Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 86 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

LXXXIII. La main de Dieu

LXXXIII

 

LA MAIN DE DIEU

 

Caderousse continuait de crier d’une voix lamentable :

« Monsieur l’abbé, au secours ! au secours !

— Qu’y a-t-il ? demanda Monte-Cristo.

— À mon secours ! répéta Caderousse ; on m’a assassiné !

— Nous voici ! Du courage !

— Ah ! c’est fini. Vous arrivez trop tard ; vous arrivez pour me

voir mourir. Quels coups ! que de sang ! »

Et il s’évanouit.

Ali et son maître prirent le blessé et le transportèrent dans une

chambre. Là, Monte-Cristo fit signe à Ali de le déshabiller, et il

reconnut les trois terribles blessures dont il était atteint.

« Mon Dieu ! dit-il, votre vengeance se fait parfois attendre ;

mais je crois qu’alors elle ne descend du ciel que plus complète. »

Ali regarda son maître comme pour lui demander ce qu’il y

avait à faire.

« Va chercher M. le procureur du roi Villefort, qui demeure

faubourg Saint-Honoré, et amène-le ici. En passant, tu réveilleras

le concierge, et tu lui diras d’aller chercher un médecin. »

Ali obéit et laissa le faux abbé seul avec Caderousse, toujours

évanoui. Lorsque le malheureux rouvrit les yeux, le comte, assis à

quelques pas de lui, le regardait avec une sombre expression de

pitié, et ses lèvres, qui s’agitaient, semblaient murmurer une

prière.

« Un chirurgien, monsieur l’abbé, un chirurgien ! dit

Caderousse.

— On en est allé chercher un, répondit l’abbé.

— Je sais bien que c’est inutile, quant à la vie, mais il pourra

me donner des forces peut-être, et je veux avoir le temps de faire

ma déclaration.

— Sur quoi ?

— Sur mon assassin.

— Vous le connaissez donc ?

— Si je le connais ! oui, je le connais, c’est Benedetto.

— Ce jeune Corse ?

— Lui-même.

— Votre compagnon ?

— Oui. Après m’avoir donné le plan de la maison du comte,

espérant sans doute que je le tuerais et qu’il deviendrait ainsi son

héritier, ou qu’il me tuerait et qu’il serait ainsi débarrassé de moi,

il m’a attendu dans la rue et m’a assassiné.

— En même temps que j’ai envoyé chercher le médecin, j’ai

envoyé chercher le procureur du roi.

— Il arrivera trop tard, il arrivera trop tard, dit Caderousse, je

sens tout mon sang qui s’en va.

— Attendez », dit Monte-Cristo.

Il sortit et rentra cinq minutes après avec un flacon.

Les yeux du moribond, effrayants de fixité, n’avaient point en

son absence quitté cette porte par laquelle il devinait

instinctivement qu’un secours allait lui venir.

« Dépêchez-vous ! monsieur l’abbé, dépêchez-vous ! dit-il, je

sens que je m’évanouis encore. »

Monte-Cristo s’approcha et versa sur les lèvres violettes du

blessé trois ou quatre gouttes de la liqueur que contenait le

flacon.

Caderousse poussa un soupir.

« Oh ! dit-il, c’est la vie que vous me versez là ; encore…

encore…

— Deux gouttes de plus vous tueraient, répondit l’abbé.

— Oh ! qu’il vienne donc quelqu’un à qui je puisse dénoncer le

misérable.

— Voulez-vous que j’écrive votre déposition ? vous la signerez.

— Oui… oui… » dit Caderousse, dont les yeux brillaient à

l’idée de cette vengeance posthume.

Monte-Cristo écrivit :

 

Je meurs assassiné par le Corse Benedetto, mon compagnon de

chaîne à Toulon sous le n o 59.

