Le comte de Monte-Cristo
XLV. La pluie de sang
XLV
LA PLUIE DE SANG
« En entrant, le bijoutier jeta un regard interrogateur autour
de lui ; mais rien ne semblait faire naître les soupçons s’il n’en
avait pas, rien ne semblait les confirmer s’il en avait.
« Caderousse tenait toujours des deux mains ses billets et son
or. La Carconte souriait à son hôte le plus agréablement qu’elle
pouvait.
« “Ah ! ah ! dit le bijoutier, il paraît que vous aviez peur de ne
pas avoir votre compte, que vous repassiez votre trésor après
mon départ.
« — Non pas, dit Caderousse ; mais l’événement qui nous en
fait possesseurs est si inattendu que nous n’y pouvons croire, et
que, lorsque nous n’avons pas la preuve matérielle sous les yeux,
nous croyons faire encore un rêve.”
« Le bijoutier sourit.
« “Est-ce que vous avez des voyageurs dans votre auberge ?
demanda-t-il.
« — Non, répondit Caderousse, nous ne donnons point à
coucher ; nous sommes trop près de la ville, et personne ne
s’arrête.
« — Alors, je vais vous gêner horriblement ?
« — Nous gêner, vous ! mon cher monsieur ! dit
gracieusement la Carconte, pas du tout, je vous jure.
« — Voyons, où me mettez-vous ?
« — Dans la chambre là-haut.
« — Mais n’est-ce pas votre chambre ?
« — Oh ! n’importe ; nous avons un second lit dans la pièce à
côté de celle-ci.”
« Caderousse regarda avec étonnement sa femme. Le bijoutier
chantonna un petit air en se chauffant le dos à un fagot que la
Carconte venait d’allumer dans la cheminée pour sécher son hôte.
« Pendant ce temps, elle apportait sur un coin de la table où
elle avait étendu une serviette les maigres restes d’un dîner,
auxquels elle joignit deux ou trois œufs frais.
« Caderousse avait renfermé de nouveau les billets dans son
portefeuille, son or dans un sac, et le tout dans son armoire. Il se
promenait de long en large, sombre et pensif, levant de temps en
temps la tête sur le bijoutier, qui se tenait tout fumant devant
l’âtre, et qui, à mesure qu’il se séchait d’un côté, se tournait de
l’autre.
« “Là, dit la Carconte en posant une bouteille de vin sur la
table, quand vous voudrez souper tout est prêt.
« — Et vous ? demanda Joannès.
« — Moi, je ne souperai pas, répondit Caderousse.
« — Nous avons dîné très tard, se hâta de dire la Carconte.
« — Je vais donc souper seul ? fit le bijoutier.
« — Nous vous servirons”, répondit la Carconte avec un
empressement qui ne lui était pas habituel, même envers ses
hôtes payants.
« De temps en temps Caderousse lançait sur elle un regard
rapide comme un éclair.
« L’orage continuait.
« “Entendez-vous, entendez-vous ? dit la Carconte ; vous avez,
ma foi, bien fait de revenir.
« — Ce qui n’empêche pas, dit le bijoutier, que si, pendant
mon souper, l’ouragan s’apaise, je me remettrai en route.
« — C’est le mistral, dit Caderousse en secouant la tête ; nous
en avons pour jusqu’à demain.”
« Et il poussa un soupir.
« “Ma foi, dit le bijoutier en se mettant à table, tant pis pour
ceux qui sont dehors.
« — Oui, reprit la Carconte, ils passeront une mauvaise nuit.”
« Le bijoutier commença de souper, et la Carconte continua
d’avoir pour lui tous les petits soins d’une hôtesse attentive ; elle
d’ordinaire si quinteuse et si revêche, elle était devenue un
modèle de prévenance et de politesse. Si le bijoutier l’eût connue
auparavant, un si grand changement l’eût certes étonné et n’eût
pas manqué de lui inspirer quelque soupçon. Quant à
Caderousse, il ne disait pas une parole, continuant sa promenade,
et paraissant hésiter même à regarder son hôte.
« Lorsque le souper fut terminé, Caderousse alla lui-même
ouvrir la porte.
« “Je crois que l’orage se calme”, dit-il.
