Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 76 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

LXXIII. La promesse

LXXIII

 

LA PROMESSE

 

C’était en effet Morrel, qui depuis la veille ne vivait plus. Avec

cet instinct particulier aux amants et aux mères, il avait deviné

qu’il allait, à la suite de ce retour de Mme de Saint-Méran et de la

mort du marquis, se passer quelque chose chez Villefort qui

intéresserait son amour pour Valentine.

Comme on va le voir, ses pressentiments s’étaient réalisés, et

ce n’était plus une simple inquiétude qui le conduisait si effaré et

si tremblant à la grille des marronniers.

Mais Valentine n’était pas prévenue de l’attente de Morrel, ce

n’était pas l’heure où il venait ordinairement, et ce fut un pur

hasard ou, si l’on aime mieux, une heureuse sympathie qui la

conduisit au jardin. Quand elle parut, Morrel l’appela ; elle courut

à la grille.

« Vous, à cette heure ! dit-elle.

— Oui, pauvre amie, répondit Morrel, je viens chercher et

apporter de mauvaises nouvelles.

— C’est donc la maison du malheur, dit Valentine. Parlez,

Maximilien. Mais, en vérité, la somme de douleurs est déjà bien

suffisante.

— Chère Valentine, dit Morrel, essayant de se remettre de sa

propre émotion pour parler convenablement, écoutez-moi bien,

je vous prie ; car tout ce que je vais vous dire est solennel. À

quelle époque compte-t-on vous marier ?

— Écoutez, dit à son tour Valentine, je ne veux rien vous

cacher, Maximilien. Ce matin on a parlé de mon mariage, et ma

grand-mère, sur laquelle j’avais compté comme sur un appui qui

ne me manquerait pas, non seulement s’est déclarée pour ce

mariage, mais encore le désire à tel point que le retour seul de

M. d’Épinay le retarde, et que le lendemain de son arrivée le

contrat sera signé. »

Un pénible soupir ouvrit la poitrine du jeune homme, et il

regarda longuement et tristement la jeune fille.

« Hélas ! reprit-il à voix basse, il est affreux d’entendre dire

tranquillement par la femme qu’on aime : “Le moment de votre

supplice est fixé : c’est dans quelques heures qu’il aura lieu ; mais

n’importe, il faut que cela soit ainsi, et de ma part je n’y

apporterai aucune opposition.” Eh bien ! puisque, dites-vous, on

n’attend plus que M. d’Épinay pour signer le contrat, puisque

vous serez à lui le lendemain de son arrivée, c’est demain que

vous serez engagée à M. d’Épinay, car il est arrivé à Paris ce

matin. »

Valentine poussa un cri.

« J’étais chez le comte de Monte-Cristo il y a une heure, dit

Morrel ; nous causions, lui de la douleur de votre maison et moi

de votre douleur, quand tout à coup une voiture roule dans la

cour. Écoutez. Jusque-là je ne croyais pas aux pressentiments, Valentine ; mais maintenant il faut bien que j’y croie. Au bruit de

cette voiture, un frisson m’a pris ; bientôt j’ai entendu des pas sur

l’escalier. Les pas retentissants du commandeur n’ont pas plus

épouvanté don Juan que ces pas ne m’ont épouvanté. Enfin la

porte s’ouvre ; Albert de Morcerf entre le premier, et j’allais

douter de moi-même, j’allais croire que je m’étais trompé, quand

derrière lui s’avance un autre jeune homme et que le comte s’est

écrié : “Ah ! M. le baron Franz d’Épinay !” Tout ce que j’ai de

force et de courage dans le cœur, je l’ai appelé pour me contenir.

Peut-être ai-je pâli, peut-être ai-je tremblé : mais à coup sûr je

suis resté le sourire sur les lèvres. Mais cinq minutes après, je suis

sorti sans avoir entendu un mot de ce qui s’est dit pendant ces

cinq minutes ; j’étais anéanti.

— Pauvre Maximilien ! murmura Valentine.

— Me voilà, Valentine. Voyons, maintenant répondez-moi

comme à un homme à qui votre réponse va donner la mort ou la

vie. Que comptez-vous faire ? »

Valentine baissa la tête ; elle était accablée.

« Écoutez, dit Morrel, ce n’est pas la première fois que vous

pensez à la situation où nous sommes arrivés : elle est grave, elle

est pesante, suprême. Je ne pense pas que ce soit le moment de

s’abandonner à une douleur stérile : cela est bon pour ceux qui

veulent souffrir à l’aise et boire leurs larmes à loisir. Il y a des

gens comme cela, et Dieu sans doute leur tiendra compte au ciel

de leur résignation sur la terre ; mais quiconque se sent la volonté

de lutter ne perd pas un temps précieux et rend immédiatement à

la fortune le coup qu’il en a reçu. Est-ce votre volonté de lutter

contre la mauvaise fortune, Valentine ? Dites, car c’est cela que je

viens vous demander. »

Valentine tressaillit et regarda Morrel avec de grands yeux

effarés. Cette idée de résister à son père, à sa grand-mère, à toute

sa famille enfin, ne lui était pas même venue.

« Que me dites-vous, Maximilien ? demanda Valentine, et

qu’appelez-vous une lutte ? Oh ! vous dites un sacrilège. Quoi !

moi, je lutterais contre l’ordre de mon père, contre le vœu de mon

aïeule mourante ! C’est impossible ! »

Morrel fit un mouvement.

« Vous êtes un trop noble cœur pour ne pas me comprendre,

et vous me comprenez si bien, cher Maximilien, que je vous vois

réduit au silence. Lutter, moi ! Dieu m’en préserve ! Non, non ; je

garde toute ma force pour lutter contre moi-même et pour boire

mes larmes, comme vous dites. Quant à affliger mon père, quant

à troubler les derniers moments de mon aïeule, jamais !

— Vous avez bien raison, dit flegmatiquement Morrel.

— Comme vous me dites cela, mon Dieu ! s’écria Valentine

blessée.

— Je vous dis cela comme un homme qui vous admire,

mademoiselle, reprit Maximilien.

— Mademoiselle ! s’écria Valentine, mademoiselle ! Oh !

l’égoïste ! il me voit au désespoir et feint de ne pas me

comprendre.

— Vous vous trompez, et je vous comprends parfaitement au

contraire. Vous ne voulez pas contrarier M. de Villefort, vous ne

voulez pas désobéir à la marquise, et demain vous signerez le

contrat qui doit vous lier à votre mari.

— Mais, mon Dieu ! puis-je donc faire autrement ?

— Il ne faut pas en appeler à moi, mademoiselle, car je suis un

mauvais juge dans cette cause, et mon égoïsme m’aveuglera », répondit Morrel, dont la voix sourde et les poings fermés

annonçaient l’exaspération croissante.

« Que m’eussiez-vous donc proposé, Morrel, si vous m’aviez

trouvée disposée à accepter votre proposition ? Voyons,

répondez. Il ne s’agit pas de dire : vous faites mal, il faut donner

un conseil.

— Est-ce sérieusement que vous me dites cela, Valentine, et

dois-je le donner, ce conseil ? dites.

— Certainement, cher Maximilien, car s’il est bon je le

suivrai ; vous savez bien que je suis dévouée à mes affections.

— Valentine, dit Morrel en achevant d’écarter une planche

déjà disjointe, donnez-moi votre main en preuve que vous me

pardonnez ma colère ; c’est que j’ai la tête bouleversée, voyez-

vous, et que depuis une heure les idées les plus insensées ont tour

à tour traversé mon esprit. Oh ! dans le cas où vous refuseriez

mon conseil !…

— Eh bien !… ce conseil ?

— Le voici, Valentine. »

La jeune fille leva les yeux au ciel et poussa un soupir.

« Je suis libre, reprit Maximilien, je suis assez riche pour nous

deux ; je vous jure que vous serez ma femme avant que mes lèvres

se soient posées sur votre front.

— Vous me faites trembler, dit la jeune fille.

— Suivez-moi, continua Morrel ; je vous conduis chez ma

sœur, qui est digne d’être votre sœur ; nous nous embarquerons

pour Alger, pour l’Angleterre ou pour l’Amérique, si vous n’aimez

pas mieux nous retirer ensemble dans quelque province, où nous

attendrons, pour revenir à Paris, que nos amis aient vaincu la

résistance de votre famille. »

Valentine secoua la tête.

« Je m’y attendais, Maximilien, dit-elle : c’est un conseil

d’insensé, et je serais encore plus insensée que vous si je ne vous

arrêtais pas à l’instant avec ce seul mot : impossible, Morrel,

impossible.

