Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 79 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

LXXVI. Les progrès de Cavalcanti fils

LXXVI

 

LES PROGRÈS DE CAVALCANTI FILS

 

Cependant M. Cavalcanti père était parti pour aller reprendre

son service, non pas dans l’armée de Sa Majesté l’Empereur

d’Autriche, mais à la roulette des bains de Lucques, dont il était

l’un des plus assidus courtisans.

Il va sans dire qu’il avait emporté avec la plus scrupuleuse

exactitude jusqu’au dernier paul de la somme qui lui avait été

allouée pour son voyage, et pour la récompense de la façon

majestueuse et solennelle avec laquelle il avait joué son rôle de

père.

M. Andrea avait hérité à ce départ de tous les papiers qui

constataient qu’il avait bien l’honneur d’être le fils du marquis

Bartolomeo et de la marquise Leonora Corsinari.

Il était donc à peu près ancré dans cette société parisienne, si

facile à recevoir les étrangers, et à les traiter, non pas d’après ce

qu’ils sont, mais d’après ce qu’ils veulent être.

D’ailleurs, que demande-t-on à un jeune homme à Paris ? De

parler à peu près sa langue, d’être habillé convenablement, d’être

beau joueur et de payer en or.

Il va sans dire qu’on est moins difficile encore pour un

étranger que pour un Parisien.

Andrea avait donc pris en une quinzaine de jours une assez

belle position ; on l’appelait monsieur le comte, on disait qu’il

avait cinquante mille livres de rente, et on parlait des trésors

immenses de monsieur son père, enfouis, disait-on, dans les

carrières de Saravezza.

Un savant, devant qui on mentionnait cette dernière

circonstance comme un fait, déclara avoir vu les carrières dont il

était question, ce qui donna un grand poids à des assertions

jusqu’alors flottantes à l’état de doute, et qui dès lors prirent la

consistance de la réalité.

On en était là dans ce cercle de la société parisienne où nous

avons introduit nos lecteurs, lorsque Monte-Cristo vint un soir

faire visite à M. Danglars. M. Danglars était sorti, mais on

proposa au comte de l’introduire près de la baronne, qui était

visible, ce qu’il accepta.

Ce n’était jamais sans une espèce de tressaillement nerveux

que, depuis le dîner d’Auteuil et les événements qui en avaient été

la suite, Mme Danglars entendait prononcer le nom de Monte-

Cristo. Si la présence du comte ne suivait pas le bruit de son

nom, la sensation douloureuse devenait plus intense ; si au

contraire le comte paraissait, sa figure ouverte, ses yeux brillants,

son amabilité, sa galanterie même pour Mme Danglars

chassaient bientôt jusqu’à la dernière impression de crainte ; il

paraissait à la baronne impossible qu’un homme si charmant à la

surface pût nourrir contre elle de mauvais desseins ; d’ailleurs, les cœurs les plus corrompus ne peuvent croire au mal qu’en le

faisant reposer sur un intérêt quelconque : le mal inutile et sans

cause répugne comme une anomalie.

Lorsque Monte-Cristo entra dans le boudoir où nous avons

déjà une fois introduit nos lecteurs, et où la baronne suivait d’un

œil assez inquiet des dessins que lui passait sa fille après les avoir

regardés avec M. Cavalcanti fils, sa présence produisit son effet

ordinaire, et ce fut en souriant qu’après avoir été quelque peu

bouleversée par son nom la baronne reçut le comte.

Celui-ci, de son côté, embrassa toute la scène d’un coup d’œil.

Près de la baronne, à peu près couchée sur une causeuse,

Eugénie se tenait assise, et Cavalcanti debout.

Cavalcanti, habillé de noir comme un héros de Goethe, en

souliers vernis et en bas de soie blancs à jour, passait une main

assez blanche et assez soignée dans ses cheveux blonds, au milieu

desquels scintillait un diamant que, malgré les conseils de Monte-

Cristo, le vaniteux jeune homme n’avait pu résister au désir de se

passer au petit doigt.

Ce mouvement était accompagné de regards assassins lancés

sur Mlle Danglars, et de soupirs envoyés à la même adresse que

les regards.

Mlle Danglars était toujours la même, c’est-à-dire belle, froide

et railleuse. Pas un de ces regards, pas un de ces soupirs d’Andrea

ne lui échappaient ; on eût dit qu’ils glissaient sur la cuirasse de

Minerve, cuirasse que quelques philosophes prétendent recouvrir

parfois la poitrine de Sapho.