« Mais en ce moment, comme pour lui donner un démenti, un
coup de tonnerre terrible ébranla la maison, et une bouffée de
vent mêlée de pluie entra, qui éteignit la lampe.
« Caderousse referma la porte ; sa femme alluma une
chandelle au brasier mourant.
« “Tenez, dit-elle au bijoutier, vous devez être fatigué ; j’ai mis
des draps blancs au lit, montez vous coucher et dormez bien.”
« Joannès resta encore un instant pour s’assurer que l’ouragan
ne se calmait point, et lorsqu’il eut acquis la certitude que le
tonnerre et la pluie ne faisaient qu’aller en augmentant, il
souhaita le bonsoir à ses hôtes et monta l’escalier.
« Il passait au-dessus de ma tête, et j’entendais chaque marche
craquer sous ses pas.
« La Carconte le suivit d’un œil avide, tandis qu’au contraire
Caderousse lui tournait le dos et ne regardait pas même de son
côté.
« Tous ces détails, qui sont revenus à mon esprit depuis ce
temps-là, ne me frappèrent point au moment où ils se passaient
sous mes yeux ; il n’y avait, à tout prendre, rien que de naturel
dans ce qui arrivait, et, à part l’histoire du diamant qui me
paraissait un peu invraisemblable, tout allait de source. Aussi
comme j’étais écrasé de fatigue, que je comptais profiter moi-
même du premier répit que la tempête donnerait aux éléments, je
résolus de dormir quelques heures et de m’éloigner au milieu de
la nuit.
« J’entendais dans la pièce au-dessus le bijoutier, qui prenait
de son côté toutes ses dispositions pour passer la meilleure nuit
possible. Bientôt son lit craqua sous lui ; il venait de se coucher.
« Je sentais mes yeux qui se fermaient malgré moi, et comme
je n’avais conçu aucun soupçon, je ne tentai point de lutter contre
le sommeil ; je jetai un dernier regard sur l’intérieur de la cuisine.
Caderousse était assis à côté d’une longue table, sur un de ces
bancs de bois qui, dans les auberges de village, remplacent les chaises ; il me tournait le dos, de sorte que je ne pouvais voir sa
physionomie ; d’ailleurs eût-il été dans la position contraire, la
chose m’eût encore été impossible, attendu qu’il tenait sa tête
ensevelie dans ses deux mains.
« La Carconte le regarda quelque temps, haussa les épaules et
vint s’asseoir en face de lui.
« En ce moment la flamme mourante gagna un reste de bois
sec oublié par elle ; une lueur un peu plus vive éclaira le sombre
intérieur. La Carconte tenait ses yeux fixés sur son mari, et
comme celui-ci restait toujours dans la même position, je la vis
étendre vers lui sa main crochue, et elle le toucha au front.
« Caderousse tressaillit. Il me sembla que la femme remuait
les lèvres, mais, soit qu’elle parlât tout à fait bas, soit que mes
sens fussent déjà engourdis par le sommeil, le bruit de sa parole
n’arriva point jusqu’à moi. Je ne voyais même plus qu’à travers un
brouillard et avec ce doute précurseur du sommeil pendant lequel
on croit que l’on commence un rêve. Enfin mes yeux se
fermèrent, et je perdis conscience de moi-même.
« J’étais au plus profond de mon sommeil, lorsque je fus
réveillé par un coup de pistolet, suivi d’un cri terrible. Quelques
pas chancelants retentirent sur le plancher de la chambre, et une
masse inerte vint s’abattre dans l’escalier, juste au-dessus de ma
tête.
« Je n’étais pas encore bien maître de moi. J’entendais des
gémissements, puis des cris étouffés comme ceux qui
accompagnent une lutte.
« Un dernier cri, plus prolongé que les autres et qui dégénéra
en gémissements, vint me tirer complètement de ma léthargie.
« Je me soulevai sur un bras, j’ouvris les yeux, qui ne virent
rien dans les ténèbres, et je portai la main à mon front, sur lequel il me semblait que dégouttait à travers les planches de l’escalier
une pluie tiède et abondante.
« Le plus profond silence avait succédé à ce bruit affreux.
J’entendis les pas d’un homme qui marchait au-dessus de ma
tête ; ses pas firent craquer l’escalier. L’homme descendit dans la
salle inférieure, s’approcha de la cheminée et alluma une
chandelle.
