

— On ne peut plus sérieusement, mademoiselle, reprit le

jeune magistrat, le sourire sur les lèvres. Et avec ces beaux procès

que désire mademoiselle pour satisfaire sa curiosité, et que je

désire, moi, pour satisfaire mon ambition, la situation ne fera que

s’aggraver. Tous ces soldats de Napoléon, habitués à aller en

aveugles à l’ennemi, croyez-vous qu’ils réfléchissent en brûlant

une cartouche ou en marchant à la baïonnette ? Eh bien,

réfléchiront-ils davantage pour tuer un homme qu’ils croient leur

ennemi personnel, que pour tuer un Russe, un Autrichien ou un

Hongrois qu’ils n’ont jamais vu ? D’ailleurs il faut cela, voyez-

vous ; sans quoi notre métier n’aurait point d’excuse. Moi-même,

quand je vois luire dans l’œil de l’accusé l’éclair lumineux de la

rage, je me sens tout encouragé, je m’exalte : ce n’est plus un

procès, c’est un combat ; je lutte contre lui, il riposte, je redouble,

et le combat finit, comme tous les combats, par une victoire ou

une défaite. Voilà ce que c’est que de plaider ! c’est le danger qui

fait l’éloquence. Un accusé qui me sourirait après ma réplique me

ferait croire que j’ai parlé mal, que ce que j’ai dit est pâle, sans

vigueur, insuffisant. Songez donc à la sensation d’orgueil

qu’éprouve un procureur du roi, convaincu de la culpabilité de

l’accusé, lorsqu’il voit blêmir et s’incliner son coupable sous le

poids des preuves et sous les foudres de son éloquence ! Cette tête

se baisse, elle tombera. »

Renée jeta un léger cri.

« Voilà qui est parler, dit un des convives.

— Voilà l’homme qu’il faut dans des temps comme les nôtres !

dit un second.

— Aussi, dit un troisième, dans votre dernière affaire vous

avez été superbe, mon cher Villefort. Vous savez, cet homme qui

avait assassiné son père ; eh bien, littéralement, vous l’aviez tué

avant que le bourreau y touchât.

— Oh ! pour les parricides, dit Renée, oh ! peu m’importe, il

n’y a pas de supplice assez grand pour de pareils hommes ; mais

pour les malheureux accusés politiques !…

— Mais c’est pire encore, Renée, car le roi est le père de la

nation, et vouloir renverser ou tuer le roi, c’est vouloir tuer le

père de trente-deux millions d’hommes.

— Oh ! c’est égal, monsieur de Villefort, dit Renée, vous me

promettez d’avoir de l’indulgence pour ceux que je vous

recommanderai ?

— Soyez tranquille, dit Villefort avec son plus charmant

sourire, nous ferons ensemble mes réquisitoires.

— Ma chère, dit la marquise, mêlez-vous de vos colibris, de

vos épagneuls et de vos chiffons, et laissez votre futur époux faire

son état. Aujourd’hui, les armes se reposent et la robe est en

crédit ; il y a là-dessus un mot latin d’une grande profondeur.

— 8 Cedant arma togae, dit en s’inclinant Villefort.

— Je n’osais point parler latin, répondit la marquise.

— Je crois que j’aimerais mieux que vous fussiez médecin,

reprit Renée ; l’ange exterminateur, tout ange qu’il est, m’a

toujours fort épouvantée.

— Bonne Renée ! » murmura Villefort, en couvant la jeune

fille d’un regard d’amour.

« Ma fille, dit le marquis, M. de Villefort sera le médecin

moral et politique de cette province ; croyez-moi, c’est un beau

rôle à jouer.

— Et ce sera un moyen de faire oublier celui qu’a joué son

père, reprit l’incorrigible marquise.