— Vous suivrez donc votre fortune, telle que le sort vous la

fera, et sans même essayer de la combattre ? dit Morrel

rembruni.

— Oui, dussé-je en mourir !

— Eh bien ! Valentine, reprit Maximilien, je vous répéterai

encore que vous avez raison. En effet, c’est moi qui suis un fou, et

vous me prouvez que la passion aveugle les esprits les plus justes.

Merci donc, à vous qui raisonnez sans passion. Soit donc, c’est

une chose entendue ; demain vous serez irrévocablement promise

à M. Franz d’Épinay, non point par cette formalité de théâtre

inventée pour dénouer les pièces de comédie, et qu’on appelle la

signature du contrat, mais par votre propre volonté.

— Encore une fois, vous me désespérez, Maximilien ! dit

Valentine ; encore une fois, vous retournez le poignard dans la

plaie ! Que feriez-vous, dites, si votre sœur écoutait un conseil

comme celui que vous me donnez ?

— Mademoiselle, reprit Morrel avec un sourire amer, je suis

un égoïste, vous l’avez dit, et dans ma qualité d’égoïste, je ne

pense pas à ce que feraient les autres dans ma position, mais à ce

que je compte faire, moi. Je pense que je vous connais depuis un

an, que j’ai mis, du jour où je vous ai connue, toutes mes chances

de bonheur sur votre amour ; qu’un jour est venu où vous m’avez

dit que vous m’aimiez ; que de ce jour j’ai mis toutes mes chances

d’avenir sur votre possession : c’était ma vie. Je ne pense plus rien

maintenant ; je me dis seulement que les chances ont tourné, que

j’avais cru gagner le ciel et que je l’ai perdu. Cela arrive tous les jours qu’un joueur perde non seulement ce qu’il a, mais encore ce

qu’il n’a pas. »

Morrel prononça ces mots avec un calme parfait ; Valentine le

regarda un instant de ses grands yeux scrutateurs, essayant de ne

pas laisser pénétrer ceux de Morrel jusqu’au trouble qui

tourbillonnait déjà au fond de son cœur.

« Mais enfin, qu’allez-vous faire ? demanda Valentine.

— Je vais avoir l’honneur de vous dire adieu, mademoiselle,

en attestant Dieu, qui entend mes paroles et qui lit au fond de

mon cœur, que je vous souhaite une vie assez calme, assez

heureuse et assez remplie pour qu’il n’y ait pas place pour mon

souvenir.

— Oh ! murmura Valentine.

— Adieu, Valentine, adieu ! dit Morrel en s’inclinant.

— Où allez-vous ? » cria, en allongeant sa main à travers la

grille et en saisissant Maximilien par son habit, la jeune fille qui

comprenait, à son agitation intérieure, que le calme de son amant

ne pouvait être réel ; « où allez-vous ?

— Je vais m’occuper de ne point apporter un trouble nouveau

dans votre famille, et donner un exemple que pourront suivre

tous les hommes honnêtes et dévoués qui se trouveront dans ma

position.

— Avant de me quitter, dites-moi ce que vous allez faire,

Maximilien ? »

Le jeune homme sourit tristement.

« Oh ! parlez, parlez ! dit Valentine, je vous en prie !

— Votre résolution a-t-elle changé, Valentine ?

— Elle ne peut changer, malheureux ! vous le savez bien !

s’écria la jeune fille.

— Alors, adieu, Valentine ! »

Valentine secoua la grille avec une force dont on l’aurait crue

incapable ; et comme Morrel s’éloignait, elle passa ses deux

mains à travers la grille, et les joignant en se tordant les bras :

« Qu’allez-vous faire ? je veux le savoir ! s’écria-t-elle ; où allez-

vous ?

— Oh ! soyez tranquille, dit Maximilien en s’arrêtant à trois

pas de la porte ; mon intention n’est pas de rendre un autre

homme responsable des rigueurs que le sort garde pour moi. Un

autre vous menacerait d’aller trouver M. Franz, de le provoquer,

de se battre avec lui, tout cela serait insensé. Qu’a à faire

M. Franz dans tout cela ? Il m’a vu ce matin pour la première

fois, il a déjà oublié qu’il m’a vu ; il ne savait même pas que

j’existais lorsque des conventions faites par vos deux familles ont

décidé que vous seriez l’un à l’autre. Je n’ai donc point affaire à

M. Franz, et, je vous le jure, je ne m’en prendrai point à lui.

— Mais à qui vous en prendrez-vous ? à moi ?

— À vous, Valentine ! Oh ! Dieu m’en garde ! La femme est

sacrée ; la femme qu’on aime est sainte.

— À vous-même alors, malheureux, à vous-même ?

— C’est moi le coupable, n’est-ce pas ? dit Morrel.

— Maximilien, dit Valentine, Maximilien, venez ici, je le

veux ! »

Maximilien se rapprocha avec son doux sourire, et, n’était sa

pâleur, on eût pu le croire dans son état ordinaire.

« Écoutez-moi, ma chère, mon adorée Valentine, dit-il de sa

voix mélodieuse et grave, les gens comme nous, qui n’ont jamais

formé une pensée dont ils aient eu à rougir devant le monde,

devant leurs parents et devant Dieu, les gens comme nous

peuvent lire dans le cœur l’un de l’autre à livre ouvert. Je n’ai

jamais fait de roman, je ne suis pas un héros mélancolique, je ne me pose ni en Manfred ni en Antony : mais sans paroles, sans

protestations, sans serments, j’ai mis ma vie en vous ; vous me

manquez et vous avez raison d’agir ainsi, je vous l’ai dit et je vous

le répète ; mais enfin vous me manquez et ma vie est perdue. Du

moment où vous vous éloignez de moi, Valentine, je reste seul au

monde. Ma sœur est heureuse près de son mari ; son mari n’est

que mon beau-frère, c’est-à-dire un homme que les conventions

sociales attachent seules à moi ; personne n’a donc besoin sur la

terre de mon existence devenue inutile. Voilà ce que je ferai :

j’attendrai jusqu’à la dernière seconde que vous soyez mariée, car

je ne veux pas perdre l’ombre d’une de ces chances inattendues

que nous garde quelquefois le hasard, car enfin d’ici là M. Franz

d’Épinay peut mourir ; au moment où vous vous en approcherez,

la foudre peut tomber sur l’autel : tout semble croyable au

condamné à mort, et pour lui les miracles rentrent dans la classe

du possible dès qu’il s’agit du salut de sa vie. J’attendrai donc, dis-

je, jusqu’au dernier moment, et quand mon malheur sera certain,

sans remède, sans espérance, j’écrirai une lettre confidentielle à

mon beau-frère, une autre au préfet de police pour lui donner

avis de mon dessein, et au coin de quelque bois, sur le revers de

quelque fossé, au bord de quelque rivière, je me ferai sauter la

cervelle, aussi vrai que je suis le fils du plus honnête homme qui

ait jamais vécu en France. »

Un tremblement convulsif agita les membres de Valentine ;

elle lâcha la grille qu’elle tenait de ses deux mains, ses bras

retombèrent à ses côtés, et deux grosses larmes roulèrent sur ses

joues.

Le jeune homme demeura devant elle, sombre et résolu.

« Oh ! par pitié, par pitié, dit-elle, vous vivrez, n’est-ce pas ?

— Non, sur mon honneur, dit Maximilien ; mais que vous

importe à vous ? vous aurez fait votre devoir, et votre conscience

vous restera. »

Valentine tomba à genoux en étreignant son cœur, qui se

brisait.

« Maximilien, dit-elle, Maximilien, mon ami, mon frère sur la

terre, mon véritable époux au ciel, je t’en prie, fais comme moi,

vis avec la souffrance : un jour peut-être nous serons réunis.

— Adieu, Valentine ! répéta Morrel.

— Mon Dieu ! dit Valentine en levant ses deux mains au ciel

avec une expression sublime, vous le voyez, j’ai fait tout ce que

j’ai pu pour rester fille soumise : j’ai prié, supplié, imploré ; il n’a

écouté ni mes prières, ni mes supplications, ni mes pleurs. Eh

bien ! continua-t-elle en essuyant ses larmes et en reprenant sa

fermeté, eh bien ! je ne veux pas mourir de remords, j’aime mieux

mourir de honte. Vous vivrez, Maximilien, et je ne serai à

personne qu’à vous. À quelle heure ? à quel moment ? est-ce tout

de suite ? parlez, ordonnez, je suis prête. »

Morrel, qui avait de nouveau fait quelques pas pour s’éloigner,

était revenu de nouveau, et, pâle de joie, le cœur épanoui, tendant

à travers la grille ses deux mains à Valentine :

« Valentine, dit-il, chère amie, ce n’est point ainsi qu’il faut me

parler, ou sinon il faut me laisser mourir. Pourquoi donc vous

devrais-je à la violence, si vous m’aimez comme je vous aime ?

