Le comte de Monte-Cristo
XVIII. Le trésor
XVIII
LE TRÉSOR
Lorsque Dantès rentra le lendemain matin dans la chambre de
son compagnon de captivité, il trouva Faria assis, le visage calme.
Sous le rayon qui glissait à travers l’étroite fenêtre de sa
cellule, il tenait ouvert dans sa main gauche, la seule, on se le
rappelle, dont l’usage lui fût resté, un morceau de papier, auquel
l’habitude d’être roulé en un mince volume avait imprimé la
forme d’un cylindre rebelle à s’étendre.
Il montra sans rien dire le papier à Dantès.
« Qu’est cela ? demanda celui-ci.
— Regardez bien, dit l’abbé en souriant.
— Je regarde de tous mes yeux, dit Dantès, et je ne vois rien
qu’un papier à demi brûlé, et sur lequel sont tracés des caractères
gothiques avec une encre singulière.
— Ce papier, mon ami, dit Faria, est, je puis vous tout avouer
maintenant, puisque je vous ai éprouvé, ce papier, c’est mon
trésor, dont à compter d’aujourd’hui la moitié vous appartient. »
Une sueur froide passa sur le front de Dantès. Jusqu’à ce jour,
et pendant quel espace de temps ! il avait évité de parler avec
Faria de ce trésor, source de l’accusation de folie qui pesait sur le
pauvre abbé ; avec sa délicatesse instinctive, Edmond avait
préféré ne pas toucher cette corde douloureusement vibrante ; et,
de son côté, Faria s’était tu. Il avait pris le silence du vieillard
pour un retour à la raison ; aujourd’hui, ces quelques mots,
échappés à Faria après une crise si pénible, semblaient annoncer
une grave rechute d’aliénation mentale.
« Votre trésor ? » balbutia Dantès.
Faria sourit.
« Oui, dit-il ; en tout point vous êtes un noble cœur, Edmond,
et je comprends, à votre pâleur et à votre frisson, ce qui se passe
en vous en ce moment. Non, soyez tranquille, je ne suis pas fou.
Ce trésor existe, Dantès, et s’il ne m’a pas été donné de le
posséder, vous le posséderez, vous : personne n’a voulu m’écouter
ni me croire parce qu’on me jugeait fou ; mais vous, qui devez
savoir que je ne le suis pas, écoutez-moi, et vous me croirez après
si vous voulez. »
« Hélas ! murmura Edmond en lui-même, le voilà retombé ! ce
malheur me manquait. »
Puis tout haut :
« Mon ami, dit-il à Faria, votre accès vous a peut-être fatigué,
ne voulez-vous pas prendre un peu de repos ? Demain, si vous le
désirez, j’entendrai votre histoire, mais aujourd’hui je veux vous
soigner, voilà tout. D’ailleurs, continua-t-il en souriant, un trésor,
est-ce bien pressé pour nous ?
— Fort pressé, Edmond ! répondit le vieillard. Qui sait si
demain, après-demain peut-être, n’arrivera pas le troisième
accès ? Songez que tout serait fini alors ! Oui, c’est vrai, souvent j’ai pensé avec un amer plaisir à ces richesses, qui feraient la
fortune de dix familles, perdues pour ces hommes qui me
persécutaient : cette idée me servait de vengeance, et je la
savourais lentement dans la nuit de mon cachot et dans le
désespoir de ma captivité. Mais à présent que j’ai pardonné au
monde pour l’amour de vous, maintenant que je vous vois jeune
et plein d’avenir, maintenant que je songe à tout ce qui peut
résulter pour vous de bonheur à la suite d’une pareille révélation,
je frémis du retard, et je tremble de ne pas assurer à un
propriétaire si digne que vous l’êtes la possession de tant de
richesses enfouies. »
Edmond détourna la tête en soupirant.
« Vous persistez dans votre incrédulité, Edmond, poursuivit
Faria, ma voix ne vous a point convaincu ? Je vois qu’il vous faut
des preuves. Eh bien ! lisez ce papier que je n’ai montré à
personne.
— Demain, mon ami, dit Edmond répugnant à se prêter à la
folie du vieillard, je croyais qu’il était convenu que nous ne
parlerions de cela que demain.
— Nous n’en parlerons que demain, mais lisez ce papier
aujourd’hui.