« Cet homme, c’était Caderousse ; il avait le visage pâle, et sa
chemise était tout ensanglantée.
« La chandelle allumée, il remonta rapidement l’escalier, et
j’entendis de nouveau ses pas rapides et inquiets.
« Un instant après il redescendit. Il tenait à la main l’écrin ; il
s’assura que le diamant était bien dedans, chercha un instant
dans laquelle de ses poches il le mettrait ; puis, sans doute, ne
considérant point sa poche comme une cachette assez sûre, il le
roula dans son mouchoir rouge, qu’il tourna autour de son cou.
« Puis il courut à l’armoire, en tira ses billets et son or, mit les
uns dans le gousset de son pantalon, l’autre dans la poche de sa
veste, prit deux ou trois chemises, et, s’élançant vers la porte, il
disparut dans l’obscurité. Alors tout devint clair et lucide pour
moi ; je me reprochai ce qui venait d’arriver, comme si j’eusse été
le vrai coupable. Il me sembla entendre des gémissements : le
malheureux bijoutier pouvait n’être pas mort ; peut-être était-il en
mon pouvoir, en lui portant secours, de réparer une partie du mal
non pas que j’avais fait, mais que j’avais laissé faire. J’appuyai
mes épaules contre une de ces planches mal jointes qui
séparaient l’espèce de tambour dans lequel j’étais couché de la
salle inférieure ; les planches cédèrent, et je me trouvai dans la
maison.
« Je courus à la chandelle, et je m’élançai dans l’escalier ; un
corps le barrait en travers, c’était le cadavre de la Carconte.
« Le coup de pistolet que j’avais entendu avait été tiré sur elle :
elle avait la gorge traversée de part en part, et outre sa double
blessure qui coulait à flots, elle vomissait le sang par la bouche.
Elle était tout à fait morte. J’enjambai par-dessus son corps, et je
passai.
« La chambre offrait l’aspect du plus affreux désordre. Deux
ou trois meubles étaient renversés ; les draps, auxquels le
malheureux bijoutier s’était cramponné, traînaient par la
chambre : lui-même était couché à terre, la tête appuyée contre le
mur, nageant dans une mare de sang qui s’échappait de trois
larges blessures reçues dans la poitrine.
« Dans la quatrième était resté un long couteau de cuisine,
dont on ne voyait que le manche.
« Je marchai sur le second pistolet qui n’était point parti, la
poudre étant probablement mouillée.
« Je m’approchai du bijoutier ; il n’était pas mort
effectivement : au bruit que je fis, à l’ébranlement du plancher
surtout, il rouvrit des yeux hagards, parvint à les fixer un instant
sur moi, remua les lèvres comme s’il voulait parler, et expira.
« Cet affreux spectacle m’avait rendu presque insensé ; du
moment où je ne pouvais plus porter de secours à personne je
n’éprouvais plus qu’un besoin, celui de fuir. Je me précipitai dans
l’escalier, en enfonçant mes mains dans mes cheveux et en
poussant un rugissement de terreur.
« Dans la salle inférieure, il y avait cinq ou six douaniers et
deux ou trois gendarmes, toute une troupe armée.
« On s’empara de moi ; je n’essayais même pas de faire
résistance, je n’étais plus le maître de mes sens. J’essayai de parler, je poussai quelques cris inarticulés, voilà tout.
« Je vis que les douaniers et les gendarmes me montraient du
doigt ; j’abaissai les yeux sur moi-même, j’étais tout couvert de
sang. Cette pluie tiède que j’avais sentie tomber sur moi à travers
les planches de l’escalier, c’était le sang de la Carconte.
« Je montrai du doigt l’endroit où j’étais caché.
« “Que veut-il dire ?” demanda un gendarme.
« Un douanier alla voir.
« “Il veut dire qu’il est passé par là”, répondit-il.
« Et il montra le trou par lequel j’avais passé effectivement.
« Alors, je compris qu’on me prenait pour l’assassin. Je
retrouvai la voix, je retrouvai la force ; je me dégageai des mains
des deux hommes qui me tenaient, en m’écriant :
« “Ce n’est pas moi ! ce n’est pas moi !”
« Deux gendarmes me mirent en joue avec leurs carabines.