Me forcez-vous à vivre par humanité, voilà tout ? en ce cas j’aime

mieux mourir.

— Au fait, murmura Valentine, qui est-ce qui m’aime au

monde ? lui. Qui m’a consolée de toutes mes douleurs ? lui. Sur

qui reposent mes espérances, sur qui s’arrête ma vue égarée, sur

qui repose mon cœur saignant ? sur lui, lui, toujours lui. Eh bien ! tu as raison à ton tour ; Maximilien, je te suivrai, je

quitterai la maison paternelle, tout. Ô ingrate que je suis ! s’écria

Valentine en sanglotant, tout !… même mon bon grand-père que

j’oubliais !

— Non, dit Maximilien, tu ne le quitteras pas. M. Noirtier a

paru éprouver, dis-tu, de la sympathie pour moi : eh bien ! avant

de fuir tu lui diras tout ; tu te feras une égide devant Dieu de son

consentement ; puis, aussitôt mariés, il viendra avec nous : au

lieu d’un enfant, il en aura deux. Tu m’as dit comment il te parlait

et comment tu lui répondais ; j’apprendrai bien vite cette langue

touchante des signes, va, Valentine. Oh ! je te le jure, au lieu du

désespoir qui nous attend, c’est le bonheur que je te promets !

— Oh ! regarde, Maximilien, regarde quelle est ta puissance

sur moi, tu me fais presque croire à ce que tu me dis, et

cependant ce que tu me dis est insensé, car mon père me

maudira, lui ; car je le connais, lui, le cœur inflexible, jamais il ne

pardonnera. Aussi, écoutez-moi, Maximilien, si par artifice, par

prière, par accident, que sais-je, moi ? si enfin par un moyen

quelconque je puis retarder le mariage, vous attendrez, n’est-ce

pas ?

— Oui, je le jure, comme vous me jurez, vous, que cet affreux

mariage ne se fera jamais, et que, vous traînât-on devant le

magistrat, devant le prêtre, vous direz non ?

— Je te le jure, Maximilien, par ce que j’ai de plus sacré au

monde, par ma mère !

— Attendons alors, dit Morrel.

— Oui, attendons, reprit Valentine, qui respirait ce mot ; il y a

tant de choses qui peuvent sauver des malheureux comme nous.

— Je me fie à vous, Valentine, dit Morrel, tout ce que vous

ferez sera bien fait ; seulement, si l’on passe outre à vos prières, si votre père, si Mme de Saint-Méran exigent que M. Franz

d’Épinay soit appelé demain à signer le contrat…

— Alors, vous avez ma parole, Morrel.

— Au lieu de signer…

— Je viens vous rejoindre et nous fuyons : mais d’ici là, ne

tentons pas Dieu, Morrel ; ne nous voyons pas : c’est un miracle,

c’est une providence que nous n’ayons pas encore été surpris ; si

nous étions surpris, si l’on savait comment nous nous voyons,

nous n’aurions plus aucune ressource.

— Vous avez raison, Valentine ; mais comment savoir…

— Par le notaire, M. Deschamps.

— Je le connais.

— Et par moi-même. Je vous écrirai, croyez-le donc bien. Mon

Dieu ! ce mariage, Maximilien, m’est aussi odieux qu’à vous !

— Bien, bien ! merci, ma Valentine adorée, reprit Morrel.

Alors tout est dit, une fois que je sais l’heure, j’accours ici, vous

franchissez ce mur dans mes bras : la chose vous sera facile ; une

voiture vous attendra à la porte de l’enclos, vous y montez avec

moi, je vous conduis chez ma sœur ; là, inconnus si cela vous

convient, faisant éclat si vous le désirez, nous aurons la

conscience de notre force et de notre volonté, et nous ne nous

laisserons pas égorger comme l’agneau qui ne se défend qu’avec

ses soupirs.

— Soit, dit Valentine ; à votre tour je vous dirai : Maximilien,

ce que vous ferez sera bien fait.

— Oh !

— Eh bien ! êtes-vous content de votre femme ? dit tristement

la jeune fille.

— Ma Valentine adorée, c’est bien peu dire que dire oui.

— Dites toujours. »

Valentine s’était approchée, ou plutôt avait approché ses

lèvres de la grille, et ses paroles glissaient, avec son souffle

parfumé, jusqu’aux lèvres de Morrel, qui collait sa bouche de

l’autre côté de la froide et inexorable clôture.

« Au revoir, dit Valentine, s’arrachant à ce bonheur, au revoir !

— J’aurai une lettre de vous ?

— Oui.

— Merci, chère femme ! au revoir. »

Le bruit d’un baiser innocent et perdu retentit, et Valentine

s’enfuit sous les tilleuls.

Morrel écouta les derniers bruits de sa robe frôlant les

charmilles, de ses pieds faisant crier le sable, leva les yeux au ciel

avec un ineffable sourire pour remercier le ciel de ce qu’il

permettait qu’il fût aimé ainsi, et disparut à son tour.

Le jeune homme rentra chez lui et attendit pendant tout le

reste de la soirée et pendant toute la journée du lendemain sans

rien recevoir. Enfin, ce ne fut que le surlendemain, vers dix

heures du matin, comme il allait s’acheminer vers M. Deschamps,

notaire, qu’il reçut par la poste un petit billet qu’il reconnut pour

être de Valentine, quoiqu’il n’eût jamais vu son écriture.

Il était conçu en ces termes :

 

Larmes, supplications, prières, n’ont rien fait. Hier, pendant

deux heures, j’ai été à l’église Saint-Philippe-du-Roule, et pendant

deux heures j’ai prié Dieu du fond de l’âme ; Dieu est insensible

comme les hommes, et la signature du contrat est fixée à ce soir,

neuf heures.

Je n’ai qu’une parole comme je n’ai qu’un cœur, Morrel, et cette

parole vous est engagée : ce cœur est à vous !

Ce soir donc, à neuf heures moins un quart, à la grille.

Votre femme,

 

VALENTINE DE VILLEFORT .

 

P.-S. — Ma pauvre grand-mère va de plus mal en plus mal ;

hier, son exaltation est devenue du délire : aujourd’hui son délire est

presque de la folie.

Vous m’aimerez bien, n’est-ce pas, Morrel, pour me faire oublier

que je l’aurai quittée en cet état ?

Je crois que l’on cache à grand-papa Noirtier que la signature du

contrat doit avoir lieu ce soir.

 

Morrel ne se borna pas aux renseignements que lui donnait

Valentine ; il alla chez le notaire, qui lui confirma la nouvelle que

la signature du contrat était pour neuf heures du soir.

Puis il passa chez Monte-Cristo ; ce fut encore là qu’il en sut le

plus : Franz était venu lui annoncer cette solennité ; de son côté,

madame de Villefort avait écrit au comte pour le prier de

l’excuser si elle ne l’invitait point ; mais la mort de M. de Saint-

Méran et l’état où se trouvait sa veuve jetaient sur cette réunion

un voile de tristesse dont elle ne voulait pas assombrir le front du

comte, auquel elle souhaitait toute sorte de bonheur.

La veille, Franz avait été présenté à Mme de Saint-Méran, qui

avait quitté le lit pour cette présentation, et qui s’y était remise

aussitôt.

Morrel, la chose est facile à comprendre, était dans un état

d’agitation qui ne pouvait échapper à un œil aussi perçant que

l’était l’œil du comte ; aussi Monte-Cristo fut-il pour lui plus

affectueux que jamais ; si affectueux, que deux ou trois fois

Maximilien fut sur le point de lui tout dire. Mais il se rappela la promesse formelle donnée à Valentine, et son secret resta au fond

de son cœur.

Le jeune homme relut vingt fois dans la journée la lettre de

Valentine. C’était la première fois qu’elle lui écrivait, et à quelle

occasion ! À chaque fois qu’il relisait cette lettre, Maximilien se

renouvelait à lui-même le serment de rendre Valentine heureuse.

En effet, quelle autorité n’a pas la jeune fille qui prend une

résolution si courageuse ! quel dévouement ne mérite-t-elle pas

de la part de celui à qui elle a tout sacrifié ! Comme elle doit être

réellement pour son amant le premier et le plus digne objet de

son culte ! C’est à la fois la reine et la femme, et l’on n’a point

assez d’une âme pour la remercier et l’aimer.