— Ne l’irritons point », pensa Edmond.
Et, prenant ce papier, dont la moitié manquait, consumée
qu’elle avait été sans doute par quelque accident, il lut.
Ce trésor qui peut monter à deux
d’écus romains dans l’angle le plus él
de la seconde ouverture, lequel
déclare lui appartenir en toute pro
tier.
25 avril 149
« Eh bien ? » dit Faria quand le jeune homme eut fini sa
lecture.
« Mais, répondit Dantès, je ne vois là que des lignes tronquées,
des mots sans suite ; les caractères sont interrompus par l’action
du feu et restent inintelligibles.
— Pour vous, mon ami, qui les lisez pour la première fois,
mais pas pour moi qui ai pâli dessus pendant bien des nuits, qui
ai reconstruit chaque phrase, complété chaque pensée.
— Et vous croyez avoir trouvé ce sens suspendu ?
— J’en suis sûr, vous en jugerez vous-même ; mais d’abord
écoutez l’histoire de ce papier.
— Silence ! s’écria Dantès… Des pas !… On approche… je
pars… Adieu ! »
Et Dantès, heureux d’échapper à l’histoire et à l’explication qui
n’eussent pas manqué de lui confirmer le malheur de son ami, se
glissa comme une couleuvre par l’étroit couloir, tandis que Faria,
rendu à une sorte d’activité par la terreur, repoussait du pied la
dalle qu’il recouvrait d’une natte, afin de cacher aux yeux la
solution de continuité qu’il n’avait pas eu le temps de faire
disparaître.
C’était le gouverneur qui, ayant appris par le geôlier l’accident
de Faria, venait s’assurer par lui-même de sa gravité.
Faria le reçut assis, évita tout geste compromettant, et parvint
à cacher au gouverneur la paralysie qui avait déjà frappé de mort
la moitié de sa personne. Sa crainte était que le gouverneur,
touché de pitié pour lui, ne le voulût mettre dans une prison plus
saine et ne le séparât ainsi de son jeune compagnon ; mais il n’en
fut heureusement pas ainsi, et le gouverneur se retira convaincu que son pauvre fou, pour lequel il ressentait au fond du cœur une
certaine affection, n’était atteint que d’une indisposition légère.
Pendant ce temps, Edmond, assis sur son lit et la tête dans ses
mains, essayait de rassembler ses pensées ; tout était si raisonné,
si grand et si logique dans Faria depuis qu’il le connaissait, qu’il
ne pouvait comprendre cette suprême sagesse sur tous les points
alliée à la déraison sur un seul : était-ce Faria qui se trompait sur
son trésor, était-ce tout le monde qui se trompait sur Faria ?
Dantès resta chez lui toute la journée, n’osant retourner chez
son ami. Il essayait de reculer ainsi le moment où il acquerrait la
certitude que l’abbé était fou. Cette conviction devait être
effroyable pour lui.
Mais vers le soir, après l’heure de la visite ordinaire, Faria, ne
voyant pas revenir le jeune homme, essaya de franchir l’espace
qui le séparait de lui. Edmond frissonna en entendant les efforts
douloureux que faisait le vieillard pour se traîner : sa jambe était
inerte, et il ne pouvait plus s’aider de son bras. Edmond fut obligé
de l’attirer à lui, car il n’eût jamais pu sortir seul par l’étroite
ouverture qui donnait dans la chambre de Dantès.
« Me voici impitoyablement acharné à votre poursuite, dit-il
avec un sourire rayonnant de bienveillance. Vous aviez cru
pouvoir échapper à ma magnificence, mais il n’en sera rien.
Écoutez donc. »
Edmond vit qu’il ne pouvait reculer ; il fit asseoir le vieillard
sur son lit, et se plaça près de lui sur son escabeau.
« Vous savez, dit l’abbé, que j’étais le secrétaire, le familier,
l’ami du cardinal Spada, le dernier des princes de ce nom. Je dois
à ce digne seigneur tout ce que j’ai goûté de bonheur en cette vie.
