Le comte de Monte-Cristo
LXXVII. Haydée
LXXVII
HAYDÉE
À peine les chevaux du comte avaient-ils tourné l’angle du
boulevard, qu’Albert se retourna vers le comte en éclatant d’un
rire trop bruyant pour ne pas être un peu forcé.
« Eh bien ! lui dit-il, je vous demanderai, comme le roi
Charles IX demandait à Catherine de Médicis après la Saint-
Barthélemy : “Comment trouvez-vous que j’ai joué mon petit
rôle ?”
— À quel propos ? demanda Monte-Cristo.
— Mais à propos de l’installation de mon rival chez
M. Danglars…
— Quel rival ?
— Pardieu ! quel rival ? votre protégé, M. Andrea Cavalcanti !
— Oh ! pas de mauvaises plaisanteries, vicomte ; je ne protège
nullement M. Andrea, du moins près de M. Danglars.
— Et c’est le reproche que je vous ferais si le jeune homme
avait besoin de protection. Mais, heureusement pour moi, il peut s’en passer.
— Comment ! vous croyez qu’il fait sa cour ?
— Je vous en réponds : il roule des yeux de soupirant et
module des sons d’amoureux ; il aspire à la main de la fière
Eugénie. Tiens, je viens de faire un vers ! Parole d’honneur, ce
n’est pas de ma faute. N’importe, je le répète : il aspire à la main
de la fière Eugénie.
— Qu’importe, si l’on ne pense qu’à vous ?
— Ne dites pas cela, mon cher comte ; on me rudoie des deux
côtés.
— Comment, des deux côtés ?
— Sans doute : Mlle Eugénie m’a répondu à peine, et
Mlle d’Armilly, sa confidente, ne m’a pas répondu du tout.
— Oui, mais le père vous adore, dit Monte-Cristo.
— Lui ? mais au contraire, il m’a enfoncé mille poignards
dans le cœur ; poignards rentrant dans le manche, il est vrai,
poignards de tragédie, mais qu’il croyait bel et bien réels.
— La jalousie indique l’affection.
— Oui, mais je ne suis pas jaloux.
— Il l’est, lui.
— De qui ? de Debray ?
— Non, de vous.
— De moi ? je gage qu’avant huit jours il m’a fermé la porte au
nez.
— Vous vous trompez, mon cher vicomte.
— Une preuve ?
— La voulez-vous ?
— Oui.
— Je suis chargé de prier M. le comte de Morcerf de faire une
démarche définitive près du baron.
— Par qui ?
— Par le baron lui-même.
— Oh ! dit Albert avec toute la câlinerie dont il était capable,
vous ne ferez pas cela, n’est-ce pas, mon cher comte ?
— Vous vous trompez, Albert, je le ferai, puisque j’ai promis.
— Allons, dit Albert avec un soupir, il paraît que vous tenez
absolument à me marier.
— Je tiens à être bien avec tout le monde ; mais, à propos de
Debray, je ne le vois plus chez la baronne.
— Il y a de la brouille.
— Avec madame ?
— Non, avec monsieur.
— Il s’est donc aperçu de quelque chose ?
— Ah ! la bonne plaisanterie !
— Vous croyez qu’il s’en doutait ? fit Monte-Cristo avec une
naïveté charmante.
— Ah ! çà ! mais, d’où venez-vous donc, mon cher comte ?
— Du Congo, si vous voulez.
— Ce n’est pas d’assez loin encore.
— Est-ce que je connais vos maris parisiens ?
— Eh ! mon cher comte, les maris sont les mêmes partout ; du
moment où vous avez étudié l’individu dans un pays quelconque,
vous connaissez la race.
— Mais alors quelle cause a pu brouiller Danglars et Debray ?
Ils paraissaient si bien s’entendre, dit Monte-Cristo avec un
renouvellement de naïveté.
— Ah ! voilà ! nous rentrons dans les mystères d’Isis, et je ne
suis pas initié. Quand M. Cavalcanti fils sera de la famille, vous
lui demanderez cela. »
La voiture s’arrêta.
« Nous voilà arrivés, dit Monte-Cristo ; il n’est que dix heures
et demie, montez donc.
— Bien volontiers.
— Ma voiture vous conduira.
— Non, merci, mon coupé a dû nous suivre.
— En effet, le voilà », dit Monte-Cristo en sautant à terre.
Tous deux entrèrent dans la maison : le salon était éclairé, ils
y entrèrent.
« Vous allez nous faire du thé, Baptistin », dit Monte-Cristo.
Baptistin sortit sans souffler le mot. Deux secondes après, il
reparut avec un plateau tout servi, et qui, comme les collations
des pièces féeriques, semblait sortir de terre.
« En vérité, dit Morcerf, ce que j’admire en vous, mon cher
comte, ce n’est pas votre richesse, peut-être y a-t-il des gens plus
riches que vous ; ce n’est pas votre esprit, Beaumarchais n’en
avait pas plus, mais il en avait autant ; c’est votre manière d’être
servi, sans qu’on vous réponde un mot, à la minute, à la seconde,
comme si l’on devinait, à la manière dont vous sonnez, ce que
vous désirez avoir, et comme si ce que vous désirez avoir était
toujours tout prêt.
— Ce que vous dites est un peu vrai. On sait mes habitudes.
Par exemple, vous allez voir : ne désirez-vous pas faire quelque
chose en buvant votre thé ?
— Pardieu, je désire fumer. »
Monte-Cristo s’approcha du timbre et frappa un coup.
Au bout d’une seconde, une porte particulière s’ouvrit, et Ali
parut avec deux chibouques toutes bourrées d’excellent latakié.