« “Si tu fais un mouvement, dirent-ils, tu es mort.
« — Mais, m’écriai-je, puisque je vous répète que ce n’est pas
moi !
« — Tu conteras ta petite histoire aux juges de Nîmes,
répondirent-ils. En attendant, suis-nous ; et si nous avons un
conseil à te donner, c’est de ne pas faire résistance.”
« Ce n’était point mon intention, j’étais brisé par l’étonnement
et par la terreur. On me mit les menottes, on m’attacha à la queue
d’un cheval, et l’on me conduisit à Nîmes.
« J’avais été suivi par un douanier ; il m’avait perdu de vue aux
environs de la maison, il s’était douté que j’y passerais la nuit ; il
avait été prévenir ses compagnons, et ils étaient arrivés juste pour
entendre le coup de pistolet et pour me prendre au milieu de
telles preuves de culpabilité, que je compris tout de suite la peine
que j’aurais à faire reconnaître mon innocence.
« Aussi, ne m’attachai-je qu’à une chose : ma première
demande au juge d’instruction fut pour le prier de faire chercher
partout un certain abbé Busoni, qui s’était arrêté dans la journée
à l’auberge du Pont-du-Gard. Si Caderousse avait inventé une
histoire, si cet abbé n’existait pas, il était évident que j’étais
perdu, à moins que Caderousse ne fût pris à son tour et n’avouât
tout.
« Deux mois s’écoulèrent pendant lesquels, je dois le dire à la
louange de mon juge, toutes les recherches furent faites pour
retrouver celui que je lui demandais. J’avais déjà perdu tout
espoir. Caderousse n’avait point été pris. J’allais être jugé à la
première session, lorsque le 8 septembre, c’est-à-dire trois mois et
cinq jours après l’événement, l’abbé Busoni, sur lequel je
n’espérais plus, se présenta à la geôle, disant qu’il avait appris
qu’un prisonnier désirait lui parler. Il avait su, disait-il, la chose à
Marseille, et il s’empressait de se rendre à mon désir.
« Vous comprenez avec quelle ardeur je le reçus ; je lui
racontai tout ce dont j’avais été témoin, j’abordai avec inquiétude
l’histoire du diamant ; contre mon attente elle était vraie de point
en point ; contre mon attente encore, il ajouta une foi entière à
tout ce que je lui dis. Ce fut alors qu’entraîné par sa douce
charité, reconnaissant en lui une profonde connaissance des
mœurs de mon pays, pensant que le pardon du seul crime que
j’eusse commis pouvait peut-être descendre de ses lèvres si
charitables, je lui racontai, sous le sceau de la confession,
l’aventure d’Auteuil dans tous ses détails. Ce que j’avais fait par
entraînement obtint le même résultat que si je l’eusse fait par
calcul ; l’aveu de ce premier assassinat, que rien ne me forçait de
lui révéler, lui prouva que je n’avais pas commis le second, et il
me quitta en m’ordonnant d’espérer, et en promettant de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour convaincre mes juges de
mon innocence.
« J’eus la preuve qu’en effet il s’était occupé de moi quand je
vis ma prison s’adoucir graduellement, et quand j’appris qu’on
attendrait pour me juger les assises qui devaient suivre celles
pour lesquelles on se rassemblait.
« Dans cet intervalle, la Providence permit que Caderousse fût
pris à l’étranger et ramené en France. Il avoua tout, rejetant la
préméditation et surtout l’instigation sur sa femme. Il fut
condamné aux galères perpétuelles, et moi mis en liberté.
— Et ce fut alors, dit Monte-Cristo, que vous vous présentâtes
chez moi porteur d’une lettre de l’abbé Busoni ?
— Oui, Excellence, il avait pris à moi un intérêt visible.
« “Votre état de contrebandier vous perdra, me dit-il ; si vous
sortez d’ici, quittez-le.
« — Mais, mon père, demandai-je, comment voulez-vous que
je vive et que je fasse vivre ma pauvre sœur ?
« — Un de mes pénitents, me répondit-il, a une grande estime
pour moi, et m’a chargé de lui chercher un homme de confiance.
Voulez-vous être cet homme ? je vous adresserai à lui.
« — Ô mon père ! m’écriai-je, que de bonté !