Morrel songeait avec une agitation inexprimable à ce moment

où Valentine arriverait en disant :

« Me voici, Maximilien ; prenez-moi. »

Il avait organisé toute cette fuite ; deux échelles avaient été

cachées dans la luzerne du clos ; un cabriolet, que devait

conduire Maximilien lui-même, attendait ; pas de domestique,

pas de lumière ; au détour de la première rue on allumerait des

lanternes, car il ne fallait point, par un surcroît de précautions,

tomber entre les mains de la police.

De temps en temps des frissonnements passaient par tout le

corps de Morrel ; il songeait au moment où, du faîte de ce mur, il

protégerait la descente de Valentine, et où il sentirait tremblante

et abandonnée dans ses bras celle dont il n’avait jamais pressé

que la main et baisé que le bout du doigt.

Mais quand vint l’après-midi, quand Morrel sentit l’heure

s’approcher, il éprouva le besoin d’être seul ; son sang bouillait,

les simples questions, la seule voix d’un ami l’eussent irrité ; il se

renferma chez lui, essayant de lire ; mais son regard glissa sur les pages sans y rien comprendre, et il finit par jeter son livre, pour

en revenir à dessiner, pour la deuxième fois, son plan, ses

échelles et son clos.

Enfin l’heure s’approcha.

Jamais homme bien amoureux n’a laissé les horloges faire

paisiblement leur chemin ; Morrel tourmenta si bien les siennes,

qu’elles finirent par marquer huit heures et demie à six heures. Il

se dit alors qu’il était temps de partir, que neuf heures était bien

effectivement l’heure de la signature du contrat, mais que, selon

toute probabilité, Valentine n’attendrait pas cette signature

inutile ; en conséquence, Morrel, après être parti de la rue Meslay

à huit heures et demie à sa pendule, entrait dans le clos comme

huit heures sonnèrent à Saint-Philippe-du-Roule.

Le cheval et le cabriolet furent cachés derrière une petite

masure en ruines dans laquelle Morrel avait l’habitude de se

cacher.

Peu à peu le jour tomba, et les feuillages du jardin se

massèrent en grosses touffes d’un noir opaque.

Alors Morrel sortit de la cachette et vint regarder, le cœur

palpitant, au trou de la grille : il n’y avait encore personne.

Huit heures et demie sonnèrent.

Une demi-heure s’écoula à attendre ; Morrel se promenait de

long en large, puis, à des intervalles toujours plus rapprochés,

venait appliquer son œil aux planches. Le jardin s’assombrissait

de plus en plus ; mais dans l’obscurité on cherchait vainement la

robe blanche ; dans le silence on écoutait inutilement le bruit des

pas.

La maison, qu’on apercevait à travers les feuillages, restait

sombre, et ne présentait aucun des caractères d’une maison qui s’ouvre pour un événement aussi important que l’est une

signature de contrat de mariage.

Morrel consulta sa montre, qui sonna neuf heures trois

quarts ; mais presque aussitôt cette même voix de l’horloge, déjà

entendue deux ou trois fois, rectifia l’erreur de la montre en

sonnant neuf heures et demie.

C’était déjà une demi-heure d’attente de plus que Valentine

n’avait fixée elle-même : elle avait dit neuf heures, même plutôt

avant qu’après.

Ce fut le moment le plus terrible pour le cœur du jeune

homme, sur lequel chaque seconde tombait comme un marteau

de plomb.

Le plus faible bruit du feuillage, le moindre cri du vent

appelaient son oreille et faisaient monter la sueur à son front ;

alors, tout frissonnant, il assujettissait son échelle et, pour ne pas

perdre de temps, posait le pied sur le premier échelon.

Au milieu de ces alternatives de crainte et d’espoir, au milieu

de ces dilatations et de ces serrements de cœur, dix heures

sonnèrent à l’église.

« Oh ! murmura Maximilien avec terreur, il est impossible que

la signature d’un contrat dure aussi longtemps, à moins

d’événements imprévus ; j’ai pesé toutes les chances, calculé le

temps que durent toutes les formalités, il s’est passé quelque

chose. »

Et alors, tantôt il se promenait avec agitation devant la grille,

tantôt il revenait appuyer son front brûlant sur le fer glacé.

Valentine s’était-elle évanouie après le contrat, ou Valentine

avait-elle été arrêtée dans sa fuite ? C’étaient là les deux seules

hypothèses où le jeune homme pouvait s’arrêter, toutes deux

désespérantes.

L’idée à laquelle il s’arrêta fut qu’au milieu de sa fuite même la

force avait manqué à Valentine, et qu’elle était tombée évanouie

au milieu de quelque allée.

« Oh ! s’il en est ainsi, s’écria-t-il en s’élançant au haut de

l’échelle, je la perdrais, et par ma faute ! »

Le démon qui lui avait soufflé cette pensée ne le quitta plus, et

bourdonna à son oreille avec cette persistance qui fait que

certains doutes, au bout d’un instant, par la force du

raisonnement, deviennent des convictions. Ses yeux, qui

cherchaient à percer l’obscurité croissante, croyaient, sous la

sombre allée, apercevoir un objet gisant ; Morrel se hasarda

jusqu’à appeler, et il lui sembla que le vent apportait jusqu’à lui

une plainte inarticulée.

Enfin la demie avait sonné à son tour ; il était impossible de se

borner plus longtemps, tout était supposable ; les tempes de

Maximilien battaient avec force, des nuages passaient devant ses

yeux ; il enjamba le mur et sauta de l’autre côté.

Il était chez Villefort, il venait d’y entrer par escalade ; il

songea aux suites que pouvait avoir une pareille action, mais il

n’était pas venu jusque-là pour reculer.

Il rasa quelque temps le mur, et, traversant l’allée d’un seul

bond, il s’élança dans un massif.

En un instant il fut à l’extrémité de ce massif. Du point où il

était parvenu on découvrait la maison.

Alors Morrel s’assura d’une chose qu’il avait déjà soupçonnée

en essayant de glisser son regard à travers les arbres : c’est qu’au

lieu des lumières qu’il pensait voir briller à chaque fenêtre, ainsi

qu’il est naturel aux jours de cérémonie, il ne vit rien que la

masse grise et voilée encore par un grand rideau d’ombre que

projetait un nuage immense épandu sur la lune.

Une lumière courait de temps en temps comme éperdue, et

passait devant trois fenêtres du premier étage. Ces trois fenêtres

étaient celles de l’appartement de Mme de Saint-Méran.

Une autre lumière restait immobile derrière des rideaux

rouges. Ces rideaux étaient ceux de la chambre à coucher de

Mme de Villefort.

Morrel devina tout cela. Tant de fois, pour suivre Valentine en

pensée à toute heure du jour, tant de fois, disons-nous, il s’était

fait faire le plan de cette maison, que, sans l’avoir vue, il la

connaissait.

Le jeune homme fut encore plus épouvanté de cette obscurité

et de ce silence qu’il ne l’avait été de l’absence de Valentine.

Éperdu, fou de douleur, décidé à tout braver pour revoir

Valentine et s’assurer du malheur qu’il pressentait, quel qu’il fût,

Morrel gagna la lisière du massif, et s’apprêtait à traverser le plus

rapidement possible le parterre, complètement découvert, quand

un son de voix encore assez éloigné, mais que le vent lui

apportait, parvint jusqu’à lui.

À ce bruit, il fit un pas en arrière ; déjà à moitié sorti du

feuillage, il s’y enfonça complètement et demeura immobile et

muet, enfoui dans son obscurité.

Sa résolution était prise : si c’était Valentine seule, il

l’avertirait par un mot au passage ; si Valentine était

accompagnée, il la verrait au moins et s’assurerait qu’il ne lui

était arrivé aucun malheur ; si c’étaient des étrangers, il saisirait

quelques mots de leur conversation et arriverait à comprendre ce

mystère incompréhensible jusque-là.

La lune alors sortit du nuage qui la cachait, et, sur la porte du

perron, Morrel vit apparaître Villefort, suivi d’un homme vêtu de

noir. Ils descendirent les marches et s’avancèrent vers le massif. Ils n’avaient pas fait quatre pas que, dans cet homme vêtu de

noir, Morrel avait reconnu le docteur d’Avrigny.

Le jeune homme, en les voyant venir à lui, recula

machinalement devant eux jusqu’à ce qu’il rencontrât le tronc

d’un sycomore qui faisait le centre du massif ; là il fut forcé de

s’arrêter.

Bientôt le sable cessa de crier sous les pas des deux

promeneurs.

