Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 57 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

LIV. La hausse et la baisse

LIV

LA HAUSSE ET LA BAISSE

 

Quelques jours après cette rencontre, Albert de Morcerf vint

faire visite au comte de Monte-Cristo dans sa maison des

Champs-Élysées, qui avait déjà pris cette allure de palais que le

comte, grâce à son immense fortune, donnait à ses habitations

même les plus passagères.

Il venait lui renouveler les remerciements de Mme Danglars,

que lui avait déjà apportés une lettre signée baronne Danglars,

née Herminie de Servieux.

Albert était accompagné de Lucien Debray, lequel joignit aux

paroles de son ami quelques compliments qui n’étaient pas

officiels sans doute, mais dont, grâce à la finesse de son coup

d’œil, le comte ne pouvait suspecter la source.

Il lui sembla même que Lucien venait le voir, mû par un

double sentiment de curiosité, et que la moitié de ce sentiment

émanait de la rue de la Chaussée-d’Antin. En effet, il pouvait

supposer, sans crainte de se tromper, que Mme Danglars, ne pouvant connaître par ses propres yeux l’intérieur d’un homme

qui donnait des chevaux de trente mille francs, et qui allait à

l’Opéra avec une esclave grecque portant un million de diamants,

avait chargé les yeux par lesquels elle avait l’habitude de voir de

lui donner des renseignements sur cet intérieur.

Mais le comte ne parut pas soupçonner la moindre corrélation

entre la visite de Lucien et la curiosité de la baronne.

« Vous êtes en rapports presque continuels avec le baron

Danglars ? demanda-t-il à Albert de Morcerf.

— Mais oui, monsieur le comte ; vous savez ce que je vous ai

dit.

— Cela tient donc toujours ?

— Plus que jamais, dit Lucien ; c’est une affaire arrangée. »

Et Lucien, jugeant sans doute que ce mot mêlé à la

conversation lui donnait le droit d’y demeurer étranger, plaça son

lorgnon d’écaille dans son œil, et mordant la pomme d’or de sa

badine, se mit à faire le tour de la chambre en examinant les

armes et les tableaux.

« Ah ! dit Monte-Cristo ; mais, à vous entendre, je n’avais pas

cru à une si prompte solution.

— Que voulez-vous ? les choses marchent sans qu’on s’en

doute ; pendant que vous ne songez pas à elles, elles songent à

vous ; et quand vous vous retournez vous êtes étonné du chemin

qu’elles ont fait. Mon père et M. Danglars ont servi ensemble en

Espagne, mon père dans l’armée, M. Danglars dans les vivres.

C’est là que mon père, ruiné par la Révolution, et M. Danglars,

qui n’avait, lui, jamais eu de patrimoine, ont jeté les fondements,

mon père, de sa fortune politique et militaire, qui est belle,

M. Danglars, de sa fortune politique et financière, qui est

admirable.

— Oui, en effet, dit Monte-Cristo, je crois que, pendant la

visite que je lui ai faite, M. Danglars m’a parlé de cela ; et,

continua-t-il en jetant un coup d’œil sur Lucien, qui feuilletait un

album, et elle est jolie, Mlle Eugénie ? car je crois me rappeler

que c’est Eugénie qu’elle s’appelle.

— Fort jolie, ou plutôt fort belle, répondit Albert, mais d’une

beauté que je n’apprécie pas. Je suis un indigne !

— Vous en parlez déjà comme si vous étiez son mari !

— Oh ! fit Albert, en regardant autour de lui pour voir à son

tour ce que faisait Lucien.

— Savez-vous, dit Monte-Cristo en baissant la voix, que vous

ne me paraissez pas enthousiaste de ce mariage !

— Mlle Danglars est trop riche pour moi, dit Morcerf, cela

m’épouvante.

— Bah ! dit Monte-Cristo, voilà une belle raison ; n’êtes-vous

pas riche vous-même ?

— Mon père a quelque chose comme une cinquantaine de

mille livres de rente, et m’en donnera peut-être dix ou douze en

me mariant.

— Le fait est que c’est modeste, dit le comte, à Paris surtout ;

mais tout n’est pas dans la fortune en ce monde, et c’est bien

quelque chose aussi qu’un beau nom et une haute position

sociale. Votre nom est célèbre, votre position magnifique, et puis

le comte de Morcerf est un soldat, et l’on aime à voir s’allier cette

intégrité de Bayard à la pauvreté de Duguesclin ; le

désintéressement est le plus beau rayon de soleil auquel puisse

reluire une noble épée. Moi, tout au contraire, je trouve cette

union on ne peut plus sortable : Mlle Danglars vous enrichira et

vous l’anoblirez ! »

Albert secoua la tête et demeura pensif.