« — Mais vous me jurez que je n’aurai jamais à me repentir.”
« J’étendis la main pour faire serment.
« “C’est inutile, dit-il, je connais et j’aime les Corses, voici ma
recommandation.”
« Et il écrivit les quelques lignes que je vous remis, et sur
lesquelles Votre Excellence eut la bonté de me prendre à son
service. Maintenant, je le demande avec orgueil à Votre
Excellence, a-t-elle jamais eu à se plaindre de moi ?
— Non, répondit le comte ; et, je le confesse avec plaisir, vous
êtes un bon serviteur, Bertuccio, quoique vous manquiez de
confiance.
— Moi, monsieur le comte !
— Oui, vous. Comment se fait-il que vous ayez une sœur et un
fils adoptif, et que, cependant, vous ne m’ayez jamais parlé ni de
l’une ni de l’autre !
— Hélas ! Excellence, c’est qu’il me reste à vous dire la partie
la plus triste de ma vie. Je partis pour la Corse. J’avais hâte, vous
le comprenez bien, de revoir et de consoler ma pauvre sœur ;
mais quand j’arrivai à Rogliano je trouvai la maison en deuil ; il y
avait eu une scène horrible et dont les voisins gardent encore le
souvenir ! Ma pauvre sœur, selon mes conseils, résistait aux
exigences de Benedetto, qui, à chaque instant, voulait se faire
donner tout l’argent qu’il y avait à la maison. Un matin, il la
menaça, et disparut pendant toute la journée. Elle pleura, car
cette chère Assunta avait pour le misérable un cœur de mère. Le
soir vint, elle l’attendit sans se coucher. Lorsque à onze heures il
rentra avec deux de ses amis, compagnons ordinaires de toutes
ses folies, alors elle lui tendit les bras ; mais eux s’emparèrent
d’elle, et l’un des trois, je tremble que ce ne soit cet infernal
enfant, l’un des trois s’écria :
« “Jouons à la question, et il faudra bien qu’elle avoue où est
son argent.”
« Justement le voisin Wasilio était à Bastia ; sa femme seule
était restée à la maison. Nul, excepté elle, ne pouvait ni voir ni
entendre ce qui se passait chez ma sœur. Deux retinrent la pauvre
Assunta, qui, ne pouvant croire à la possibilité d’un pareil crime,
souriait à ceux qui allaient devenir ses bourreaux ; le troisième
alla barricader portes et fenêtres, puis il revint, et tous trois réunis, étouffant les cris que la terreur lui arrachait devant ces
préparatifs plus sérieux, approchèrent les pieds d’Assunta du
brasier sur lequel ils comptaient pour lui faire avouer où était
caché notre petit trésor ; mais, dans la lutte, le feu prit à ses
vêtements : ils lâchèrent alors la patiente, pour ne pas être brûlés
eux-mêmes. Toute en flammes elle courut à la porte, mais la
porte était fermée.
« Elle s’élança vers la fenêtre ; mais la fenêtre était barricadée.
Alors la voisine entendit des cris affreux : c’était Assunta qui
appelait au secours. Bientôt sa voix fut étouffée ; les cris
devinrent des gémissements et le lendemain, après une nuit de
terreur et d’angoisses, quand la femme de Wasilio se hasarda de
sortir de chez elle et fit ouvrir la porte de notre maison par le
juge, on trouva Assunta à moitié brûlée, mais respirant encore,
les armoires forcées, l’argent disparu. Quant à Benedetto, il avait
quitté Rogliano pour n’y plus revenir ; depuis ce jour je ne l’ai pas
revu, et je n’ai pas même entendu parler de lui.
« Ce fut, reprit Bertuccio, après avoir appris ces tristes
nouvelles, que j’allai à Votre Excellence. Je n’avais plus à vous
parler de Benedetto, puisqu’il avait disparu, ni de ma sœur,
puisqu’elle était morte.
— Et qu’avez-vous pensé de cet événement ? demanda Monte-
Cristo.
— Que c’était le châtiment du crime que j’avais commis,
répondit Bertuccio. Ah ! ces Villefort, c’était une race maudite !
— Je le crois, murmura le comte avec un accent lugubre.