— Madame, reprit Villefort avec un triste sourire, j’ai déjà eu

l’honneur de vous dire que mon père avait, je l’espère du moins,

abjuré les erreurs de son passé ; qu’il était devenu un ami zélé de

la religion et de l’ordre, meilleur royaliste que moi peut-être ; car

lui, c’était avec repentir, et, moi, je ne le suis qu’avec passion. »

Et après cette phrase arrondie, Villefort, pour juger de l’effet

de sa faconde, regarda les convives, comme, après une phrase

équivalente, il aurait au parquet regardé l’auditoire.

« Eh bien ! mon cher Villefort, reprit le comte de Salvieux,

c’est justement ce qu’aux Tuileries je répondais avant-hier au

ministre de la maison du roi, qui me demandait un peu compte

de cette singulière alliance entre le fils d’un girondin et la fille

d’un officier de l’armée de Condé ; et le ministre a très bien

compris. Ce système de fusion est celui de Louis XVIII. Aussi le

roi, qui, sans que nous nous en doutassions, écoutait notre

conversation, nous a-t-il interrompus en disant : “Villefort”,

remarquez que le roi n’a pas prononcé le nom de Noirtier, et au

contraire a appuyé sur celui de Villefort, “Villefort, a donc dit le

roi, fera un bon chemin ; c’est un jeune homme déjà mûr, et qui

est de mon monde. J’ai vu avec plaisir que le marquis et la

marquise de Saint-Méran le prissent pour gendre, et je leur eusse

conseillé cette alliance s’ils n’étaient venus les premiers me

demander permission de la contracter.”

— Le roi a dit cela, comte ? s’écria Villefort ravi.

— Je vous rapporte ses propres paroles, et si le marquis veut

être franc, il avouera que ce que je vous rapporte à cette heure

s’accorde parfaitement avec ce que le roi lui a dit à lui-même

quand il lui a parlé, il y a six mois, d’un projet de mariage entre

sa fille et vous.

— C’est vrai, dit le marquis.

— Oh ! mais je lui devrai donc tout, à ce digne prince. Aussi

que ne ferais-je pas pour le servir !

— À la bonne heure, dit la marquise, voilà comme je vous

aime : vienne un conspirateur dans ce moment, et il sera le

bienvenu.

— Et moi, ma mère, dit Renée, je prie Dieu qu’il ne vous

écoute point, et qu’il n’envoie à M. de Villefort que de petits

voleurs, de faibles banqueroutiers et de timides escrocs ;

moyennant cela, je dormirai tranquille.

— C’est comme si, dit en riant Villefort, vous souhaitiez au

médecin des migraines, des rougeoles et des piqûres de guêpes,

toutes choses qui ne compromettent que l’épiderme. Si vous

voulez me voir procureur du roi, au contraire, souhaitez-moi de

ces terribles maladies dont la cure fait honneur au médecin. »

En ce moment, et comme si le hasard n’avait attendu que

l’émission du souhait de Villefort pour que ce souhait fût exaucé,

un valet de chambre entra et lui dit quelques mots à l’oreille.

Villefort quitta alors la table en s’excusant, et revint quelques

instants après, le visage ouvert et les lèvres souriantes.

Renée le regarda avec amour ; car, vu ainsi, avec ses yeux

bleus, son teint mat et ses favoris noirs qui encadraient son

visage, c’était véritablement un élégant et beau jeune homme ;

aussi l’esprit tout entier de la jeune fille sembla-t-il suspendu à ses lèvres, en attendant qu’il expliquât la cause de sa disparition

momentanée.

« Eh bien, dit Villefort, vous ambitionniez tout à l’heure,

mademoiselle, d’avoir pour mari un médecin, j’ai au moins avec

les disciples d’Esculape (on parlait encore ainsi en 1815) cette

ressemblance, que jamais l’heure présente n’est à moi, et qu’on

me vient déranger même à côté de vous, même au repas de mes

fiançailles.

— Et pour quelle cause vous dérange-t-on, monsieur ?

demanda la belle jeune fille avec une légère inquiétude.