« Il y a encore autre chose, dit-il.

— J’avoue, reprit Monte-Cristo, que j’ai peine à comprendre

cette répugnance pour une jeune fille riche et belle.

— Oh ! mon Dieu ! dit Morcerf, cette répugnance, si

répugnance il y a, ne vient pas toute de mon côté.

— Mais de quel côté donc ? car vous m’avez dit que votre père

désirait ce mariage.

— Du côté de ma mère, et ma mère est un œil prudent et sûr.

Eh bien ! elle ne sourit pas à cette union ; elle a je ne sais quelle

prévention contre les Danglars.

— Oh ! dit le comte avec un ton un peu forcé, cela se conçoit ;

madame la comtesse de Morcerf, qui est la distinction,

l’aristocratie, la finesse en personne, hésite un peu à toucher une

main roturière, épaisse et brutale : c’est naturel.

— Je ne sais si c’est cela, en effet, dit Albert ; mais ce que je

sais, c’est qu’il me semble que ce mariage, s’il se fait, la rendra

malheureuse. Déjà l’on devait s’assembler pour parler d’affaires il

y a six semaines ; mais j’ai été tellement pris de migraines…

— Réelles ? dit le comte en souriant.

— Oh ! bien réelles, la peur sans doute… que l’on a remis le

rendez-vous à deux mois. Rien ne presse, vous comprenez ; je n’ai

pas encore vingt et un ans, et Eugénie n’en a que dix-sept ; mais

les deux mois expirent la semaine prochaine. Il faudra s’exécuter.

Vous ne pouvez vous imaginer, mon cher comte, combien je suis

embarrassé… Ah ! que vous êtes heureux d’être libre !

— Eh bien ! mais soyez libre aussi ; qui vous en empêche, je

vous le demande un peu ?

— Oh ! ce serait une trop grande déception pour mon père si

je n’épouse pas Mlle Danglars.

— Épousez-la alors, dit le comte avec un singulier mouvement

d’épaules.

— Oui, dit Morcerf ; mais pour ma mère ce ne sera pas de la

déception, mais de la douleur.

— Alors ne l’épousez pas, fit le comte.

— Je verrai, j’essayerai, vous me donnerez un conseil, n’est-ce

pas ? et, s’il vous est possible, vous me tirerez de cet embarras.

Oh ! pour ne pas faire de peine à mon excellente mère, je me

brouillerais avec le comte, je crois. »

Monte-Cristo se détourna ; il semblait ému.

« Eh ! » dit-il à Debray, assis dans un fauteuil profond à

l’extrémité du salon, et qui tenait de la main droite un crayon et

de la gauche un carnet, « que faites-vous donc, un croquis d’après

le Poussin ?

— Moi ? dit-il tranquillement, oh ! bien oui ! un croquis,

j’aime trop la peinture pour cela ! Non pas, je fais tout l’opposé de

la peinture, je fais des chiffres.

— Des chiffres ?

— Oui, je calcule ; cela vous regarde indirectement, vicomte ;

je calcule ce que la maison Danglars a gagné sur la dernière

hausse d’Haïti : de deux cent six le fonds est monté à quatre cent

neuf en trois jours, et le prudent banquier avait acheté beaucoup

à deux cent six. Il a dû gagner trois cent mille livres.

— Ce n’est pas son meilleur coup, dit Morcerf ; n’a-t-il pas

gagné un million cette année avec les bons d’Espagne ?

— Écoutez, mon cher, dit Lucien, voici M. le comte de Monte-

Cristo qui vous dira comme les Italiens :

 

Danaro e santità

Metà della Metà *1.

Et c’est encore beaucoup. Aussi, quand on me fait de pareilles

histoires, je hausse les épaules.

— Mais vous parliez d’Haïti ? dit Monte-Cristo.