— Et maintenant, n’est-ce pas, reprit Bertuccio, Votre
Excellence comprend que cette maison que je n’ai pas revue
depuis, que ce jardin où je me suis retrouvé tout à coup, que cette
place où j’ai tué un homme, ont pu me causer ces sombres émotions dont vous avez voulu connaître la source ; car enfin je
ne suis pas bien sûr que devant moi, là, à mes pieds, M. de
Villefort ne soit pas couché dans la fosse qu’il avait creusée pour
son enfant.
— En effet, tout est possible, dit Monte-Cristo en se levant du
banc où il était assis ; même, ajouta-t-il tout bas, que le procureur
du roi ne soit pas mort. L’abbé Busoni a bien fait de vous envoyer
à moi. Vous avez bien fait de me raconter votre histoire, car je
n’aurai pas de mauvaises pensées à votre sujet. Quant à ce
Benedetto si mal nommé, n’avez-vous jamais essayé de retrouver
sa trace ? n’avez-vous jamais cherché à savoir ce qu’il était
devenu ?
— Jamais, si j’avais su où il était, au lieu d’aller à lui, j’aurais
fui comme devant un monstre. Non, heureusement, jamais je
n’en ai entendu parler par qui que ce soit au monde ; j’espère qu’il
est mort.
— N’espérez pas, Bertuccio, dit le comte ; les méchants ne
meurent pas ainsi, car Dieu semble les prendre sous sa garde
pour en faire l’instrument de ses vengeances.
— Soit, dit Bertuccio. Tout ce que je demande au ciel
seulement, c’est de ne le revoir jamais. Maintenant, continua
l’intendant en baissant la tête, vous savez tout monsieur le
comte ; vous êtes mon juge ici-bas comme Dieu le sera là-haut ;
ne me direz-vous point quelques paroles de consolation ?
— Vous avez raison, en effet, et je puis vous dire ce que vous
dirait l’abbé Busoni : celui que vous avez frappé, ce Villefort,
méritait un châtiment pour ce qu’il avait fait à vous et peut-être
pour autre chose encore. Benedetto, s’il vit, servira, comme je
vous l’ai dit, à quelque vengeance divine, puis sera puni à son
tour. Quant à vous, vous n’avez en réalité qu’un reproche à vous adresser : demandez-vous pourquoi, ayant enlevé cet enfant à la
mort, vous ne l’avez pas rendu à sa mère : là est le crime,
Bertuccio.
— Oui, monsieur, là est le crime et le véritable crime, car en
cela j’ai été un lâche. Une fois que j’eus rappelé l’enfant à la vie, je
n’avais qu’une chose à faire, vous l’avez dit, c’était de le renvoyer
à sa mère. Mais, pour cela, il me fallait faire des recherches,
attirer l’attention, me livrer peut-être ; je n’ai pas voulu mourir, je
tenais à la vie par ma sœur, par l’amour-propre inné chez nous
autres de rester entiers et victorieux dans notre vengeance ; et
puis enfin, peut-être, tenais-je simplement à la vie par l’amour
même de la vie. Oh ! moi, je ne suis pas un brave comme mon
pauvre frère ! »
Bertuccio cacha son visage dans ses deux mains, et Monte-
Cristo attacha sur lui un long et indéfinissable regard.
Puis, après un instant de silence, rendu plus solennel encore
par l’heure et par le lieu :
« Pour terminer dignement cet entretien, qui sera le dernier
sur ces aventures, monsieur Bertuccio », dit le comte avec un
accent de mélancolie qui ne lui était pas habituel, « retenez bien
mes paroles, je les ai souvent entendu prononcer à l’abbé Busoni
lui-même : “À tous maux il est deux remèdes : le temps et le
silence”. Maintenant, monsieur Bertuccio, laissez-moi me
promener un instant dans ce jardin. Ce qui est une émotion
poignante pour vous, acteur dans cette scène, sera pour moi une
sensation presque douce et qui donnera un double prix à cette
propriété. Les arbres, voyez-vous, monsieur Bertuccio, ne
plaisent que parce qu’ils font de l’ombre, et l’ombre elle-même ne
plaît que parce qu’elle est pleine de rêveries et de visions. Voilà
que j’ai acheté un jardin croyant acheter un simple enclos fermé de murs, et point du tout, tout à coup cet enclos se trouve être un
jardin tout plein de fantômes, qui n’étaient point portés sur le
contrat. Or, j’aime les fantômes ; je n’ai jamais entendu dire que
les morts eussent fait en six mille ans autant de mal que les
vivants en font en un jour. Rentrez donc, monsieur Bertuccio, et
allez dormir en paix. Si votre confesseur, au moment suprême,
est moins indulgent que ne le fut l’abbé Busoni, faites-moi venir
si je suis encore de ce monde, je vous trouverai des paroles qui
berceront doucement votre âme au moment où elle sera prête à
se mettre en route pour faire ce rude voyage qu’on appelle
l’éternité. »
Bertuccio s’inclina respectueusement devant le comte, et
s’éloigna en poussant un soupir.