Eugénie salua froidement le comte, et profita des premières

préoccupations de la conversation pour se retirer dans son salon

d’études, d’où bientôt deux voix s’exhalant rieuses et bruyantes,

mêlées aux premiers accords d’un piano, firent savoir à Monte-Cristo que mademoiselle Danglars venait de préférer, à la sienne

et à celle de M. Cavalcanti, la société de Mlle Louise d’Armilly, sa

maîtresse de chant.

Ce fut alors surtout que, tout en causant avec Mme Danglars

et en paraissant absorbé par le charme de la conversation, le

comte remarqua la sollicitude de M. Andrea Cavalcanti, sa

manière d’aller écouter la musique à la porte qu’il n’osait

franchir, et de manifester son admiration.

Bientôt le banquier rentra. Son premier regard fut pour

Monte-Cristo, c’est vrai, mais le second pour Andrea.

Quant à sa femme, il la salua à la façon dont certains maris

saluent leur femme, et dont les célibataires ne pourront se faire

une idée que lorsqu’on aura publié un code très étendu de la

conjugalité.

« Est-ce que ces demoiselles ne vous ont pas invité à faire de

la musique avec elles ? demanda Danglars à Andrea.

— Hélas ! non, monsieur », répondit Andrea avec un soupir

plus remarquable encore que les autres.

Danglars s’avança aussitôt vers la porte de communication et

l’ouvrit.

On vit alors les deux jeunes filles assises sur le même siège,

devant le même piano. Elles accompagnaient chacune d’une

main, exercice auquel elles s’étaient habituées par fantaisie, et où

elles étaient devenues d’une force remarquable.

Mlle d’Armilly, qu’on apercevait alors, formant avec Eugénie,

grâce au cadre de la porte, un de ces tableaux vivants comme on

en fait souvent en Allemagne, était d’une beauté assez

remarquable, ou plutôt d’une gentillesse exquise. C’était une

petite femme mince et blonde comme une fée, avec de grands

cheveux bouclés tombant sur son cou un peu trop long, comme Pérugin en donne parfois à ses vierges, et des yeux voilés par la

fatigue. On disait qu’elle avait la poitrine faible, et que, comme

Antonia du 113 Violon de Crémone, elle mourrait un jour en

chantant.

Monte-Cristo plongea dans ce gynécée un regard rapide et

curieux ; c’était la première fois qu’il voyait Mlle d’Armilly, dont

si souvent il avait entendu parler dans la maison.

« Eh bien ! demanda le banquier à sa fille, nous sommes donc

exclus, nous autres ? »

Alors il mena le jeune homme dans le petit salon, et, soit

hasard, soit adresse, derrière Andrea la porte fut repoussée de

manière à ce que, de l’endroit où ils étaient assis, Monte-Cristo et

la baronne ne pussent plus rien voir ; mais, comme le banquier

avait suivi Andrea, Mme Danglars ne parut pas même remarquer

cette circonstance.

Bientôt après, le comte entendit la voix d’Andrea résonner aux

accords du piano, accompagnant une chanson corse.

Pendant que le comte écoutait en souriant cette chanson qui

lui faisait oublier Andrea pour lui rappeler Benedetto,

Mme Danglars vantait à Monte-Cristo la force d’âme de son mari,

qui, le matin encore, avait, dans une faillite milanaise, perdu trois

ou quatre cent mille francs.

Et, en effet, l’éloge était mérité ; car, si le comte ne l’eût su par

la baronne ou peut-être par un des moyens qu’il avait de tout

savoir, la figure du baron ne lui en eût pas dit un mot.

« Bon ! pensa Monte-Cristo, il en est déjà à cacher ce qu’il

perd : il y a un mois il s’en vantait. »

Puis tout haut :

« Oh ! madame, dit le comte, M. Danglars connaît si bien la

Bourse, qu’il rattrapera toujours là ce qu’il pourra perdre ailleurs.

— Je vois que vous partagez l’erreur commune, dit

Mme Danglars.

— Et quelle est cette erreur ? dit Monte-Cristo.

— C’est que M. Danglars joue, tandis qu’au contraire il ne joue

jamais.