— Oh ! Haïti, c’est autre chose ; Haïti, c’est l’écarté de

l’agiotage français. On peut aimer la bouillote, chérir le whist,

raffoler du boston, et se lasser cependant de tout cela ; mais on

en revient toujours à l’écarté : c’est un hors-d’œuvre. Ainsi

M. Danglars a vendu hier à quatre cent six et empoché trois cent

mille francs ; s’il eût attendu à aujourd’hui, le fonds retombait à

deux cent cinq, et au lieu de gagner trois cent mille francs, il en

perdait vingt ou vingt-cinq mille.

— Et pourquoi le fonds est-il retombé de quatre cent neuf à

deux cent cinq ? demanda Monte-Cristo. Je vous demande

pardon, je suis fort ignorant de toutes ces intrigues de Bourse.

— Parce que, répondit en riant Albert, les nouvelles se suivent

et ne se ressemblent pas.

— Ah diable ! fit le comte, M. Danglars joue à gagner ou à

perdre trois cent mille francs en un jour ! Ah çà ! mais il est donc

énormément riche ?

— Ce n’est pas lui qui joue ! s’écria vivement Lucien, c’est

Mme Danglars ; elle est véritablement intrépide.

— Mais vous qui êtes raisonnable, Lucien, et qui connaissez le

peu de stabilité des nouvelles, puisque vous êtes à la source, vous

devriez l’empêcher, dit Morcerf avec un sourire.

— Comment le pourrais-je, si son mari ne réussit pas ?

demanda Lucien. Vous connaissez le caractère de la baronne ;

personne n’a d’influence sur elle, et elle ne fait absolument que ce

qu’elle veut.

— Oh ! si j’étais à votre place ! dit Albert.

— Eh bien ?

— Je la guérirais, moi ; ce serait un service à rendre à son

futur gendre.

— Comment cela ?

— Ah pardieu ! c’est bien facile. Je lui donnerais une leçon.

— Une leçon ?

— Oui. Votre position de secrétaire du ministre vous donne

une grande autorité pour les nouvelles ; vous n’ouvrez pas la

bouche que les agents de change ne sténographient au plus vite

vos paroles ; faites-lui perdre une centaine de mille francs coup

sur coup, et cela la rendra prudente.

— Je ne comprends pas, balbutia Lucien.

— C’est cependant limpide », répondit le jeune homme avec

une naïveté qui n’avait rien d'affecté ; « annoncez-lui un beau

matin quelque chose d’inouï, une nouvelle télégraphique que

vous seul puissiez savoir ; que Henri IV, par exemple, a été vu

hier chez Gabrielle ; cela fera monter les fonds, elle établira son

coup de bourse là-dessus, et elle perdra certainement lorsque

Beauchamp écrira le lendemain dans son journal :

« “C’est à tort que les gens bien informés prétendent que le roi

Henri IV a été vu avant-hier chez Gabrielle, ce fait est

complètement inexact ; le roi Henri IV n’a pas quitté le Pont-

Neuf.” »

Lucien se mit à rire du bout des lèvres. Monte-Cristo, quoique

indifférent en apparence, n’avait pas perdu un mot de cet

entretien, et son œil perçant avait même cru lire un secret dans

l’embarras du secrétaire intime.

Il résulta de cet embarras de Lucien, qui avait complètement

échappé à Albert, que Lucien abrégea sa visite.

Il se sentait évidemment mal à l’aise. Le comte lui dit en le

reconduisant quelques mots à voix basse auxquels il répondit :

« Bien volontiers, monsieur le comte, j’accepte. »

Le comte revint au jeune de Morcerf.

« Ne pensez-vous pas, en y réfléchissant, lui dit-il, que vous

avez eu tort de parler comme vous l’avez fait de votre belle-mère

devant M. Debray ?

— Tenez, comte, dit Morcerf, je vous en prie, ne dites pas

d’avance ce mot-là.

— Vraiment, et sans exagération, la comtesse est à ce point

contraire à ce mariage ?

— À ce point que la baronne vient rarement à la maison, et

que ma mère, je crois, n’a pas été deux fois dans sa vie chez

Mme Danglars.