Il n’était pas riche, bien que les richesses de sa famille fussent
proverbiales et que j’aie entendu dire souvent : “Riche comme un Spada”. Mais lui, comme le bruit public, vivait sur cette
réputation d’opulence. Son palais fut mon paradis. J’instruisis ses
neveux, qui sont morts, et lorsqu’il fut seul au monde, je lui
rendis, par un dévouement absolu à ses volontés, tout ce qu’il
avait fait pour moi depuis dix ans.
« La maison du cardinal n’eut bientôt plus de secrets pour
moi ; j’avais vu souvent Monseigneur travailler à compulser des
livres antiques et fouiller avidement dans la poussière des
manuscrits de famille. Un jour que je lui reprochais ses inutiles
veilles et l’espèce d’abattement qui les suivait, il me regarda en
souriant amèrement et m’ouvrit un livre qui est l’histoire de la
ville de Rome. Là, au vingtième chapitre de la Vie du pape
Alexandre VI il y avait les lignes suivantes, que je n’ai pu jamais
oublier :
« “Les grandes guerres de la Romagne étaient terminées.
César Borgia, qui avait achevé sa conquête, avait besoin d’argent
pour acheter l’Italie tout entière. Le pape avait également besoin
d’argent pour en finir avec Louis XII, roi de France, encore
terrible malgré ses derniers revers. Il s’agissait donc de faire une
bonne spéculation, ce qui devenait difficile dans cette pauvre
Italie épuisée.
« “Sa Sainteté eut une idée. Elle résolut de faire deux
cardinaux.”
« En choisissant deux des grands personnages de Rome, deux
riches surtout, voici ce qui revenait au Saint-Père de la
spéculation : d’abord il avait à vendre les grandes charges et les
emplois magnifiques dont ces deux cardinaux étaient en
possession ; en outre, il pouvait compter sur un prix très brillant
de la vente de ces deux chapeaux.
« Il restait une troisième part de spéculation, qui va apparaître
bientôt.
« Le pape et César Borgia trouvèrent d’abord les deux
cardinaux futurs : c’était Jean Rospigliosi, qui tenait à lui seul
quatre des plus hautes dignités du Saint-Siège, puis César Spada,
l’un des plus nobles et des plus riches Romains. L’un et l’autre
sentaient le prix d’une pareille faveur du pape. Ils étaient
ambitieux. Ceux-là trouvés, César trouva bientôt des acquéreurs
pour leurs charges.
« Il résulta que Rospigliosi et Spada payèrent pour être
cardinaux, et que huit autres payèrent pour être ce qu’étaient
auparavant les deux cardinaux de création nouvelle. Il entra huit
cent mille écus dans les coffres des spéculateurs.
« Passons à la dernière partie de la spéculation, il est temps.
Le pape ayant comblé de caresses Rospigliosi et Spada, leur
ayant conféré les insignes du cardinalat, sûr qu’ils avaient dû,
pour acquitter la dette non fictive de leur reconnaissance,
rapprocher et réaliser leur fortune pour se fixer à Rome, le pape
et César Borgia invitèrent à dîner ces deux cardinaux.
« Ce fut le sujet d’une contestation entre le Saint-Père et son
fils : César pensait qu’on pouvait user de l’un de ces moyens qu’il
tenait toujours à la disposition de ses amis intimes, savoir :
d’abord, de la fameuse clef avec laquelle on priait certaines gens
d’aller ouvrir certaine armoire. Cette clef était garnie d’une petite
pointe de fer, négligence de l’ouvrier. Lorsqu’on forçait pour
ouvrir l’armoire, dont la serrure était difficile, on se piquait avec
cette petite pointe, et l’on en mourait le lendemain. Il y avait aussi
la bague à tête de lion, que César passait à son doigt lorsqu’il
donnait de certaines poignées de main. Le lion mordait l’épiderme de ces mains favorisées, et la morsure était mortelle
au bout de vingt-quatre heures.
« César proposa donc à son père, soit d’envoyer les cardinaux
ouvrir l’armoire, soit de leur donner à chacun une cordiale
poignée de main, mais Alexandre VI lui répondit :
« “Ne regardons pas à un dîner quand il s’agit de ces excellents
cardinaux Spada et Rospigliosi. Quelque chose me dit que nous
regagnerons cet argent-là. D’ailleurs, vous oubliez, César, qu’une
indigestion se déclare tout de suite, tandis qu’une piqûre ou une
morsure n’aboutissent qu’après un jour ou deux.”
