Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 113 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

CX. L’acte d’accusation

CX

 

L’ACTE D’ACCUSATION

 

Les juges prirent séance au milieu du plus profond silence ;

les jurés s’assirent à leur place ; M. de Villefort, objet de

l’attention, et nous dirons presque de l’admiration générale, se

plaça couvert dans son fauteuil, promenant un regard tranquille

autour de lui.

Chacun regardait avec étonnement cette figure grave et

sévère, sur l’impassibilité de laquelle les douleurs paternelles

semblaient n’avoir aucune prise, et l’on regardait avec une espèce

de terreur cet homme étranger aux émotions de l’humanité.

« Gendarmes ! dit le président, amenez l’accusé. »

À ces mots, l’attention du public devint plus active, et tous les

yeux se fixèrent sur la porte par laquelle Benedetto devait entrer.

Bientôt cette porte s’ouvrit et l’accusé parut.

L’impression fut la même sur tout le monde, et nul ne se

trompa à l’expression de sa physionomie.

Ses traits ne portaient pas l’empreinte de cette émotion

profonde qui refoule le sang au cœur et décolore le front et les

joues. Ses mains, gracieusement posées, l’une sur son chapeau,

l’autre dans l’ouverture de son gilet de piqué blanc, n’étaient

agitées d’aucun frisson ; son œil était calme et même brillant. À

peine dans la salle, le regard du jeune homme se mit à parcourir

tous les rangs des juges et des assistants, et s’arrêta plus

longuement sur le président et surtout sur le procureur du roi.

Auprès d’Andrea se plaça son avocat, avocat nommé d’office

(car Andrea n’avait point voulu s’occuper de ces détails auxquels

il n’avait paru attacher aucune importance), jeune homme aux

cheveux d’un blond fade, au visage rougi par une émotion cent

fois plus sensible que celle du prévenu.

Le président demanda la lecture de l’acte d’accusation, rédigé,

comme on sait, par la plume si habile et si implacable de

Villefort.

Pendant cette lecture, qui fut longue, et qui pour tout autre

eût été accablante, l’attention publique ne cessa de se porter sur

Andrea, qui en soutint le poids avec la gaieté d’âme d’un

Spartiate.

Jamais Villefort peut-être n’avait été si concis ni si éloquent ;

le crime était présenté sous les couleurs les plus vives ; les

antécédents du prévenu, sa transfiguration, la filiation de ses

actes depuis un âge assez tendre, étaient déduits avec le talent

que la pratique de la vie et la connaissance du cœur humain

pouvaient fournir à un esprit aussi élevé que celui du procureur

du roi.

Avec ce seul préambule, Benedetto était à jamais perdu dans

l’opinion publique, en attendant qu’il fût puni plus

matériellement par la loi.

Andrea ne prêta pas la moindre attention aux charges

successives qui s’élevaient et retombaient sur lui : M. de Villefort,

qui l’examinait souvent et qui sans doute continuait sur lui les

études psychologiques qu’il avait eu si souvent l’occasion de faire

sur les accusés, M. de Villefort ne put une seule fois lui faire

baisser les yeux, quelles que fussent la fixité et la profondeur de

son regard.

Enfin la lecture fut terminée.

« Accusé, dit le président, vos nom et prénoms ? »

Andrea se leva.

« Pardonnez-moi, monsieur le président, dit-il d’une voix dont

le timbre vibrait parfaitement pur, mais je vois que vous allez

prendre un ordre de questions dans lequel je ne puis vous suivre.

J’ai la prétention, que c’est à moi de justifier plus tard, d’être une

exception aux accusés ordinaires. Veuillez donc, je vous prie, me

permettre de répondre en suivant un ordre différent ; je n’en

répondrai pas moins à tout. »

Le président, surpris, regarda les jurés, qui regardèrent le

procureur du roi.

Une grande surprise se manifesta dans toute l’assemblée. Mais

Andrea ne parut aucunement s’en émouvoir.

« Votre âge ? dit le président ; répondrez-vous à cette

question ?

— À cette question comme aux autres, je répondrai, monsieur

le président, mais à son tour.

— Votre âge ? répéta le magistrat.

— J’ai vingt et un ans, ou plutôt je les aurai seulement dans

quelques jours, étant né dans la nuit du 27 au

28 septembre 1817. »

M. de Villefort, qui était à prendre une note, leva la tête à cette

date.

« Où êtes-vous né ? continua le président.

— À Auteuil, près Paris », répondit Benedetto.