— Alors, dit le comte, me voilà enhardi à vous parler à cœur

ouvert : M. Danglars est mon banquier, M. de Villefort m’a

comblé de politesses en remerciement d’un service qu’un heureux

hasard m’a mis à même de lui rendre. Je devine sous tout cela

une avalanche de dîners et de raouts. Or, pour ne pas paraître

brocher fastueusement sur le tout, et même pour avoir le mérite

de prendre les devants, si vous voulez, j’ai projeté de réunir dans

ma maison de campagne d’Auteuil M. et Mme Danglars, M. et

Mme de Villefort. Si je vous invite à ce dîner, ainsi que M. le

comte et Mme la comtesse de Morcerf, cela n’aura-t-il pas l’air

d’une espèce de rendez-vous matrimonial, ou du moins Mme la

comtesse de Morcerf n’envisagera-t-elle point la chose ainsi,

surtout si M. le baron Danglars me fait l’honneur d’amener sa

fille ? Alors votre mère me prendra en horreur, et je ne veux

aucunement de cela, moi ; je tiens, au contraire, et dites-le-lui

toutes les fois que l’occasion s’en présentera, à rester au mieux

dans son esprit.

— Ma foi, comte, dit Morcerf, je vous remercie d’y mettre avec

moi cette franchise, et j’accepte l’exclusion que vous me proposez.

Vous dites que vous tenez à rester au mieux dans l’esprit de ma

mère, où vous êtes déjà à merveille.

— Vous croyez ? fit Monte-Cristo avec intérêt.

— Oh ! j’en suis sûr. Quand vous nous avez quittés l’autre

jour, nous avons causé une heure de vous ; mais j’en reviens à ce

que nous disions. Eh bien ! si ma mère pouvait savoir cette

attention de votre part, et je me hasarderai à la lui dire, je suis sûr

qu’elle vous en serait on ne peut plus reconnaissante. Il est vrai

que, de son côté, mon père serait furieux. »

Le comte se mit à rire.

« Eh bien ! dit-il à Morcerf, vous voilà prévenu. Mais, j’y

pense, il n’y aura pas que votre père qui sera furieux ; M. et

Mme Danglars vont me considérer comme un homme de fort

mauvaise façon. Ils savent que je vous vois avec une certaine

intimité, que vous êtes même ma plus ancienne connaissance

parisienne, et ils ne vous trouveront pas chez moi ; ils me

demanderont pourquoi je ne vous ai pas invité. Songez au moins

à vous munir d’un engagement antérieur qui ait quelque

apparence de probabilité, et dont vous me ferez part au moyen

d’un petit mot. Vous le savez, avec les banquiers les écrits sont

seuls valables.

— Je ferai mieux que cela, monsieur le comte, dit Albert. Ma

mère veut aller respirer l’air de la mer. À quel jour est fixé votre

dîner ?

— À samedi.

— Nous sommes à mardi, bien ; demain soir nous partons ;

après-demain nous serons au Tréport. Savez-vous, monsieur le comte, que vous êtes un homme charmant de mettre ainsi les

gens à leur aise !

— Moi ! en vérité vous me tenez pour plus que je ne vaux ; je

désire vous être agréable, voilà tout.

— Quel jour avez-vous fait vos invitations ?

— Aujourd’hui même.

— Bien ! Je cours chez M. Danglars, je lui annonce que nous

quittons Paris demain, ma mère et moi. Je ne vous ai pas vu ; par

conséquent je ne sais rien de votre dîner.

— Fou que vous êtes ! et M. Debray, qui vient de vous voir

chez moi, lui !

— Ah ! c’est juste.

— Au contraire, je vous ai vu et invité ici sans cérémonie, et

vous m’avez tout naïvement répondu que vous ne pouviez pas

être mon convive, parce que vous partiez pour Le Tréport.

— Eh bien ! voilà qui est conclu. Mais vous, viendrez-vous voir

ma mère avant demain ?

— Avant demain, c’est difficile ; puis je tomberais au milieu de

vos préparatifs de départ.

— Eh bien ! faites mieux que cela ; vous n’étiez qu’un homme

charmant, vous serez un homme adorable.

— Que faut-il que je fasse pour arriver à cette sublimité ?

— Ce qu’il faut que vous fassiez ?

— Je le demande.

— Vous êtes aujourd’hui libre comme l’air ; venez dîner avec

moi : nous serons en petit comité, vous, ma mère et moi

seulement. Vous avez à peine aperçu ma mère ; mais vous la

verrez de près. C’est une femme fort remarquable, et je ne

regrette qu’une chose : c’est que sa pareille n’existe pas avec vingt

ans de moins ; il y aurait bientôt, je vous le jure, une comtesse et une vicomtesse de Morcerf. Quant à mon père, vous ne le

trouverez pas : il est de commission ce soir et dîne chez le grand

référendaire. Venez, nous causerons voyages. Vous qui avez vu le

monde tout entier, vous nous raconterez vos aventures ; vous

nous direz l’histoire de cette belle Grecque qui était l’autre soir

avec vous à l’Opéra, que vous appelez votre esclave et que vous

traitez comme une princesse. Nous parlerons italien, espagnol.