« César se rendit à ce raisonnement. Voilà pourquoi les
cardinaux furent invités à ce dîner.
« On dressa le couvert dans la vigne que possédait le pape près
de Saint-Pierre-ès-Liens, charmante habitation que les cardinaux
connaissaient bien de réputation.
« Rospigliosi, tout étourdi de sa dignité nouvelle, apprêta son
estomac et sa meilleure mine. Spada, homme prudent et qui
aimait uniquement son neveu, jeune capitaine de la plus belle
espérance, prit du papier, une plume, et fit son testament.
« Il fit dire ensuite à ce neveu de l’attendre aux environs de la
vigne, mais il paraît que le serviteur ne le trouva pas.
« Spada connaissait la coutume des invitations. Depuis que le
christianisme, éminemment civilisateur, avait apporté ses progrès
dans Rome, ce n’était plus un centurion qui arrivait de la part du
tyran vous dire : “César veut que tu meures” ; mais c’était un légat
a latere, qui venait, la bouche souriante, vous dire de la part du
pape : “Sa Sainteté veut que vous dîniez avec elle.”
« Spada partit vers les deux heures pour la vigne de Saint-
Pierre-ès-Liens ; le pape l’y attendait. La première figure qui
frappa les yeux de Spada fut celle de son neveu tout paré, tout gracieux, auquel César Borgia prodiguait les caresses. Spada
pâlit ; et César, qui lui décocha un regard plein d’ironie, laissa
voir qu’il avait tout prévu, que le piège était bien dressé.
« On dîna. Spada n’avait pu que demander à son neveu :
“Avez-vous reçu mon message ?” Le neveu répondit que non et
comprit parfaitement la valeur de cette question : il était trop
tard, car il venait de boire un verre d’excellent vin mis à part pour
lui par le sommelier du pape. Spada vit au même moment
approcher une autre bouteille dont on lui offrit libéralement. Une
heure après, un médecin les déclarait tous deux empoisonnés par
des morilles vénéneuses. Spada mourait sur le seuil de la vigne, le
neveu expirait à sa porte en faisant un signe que sa femme ne
comprit pas.
« Aussitôt César et le pape s’empressèrent d’envahir l’héritage,
sous prétexte de rechercher les papiers des défunts. Mais
l’héritage consistait en ceci : un morceau de papier sur lequel
Spada avait écrit :
« “Je lègue à mon neveu bien-aimé mes coffres, mes livres,
parmi lesquels mon beau bréviaire à coins d’or, désirant qu’il
garde ce souvenir de son oncle affectionné.”
« Les héritiers cherchèrent partout, admirèrent le bréviaire,
firent main basse sur les meubles, et s’étonnèrent que Spada,
l’homme riche, fût effectivement le plus misérable des oncles ; de
trésors, aucun : si ce n’est des trésors de science renfermés dans
la bibliothèque et les laboratoires.
« Ce fut tout. César et son père cherchèrent, fouillèrent et
espionnèrent, on ne trouva rien, ou du moins très peu de chose :
pour un millier d’écus, peut-être, d’orfèvrerie, et pour autant à
peu près d’argent monnayé ; mais le neveu avait eu le temps de
dire en rentrant à sa femme :
« “Cherchez parmi les papiers de mon oncle, il y a un
testament réel.”
« On chercha plus activement encore peut-être que n’avaient
fait les augustes héritiers. Ce fut en vain : il resta deux palais et
une vigne derrière le Palatin. Mais à cette époque les biens
immobiliers avaient une valeur médiocre ; les deux palais et la
vigne restèrent à la famille, comme indignes de la rapacité du
pape et de son fils.
« Les mois et les années s’écoulèrent. Alexandre VI mourut
empoisonné, vous savez par quelle méprise ; César, empoisonné
en même temps que lui, en fut quitte pour changer de peau
comme un serpent, et revêtir une nouvelle enveloppe où le poison
avait laissé des taches pareilles à celles que l’on voit sur la
fourrure du tigre ; enfin, forcé de quitter Rome, il alla se faire
tuer obscurément dans une escarmouche nocturne et presque
oubliée par l’histoire.
« Après la mort du pape, après l’exil de son fils, on s’attendait
généralement à voir reprendre à la famille le train princier qu’elle
menait du temps du cardinal Spada ; mais il n’en fut pas ainsi.