 

« Dépêchez-vous ! dépêchez-vous ! dit Caderousse, je ne

pourrais plus signer. »

Monte-Cristo présenta la plume à Caderousse, qui rassembla

ses forces, signa et retomba sur son lit en disant :

« Vous raconterez le reste, monsieur l’abbé ; vous direz qu’il se

fait appeler Andrea Cavalcanti, qu’il loge à l’hôtel des Princes,

que… Ah ! ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! voilà que je meurs ! »

Et Caderousse s’évanouit pour la seconde fois.

L’abbé lui fit respirer l’odeur du flacon ; le blessé rouvrit les

yeux.

Son désir de vengeance ne l’avait pas abandonné pendant son

évanouissement.

« Ah ! vous direz tout cela, n’est-ce pas, monsieur l’abbé ?

— Tout cela, oui, et bien d’autres choses encore.

— Que direz-vous ?

— Je dirai qu’il vous avait sans doute donné le plan de cette

maison dans l’espérance que le comte vous tuerait. Je dirai qu’il

avait prévenu le comte par un billet ; je dirai que, le comte étant

absent, c’est moi qui ai reçu ce billet et qui ai veillé pour vous

attendre.

— Et il sera guillotiné, n’est-ce pas ? dit Caderousse ; il sera

guillotiné, vous me le promettez ? Je meurs avec cet espoir-là,

cela va m’aider à mourir.

— Je dirai, continua le comte, qu’il est arrivé derrière vous,

qu’il vous a guetté tout le temps ; que lorsqu’il vous a vu sortir, il

a couru à l’angle du mur et s’est caché.

— Vous avez donc vu tout cela, vous ?

— Rappelez-vous mes paroles : “Si tu rentres chez toi sain et

sauf, je croirai que Dieu t’a pardonné, et je te pardonnerai aussi.”

— Et vous ne m’avez pas averti ? s’écria Caderousse en

essayant de se soulever sur son coude ; vous saviez que j’allais

être tué en sortant d’ici, et vous ne m’avez pas averti ?

— Non, car dans la main de Benedetto je voyais la justice de

Dieu, et j’aurais cru commettre un sacrilège en m’opposant aux

intentions de la Providence.

— La justice de Dieu ! ne m’en parlez pas, monsieur l’abbé :

s’il y avait une justice de Dieu, vous savez mieux que personne qu’il y a des gens qui seraient punis et qui ne le sont pas.

— Patience ! dit l’abbé d’un ton qui fit frémir le moribond,

patience ! »

Caderousse le regarda avec étonnement.

« Et puis, dit l’abbé, Dieu est plein de miséricorde pour tous,

comme il a été pour toi : il est père avant d’être juge.

— Ah ! vous croyez donc à Dieu, vous ? dit Caderousse.

— Si j’avais le malheur de n’y pas avoir cru jusqu’à présent, dit

Monte-Cristo, j’y croirais en te voyant. »

Caderousse leva ses poings crispés au ciel.

« Écoute », dit l’abbé en étendant la main sur le blessé comme

pour lui commander la foi, « voilà ce qu’il a fait pour toi, ce Dieu

que tu refuses de reconnaître à ton dernier moment : il t’avait

donné la santé, la force, un travail assuré, des amis même, la vie

enfin telle qu’elle doit se présenter à l’homme pour être douce

avec le calme de la conscience et la satisfaction des désirs

naturels ; au lieu d’exploiter ces dons du Seigneur, si rarement

accordés par lui dans leur plénitude, voilà ce que tu as fait, toi :

tu t’es adonné à la fainéantise, à l’ivresse, et dans l’ivresse tu as

trahi un de tes meilleurs amis.

— Au secours ! s’écria Caderousse, je n’ai pas besoin d’un

prêtre, mais d’un médecin ; peut-être que je ne suis pas blessé à

mort, peut-être que je ne vais pas encore mourir, peut-être qu’on

peut me sauver !

— Tu es si bien blessé à mort que, sans les trois gouttes de

liqueur que je t’ai données tout à l’heure, tu aurais déjà expiré.

Écoute donc !

— Ah ! murmura Caderousse, quel étrange prêtre vous faites,

qui désespérez les mourants au lieu de les consoler.