Voyons, acceptez ; ma mère vous remerciera.

— Mille grâces, dit le comte ; l’invitation est des plus

gracieuses, et je regrette vivement de ne pouvoir l’accepter. Je ne

suis pas libre comme vous le pensiez, et j’ai au contraire un

rendez-vous des plus importants.

— Ah ! prenez garde ; vous m’avez appris tout à l’heure

comment, en fait de dîner, on se décharge d’une chose

désagréable. Il me faut une preuve. Je ne suis heureusement pas

banquier comme M. Danglars ; mais je suis, je vous en préviens,

aussi incrédule que lui.

— Aussi vais-je vous la donner », dit le comte.

Et il sonna.

« Hum ! fit Morcerf, voilà déjà deux fois que vous refusez de

dîner avec ma mère. C’est un parti pris, comte. »

Monte-Cristo tressaillit.

« Oh ! vous ne le croyez pas, dit-il ; d’ailleurs voici ma preuve

qui vient. »

Baptistin entra et se tint sur la porte debout et attendant.

« Je n’étais pas prévenu de votre visite, n’est-ce pas ?

— Dame ! vous êtes un homme si extraordinaire que je n’en

répondrais pas.

— Je ne pouvais point deviner que vous m’inviteriez à dîner,

au moins.

— Oh ! quant à cela, c’est probable.

— Eh bien ! écoutez, Baptistin… que vous ai-je dit ce matin

quand je vous ai appelé dans mon cabinet de travail ?

— De fermer la porte de monsieur le comte une fois cinq

heures sonnées.

— Ensuite ?

— Oh ! monsieur le comte… dit Albert.

— Non, non, je veux absolument me débarrasser de cette

réputation mystérieuse que vous m’avez faite, mon cher comte. Il

est trop difficile de jouer éternellement le Manfred. Je veux vivre

dans une maison de verre. Ensuite… Continuez, Baptistin.

— Ensuite, de ne recevoir que M. le major Bartolomeo

Cavalcanti et son fils.

— Vous entendez, M. le major Bartolomeo Cavalcanti, un

homme de la plus vieille noblesse d’Italie et dont Dante a pris la

peine d’être le d’Hozier 100… Vous vous rappelez ou vous ne vous

rappelez pas, dans le X e chant de l’Enfer  ; de plus, son fils, un

charmant jeune homme de votre âge à peu près, vicomte, portant

le même titre que vous, et qui fait son entrée dans le monde

parisien avec les millions de son père. Le major m’amène ce soir

son fils Andrea, le contino, comme nous disons en Italie. Il me le

confie. Je le pousserai s’il a quelque mérite. Vous m’aiderez, n’est-

ce pas ?

— Sans doute ! C’est donc un ancien ami à vous que ce major

Cavalcanti ? demanda Albert.

— Pas du tout, c’est un digne seigneur, très poli, très modeste,

très discret, comme il y en a une foule en Italie ; des descendants

très descendus des vieilles familles. Je l’ai vu plusieurs fois, soit à

Florence, soit à Bologne, soit à Lucques, et il m’a prévenu de son

arrivée. Les connaissances de voyage sont exigeantes : elles réclament de vous, en tout lieu, l’amitié qu’on leur a témoigné

une fois par hasard ; comme si l’homme civilisé, qui sait vivre une

heure avec n’importe qui, n’avait pas toujours son arrière-

pensée ! Ce bon major Cavalcanti va revoir Paris, qu’il n’a vu

qu’en passant, sous l’Empire, en allant se faire geler à Moscou. Je

lui donnerai un bon dîner, il me laissera son fils ; je lui

promettrai de veiller sur lui ; je lui laisserai faire toutes les folies

qu’il lui conviendra de faire, et nous serons quittes.

— À merveille ! dit Albert, et je vois que vous êtes un précieux

mentor. Adieu donc, nous serons de retour dimanche. À propos,

j’ai reçu des nouvelles de Franz.

— Ah ! vraiment ! dit Monte-Cristo ; et se plaît-il toujours en

Italie ?

— Je pense que oui ; cependant il vous y regrette. Il dit que

vous étiez le soleil de Rome, et que sans vous il y fait gris. Je ne

sais même pas s’il ne va point jusqu’à dire qu’il y pleut.