Les Spada restèrent dans une aisance douteuse, un mystère
éternel pesa sur cette sombre affaire, et le bruit public fut que
César, meilleur politique que son père, avait enlevé au pape la
fortune des deux cardinaux ; je dis des deux, parce que le cardinal
Rospigliosi, qui n’avait pris aucune précaution, fut dépouillé
complètement.
« Jusqu’à présent, interrompit Faria en souriant, cela ne vous
semble pas trop insensé, n’est-ce pas ?
— Ô mon ami, dit Dantès, il me semble que je lis, au
contraire, une chronique pleine d’intérêt. Continuez, je vous prie.
— Je continue :
« La famille s’accoutuma à cette obscurité. Les années
s’écoulèrent ; parmi les descendants les uns furent soldats, les
autres diplomates ; ceux-ci gens d’Église, ceux-là banquiers ; les
uns s’enrichirent, les autres achevèrent de se ruiner. J’arrive au
dernier de la famille, à celui-là dont je fus le secrétaire, au comte
de Spada.
« Je l’avais bien souvent entendu se plaindre de la
disproportion de sa fortune avec son rang, aussi lui avais-je
donné le conseil de placer le peu de biens qui lui restait en rentes
viagères ; il suivit ce conseil, et doubla ainsi son revenu.
« Le fameux bréviaire était resté dans la famille, et c’était le
comte de Spada qui le possédait : on l’avait conservé de père en
fils, car la clause bizarre du seul testament qu’on eût retrouvé en
avait fait une véritable relique gardée avec une superstitieuse
vénération dans la famille ; c’était un livre enluminé des plus
belles figures gothiques, et si pesant d’or, qu’un domestique le
portait toujours devant le cardinal dans les jours de grande
solennité.
« À la vue des papiers de toutes sortes, titres, contrats,
parchemins, qu’on gardait dans les archives de la famille et qui
tous venaient du cardinal empoisonné, je me mis à mon tour,
comme vingt serviteurs, vingt intendants, vingt secrétaires qui
m’avaient précédé, à compulser les liasses formidables : malgré
l’activité et la religion de mes recherches, je ne retrouvai
absolument rien. Cependant j’avais lu, j’avais même écrit une
histoire exacte et presque éphéméridique de la famille des Borgia,
dans le seul but de m’assurer si un supplément de fortune était
survenu à ces princes à la mort de mon cardinal César Spada, et
je n’y avais remarqué que l’addition des biens du cardinal
Rospigliosi, son compagnon d’infortune.
« J’étais donc à peu près sûr que l’héritage n’avait profité ni
aux Borgia ni à la famille, mais était resté sans maître, comme
ces trésors des contes arabes qui dorment au sein de la terre sous
les regards d’un génie. Je fouillai, je comptai, je supputai mille et
mille fois les revenus et les dépenses de la famille depuis trois
cents ans : tout fut inutile, je restai dans mon ignorance, et le
comte de Spada dans sa misère.
« Mon patron mourut. De sa rente en viager il avait excepté
ses papiers de famille, sa bibliothèque, composée de cinq mille
volumes, et son fameux bréviaire. Il me légua tout cela, avec un
millier d’écus romains qu’il possédait en argent comptant, à la
condition que je ferais dire des messes anniversaires et que je
dresserais un arbre généalogique et une histoire de sa maison, ce
que je fis fort exactement…
« Tranquillisez-vous, mon cher Edmond, nous approchons de
la fin.
« En 1807, un mois avant mon arrestation et quinze jours
après la mort du comte de Spada, le 25 du mois de décembre,
vous allez comprendre tout à l’heure comment la date de ce jour
mémorable est restée dans mon souvenir, je relisais pour la
millième fois ces papiers que je coordonnais, car, le palais
appartenant désormais à un étranger, j’allais quitter Rome pour
aller m’établir à Florence, en emportant une douzaine de mille
livres que je possédais, ma bibliothèque et mon fameux bréviaire,
lorsque, fatigué de cette étude assidue, mal disposé par un dîner
assez lourd que j’avais fait, je laissai tomber ma tête sur mes deux
mains et m’endormis : il était trois heures de l’après-midi.
« Je me réveillai comme la pendule sonnait six heures.