« Ah ! cher docteur, dit le procureur du roi, voici le ciel qui se

déclare décidément contre ma maison. Quelle horrible mort !

quel coup de foudre ! N’essayez pas de me consoler ; hélas ! la

plaie est trop vive et trop profonde ! Morte, morte ! »

Une sueur froide glaça le front du jeune homme et fit claquer

ses dents. Qui donc était mort dans cette maison que Villefort lui-

même disait maudite ?

« Mon cher monsieur de Villefort, répondit le médecin avec

un accent qui redoubla la terreur du jeune homme, je ne vous ai

point amené ici pour vous consoler, tout au contraire.

— Que voulez-vous dire ? demanda le procureur du roi,

effrayé.

— Je veux dire que, derrière le malheur qui vient de vous

arriver, il en est un autre plus grand encore peut-être.

— Oh ! mon Dieu ! murmura Villefort en joignant les mains,

qu’allez-vous me dire encore ?

— Sommes-nous bien seuls, mon ami ?

— Oh ! oui, bien seuls. Mais que signifient toutes ces

précautions ?

— Elles signifient que j’ai une confidence terrible à vous faire,

dit le docteur : asseyons-nous. »

Villefort tomba plutôt qu’il ne s’assit sur un banc. Le docteur

resta debout devant lui, une main posée sur son épaule. Morrel,

glacé d’effroi, tenait d’une main son front, de l’autre comprimait

son cœur, dont il craignait qu’on n’entendit les battements.

« Morte, morte ! » répétait-il dans sa pensée avec la voix de

son cœur.

Et lui-même se sentait mourir.

« Parlez, docteur, j’écoute, dit Villefort ; frappez, je suis

préparé à tout.

— Mme de Saint-Méran était bien âgée sans doute, mais elle

jouissait d’une santé excellente. »

Morrel respira pour la première fois depuis dix minutes.

« Le chagrin l’a tuée, dit Villefort ; oui, le chagrin, docteur !

Cette habitude de vivre depuis quarante ans près du marquis !…

— Ce n’est pas le chagrin, mon cher Villefort, dit le docteur.

Le chagrin peut tuer, quoique les cas soient rares, mais il ne tue

pas en un jour, mais il ne tue pas en une heure, mais il ne tue pas

en dix minutes. »

Villefort ne répondit rien ; seulement il leva la tête qu’il avait

tenue baissée jusque-là, et regarda le docteur avec des yeux

effarés.

« Vous êtes resté là pendant l’agonie ? demanda M. d’Avrigny.

— Sans doute, répondit le procureur du roi ; vous m’avez dit

tout bas de ne pas m’éloigner.

— Avez-vous remarqué les symptômes du mal auquel Mme de

Saint-Méran a succombé ?

— Certainement ; Mme de Saint-Méran a eu trois attaques

successives à quelques minutes les unes des autres, et à chaque

fois plus rapprochées et plus graves. Lorsque vous êtes arrivé,

déjà depuis quelques minutes Mme de Saint-Méran était haletante ; elle eut alors une crise que je pris pour une simple

attaque de nerfs ; mais je ne commençai à m’effrayer réellement

que lorsque je la vis se soulever sur son lit, les membres et le cou

tendus. Alors, à votre visage, je compris que la chose était plus

grave que je ne le croyais. La crise passée, je cherchai vos yeux,

mais je ne les rencontrai pas. Vous teniez le pouls, vous en

comptiez les battements, et la seconde crise parut, que vous ne

vous étiez pas encore retourné de mon côté. Cette seconde crise

fut plus terrible que la première : les mêmes mouvements

nerveux se reproduisirent, et la bouche se contracta et devint

violette.

« À la troisième elle expira.

« Déjà, depuis la fin de la première, j’avais reconnu le tétanos ;

vous me confirmâtes dans cette opinion.

— Oui, devant tout le monde, reprit le docteur ; mais

maintenant nous sommes seuls.

— Qu’allez-vous me dire, mon Dieu ?

— Que les symptômes du tétanos et de l’empoisonnement par

les matières végétales sont absolument les mêmes. »

M. de Villefort se dressa sur ses pieds ; puis, après un instant

d’immobilité et de silence, il retomba sur son banc.

« Oh ! mon Dieu ! docteur, dit-il, songez-vous bien à ce que

vous me dites là ? »

Morrel ne savait pas s’il faisait un rêve ou s’il veillait.

« Écoutez, dit le docteur, je connais l’importance de ma

déclaration et le caractère de l’homme à qui je la fais.

— Est-ce au magistrat ou à l’ami que vous parlez ? demanda

Villefort.

— À l’ami, à l’ami seul en ce moment ; les rapports entre les

symptômes du tétanos et les symptômes de l’empoisonnement par les substances végétales sont tellement identiques, que s’il me

fallait signer ce que je dis là, je vous déclare que j’hésiterais.

Aussi, je vous le répète, ce n’est point au magistrat que je

m’adresse, c’est à l’ami. Eh bien ! à l’ami je dis : pendant les trois

quarts d’heure qu’elle a duré, j’ai étudié l’agonie, les convulsions,

la mort de Mme de Saint-Méran ; eh bien ! dans ma conviction,

non seulement Mme de Saint-Méran est morte empoisonnée,

mais encore je dirais, oui, je dirais quel poison l’a tuée.

— Monsieur ! monsieur !

— Tout y est, voyez-vous : somnolence interrompue par des

crises nerveuses, surexcitation du cerveau, torpeur des centres.

Mme de Saint-Méran a succombé à une dose violente de brucine

ou de strychnine, que par hasard sans doute, que par erreur peut-

être, on lui a administrée. »

Villefort saisit la main du docteur.

« Oh ! c’est impossible ! dit-il, je rêve, mon Dieu ! je rêve !

C’est effroyable d’entendre dire des choses pareilles à un homme

comme vous ! Au nom du ciel, je vous en supplie, cher docteur,

dites-moi que vous pouvez vous tromper !

— Sans doute, je le puis, mais…

— Mais ?…

— Mais, je ne le crois pas.

— Docteur, prenez pitié de moi ; depuis quelques jours il

m’arrive tant de choses inouïes, que je crois à la possibilité de

devenir fou.

— Un autre que moi a-t-il vu Mme de Saint-Méran ?

— Personne.

— A-t-on envoyé chez le pharmacien quelque ordonnance

qu’on ne m’ait pas soumise ?

— Aucune.

— Mme de Saint-Méran avait-elle des ennemis ?

— Je ne lui en connais pas.

— Quelqu’un avait-il intérêt à sa mort ?

— Mais non, mon Dieu ! mais non ; ma fille est sa seule

héritière, Valentine seule… Oh ! si une pareille pensée me pouvait

venir, je me poignarderais pour punir mon cœur d’avoir pu un

seul instant abriter une pareille pensée.

— Oh ! s’écria à son tour M. d’Avrigny, cher ami, à Dieu ne

plaise que j’accuse quelqu’un, je ne parle que d’un accident,

comprenez-vous bien, d’une erreur. Mais accident ou erreur, le

fait est là qui parle tout bas à ma conscience, et qui veut que ma

conscience vous parle tout haut. Informez-vous.

— À qui ? comment ? de quoi ?

— Voyons : Barrois, le vieux domestique, ne se serait-il pas

trompé, et n’aurait-il pas donné à Mme de Saint-Méran quelque

potion préparée pour son maître ?

— Pour mon père ?

— Oui.

— Mais comment une potion préparée pour M. Noirtier peut-

elle empoisonner Mme de Saint-Méran ?

— Rien de plus simple : vous savez que dans certaines

maladies les poisons deviennent un remède ; la paralysie est une

de ces maladies-là. À peu près depuis trois mois, après avoir tout

employé pour rendre le mouvement et la parole à M. Noirtier, je

me suis décidé à tenter un dernier moyen ; depuis trois mois, dis-

je, je le traite par la brucine ; ainsi, dans la dernière potion que

j’ai commandée pour lui il en entrait six centigrammes ; six

centigrammes sans action sur les organes paralysés de

M. Noirtier, et auxquels d’ailleurs il s’est accoutumé par des doses successives, six centigrammes suffisent pour tuer toute autre

personne que lui.

— Mon cher docteur, il n’y a aucune communication entre

l’appartement de M. Noirtier et celui de Mme de Saint-Méran, et

jamais Barrois n’entrait chez ma belle-mère. Enfin, vous le dirai-

je, docteur, quoique je vous sache l’homme le plus habile et

surtout le plus consciencieux du monde, quoique en toute

circonstance votre parole soit pour moi un flambeau qui me

guide à l’égal de la lumière du soleil, eh bien ! docteur, eh bien !

j’ai besoin, malgré cette conviction, de m’appuyer sur cet axiome,

errare humanum est.