— Il est donc revenu sur mon compte, votre ami Franz ?

— Au contraire, il persiste à vous croire fantastique au

premier chef ; voilà pourquoi il vous regrette.

— Charmant jeune homme ! dit Monte-Cristo, et pour lequel

je me suis senti une vive sympathie le premier soir où je l’ai vu

cherchant un souper quelconque, et où il a bien voulu accepter le

mien. C’est, je crois, le fils du général d’Épinay ?

— Justement.

— Le même qui a été si misérablement assassiné en 1815 ?

— Par les bonapartistes.

— C’est cela ! Ma foi, je l’aime ! N’y a-t-il pas pour lui aussi des

projets de mariage ?

— Oui, il doit épouser Mlle de Villefort.

— C’est vrai ?

— Comme moi je dois épouser Mlle Danglars, reprit Albert en

riant.

— Vous riez…

— Oui.

— Pourquoi riez-vous ?

— Je ris parce qu’il me semble voir de ce côté-là autant de

sympathie pour le mariage qu’il y en a d’un autre côté entre

Mlle Danglars et moi. Mais vraiment, mon cher comte, nous

causons de femmes comme les femmes causent d’hommes ; c’est

impardonnable ! »

Albert se leva.

« Vous vous en allez ?

— La question est bonne ! il y a deux heures que je vous

assomme, et vous avez la politesse de me demander si je m’en

vais ! En vérité, comte, vous êtes l’homme le plus poli de la terre !

Et vos domestiques, comme ils sont dressés ! M. Baptistin

surtout ! je n’ai jamais pu en avoir un comme cela. Les miens

semblent tous prendre exemple sur ceux du Théâtre-Français,

qui, justement parce qu’ils n’ont qu’un mot à dire, viennent

toujours le dire sur la rampe. Ainsi, si vous vous défaites de

M. Baptistin, je vous demande la préférence.

— C’est dit, vicomte.

— Ce n’est pas tout, attendez : faites bien mes compliments à

votre discret Lucquois, au seigneur Cavalcante dei Cavalcanti ; et

si par hasard il tenait à établir son fils, trouvez-lui une femme

bien riche, bien noble, du chef de sa mère, du moins, et bien

baronne du chef de son père. Je vous y aiderai, moi.

— Oh ! oh ! répondit Monte-Cristo, en vérité, vous en êtes là ?

— Oui.

— Ma foi, il ne faut jurer de rien.

— Ah ! comte, s’écria Morcerf, quel service vous me rendriez,

et comme je vous aimerais cent fois davantage encore si, grâce à

vous, je restais garçon, ne fût-ce que dix ans.

— Tout est possible », répondit gravement Monte-Cristo.

Et prenant congé d’Albert, il rentra chez lui et frappa trois fois

sur son timbre.

Bertuccio parut.

« Monsieur Bertuccio, dit-il, vous saurez que je reçois samedi

dans ma maison d’Auteuil. »

Bertuccio eut un léger frisson.

« Bien, monsieur, dit-il.

— J’ai besoin de vous, continua le comte, pour que tout soit

préparé convenablement. Cette maison est fort belle, ou du moins

peut être fort belle.

— Il faudrait tout changer pour en arriver là, monsieur le

comte, car les tentures ont vieilli.

— Changez donc tout, à l’exception d’une seule, celle de la

chambre à coucher de damas rouge : vous la laisserez même

absolument telle qu’elle est. »

Bertuccio s’inclina.

« Vous ne toucherez pas au jardin non plus ; mais de la cour,

par exemple, faites-en tout ce que vous voudrez ; il me sera même

agréable qu’on ne la puisse pas reconnaître.

— Je ferai tout mon possible pour que monsieur le comte soit

content ; je serais plus rassuré cependant si monsieur le comte

me voulait dire ses intentions pour le dîner.

— En vérité, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte,

depuis que vous êtes à Paris je vous trouve dépaysé, trembleur ;

mais vous ne me connaissez donc plus ?

— Mais enfin Son Excellence pourrait me dire qui elle reçoit !

— Je n’en sais rien encore, et vous n’avez pas besoin de le

savoir non plus. Lucullus dîne chez Lucullus, voilà tout. »

Bertuccio s’inclina et sortit.

 

*1. Argent et sainteté – moitié de la moitié.

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