« Je levai la tête, j’étais dans l’obscurité la plus profonde. Je
sonnai pour qu’on m’apportât de la lumière, personne ne vint ; je résolus alors de me servir moi-même. C’était d’ailleurs une
habitude de philosophe qu’il allait me falloir prendre. Je pris
d’une main une bougie toute préparée, et de l’autre je cherchai, à
défaut des allumettes absentes de leur boîte, un papier que je
comptais allumer à un dernier reste de flamme dansant au-dessus
du foyer ; mais, craignant dans l’obscurité de prendre un papier
précieux à la place d’un papier inutile, j’hésitais, lorsque je me
rappelai avoir vu, dans le fameux bréviaire qui était posé sur la
table à côté de moi, un vieux papier tout jaune par le haut, gui
avait l’air de servir de signet, et qui avait traversé les siècles,
maintenu à sa place par la vénération des héritiers. Je cherchai,
en tâtonnant, cette feuille inutile, je la trouvai, je la tordis, et, la
présentant à la flamme mourante, je l’allumai.
« Mais, sous mes doigts, comme par magie, à mesure que le
feu montait, je vis des caractères jaunâtres sortir du papier blanc
et apparaître sur la feuille ; alors la terreur me prit : je serrai dans
mes mains le papier, j’étouffai le feu, j’allumai directement la
bougie au foyer, je rouvris avec une indicible émotion la lettre
froissée, et je reconnus qu’une encre mystérieuse et sympathique
avait tracé ces lettres apparentes seulement au contact de la vive
chaleur. Un peu plus du tiers du papier avait été consumé par la
flamme : c’est ce papier que vous avez lu ce matin ; relisez-le,
Dantès ; puis quand vous l’aurez relu, je vous compléterai, moi,
les phrases interrompues et le sens incomplet. »
Et Faria, interrompant, offrit le papier à Dantès, qui, cette
fois, relut avidement les mots suivants tracés avec une encre
rousse, pareille à la rouille :
Cejourd’hui 25 avril 1498, ay
Alexandre VI, et craignant que, non il ne veuille hériter de moi et ne me ré
et Bentivoglio, morts empoisonnés,
mon légataire universel, que j’ai enf
pour l’avoir visité avec moi, c’est-à-dire dans
île de Monte-Cristo, tout ce que je pos
reries, diamants, bijoux ; que seul
peut monter à peu près à deux mil
trouvera ayant levé la vingtième roch
crique de l’Est en droite ligne. Deux ouvertu
dans ces grottes : le trésor est dans l’angle le plus é
lequel trésor je lui lègue et cède en tou
seul héritier.
25 avril 1498.
CÉS
« Maintenant, reprit l’abbé, lisez cet autre papier. »
Et il présenta à Dantès une seconde feuille avec d’autres
fragments de lignes.
Dantès prit et lut :
ant été invité à dîner par Sa Sainteté
content de m’avoir fait payer le chapeau,
serve le sort des cardinaux Caprara
je déclare à mon neveu Guido Spada,
oui dans un endroit qu’il connaît
les grottes de la petite
sédais de lingots, d’or monnayé, de pier-
je connais l’existence de ce trésor, qui
lions d’écus romains, et qu’il
e, à partir de la petite
res ont été pratiquées
loigné de la deuxième,
te propriété, comme à mon
AR † SPADA.
Faria le suivait d’un œil ardent.
« Et maintenant », dit-il, lorsqu’il eut vu que Dantès en était
arrivé à la dernière ligne, « rapprochez les deux fragments, et
jugez vous-même. »
Dantès obéit ; les deux fragments rapprochés donnaient
l’ensemble suivant :
Cejourd’hui 25 avril 1498, ay… ant été invité à dîner par Sa
Sainteté Alexandre VI, et craignant que, non… content de m’avoir
fait payer le chapeau, il ne veuille hériter de moi et ne me ré… serve
le sort des cardinaux Caprara et Bentivoglio, morts empoisonnés,…
je déclare à mon neveu Guido Spada, mon légataire universel, que
j’ai en… foui dans un endroit qu’il connaît pour l’avoir visité avec
moi, c’est-à-dire dans… les grottes de la petite île de Monte-Cristo,
tout ce que je pos… sédais de lingots, d’or monnayé, pierreries,
diamants, bijoux ; que seul… je connais l’existence de ce trésor, qui
peut monter à peu près à deux mil… lions d’écus romains, et qu’il
trouvera ayant levé la vingtième roch… e à partir de la petite crique
de l’Est en droite ligne. Deux ouvertu… res ont été pratiquées dans
ces grottes : le trésor est dans l’angle le plus é… loigné de la
deuxième, lequel trésor je lui lègue et cède en tou… te propriété,
comme à mon seul héritier.