— Écoutez, Villefort, dit le docteur, existe-t-il un de mes

confrères en qui vous ayez autant de confiance qu’en moi ?

— Pourquoi cela, dites ? où voulez-vous en venir ?

— Appelez-le, je lui dirai ce que j’ai vu, ce que j’ai remarqué,

nous ferons l’autopsie.

— Et vous trouverez des traces du poison ?

— Non, pas du poison, je n’ai pas dit cela, mais nous

constaterons l’exaspération du système nerveux, nous

reconnaîtrons l’asphyxie patente, incontestable, et nous vous

dirons : “Cher Villefort, si c’est par négligence que la chose est

arrivée, veillez sur vos serviteurs ; si c’est par haine, veillez sur

vos ennemis.”

— Oh ! mon Dieu ! que me proposez-vous là, d’Avrigny ?

répondit Villefort abattu ; du moment où il y aura un autre que

vous dans le secret, une enquête deviendra nécessaire, et une

enquête chez moi, impossible ! Pourtant », continua le procureur

du roi en se reprenant et en regardant le médecin avec

inquiétude, « pourtant si vous le voulez, si vous l’exigez

absolument, je le ferai. En effet, peut-être dois-je donner suite à cette affaire ; mon caractère me le commande. Mais, docteur,

vous me voyez d’avance pénétré de tristesse : introduire dans ma

maison tant de scandale après tant de douleur ! Oh ! ma femme

et ma fille en mourront ; et moi, moi, docteur, vous le savez, un

homme n’en arrive pas où j’en suis, un homme n’a pas été

procureur du roi vingt-cinq ans sans s’être amassé bon nombre

d’ennemis ; les miens sont nombreux. Cette affaire ébruitée sera

pour eux un triomphe qui les fera tressaillir de joie, et moi me

couvrira de honte. Docteur, pardonnez-moi ces idées mondaines.

Si vous étiez un prêtre, je n’oserais vous dire cela ; mais vous êtes

un homme, mais vous connaissez les autres hommes ; docteur,

docteur, vous ne m’avez rien dit, n’est-ce pas ?

— Mon cher monsieur de Villefort, répondit le docteur

ébranlé, mon premier devoir est l’humanité. J’eusse sauvé

Mme de Saint-Méran si la science eût eu le pouvoir de le faire,

mais elle est morte, je me dois aux vivants. Ensevelissons au plus

profond de nos cœurs ce terrible secret. Je permettrai, si les yeux

de quelques-uns s’ouvrent là-dessus, qu’on impute à mon

ignorance le silence que j’aurai gardé. Cependant, monsieur,

cherchez toujours, cherchez activement, car peut-être cela ne

s’arrêtera-t-il point là… Et quand vous aurez trouvé le coupable,

si vous le trouvez, c’est moi qui vous dirai : “Vous êtes magistrat,

faites ce que vous voudrez !”

— Oh ! merci, merci, docteur ! dit Villefort avec une joie

indicible, je n’ai jamais eu de meilleur ami que vous. »

Et comme s’il eût craint que le docteur d’Avrigny ne revînt sur

cette concession, il se leva et entraîna le docteur du côté de la

maison.

Ils s’éloignèrent.

Morrel, comme s’il eût eu besoin de respirer, sortit sa tête du

taillis, et la lune éclaira ce visage si pâle qu’on eût pu le prendre

pour un fantôme.

« Dieu me protège d’une manifeste mais terrible façon, dit-il.

Mais Valentine, Valentine ! pauvre amie ! résistera-t-elle à tant de

douleurs ? »

En disant ces mots, il regardait alternativement la fenêtre aux

rideaux rouges et les trois fenêtres aux rideaux blancs.

La lumière avait presque complètement disparu de la fenêtre

aux rideaux rouges. Sans doute Mme de Villefort venait

d’éteindre sa lampe, et la veilleuse seule envoyait son reflet aux

vitres.

À l’extrémité du bâtiment, au contraire, il vit s’ouvrir une des

trois fenêtres aux rideaux blancs. Une bougie placée sur la

cheminée jeta au-dehors quelques rayons de sa pâle lumière, et

une ombre vint un instant s’accouder au balcon.

Morrel frissonna ; il lui semblait avoir entendu un sanglot.

Il n’était pas étonnant que cette âme ordinairement si

courageuse et si forte, maintenant troublée et exaltée par les deux

plus fortes des passions humaines, l’amour et la peur, se fût

affaiblie au point de subir des hallucinations superstitieuses.

Quoiqu’il fût impossible, caché comme il l’était, que l’œil de

Valentine le distinguât, il crut se voir appeler par l’ombre de la

fenêtre ; son esprit troublé le lui disait, son cœur ardent le lui

répétait. Cette double erreur devenait une réalité irrésistible, et,

par un de ces incompréhensibles élans de jeunesse, il bondit hors

de sa cachette, et en deux enjambées, au risque d’être vu, au

risque d’effrayer Valentine, au risque de donner l’éveil par

quelque cri involontaire échappé à la jeune fille, il franchit ce

parterre que la lune faisait large et blanc comme un lac, et, gagnant la rangée de caisses d’orangers qui s’étendait devant la

maison, il atteignit les marches du perron, qu’il monta

rapidement, et poussa la porte, qui s’ouvrit sans résistance devant

lui.

Valentine ne l’avait pas vu ; ses yeux levés au ciel suivaient un

nuage d’argent glissant sur l’azur, et dont la forme était celle

d’une ombre qui monte au ciel ; son esprit poétique et exalté lui

disait que c’était l’âme de sa grand-mère.

Cependant, Morrel avait traversé l’antichambre et trouvé la

rampe de l’escalier ; des tapis étendus sur les marches

assourdissaient son pas ; d’ailleurs Morrel en était arrivé à ce

point d’exaltation que la présence de M. de Villefort lui-même ne

l’eût pas effrayé. Si M. de Villefort se fût présenté à sa vue, sa

résolution était prise : il s’approchait de lui et lui avouait tout, en

le priant d’excuser et d’approuver cet amour qui l’unissait à sa

fille, et sa fille à lui ; Morrel était fou.

Par bonheur il ne vit personne.

Ce fut alors surtout que cette connaissance qu’il avait prise

par Valentine du plan intérieur de la maison lui servit ; il arriva

sans accident au haut de l’escalier, et comme, arrivé là, il

s’orientait, un sanglot dont il reconnut l’expression lui indiqua le

chemin qu’il avait à suivre ; il se retourna ; une porte entrebâillée

laissait arriver à lui le reflet d’une lumière et le son de la voix

gémissante. Il poussa cette porte et entra.

Au fond d’une alcôve, sous le drap blanc qui recouvrait sa tête

et dessinait sa forme, gisait la morte, plus effrayante encore aux

yeux de Morrel depuis la révélation du secret dont le hasard

l’avait fait possesseur.

À côté du lit, à genoux, la tête ensevelie dans les coussins

d’une large bergère, Valentine, frissonnante et soulevée par les sanglots, étendait au-dessus de sa tête, qu’on ne voyait pas, ses

deux mains jointes et raidies.

Elle avait quitté la fenêtre restée ouverte, et priait tout haut

avec des accents qui eussent touché le cœur le plus insensible ; la

parole s’échappait de ses lèvres, rapide, incohérente,

inintelligible, tant la douleur serrait sa gorge de ses brûlantes

étreintes.

La lune, glissant à travers l’ouverture des persiennes, faisait

pâlir la lueur de la bougie, et azurait de ses teintes funèbres ce

tableau de désolation.

Morrel ne put résister à ce spectacle ; il n’était pas d’une piété

exemplaire, il n’était pas facile à impressionner, mais Valentine

souffrant, pleurant, se tordant les bras à sa vue, c’était plus qu’il

n’en pouvait supporter en silence. Il poussa un soupir, murmura

un nom, et la tête noyée dans les pleurs et marbrée sur le velours

du fauteuil, une tête de Madeleine du Corrège, se releva et

demeura tournée vers lui.

Valentine le vit et ne témoigna point d’étonnement. Il n’y a

plus d’émotions intermédiaires dans un cœur gonflé par un

désespoir suprême.

Morrel tendit la main à son amie. Valentine, pour toute excuse

de ce qu’elle n’avait point été le trouver, lui montra le cadavre

gisant sous le drap funèbre et recommença à sangloter.

Ni l’un ni l’autre n’osait parler dans cette chambre. Chacun

hésitait à rompre ce silence que semblait commander la Mort

debout dans quelque coin et le doigt sur les lèvres.