— Écoute, continua l’abbé : quand tu as eu trahi ton ami, Dieu

a commencé, non pas de te frapper, mais de t’avertir ; tu es

tombé dans la misère et tu as eu faim ; tu avais passé à envier la

moitié d’une vie que tu pouvais passer à acquérir, et déjà tu

songeais au crime en te donnant à toi-même l’excuse de la

nécessité, quand Dieu fit pour toi un miracle, quand Dieu, par

mes mains, t’envoya au sein de ta misère une fortune, brillante

pour toi, malheureux, qui n’avais jamais rien possédé. Mais cette

fortune inattendue, inespérée, inouïe, ne te suffit plus du moment

où tu la possèdes ; tu veux la doubler : par quel moyen ? par un

meurtre. Tu la doubles, et alors Dieu te l’arrache en te conduisant

devant la justice humaine.

— Ce n’est pas moi, dit Caderousse, qui ai voulu tuer le Juif,

c’est la Carconte.

— Oui, dit Monte-Cristo. Aussi Dieu toujours, je ne dirai pas

juste cette fois, car sa justice t’eût donné la mort, mais Dieu,

toujours miséricordieux, permit que tes juges fussent touchés à

tes paroles et te laissassent la vie.

— Pardieu ! pour m’envoyer au bagne à perpétuité : la belle

grâce !

— Cette grâce, misérable ! tu la regardas cependant comme

une grâce quand elle te fut faite ; ton lâche cœur, qui tremblait

devant la mort, bondit de joie à l’annonce d’une honte

perpétuelle, car tu t’es dit, comme tous les forçats : “Il y a une

porte au bagne, il n’y en a pas à la tombe.” Et tu avais raison, car

cette porte du bagne s’est ouverte pour toi d’une manière

inespérée : un Anglais visite Toulon, il avait fait le vœu de tirer

deux hommes de l’infamie ; son choix tombe sur toi et sur ton

compagnon ; une seconde fortune descend pour toi du ciel, tu

retrouves à la fois l’argent et la tranquillité, tu peux recommencer à vivre de la vie de tous les hommes, toi qui avais été condamné à

vivre de celle des forçats ; alors, misérable, alors tu te mets à

tenter Dieu une troisième fois. “Je n’ai pas assez”, dis-tu, quand

tu avais plus que tu n’avais possédé jamais, et tu commets un

troisième crime, sans raison, sans excuse. Dieu s’est fatigué. Dieu

t’a puni. »

Caderousse s’affaiblissait à vue d’œil.

« À boire, dit-il ; j’ai soif… je brûle ! »

Monte-Cristo lui donna un verre d’eau.

« Scélérat de Benedetto, dit Caderousse en rendant le verre : il

échappera cependant, lui !

— Personne n’échappera, c’est moi qui te le dis, Caderousse…

Benedetto sera puni !

— Alors vous serez puni, vous aussi, dit Caderousse ; car vous

n’avez pas fait votre devoir de prêtre… vous deviez empêcher

Benedetto de me tuer.

— Moi ! dit le comte avec un sourire qui glaça d’effroi le

mourant, moi empêcher Benedetto de te tuer, au moment où tu

venais de briser ton couteau contre la cotte de mailles qui me

couvrait la poitrine !… Oui, peut-être si je t’eusse trouvé humble

et repentant, j’eusse empêché Benedetto de te tuer, mais je t’ai

trouvé orgueilleux et sanguinaire, et j’ai laissé s’accomplir la

volonté de Dieu !

— Je ne crois pas à Dieu ! hurla Caderousse, tu n’y crois pas

non plus… tu mens… tu mens !…

— Tais-toi, dit l’abbé, car tu fais jaillir hors de ton corps les

dernières gouttes de ton sang… Ah ! tu ne crois pas en Dieu, et tu

meurs frappé par Dieu !… Ah ! tu ne crois pas en Dieu, et Dieu

qui cependant ne demande qu’une prière, qu’un mot, qu’une

larme pour pardonner… Dieu qui pouvait diriger le poignard de l’assassin de manière à ce que tu expirasses sur le coup… Dieu t’a

donné un quart d’heure pour te repentir… Rentre donc en toi-

même, malheureux, et repens-toi !