— Ah ! oui, c’est vrai, madame, je me rappelle que M. Debray

m’a dit… À propos, mais que devient donc M. Debray ? Il y a trois

ou quatre jours que je ne l’ai aperçu.

— Et moi aussi, dit Mme Danglars avec un aplomb

miraculeux. Mais vous avez commencé une phrase qui est restée

inachevée.

— Laquelle ?

— M. Debray vous a dit, prétendiez-vous…

— Ah ! c’est vrai ; M. Debray m’a dit que c’était vous qui

sacrifiiez au démon du jeu.

— J’ai eu ce goût pendant quelque temps, je l’avoue, dit

Mme Danglars, mais je ne l’ai plus.

— Et vous avez tort, madame. Eh ! mon Dieu ! les chances de

la fortune sont précaires, et si j’étais femme, et que le hasard eût

fait de cette femme celle d’un banquier, quelque confiance que

j’aie dans le bonheur de mon mari, car en spéculation, vous le

savez, tout est bonheur et malheur ; eh bien ! dis-je, quelque

confiance que j’aie dans le bonheur de mon mari, je

commencerais toujours par m’assurer une fortune indépendante,

dussé-je acquérir cette fortune en mettant mes intérêts dans des

mains qui lui seraient inconnues. »

Mme Danglars rougit malgré elle.

« Tenez, dit Monte-Cristo, comme s’il n’avait rien vu, on parle

d’un beau coup qui a été fait hier sur les bons de Naples.

— Je n’en ai pas, dit vivement la baronne, et je n’en ai même

jamais eu ; mais, en vérité, c’est assez parler Bourse comme cela,

monsieur le comte, nous avons l’air de deux agents de change ;

parlons un peu de ces pauvres Villefort, si tourmentés en ce

moment par la fatalité.

— Que leur arrive-t-il donc ? demanda Monte-Cristo avec une

parfaite naïveté.

— Mais, vous le savez ; après avoir perdu M. de Saint-Méran

trois ou quatre jours après son départ, ils viennent de perdre la

marquise trois ou quatre jours après son arrivée.

— Ah ! c’est vrai, dit Monte-Cristo, j’ai appris cela ; mais,

comme dit Clodius à Hamlet, c’est une loi de la nature : leurs

pères étaient morts avant eux, et ils les avaient pleurés ; ils

mourront avant leurs fils, et leurs fils les pleureront.

— Mais ce n’est pas le tout.

— Comment ce n’est pas le tout !

— Non ; vous saviez qu’ils allaient marier leur fille…

— À M. Franz d’Épinay… Est-ce que le mariage est manqué ?

— Hier matin, à ce qu’il paraît, Franz leur a rendu leur parole.

— Ah ! vraiment… Et connaît-on les causes de cette rupture ?

— Non.

— Que m’annoncez-vous là, bon Dieu ! madame… et M. de

Villefort, comment accepte-t-il tous ces malheurs ?

— Comme toujours, en philosophe. »

En ce moment, Danglars rentra seul.

« Eh bien ! dit la baronne, vous laissez M. Cavalcanti avec

votre fille ?

— Et Mlle d’Armilly, dit le banquier, pour qui la prenez-vous

donc ? »

Puis se retournant vers Monte-Cristo :

« Charmant jeune homme, n’est-ce pas, monsieur le comte,

que le prince Cavalcanti ?… Seulement, est-il bien prince ?

— Je n’en réponds pas, dit Monte-Cristo. On m’a présenté son

père comme marquis, il serait comte ; mais je crois que lui-même

n’a pas grande prétention à ce titre.

— Pourquoi ? dit le banquier. S’il est prince, il a tort de ne pas

se vanter. Chacun son droit. Je n’aime pas qu’on renie son

origine, moi.

— Oh ! vous êtes un démocrate pur, dit Monte-Cristo en

souriant.

— Mais, voyez, dit la baronne, à quoi vous vous exposez : si

M. de Morcerf venait par hasard, il trouverait M. Cavalcanti dans

une chambre où lui, fiancé d’Eugénie, n’a jamais eu la permission

d’entrer.

— Vous faites bien de dire par hasard, reprit le banquier, car,

en vérité, on dirait, tant on le voit rarement, que c’est

effectivement le hasard qui nous l’amène.

— Enfin, s’il venait, et qu’il trouvât ce jeune homme près de

votre fille, il pourrait être mécontent.