— Hélas ! pour un malade qui serait, s’il faut en croire ce que

l’on m’a dit, à toute extrémité : cette fois c’est un cas grave, et la

maladie frise l’échafaud.

— Ô mon Dieu ! s’écria Renée en pâlissant.

— En vérité ! dit tout d’une voix l’assemblée.

— Il paraît qu’on vient tout simplement de découvrir un petit

complot bonapartiste.

— Est-il possible ? dit la marquise.

— Voici la lettre de dénonciation. » Et Villefort lut :

 

Monsieur le procureur du roi est prévenu, par un ami du trône

et de la religion, que le nommé Edmond Dantès, second du navire le

Pharaon, arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à Naples et

à Porto-Ferrajo, a été chargé, par Murat, d’une lettre pour

l’usurpateur, et, par l’usurpateur, d’une lettre pour le comité

bonapartiste de Paris.

On aura la preuve de son crime en l’arrêtant, car on trouvera

cette lettre sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à bord du

Pharaon.

« Mais, dit Renée, cette lettre, qui n’est qu’une lettre anonyme

d’ailleurs, est adressée à M. le Procureur du roi, et non à vous.

— Oui, mais le procureur du roi est absent ; en son absence,

l’épître est parvenue à son secrétaire, qui avait mission d’ouvrir

les lettres ; il a donc ouvert celle-ci, m’a fait chercher, et, ne me

trouvant pas, a donné des ordres pour l’arrestation.

— Ainsi, le coupable est arrêté, dit la marquise.

— C’est-à-dire l’accusé, reprit Renée.

— Oui, madame, dit Villefort, et, comme j’avais l’honneur de

le dire tout à l’heure à mademoiselle Renée, si l’on trouve la lettre

en question, le malade est bien malade.

— Et où est ce malheureux ? demanda Renée.

— Il est chez moi.

— Allez, mon ami, dit le marquis, ne manquez pas à vos

devoirs pour demeurer avec nous, quand le service du roi vous

attend ailleurs ; allez donc où le service du roi vous attend.

— Ô monsieur de Villefort, dit Renée en joignant les mains,

soyez indulgent, c’est le jour de vos fiançailles ! »

Villefort fit le tour de la table, et, s’approchant de la chaise de

la jeune fille, sur le dossier de laquelle il s’appuya :

« Pour vous épargner une inquiétude, dit-il, je ferai tout ce

que je pourrai, chère Renée ; mais, si les indices sont sûrs, si

l’accusation est vraie, il faudra bien couper cette mauvaise herbe

bonapartiste. »

Renée frissonna à ce mot couper, car cette herbe qu’il

s’agissait de couper avait une tête.

« Bah ! bah ! dit la marquise, n’écoutez pas cette petite fille,

Villefort, elle s’y fera. »

Et la marquise tendit à Villefort une main sèche qu’il baisa,

tout en regardant Renée et en lui disant des yeux :

« C’est votre main que je baise, ou du moins que je voudrais

baiser en ce moment.

— Tristes auspices ! murmura Renée.

— En vérité, mademoiselle, dit la marquise, vous êtes d’un

enfantillage désespérant : je vous demande un peu ce que le

destin de l’État peut avoir à faire avec vos fantaisies de sentiment

et vos sensibleries de cœur.

— Oh ! ma mère ! murmura Renée.

— Grâce pour la mauvaise royaliste, madame la marquise, dit

de Villefort, je vous promets de faire mon métier de substitut du

procureur du roi en conscience, c’est-à-dire d’être horriblement

sévère. »

Mais, en même temps que le magistrat adressait ces paroles à

la marquise, le fiancé jetait à la dérobée un regard à sa fiancée, et

ce regard disait :

« Soyez tranquille, Renée : en faveur de votre amour, je serai

indulgent. »

Renée répondit à ce regard par son plus doux sourire, et

Villefort sortit avec le paradis dans le cœur.

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