— Non, dit Caderousse, non, je ne me repens pas ; il n’y a pas

de Dieu, il n’y a pas de Providence, il n’y a que du hasard.

— Il y a une Providence, il y a un Dieu, dit Monte-Cristo, et la

preuve, c’est que tu es là gisant, désespéré, reniant Dieu, et que

moi, je suis debout devant toi, riche, heureux, sain et sauf, et

joignant les mains devant ce Dieu auquel tu essayes de ne pas

croire, et auquel cependant tu crois au fond du cœur.

— Mais qui donc êtes-vous, alors ? demanda Caderousse en

fixant ses yeux mourants sur le comte.

— Regarde-moi bien, dit Monte-Cristo en prenant la bougie et

l’approchant de son visage.

— Eh bien ! l’abbé… l’abbé Busoni… »

Monte-Cristo enleva la perruque qui le défigurait, et laissa

retomber les beaux cheveux noirs qui encadraient si

harmonieusement son pâle visage.

« Oh ! dit Caderousse épouvanté, si ce n’étaient ces cheveux

noirs, je dirais que vous êtes l’Anglais, je dirais que vous êtes lord

Wilmore.

— Je ne suis ni l’abbé Busoni ni lord Wilmore, dit Monte-

Cristo : regarde mieux, regarde plus loin, regarde dans tes

premiers souvenirs. »

Il y avait dans cette parole du comte une vibration magnétique

dont les sens épuisés du misérable furent ravivés une dernière

fois.

« Oh ! en effet, dit-il, il me semble que je vous ai vu, que je

vous ai connu autrefois.

— Oui, Caderousse, oui, tu m’as vu, oui, tu m’as connu.

— Mais qui donc êtes-vous, alors ? et pourquoi, si vous m’avez

vu, si vous m’avez connu, pourquoi me laissez-vous mourir ?

— Parce que rien ne peut te sauver, Caderousse, parce que tes

blessures sont mortelles. Si tu avais pu être sauvé, j’aurais vu là

une dernière miséricorde du Seigneur, et j’eusse encore, je te le

jure par la tombe de mon père, essayé de te rendre à la vie et au

repentir.

— Par la tombe de ton père ! » dit Caderousse, ranimé par une

suprême étincelle et se soulevant pour voir de plus près l’homme

qui venait de lui faire ce serment sacré à tous les hommes : « Eh !

qui es-tu donc ? »

Le comte n’avait pas cessé de suivre le progrès de l’agonie. Il

comprit que cet élan de vie était le dernier ; il s’approcha du

moribond, et le couvrant d’un regard calme et triste à la fois :

« Je suis…, lui dit-il à l’oreille, je suis… »

Et ses lèvres, à peine ouvertes, donnèrent passage à un nom

prononcé si bas, que le comte semblait craindre de l’entendre lui-

même.

Caderousse, qui s’était soulevé sur ses genoux, étendit les bras,

fit un effort pour se reculer, puis joignant les mains et les levant

avec un suprême effort :

« Ô mon Dieu, mon Dieu, dit-il, pardon de vous avoir renié ;

vous existez bien, vous êtes bien le père des hommes au ciel et le

juge des hommes sur la terre. Mon Dieu, Seigneur, je vous ai

longtemps méconnu ! mon Dieu, Seigneur, pardonnez-moi ! mon

Dieu, Seigneur, recevez-moi ! »

Et Caderousse, fermant les yeux, tomba renversé en arrière

avec un dernier cri et avec un dernier soupir.

Le sang s’arrêta aussitôt aux lèvres de ses larges blessures.

Il était mort.

« Un ! » dit mystérieusement le comte, les yeux fixés sur le

cadavre déjà défiguré par cette horrible mort.

Dix minutes après, le médecin et le procureur du roi

arrivèrent, amenés, l’un par le concierge, l’autre par Ali, et furent

reçus par l’abbé Busoni, qui priait près du mort.

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