— Lui ? oh ! mon Dieu ! vous vous trompez, M. Albert ne nous

fait pas l’honneur d’être jaloux de sa fiancée, il ne l’aime point

assez pour cela. D’ailleurs, que m’importe qu’il soit mécontent ou

non !

— Cependant, au point où nous en sommes…

— Oui, au point où nous en sommes : voulez-vous le savoir, le

point où nous en sommes ? c’est qu’au bal de sa mère il a dansé

une seule fois avec ma fille, que M. Cavalcanti a dansé trois fois

avec elle et qu’il ne l’a même pas remarqué.

— M. le vicomte Albert de Morcerf ! » annonça le valet de

chambre.

La baronne se leva vivement. Elle allait passer au salon

d’études pour avertir sa fille, quand Danglars l’arrêta par le bras.

« Laissez », dit-il.

Elle le regarda étonnée.

Monte-Cristo feignit de ne pas avoir vu ce jeu de scène.

Albert entra, il était fort beau et fort gai. Il salua la baronne

avec aisance, Danglars avec familiarité, Monte-Cristo avec

affection ; puis se retournant vers la baronne :

« Voulez-vous me permettre, madame, lui dit-il, de vous

demander comment se porte Mlle Danglars ?

— Fort bien, monsieur, répondit vivement Danglars ; elle fait

en ce moment de la musique dans son petit salon avec

M. Cavalcanti. »

Albert conserva son air calme et indifférent : peut-être

éprouvait-il quelque dépit intérieur ; mais il sentait le regard de

Monte-Cristo fixé sur lui.

« M. Cavalcanti a une très belle voix de ténor, dit-il, et

mademoiselle Eugénie un magnifique soprano, sans compter

qu’elle joue du piano comme Thalberg 114. Ce doit être un

charmant concert.

— Le fait est, dit Danglars, qu’ils s’accordent à merveille. »

Albert parut n’avoir pas remarqué cette équivoque, si

grossière, cependant, que Mme Danglars en rougit.

« Moi aussi, continua le jeune homme, je suis musicien, à ce

que disent mes maîtres, du moins ; eh bien ! chose étrange, je n’ai

jamais pu encore accorder ma voix avec aucune voix, et avec les

voix de soprano surtout encore moins qu’avec les autres. »

Danglars fit un petit sourire qui signifiait : « Mais fâche-toi

donc ! »

« Aussi, dit-il, espérant sans doute arriver au but qu’il désirait,

le prince et ma fille ont-ils fait hier l’admiration générale. N’étiez-

vous pas là hier, monsieur de Morcerf ?

— Quel prince ? demanda Albert.

— Le prince Cavalcanti », reprit Danglars, qui s’obstinait

toujours à donner ce titre au jeune homme.

« Ah ! pardon, dit Albert, j’ignorais qu’il fût prince. Ah ! le

prince Cavalcanti a chanté hier avec mademoiselle Eugénie ? En

vérité, ce devait être ravissant, et je regrette bien vivement de ne

pas avoir entendu cela. Mais je n’ai pu me rendre à votre

invitation, j’étais forcé d’accompagner madame de Morcerf chez

la baronne de Château-Renaud, la mère, où chantaient les

Allemands. »

Puis, après un silence, et comme s’il n’eût été question de

rien :

« Me sera-t-il permis, répéta Morcerf, de présenter mes

hommages à mademoiselle Danglars ?

— Oh ! attendez, attendez, je vous en supplie, dit le banquier

en arrêtant le jeune homme ; entendez-vous la délicieuse

cavatine, ta, ta, ta, ti, ta, ti, ta, ta, c’est ravissant, cela va être

fini… une seule seconde : parfait ! bravo ! bravi ! brava ! »

Et le banquier se mit à applaudir avec frénésie.

« En effet, dit Albert, c’est exquis, et il est impossible de mieux

comprendre la musique de son pays que ne le fait le prince

Cavalcanti. Vous avez dit prince, n’est-ce pas ? D’ailleurs s’il n’est

pas prince, on le fera prince, c’est facile en Italie. Mais pour en

revenir à nos adorables chanteurs, vous devriez nous faire un

plaisir, monsieur Danglars : sans les prévenir qu’il y a là un

étranger, vous devriez prier Mlle Danglars et M. Cavalcanti de

commencer un autre morceau. C’est une chose si délicieuse que de jouir de la musique d’un peu loin, dans une pénombre, sans

être vu, sans voir, et, par conséquent, sans gêner le musicien, qui

peut ainsi se livrer à tout l’instinct de son génie ou à tout l’élan de

son cœur. »

Cette fois, Danglars fut démonté par le flegme du jeune

homme.