M. de Villefort leva une seconde fois la tête, regarda Benedetto

comme il eût regardé la tête de Méduse et devint livide.

Quant à Benedetto, il passa gracieusement sur ses lèvres le

coin brodé d’un mouchoir de fine batiste.

« Votre profession ? demanda le président.

— D’abord j’étais faussaire, dit Andrea le plus tranquillement

du monde ; ensuite je suis passé voleur, et tout récemment je me

suis fait assassin. »

Un murmure ou plutôt une tempête d’indignation et de

surprise éclata dans toutes les parties de la salle : les juges eux-

mêmes se regardèrent stupéfaits, les jurés manifestèrent le plus

grand dégoût pour le cynisme qu’on attendait si peu d’un homme

élégant.

M. de Villefort appuya une main sur son front qui, d’abord

pâle, était devenu rouge et bouillant ; tout à coup il se leva,

regardant autour de lui comme un homme égaré : l’air lui

manquait.

« Cherchez-vous quelque chose, monsieur le procureur du

roi ? » demanda Benedetto avec son plus obligeant sourire.

M. de Villefort ne répondit rien, et se rassit ou plutôt retomba

sur son fauteuil.

« Est-ce maintenant, prévenu, que vous consentez à dire votre

nom ? demanda le président. L’affectation brutale que vous avez

mise à énumérer vos différents crimes, que vous qualifiez de

profession, l’espèce de point d’honneur que vous y attachez, ce

dont, au nom de la morale et du respect dû à l’humanité, la cour doit vous blâmer sévèrement, voilà peut-être la raison qui vous a

fait tarder de vous nommer : vous voulez faire ressortir ce nom

par les titres qui le précèdent.

— C’est incroyable, monsieur le président », dit Benedetto du

ton de voix le plus gracieux et avec les manières les plus polies,

« comme vous avez lu au fond de ma pensée ; c’est en effet dans

ce but que je vous ai prié d’intervertir l’ordre des questions. »

La stupeur était à son comble ; il n’y avait plus dans les

paroles de l’accusé ni forfanterie ni cynisme ; l’auditoire ému

pressentait quelque foudre éclatante au fond de ce nuage sombre.

« Eh bien ! dit le président, votre nom ?

— Je ne puis vous dire mon nom, car je ne le sais pas ; mais je

sais celui de mon père, et je peux vous le dire. »

Un éblouissement douloureux aveugla Villefort ; on vit tomber

de ses joues des gouttes de sueur âcres et pressées sur les papiers

qu’il remuait d’une main convulsive et éperdue.

« Dites alors le nom de votre père », reprit le président.

Pas un souffle, pas une haleine ne troublaient le silence de

cette immense assemblée : tout le monde attendait.

« Mon père est procureur du roi, répondit tranquillement

Andrea.

— Procureur du roi ! » fit avec stupéfaction le président, sans

remarquer le bouleversement qui se faisait sur la figure de

Villefort ; « procureur du roi !

— Oui, et puisque vous voulez savoir son nom je vais vous le

dire : il se nomme de Villefort ! »

L’explosion, si longtemps contenue par le respect qu’en séance

on porte à la justice, se fit jour, comme un tonnerre, du fond de

toutes les poitrines ; la cour elle-même ne songea point à

réprimer ce mouvement de la multitude. Les interjections, les injures adressées à Benedetto, qui demeurait impassible, les

gestes énergiques, le mouvement des gendarmes, le ricanement

de cette partie fangeuse qui, dans toute assemblée, monte à la

surface aux moments de trouble et de scandale, tout cela dura

cinq minutes avant que les magistrats et les huissiers eussent

réussi à rétablir le silence.

Au milieu de tout ce bruit, on entendait la voix du président,

qui s’écriait :

« Vous jouez-vous de la justice, accusé, et oseriez-vous donner

à vos concitoyens le spectacle d’une corruption qui, dans une

époque qui cependant ne laisse rien à désirer sous ce rapport,

n’aurait pas encore eu son égale ? »

Dix personnes s’empressaient auprès de M. le procureur du

roi, à demi écrasé sur son siège, et lui offraient des consolations,

des encouragements, des protestations de zèle et de sympathie.

Le calme s’était rétabli dans la salle, à l’exception cependant

d’un point où un groupe assez nombreux s’agitait et chuchotait.

Une femme, disait-on, venait de s’évanouir ; on lui avait fait

respirer des sels, elle s’était remise.