25 avril 1498.
CÉS… AR † SPADA.
« Eh bien ! comprenez-vous enfin ? dit Faria.
— C’était la déclaration du cardinal Spada et le testament que
l’on cherchait depuis si longtemps ? dit Edmond encore
incrédule.
— Oui, mille fois oui.
— Qui l’a reconstruite ainsi ?
— Moi, qui, à l’aide du fragment restant, ai deviné le reste en
mesurant la longueur des lignes par celle du papier et en
pénétrant dans le sens caché au moyen du sens visible, comme on
se guide dans un souterrain par un reste de lumière qui vient d’en
haut.
— Et qu’avez-vous fait quand vous avez cru avoir acquis cette
conviction ?
— J’ai voulu partir et je suis parti à l’instant même, emportant
avec moi le commencement de mon grand travail sur l’unité d’un
royaume d’Italie ; mais depuis longtemps la police impériale, qui,
dans ce temps, au contraire de ce que Napoléon a voulu depuis,
quand un fils lui fut né, voulait la division des provinces, avait les
yeux sur moi : mon départ précipité, dont elle était loin de
deviner la cause, éveilla ses soupçons, et au moment où je
m’embarquais à Piombino je fus arrêté. »
« Maintenant », continua Faria en regardant Dantès avec une
expression presque paternelle, « maintenant, mon ami, vous en
savez autant que moi : si nous nous sauvons jamais ensemble, la
moitié de mon trésor est à vous ; si je meurs ici et que vous vous
sauviez seul, il vous appartient en totalité.
— Mais, demanda Dantès hésitant, ce trésor n’a-t-il pas dans
ce monde quelque plus légitime possesseur que nous ?
— Non, non, rassurez-vous, la famille est éteinte
complètement ; le dernier comte de Spada, d’ailleurs, m’a fait son
héritier ; en me léguant ce bréviaire symbolique il m’a légué ce
qu’il contenait ; non, non, tranquillisez-vous : si nous mettons la
main sur cette fortune, nous pourrons en jouir sans remords.
— Et vous dites que ce trésor renferme…
— Deux millions d’écus romains, treize millions à peu près de
notre monnaie.
— Impossible ! » dit Dantès effrayé par l’énormité de la
somme.
« Impossible ! et pourquoi ? reprit le vieillard. La famille
Spada était une des plus vieilles et des plus puissantes familles du
XV siècle. D’ailleurs, dans ces temps où toute spéculation et toute e
industrie étaient absentes, ces agglomérations d’or et de bijoux ne
sont pas rares, il y a encore aujourd’hui des familles romaines qui
meurent de faim près d’un million en diamants et en pierreries
transmis par majorat, et auquel elles ne peuvent toucher. »
Edmond croyait rêver : il flottait entre l’incrédulité et la joie.
« Je n’ai gardé si longtemps le secret avec vous, continua
Faria, d’abord que pour vous éprouver, et ensuite pour vous
surprendre ; si nous nous fussions évadés avant mon accès de
catalepsie, je vous conduisais à Monte-Cristo ; maintenant,
ajouta-t-il avec un soupir, c’est vous qui m’y conduirez. Eh bien !
Dantès, vous ne me remerciez pas ?
— Ce trésor vous appartient, mon ami, dit Dantès, il
appartient à vous seul, et je n’y ai aucun droit : je ne suis point
votre parent.
— Vous êtes mon fils, Dantès ! s’écria le vieillard, vous êtes
l’enfant de ma captivité ; mon état me condamnait au célibat : Dieu vous a envoyé à moi pour consoler à la fois l’homme qui ne
pouvait être père et le prisonnier qui ne pouvait être libre. »
Et Faria tendit le bras qui lui restait au jeune homme qui se
jeta à son cou en pleurant.
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