Il prit Monte-Cristo à part.

« Eh bien ! lui dit-il, que dites-vous de notre amoureux ?

— Dame ! il me paraît froid, c’est incontestable ; mais que

voulez-vous ? vous êtes engagé !

— Sans doute, je suis engagé, mais de donner ma fille à un

homme qui l’aime et non à un homme qui ne l’aime pas. Voyez

celui-ci, froid comme un marbre, orgueilleux comme son père ;

s’il était riche encore, s’il avait la fortune des Cavalcanti, on

passerait par là-dessus. Ma foi, je n’ai pas consulté ma fille ; mais

si elle avait bon goût…

— Oh ! dit Monte-Cristo, je ne sais si c’est mon amitié pour lui

qui m’aveugle, mais je vous assure, moi, que M. de Morcerf est un

jeune homme charmant, là, qui rendra votre fille heureuse et qui

arrivera tôt ou tard à quelque chose ; car enfin la position de son

père est excellente.

— Hum ! fit Danglars.

— Pourquoi ce doute ?

— Il y a toujours le passé… ce passé obscur.

— Mais le passé du père ne regarde pas le fils.

— Si fait, si fait !

— Voyons, ne vous montez pas la tête ; il y a un mois, vous

trouviez excellent de faire ce mariage… Vous comprenez, moi, je

suis désespéré, c’est chez moi que vous avez vu ce jeune

Cavalcanti, que je ne connais pas, je vous le répète.

— Je le connais, moi, dit Danglars, cela suffit.

— Vous le connaissez ? avez-vous donc pris des

renseignements sur lui ? demanda Monte-Cristo.

— Est-il besoin de cela, et à la première vue ne sait-on pas à

qui on a affaire ? Il est riche d’abord.

— Je ne l’assure pas.

— Vous répondez pour lui, cependant ?

— De cinquante mille livres, d’une misère.

— Il a une éducation distinguée.

— Hum ! fit à son tour Monte-Cristo.

— Il est musicien.

— Tous les Italiens le sont.

— Tenez, comte, vous n’êtes pas juste pour ce jeune homme.

— Eh bien ! oui, je l’avoue, je vois avec peine que, connaissant

vos engagements avec les Morcerf, il vienne ainsi se jeter en

travers et abuser de sa fortune. »

Danglars se mit à rire.

« Oh ! que vous êtes puritain ! dit-il, mais cela se fait tous les

jours dans le monde.

— Vous ne pouvez cependant rompre ainsi, mon cher

monsieur Danglars : les Morcerf comptent sur ce mariage.

— Y comptent-ils ?

— Positivement.

— Alors qu’ils s’expliquent. Vous devriez glisser deux mots de

cela au père, mon cher comte, vous qui êtes si bien dans la

maison.

— Moi ! et où diable avez-vous vu cela ?

— Mais à leur bal, ce me semble. Comment ! la comtesse, la

fière Mercédès, la dédaigneuse Catalane, qui daigne à peine

ouvrir la bouche à ses plus vieilles connaissances, vous a pris par le bras, est sortie avec vous dans le jardin, a pris les petites allées,

et n’a reparu qu’une demi-heure après.

— Ah ! baron, baron, dit Albert, vous nous empêchez

d’entendre : pour un mélomane comme vous, quelle barbarie !

— C’est bien, c’est bien, monsieur le railleur », dit Danglars.

Puis se retournant vers Monte-Cristo :

« Vous chargez-vous de lui dire cela, au père ?

— Volontiers, si vous le désirez.

— Mais que pour cette fois cela se fasse d’une manière

explicite et définitive ; surtout qu’il me demande ma fille, qu’il

fixe une époque, qu’il déclare ses conditions d’argent, enfin que

l’on s’entende ou qu’on se brouille ; mais, vous comprenez, plus

de délais.

— Eh bien ! la démarche sera faite.

— Je ne vous dirai pas que je l’attends avec plaisir, mais enfin

je l’attends : un banquier, vous le savez, doit être esclave de sa

parole. »

Et Danglars poussa un de ces soupirs que poussait Cavalcanti

fils une demi-heure auparavant.