Enfin Valentine osa la première.

« Ami, dit-elle, comment êtes-vous ici ? Hélas ! je vous dirais :

soyez le bienvenu, si ce n’était pas la Mort qui vous eût ouvert la

porte de cette maison.

— Valentine, dit Morrel d’une voix tremblante et les mains

jointes, j’étais là depuis huit heures et demie ; je ne vous voyais

point venir, l’inquiétude m’a pris, j’ai sauté par-dessus le mur, j’ai

pénétré dans le jardin ; alors des voix qui s’entretenaient du fatal

accident…

— Quelles voix ? » dit Valentine.

Morrel frémit, car toute la conversation du docteur et de

M. de Villefort lui revint à l’esprit, et, à travers le drap, il croyait

voir ces bras tordus, ce cou raidi, ces lèvres violettes.

« Les voix de vos domestiques, dit-il, m’ont tout appris.

— Mais venir jusqu’ici, c’est nous perdre, mon ami, dit

Valentine, sans effroi et sans colère.

— Pardonnez-moi, répondit Morrel du même ton, je vais me

retirer.

— Non, dit Valentine, on vous rencontrerait, restez.

— Mais si l’on venait ? »

La jeune fille secoua la tête.

« Personne ne viendra, dit-elle, soyez tranquille, voilà notre

sauvegarde. »

Et elle montra la forme du cadavre moulée par le drap.

« Mais qu’est-il arrivé à M. d’Épinay ? dites-moi, je vous en

supplie, reprit Morrel.

— M. Franz est arrivé pour signer le contrat au moment où

ma bonne grand-mère rendait le dernier soupir.

— Hélas ! » dit Morrel avec un sentiment de joie égoïste, car il

songeait en lui-même que cette mort retardait indéfiniment le

mariage de Valentine.

« Mais ce qui redouble ma douleur », continua la jeune fille,

comme si ce sentiment eût dû recevoir à l’instant même sa

punition, « c’est que cette pauvre chère aïeule, en mourant, a ordonné qu’on terminât le mariage le plus tôt possible ; elle aussi,

mon Dieu ! en croyant me protéger, elle aussi agissait contre moi.

— Écoutez ! » dit Morrel.

Les deux jeunes gens firent silence.

On entendit la porte qui s’ouvrit, et des pas firent craquer le

parquet du corridor et les marches de l’escalier.

« C’est mon père qui sort de son cabinet, dit Valentine.

— Et qui reconduit le docteur, ajouta Morrel.

— Comment savez-vous que c’est le docteur ? demanda

Valentine étonnée.

— Je le présume », dit Morrel.

Valentine regarda le jeune homme.

Cependant, on entendit la porte de la rue se fermer. M. de

Villefort alla donner en outre un tour de clef à celle du jardin,

puis il remonta l’escalier.

Arrivé dans l’antichambre, il s’arrêta un instant, comme s’il

hésitait s’il devait entrer chez lui ou dans la chambre de madame

de Saint-Méran, Morrel se jeta derrière une portière. Valentine ne

fit pas un mouvement ; on eût dit qu’une suprême douleur la

plaçait au-dessus des craintes ordinaires.

M. de Villefort rentra chez lui.

« Maintenant, dit Valentine, vous ne pouvez plus sortir ni par

la porte du jardin, ni par celle de la rue. »

Morrel regarda la jeune fille avec étonnement.

« Maintenant, dit-elle, il n’y a plus qu’une issue permise et

sûre, c’est celle de l’appartement de mon grand-père. »

Elle se leva.

« Venez, dit-elle.

— Où cela ? demanda Maximilien.

— Chez mon grand-père.

— Moi, chez M. Noirtier ?

— Oui.

— Y songez-vous, Valentine ?

— J’y songe, et depuis longtemps. Je n’ai plus que cet ami au

monde, et nous avons tous deux besoin de lui… Venez.

— Prenez garde, Valentine, dit Morrel, hésitant à faire ce que

lui ordonnait la jeune fille ; prenez garde, le bandeau est tombé

de mes yeux : en venant ici, j’ai accompli un acte de démence.

Avez-vous bien vous-même toute votre raison, chère amie ?

— Oui, dit Valentine, et je n’ai qu’un scrupule au monde, c’est

de laisser seuls les restes de ma pauvre grand-mère, que je me

suis chargée de garder.

— Valentine, dit Morrel, la mort est sacrée par elle-même.

— Oui, répondit la jeune fille ; d’ailleurs ce sera court, venez. »

Valentine traversa le corridor et descendit un petit escalier qui

conduisait chez Noirtier. Morrel la suivait sur la pointe du pied.

Arrivés sur le palier de l’appartement, ils trouvèrent le vieux

domestique.

« Barrois, dit Valentine, fermez la porte et ne laissez entrer

personne. »

Elle passa la première.

Noirtier, encore dans son fauteuil, attentif au moindre bruit,

instruit par son vieux serviteur de tout ce qui se passait, fixait des

regards avides sur l’entrée de la chambre ; il vit Valentine, et son

œil brilla.

Il y avait dans la démarche et dans l’attitude de la jeune fille

quelque chose de grave et de solennel qui frappa le vieillard.

Aussi, de brillant qu’il était, son œil devint-il interrogateur.

« Cher père, dit-elle d’une voix brève, écoute-moi bien : tu sais

que bonne-maman Saint-Méran est morte il y a une heure, et que maintenant, excepté toi, je n’ai plus personne qui m’aime au

monde ? »

Une expression de tendresse infinie passa dans les yeux du

vieillard.

« C’est donc à toi seul, n’est-ce pas, que je dois confier mes

chagrins ou mes espérances ? »

Le paralytique fit signe que oui.

Valentine prit Maximilien par la main.

« Alors, lui dit-elle, regarde bien monsieur. »

Le vieillard fixa son œil scrutateur et légèrement étonné sur

Morrel.

« C’est M. Maximilien Morrel, dit-elle, le fils de cet honnête

négociant de Marseille dont tu as sans doute entendu parler ?

— Oui, fit le vieillard.

— C’est un nom irréprochable, que Maximilien est en train de

rendre glorieux, car, à trente ans, il est capitaine de spahis,

officier de la Légion d’honneur. »

Le vieillard fit signe qu’il se le rappelait.

« Eh bien, bon-papa, dit Valentine en se mettant à deux

genoux devant le vieillard et en montrant Maximilien d’une main,

je l’aime et ne serai qu’à lui ! Si l’on me force d’en épouser un

autre, je me laisserai mourir ou je me tuerai. »

Les yeux du paralytique exprimaient tout un monde de

pensées tumultueuses.

« Tu aimes M. Maximilien Morrel, n’est-ce pas, bon-papa ?

demanda la jeune fille.

— Oui, fit le vieillard immobile.

— Et tu peux bien nous protéger, nous qui sommes aussi tes

enfants, contre la volonté de mon père ? »

Noirtier attacha son regard intelligent sur Morrel, comme

pour lui dire :

« C’est selon. »

Maximilien comprit.

« Mademoiselle, dit-il, vous avez un devoir sacré à remplir

dans la chambre de votre aïeule ; voulez-vous me permettre

d’avoir l’honneur de causer un instant avec M. Noirtier ?

— Oui, oui, c’est cela », fit l’œil du vieillard.

Puis il regarda Valentine avec inquiétude.

« Comment il fera pour te comprendre, veux-tu dire, bon

père ?

— Oui.

— Oh ! sois tranquille ; nous avons si souvent parlé de toi,

qu’il sait bien comment je te parle. »

Puis, se tournant vers Maximilien avec un adorable sourire,

quoique ce sourire fût voilé par une profonde tristesse :

« Il sait tout ce que je sais, dit-elle. »

Valentine se releva, approcha un siège pour Morrel,

recommanda à Barrois de ne laisser entrer personne ; et après

avoir embrassé tendrement son grand-père et dit adieu tristement

à Morrel, elle partit.

Alors Morrel, pour prouver à Noirtier qu’il avait la confiance

de Valentine et connaissait tous leurs secrets, prit le dictionnaire,

la plume et le papier, et plaça le tout sur une table où il y avait

une lampe.

« Mais d’abord, dit Morrel, permettez-moi, monsieur, de vous

raconter qui je suis, comment j’aime Mlle Valentine, et quels sont

mes desseins à son égard.

— J’écoute », fit Noirtier.

C’était un spectacle assez imposant que ce vieillard, inutile

fardeau en apparence, et qui était devenu le seul protecteur, le

seul appui, le seul juge de deux amants jeunes, beaux, forts, et

entrant dans la vie.