Andrea, pendant tout ce tumulte, avait tourné sa figure

souriante vers l’assemblée ; puis, s’appuyant enfin d’une main sur

la rampe de chêne de son banc, et cela dans l’attitude la plus

gracieuse :

« Messieurs, dit-il, à Dieu ne plaise que je cherche à insulter la

cour et à faire, en présence de cette honorable assemblée, un

scandale inutile. On me demande quel âge j’ai, je le dis ; on me

demande où je suis né, je réponds ; on me demande mon nom, je

ne puis le dire, puisque mes parents m’ont abandonné. Mais je

puis bien, sans dire mon nom, puisque je n’en ai pas, dire celui de mon père ; or, je le répète, mon père se nomme M. de Villefort, et

je suis tout prêt à le prouver. »

Il y avait dans l’accent du jeune homme une certitude, une

conviction, une énergie qui réduisirent le tumulte au silence. Les

regards se portèrent un moment sur le procureur du roi, qui

gardait sur son siège l’immobilité d’un homme que la foudre vient

de changer en cadavre.

« Messieurs, continua Andrea en commandant le silence du

geste et de la voix, je vous dois la preuve et l’explication de mes

paroles.

— Mais, s’écria le président irrité, vous avez déclaré dans

l’instruction vous nommer Benedetto, vous avez dit être orphelin,

et vous vous êtes donné la Corse pour patrie.

— J’ai dit à l’instruction ce qu’il m’a convenu de dire à

l’instruction, car je ne voulais pas que l’on affaiblît ou que l’on

arrêtât, ce qui n’eût point manqué d’arriver, le retentissement

solennel que je voulais donner à mes paroles.

« Maintenant je vous répète que je suis né à Auteuil, dans la

nuit du 27 au 28 septembre 1817, et que je suis le fils de M. le

procureur du roi de Villefort. Maintenant, voulez-vous des

détails ? je vais vous en donner.

« Je naquis au premier de la maison numéro 28, rue de la

Fontaine, dans une chambre tendue de damas rouge. Mon père

me prit dans ses bras en disant à ma mère que j’étais mort,

m’enveloppa dans une serviette marquée d’un H et d’un N, et

m’emporta dans le jardin où il m’enterra vivant. »

Un frisson parcourut tous les assistants quand ils virent que

grandissait l’assurance du prévenu avec l’épouvante de M. de

Villefort.

« Mais comment savez-vous tous ces détails ? demanda le

président.

— Je vais vous le dire, monsieur le président. Dans le jardin

où mon père venait de m’ensevelir, s’était, cette nuit-là même,

introduit un homme qui lui en voulait mortellement, et qui le

guettait depuis longtemps pour accomplir sur lui une vengeance

corse. L’homme était caché dans un massif ; il vit mon père

enfermer un dépôt dans la terre, et le frappa d’un coup de

couteau au milieu même de cette opération ; puis, croyant que ce

dépôt était quelque trésor, il ouvrit la fosse et me trouva vivant

encore. Cet homme me porta à l’hospice des Enfants-Trouvés, où

je fus inscrit sous le numéro 57. Trois mois après, sa sœur fit le

voyage de Rogliano à Paris pour me venir chercher, me réclama

comme son fils et m’emmena.

« Voilà comment, quoique né à Auteuil, je fus élevé en

Corse. »

Il y eut un instant de silence, mais d’un silence si profond,

que, sans l’anxiété que semblaient respirer mille poitrines, on eût

cru la salle vide.

« Continuez, dit la voix du président.

— Certes, continua Benedetto, je pouvais être heureux chez

ces braves gens qui m’adoraient ; mais mon naturel pervers

l’emporta sur toutes les vertus qu’essayait de verser dans mon

cœur ma mère adoptive. Je grandis dans le mal et je suis arrivé au

crime. Enfin, un jour que je maudissais Dieu de m’avoir fait si

méchant et de me donner une si hideuse destinée, mon père

adoptif est venu me dire :

« “Ne blasphème pas, malheureux ! car Dieu t’a donné le jour

sans colère ! le crime vient de ton père et non de toi ; de ton père qui t’a voué à l’enfer si tu mourais, à la misère si un miracle te

rendait au jour !”

« Dès lors j’ai cessé de blasphémer Dieu, mais j’ai maudit mon

père ; et voilà pourquoi j’ai fait entendre ici les paroles que vous

m’avez reprochées, monsieur le président ; voilà pourquoi j’ai

causé le scandale dont frémit encore cette assemblée. Si c’est un

crime de plus, punissez-moi ; mais si je vous ai convaincu que dès

le jour de ma naissance ma destinée était fatale, douloureuse,

amère, lamentable, plaignez-moi !