« Bravi ! bravo ! brava ! » cria Morcerf, parodiant le banquier

et applaudissant la fin du morceau.

Danglars commençait à regarder Albert de travers, lorsqu’on

vint lui dire deux mots tout bas.

« Je reviens, dit le banquier à Monte-Cristo, attendez-moi,

j’aurai peut-être quelque chose à vous dire tout à l’heure. »

Et il sortit.

La baronne profita de l’absence de son mari pour repousser la

porte du salon d’études de sa fille, et l’on vit se dresser, comme

un ressort, M. Andrea, qui était assis devant le piano avec

Mlle Eugénie.

Albert salua en souriant Mlle Danglars, qui, sans paraître

aucunement troublée, lui rendit un salut aussi froid que

d’habitude.

Cavalcanti parut évidemment embarrassé ; il salua Morcerf,

qui lui rendit son salut de l’air le plus impertinent du monde.

Alors Albert commença de se confondre en éloges sur la voix

de Mlle Danglars, et sur le regret qu’il éprouvait, d’après ce qu’il

venait d’entendre, de n’avoir pas assisté à la soirée de la veille…

Cavalcanti, laissé à lui-même, prit à part Monte-Cristo.

« Voyons, dit Mme Danglars, assez de musique et de

compliments comme cela, venez prendre le thé.

— Viens, Louise », dit Mlle Danglars à son amie.

On passa dans le salon voisin, où effectivement le thé était

préparé.

Au moment où l’on commençait à laisser, à la manière

anglaise, les cuillers dans les tasses, la porte se rouvrit, et

Danglars reparut visiblement fort agité.

Monte-Cristo surtout remarqua cette agitation et interrogea le

banquier du regard.

« Eh bien ! dit Danglars, je viens de recevoir mon courrier de

Grèce.

— Ah ! ah ! fit le comte, c’est pour cela qu’on vous avait

appelé ?

— Oui.

— Comment se porte le roi Othon ? » demanda Albert du ton

le plus enjoué.

Danglars le regarda de travers sans lui répondre, et Monte-

Cristo se détourna pour cacher l’expression de pitié qui venait de

paraître sur son visage et qui s’effaça presque aussitôt.

« Nous nous en irons ensemble, n’est-ce pas ? dit Albert au

comte.

— Oui, si vous voulez », répondit celui-ci.

Albert ne pouvait rien comprendre à ce regard du banquier ;

aussi, se retournant vers Monte-Cristo, qui avait parfaitement

compris :

« Avez-vous vu, dit-il, comme il m’a regardé ?

— Oui, répondit le comte : mais trouvez-vous quelque chose

de particulier dans son regard ?

— Je le crois bien ; mais que veut-il dire avec ses nouvelles de

Grèce ?

— Comment voulez-vous que je sache cela ?

— Parce qu’à ce que je présume, vous avez des intelligences

dans le pays. »

Monte-Cristo sourit comme on sourit toujours quand on veut

se dispenser de répondre.

« Tenez, dit Albert, le voilà qui s’approche de vous, je vais faire

compliment à Mlle Danglars sur son camée ; pendant ce temps, le

père aura le temps de vous parler.

— Si vous lui faites compliment, faites-lui compliment sur sa

voix, au moins, dit Monte-Cristo.

— Non pas, c’est ce que ferait tout le monde.

— Mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, vous avez la fatuité de

l’impertinence. »

Albert s’avança vers Eugénie le sourire sur les lèvres.

Pendant ce temps, Danglars se pencha à l’oreille du comte.

« Vous m’avez donné un excellent conseil, dit-il, et il y a toute

une histoire horrible sur ces deux mots : Fernand et Janina.

— Ah bah ! fit Monte-Cristo.

— Oui, je vous conterai cela ; mais emmenez le jeune homme :

je serais trop embarrassé de rester maintenant avec lui.

— C’est ce que je fais, il m’accompagne ; maintenant, faut-il

toujours que je vous envoie le père ?

— Plus que jamais.

— Bien. »

Le comte fit un signe à Albert.

Tous deux saluèrent les dames et sortirent : Albert avec un air

parfaitement indifférent pour les mépris de Mlle Danglars ;

Monte-Cristo en réitérant à Mme Danglars ses conseils sur la

prudence que doit avoir une femme de banquier d’assurer son

avenir.

M. Cavalcanti demeura maître du champ de bataille.

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