Sa figure, empreinte d’une noblesse et d’une austérité

remarquables, imposait à Morrel, qui commença son récit en

tremblant.

Il raconta alors comment il avait connu, comment il avait

aimé Valentine, et comment Valentine, dans son isolement et son

malheur, avait accueilli l’offre de son dévouement. Il lui dit

quelles étaient sa naissance, sa position, sa fortune ; et plus d’une

fois, lorsqu’il interrogea le regard du paralytique, ce regard lui

répondit :

« C’est bien, continuez. »

« Maintenant », dit Morrel quand il eut fini cette première

partie de son récit, « maintenant que je vous ai dit, monsieur,

mon amour et mes espérances, dois-je vous dire nos projets ?

— Oui, fit le vieillard.

— Eh bien ! voilà ce que nous avions résolu. »

Et alors il raconta tout à Noirtier : comment un cabriolet

attendait dans l’enclos, comment il comptait enlever Valentine, la

conduire chez sa sœur, l’épouser, et dans une respectueuse

attente espérer le pardon de M. de Villefort.

« Non, dit Noirtier.

— Non ? reprit Morrel, ce n’est pas ainsi qu’il faut faire ?

— Non.

— Ainsi ce projet n’a point votre assentiment ?

— Non.

— Eh bien ! il y a un autre moyen », dit Morrel.

Le regard interrogateur du vieillard demanda : « Lequel ? »

« J’irai, continua Maximilien, j’irai trouver M. Franz d’Épinay,

je suis heureux de pouvoir vous dire cela en l’absence de Mlle de

Villefort, et je me conduirai avec lui de manière à le forcer d’être

un galant homme. »

Le regard de Noirtier continua d’interroger.

« Ce que je ferai ?

— Oui.

— Le voici. Je l’irai trouver, comme je vous le disais, je lui

raconterai les liens qui m’unissent à Mlle Valentine ; si c’est un

homme délicat, il prouvera sa délicatesse en renonçant de lui-

même à la main de sa fiancée, et mon amitié et mon dévouement

lui sont de cette heure acquis jusqu’à la mort ; s’il refuse, soit que

l’intérêt le pousse, soit qu’un ridicule orgueil le fasse persister,

après lui avoir prouvé qu’il contraindrait ma femme, que

Valentine m’aime et ne peut aimer un autre que moi, je me

battrai avec lui, en lui donnant tous les avantages, et je le tuerai

ou il me tuera ; si je le tue, il n’épousera pas Valentine ; s’il me

tue, je serai bien sûr que Valentine ne l’épousera pas. »

Noirtier considérait avec un plaisir indicible cette noble et

sincère physionomie sur laquelle se peignaient tous les

sentiments que sa langue exprimait, en y ajoutant par

l’expression d’un beau visage tout ce que la couleur ajoute à un

dessin solide et vrai.

Cependant, lorsque Morrel eut fini de parler, Noirtier ferma

les yeux à plusieurs reprises, ce qui était, on le sait, sa manière de

dire non.

« Non ? dit Morrel. Ainsi vous désapprouvez ce second projet,

comme vous avez déjà désapprouvé le premier ?

— Oui, je le désapprouve, fit le vieillard.

— Mais que faire alors, monsieur ? demanda Morrel. Les

dernières paroles de Mme de Saint-Méran ont été pour que le

mariage de sa petite-fille ne se fît point attendre : dois-je laisser

les choses s’accomplir ? »

Noirtier resta immobile.

« Oui, je comprends, dit Morrel, je dois attendre.

— Oui.

— Mais tout délai nous perdra, monsieur, reprit le jeune

homme. Seule, Valentine est sans force, et on la contraindra

comme une enfant. Entré ici miraculeusement pour savoir ce qui

s’y passe, admis miraculeusement devant vous, je ne puis

raisonnablement espérer que ces bonnes chances se renouvellent.

Croyez-moi, il n’y a que l’un ou l’autre des deux partis que je vous

propose, pardonnez cette vanité à ma jeunesse, qui soit le bon ;

dites-moi celui des deux que vous préférez : autorisez-vous

mademoiselle Valentine à se confier à mon honneur ?

— Non.

— Préférez-vous que j’aille trouver M. d’Épinay ?

— Non.

— Mais, mon Dieu ! de qui nous viendra le secours que nous

attendons du ciel ? »

Le vieillard sourit des yeux comme il avait l’habitude de

sourire quand on lui parlait du ciel. Il était toujours resté un peu

d’athéisme dans les idées du vieux jacobin.

« Du hasard ? reprit Morrel.

— Non.

— De vous ?

— Oui.

— De vous ?

— Oui, répéta le vieillard.

— Vous comprenez bien ce que je vous demande, monsieur ?

Excusez mon insistance, car ma vie est dans votre réponse : notre

salut nous viendra de vous ?

— Oui.

— Vous en êtes sûr ?

— Oui.

— Vous en répondez ?

— Oui. »

Et il y avait dans le regard qui donnait cette affirmation une

telle fermeté, qu’il n’y avait pas moyen de douter de la volonté,

sinon de la puissance.

« Oh ! merci, monsieur, merci cent fois ! Mais comment, à

moins qu’un miracle du Seigneur ne vous rende la parole, le

geste, le mouvement, comment pourrez-vous, vous, enchaîné

dans ce fauteuil, vous, muet et immobile, comment pourrez-vous

vous opposer à ce mariage ? »

Un sourire éclaira le visage du vieillard, sourire étrange que

celui des yeux sur un visage immobile.

« Ainsi, je dois attendre ? demanda le jeune homme.

— Oui.

— Mais le contrat ? »

Le même sourire reparut.

« Voulez-vous donc me dire qu’il ne sera pas signé ?

— Oui, dit Noirtier.

— Ainsi le contrat ne sera pas même signé ! s’écria Morrel.

Oh ! pardonnez, monsieur ! à l’annonce d’un grand bonheur, il est

bien permis de douter ; le contrat ne sera pas signé ?

— Non », dit le paralytique.

Malgré cette assurance, Morrel hésitait à croire. Cette

promesse d’un vieillard impotent était si étrange, qu’au lieu de venir d’une force de volonté elle pouvait émaner d’un

affaiblissement des organes ; n’est-il pas naturel que l’insensé qui

ignore sa folie prétende réaliser des choses au-dessus de sa

puissance ? Le faible parle des fardeaux qu’il soulève, le timide

des géants qu’il affronte, le pauvre des trésors qu’il manie, le plus

humble paysan, au compte de son orgueil, s’appelle Jupiter.

Soit que Noirtier eût compris l’indécision du jeune homme ;

soit qu’il n’ajoutât pas complètement foi à la docilité qu’il avait

montrée, il le regarda fixement.

« Que voulez-vous, monsieur ? demanda Morrel, que je vous

renouvelle ma promesse de ne rien faire ? »

Le regard de Noirtier demeura fixe et ferme, comme pour dire

qu’une promesse ne lui suffisait pas ; puis il passa du visage à la

main.

« Voulez-vous que je jure, monsieur ? demanda Maximilien.

— Oui, fit le paralytique avec la même solennité, je le veux. »

Morrel comprit que le vieillard attachait une grande

importance à ce serment.

Il étendit la main.

« Sur mon honneur, dit-il, je vous jure d’attendre ce que vous

aurez décidé pour agir contre M. d’Épinay.

— Bien, fit des yeux le vieillard.

— Maintenant, monsieur, demanda Morrel, ordonnez-vous

que je me retire ?

— Oui.

— Sans revoir Mlle Valentine ?

— Oui. »

Morrel fit signe qu’il était prêt à obéir.

« Maintenant, continua Morrel, permettez-vous, monsieur,

que votre fils vous embrasse comme l’a fait tout à l’heure votre fille ? »

Il n’y avait pas à se tromper à l’expression des yeux de

Noirtier.

Le jeune homme posa sur le front du vieillard ses lèvres au

même endroit où la jeune fille avait posé les siennes.

Puis il salua une seconde fois le vieillard et sortit.

Sur le carré il trouva le vieux serviteur, prévenu par

Valentine ; celui-ci attendait Morrel, et le guida par les détours

d’un corridor sombre qui conduisait à une petite porte donnant

sur le jardin.

Arrivé là, Morrel gagna la grille ; par la charmille, il fut en un

instant au haut du mur, et par son échelle, en une seconde, il fut

dans l’enclos à la luzerne, où son cabriolet l’attendait toujours.

Il y remonta, et brisé par tant d’émotions, mais le cœur plus

libre, il rentra vers minuit rue Meslay, se jeta sur son lit et dormit

comme s’il eût été plongé dans une profonde ivresse.

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