— Mais votre mère ? demanda le président.

— Ma mère me croyait mort ; ma mère n’est point coupable.

Je n’ai pas voulu savoir le nom de ma mère ; je ne la connais

pas. »

En ce moment un cri aigu, qui se termina par un sanglot,

retentit au milieu du groupe qui entourait, comme nous l’avons

dit, une femme.

Cette femme tomba dans une violente attaque de nerfs et fut

enlevée du prétoire ; tandis qu’on l’emportait, le voile épais qui

cachait son visage s’écarta et l’on reconnut madame Danglars.

Malgré l’accablement de ses sens énervés, malgré le

bourdonnement qui frémissait à son oreille, malgré l’espèce de

folie qui bouleversait son cerveau, Villefort la reconnut et se leva.

« Les preuves ! les preuves ! dit le président ; prévenu,

souvenez-vous que ce tissu d’horreurs a besoin d’être soutenu par

les preuves les plus éclatantes.

— Les preuves ? dit Benedetto en riant, les preuves, vous les

voulez ?

— Oui.

— Eh bien ! regardez M. de Villefort, et demandez-moi encore

les preuves. »

Chacun se retourna vers le procureur du roi, qui, sous le poids

de ces mille regards rivés sur lui, s’avança dans l’enceinte du

tribunal, chancelant, les cheveux en désordre et le visage

couperosé par la pression de ses ongles.

L’assemblée tout entière poussa un long murmure

d’étonnement.

« On me demande les preuves, mon père, dit Benedetto,

voulez-vous que je les donne ?

— Non, non, balbutia M. de Villefort d’une voix étranglée ;

non, c’est inutile.

— Comment, inutile ? s’écria le président ; mais que voulez-

vous dire ?

— Je veux dire, s’écria le procureur du roi, que je me

débattrais en vain sous l’étreinte mortelle qui m’écrase,

messieurs ; je suis, je le reconnais, dans la main du Dieu vengeur.

Pas de preuves ; il n’en est pas besoin ; tout ce que vient de dire ce

jeune homme est vrai ! »

Un silence sombre et pesant comme celui qui précède les

catastrophes de la nature enveloppa dans son manteau de plomb

tous les assistants, dont les cheveux se dressaient sur la tête.

« Eh quoi ! monsieur de Villefort, s’écria le président, vous ne

cédez pas à une hallucination ? Quoi ! vous jouissez de la

plénitude de vos facultés ? On concevrait qu’une accusation si

étrange, si imprévue, si terrible, ait troublé vos esprits ; voyons,

remettez-vous. »

Le procureur du roi secoua la tête. Ses dents

s’entrechoquaient avec violence comme celles d’un homme

dévoré par la fièvre, et cependant il était d’une pâleur mortelle.

« Je jouis de toutes mes facultés, monsieur, dit-il ; le corps

seulement souffre et cela se conçoit. Je me reconnais coupable de tout ce que ce jeune homme vient d’articuler contre moi, et je me

tiens dès à présent chez moi à la disposition de M. le procureur

du roi mon successeur. »

Et en prononçant ces mots d’une voix sourde et presque

étouffée, M. de Villefort se dirigea en vacillant vers la porte, que

lui ouvrit d’un mouvement machinal l’huissier de service.

L’assemblée tout entière demeura muette et consternée par

cette révélation et par cet aveu, qui faisaient un dénouement si

terrible aux différentes péripéties qui, depuis quinze jours,

avaient agité la haute société parisienne.

« Eh bien ! dit Beauchamp, qu’on vienne dire maintenant que

le drame n’est pas dans la nature !

— Ma foi, dit Château-Renaud, j’aimerais encore mieux finir

comme M. de Morcerf : un coup de pistolet paraît doux près

d’une pareille catastrophe.

— Et puis il tue, dit Beauchamp.

— Et moi qui avais eu un instant l’idée d’épouser sa fille ! dit

Debray. A-t-elle bien fait de mourir, mon Dieu, la pauvre enfant !

— La séance est levée, messieurs, dit le président, et la cause

remise à la prochaine session. L’affaire doit être instruite de

nouveau et confiée à un autre magistrat. »

Quant à Andrea, toujours aussi tranquille et beaucoup plus

intéressant, il quitta la salle escorté par les gendarmes, qui

involontairement lui témoignaient des égards.

« Eh bien ! que pensez-vous de cela, mon brave homme ? »

demanda Debray au sergent de ville, en lui glissant un louis dans

la main.

« Il y aura des circonstances atténuantes », répondit celui-ci.

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