Monte-Cristo resta seul ; et, faisant quatre pas en avant :
« Ici, près de ce platane, murmura-t-il, la fosse où l’enfant fut
déposé : là-bas, la petite porte par laquelle on entrait dans le
jardin ; à cet angle, l’escalier dérobé qui conduit à la chambre à
coucher. Je ne crois pas avoir besoin d’inscrire tout cela sur mes
tablettes, car voilà devant mes yeux, autour de moi, sous mes
pieds, le plan en relief, le plan vivant. »
Et le comte, après un dernier tour dans ce jardin, alla
retrouver sa voiture. Bertuccio, qui le voyait rêveur, monta sans
rien dire sur le siège auprès du cocher.
La voiture reprit le chemin de Paris.
Le soir même, à son arrivée à la maison des Champs-Élysées,
le comte de Monte-Cristo visita toute l’habitation comme eût pu
le faire un homme familiarisé avec elle depuis de longues
années ; pas une seule fois, quoiqu’il marchât le premier, il
n’ouvrit une porte pour une autre, et ne prit un escalier ou un
corridor qui ne le conduisît pas directement où il comptait aller. Ali l’accompagnait dans cette revue nocturne. Le comte donna à
Bertuccio plusieurs ordres pour l’embellissement ou la
distribution nouvelle du logis, et, tirant sa montre, il dit au
Nubien attentif :
« Il est onze heures et demie, Haydée ne peut tarder à arriver.
A-t-on prévenu les femmes françaises ? »
Ali étendit la main vers l’appartement destiné à la belle
Grecque, et qui était tellement isolé qu’en cachant la porte
derrière une tapisserie on pouvait visiter toute la maison sans se
douter qu’il y eût là un salon et deux chambres habités ; Ali,
disons-nous donc, étendit la main vers l’appartement, montra le
nombre trois avec les doigts de sa main gauche, et sur cette
même main, mise à plat, appuyant sa tête, ferma les yeux en
guise de sommeil.
« Ah ! fit Monte-Cristo, habitué à ce langage, elles sont trois
qui attendent dans la chambre à coucher, n’est-ce pas ?
— Oui, fit Ali en agitant la tête de haut en bas.
— Madame sera fatiguée ce soir, continua Monte-Cristo, et
sans doute elle voudra dormir ; qu’on ne la fasse pas parler : les
suivantes françaises doivent seulement saluer leur nouvelle
maîtresse et se retirer ; vous veillerez à ce que la suivante grecque
ne communique pas avec les suivantes françaises. »
Ali s’inclina.
Bientôt on entendit héler le concierge ; la grille s’ouvrit, une
voiture roula dans l’allée et s’arrêta devant le perron. Le comte
descendit ; la portière était déjà ouverte ; il tendit la main à une
jeune femme enveloppée d’une mante de soie verte toute brodée
d’or qui lui couvrait la tête.
La jeune femme prit la main qu’on lui tendait, la baisa avec un
certain amour mêlé de respect, et quelques mots furent échangés tendrement de la part de la jeune femme, et avec une douce
gravité de la part du comte, dans cette langue sonore que le vieil
Homère a mise dans la bouche de ses dieux.
Alors, précédée d’Ali qui portait un flambeau de cire rose, la
jeune femme, laquelle n’était autre que cette belle Grecque,
compagne ordinaire de Monte-Cristo en Italie, fut conduite à son
appartement, puis le comte se retira dans le pavillon qu’il s’était
réservé.
À minuit et demi, toutes les lumières étaient éteintes dans la
maison, et l’on eût pu croire que tout le monde dormait.
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