« C’est merveilleux, dit Morcerf.
— Mais non, c’est tout simple, reprit Monte-Cristo ; Ali sait
qu’en prenant le thé ou le café je fume ordinairement : il sait que j’ai demandé le thé, il sait que je suis rentré avec vous, il entend
que je l’appelle, il se doute de la cause, et comme il est d’un pays
où l’hospitalité s’exerce avec la pipe surtout, au lieu d’une
chibouque, il en apporte deux.
— Certainement, c’est une explication comme une autre ; mais
il n’en est pas moins vrai qu’il n’y a que vous… Oh ! mais, qu’est-
ce que j’entends ? »
Et Morcerf s’inclina vers la porte par laquelle entraient
effectivement des sons correspondants à ceux d’une guitare.
« Ma foi, mon cher vicomte, vous êtes voué à la musique, ce
soir ; vous n’échappez au piano de Mlle Danglars que pour
tomber dans la guzla d’Haydée.
— Haydée ! quel adorable nom ! Il y a donc des femmes qui
s’appellent véritablement Haydée autre part que dans les poèmes
de lord Byron ?
— Certainement ; Haydée est un nom fort rare en France,
mais assez commun en Albanie et en Épire ; c’est comme si vous
disiez, par exemple, chasteté, pudeur, innocence ; c’est une
espèce de nom de baptême, comme disent vos Parisiens.
— Oh ! que c’est charmant ! dit Albert, comme je voudrais voir
nos Françaises s’appeler Mlle Bonté, Mlle Silence, Mlle Charité
chrétienne ! Dites donc, si Mlle Danglars, au lieu de s’appeler
Claire-Marie-Eugénie, comme on la nomme, s’appelait
Mlle Chasteté-Pudeur-Innocence Danglars, peste, quel effet cela
ferait dans une publication de bans !
— Fou ! dit le comte, ne plaisantez pas si haut, Haydée
pourrait vous entendre.
— Et elle se fâcherait ?
— Non pas, dit le comte avec son air hautain.
— Elle est bonne personne ? demanda Albert.
— Ce n’est pas bonté, c’est devoir : une esclave ne se fâche pas
contre son maître.
— Allons donc ! ne plaisantez pas vous-même. Est-ce qu’il y a
encore des esclaves ?
— Sans doute, puisque Haydée est la mienne.
— En effet, vous ne faites rien et vous n’avez rien comme un
autre, vous. Esclave de M. le comte de Monte-Cristo ! c’est une
position en France. À la façon dont vous remuez l’or, c’est une
place qui doit valoir cent mille écus par an.
— Cent mille écus ! la pauvre enfant a possédé plus que cela ;
elle est venue au monde couchée sur des trésors près desquels
ceux des Mille et Une Nuits sont bien peu de chose.
— C’est donc vraiment une princesse ?
— Vous l’avez dit, et même une des plus grandes de son pays.
— Je m’en étais douté. Mais comment une grande princesse
est-elle devenue esclave ?
— Comment Denys le Tyran est-il devenu maître d’école ? Le
hasard de la guerre, mon cher vicomte, le caprice de la fortune.
— Et son nom est un secret ?
— Pour tout le monde, oui ; mais pas pour vous, cher vicomte,
qui êtes de mes amis, et qui vous tairez, n’est-ce pas, si vous me
promettez de vous taire ?
— Oh ! parole d’honneur !
— Vous connaissez l’histoire du pacha de Janina ?
— D’Ali-Tebelin ? sans doute, puisque c’est à son service que
mon père a fait fortune.
— C’est vrai, je l’avais oublié.
— Eh bien ! qu’est Haydée à Ali-Tebelin ?
— Sa fille, tout simplement.
— Comment ! la fille d’Ali-Pacha ?
— Et de la belle Vasiliki.
— Et elle est votre esclave ?
— Oh ! mon Dieu, oui.
— Comment cela ?
— Dame ! un jour que je passais sur le marché de
Constantinople, je l’ai achetée.
— C’est splendide ! Avec vous, mon cher comte, on ne vit pas,
on rêve. Maintenant, écoutez, c’est bien indiscret ce que je vais
vous demander là.
— Dites toujours.
— Mais puisque vous sortez avec elle, puisque vous la
conduisez à l’Opéra…
— Après ?
— Je puis bien me risquer à vous demander cela ?
— Vous pouvez vous risquer à tout me demander.
— Eh bien ! mon cher comte, présentez-moi à votre princesse.
— Volontiers ; mais à deux conditions.
— Je les accepte d’avance.
— La première, c’est que vous ne confierez jamais à personne
cette présentation.
— Très bien (Morcerf étendit la main). Je le jure.
— La seconde, c’est que vous ne lui direz pas que votre père a
servi le sien.
— Je le jure encore.
— À merveille, vicomte, vous vous rappellerez ces deux
serments, n’est-ce pas ?
— Oh ! fit Albert.
— Très bien. Je vous sais homme d’honneur. »
Le comte frappa de nouveau sur le timbre ; Ali reparut.
« Préviens Haydée, lui dit-il, que je vais aller prendre le café
chez elle, et fais-lui comprendre que je demande la permission de
lui présenter un de mes amis. »
Ali s’inclina et sortit.
« Ainsi, c’est convenu, pas de questions directes, cher vicomte.
Si vous désirez savoir quelque chose, demandez-le à moi, et je le
demanderai à elle.
— C’est convenu. »
Ali reparut pour la troisième fois et tint la portière soulevée,
pour indiquer à son maître et à Albert qu’ils pouvaient passer.
« Entrons », dit Monte-Cristo.
Albert passa une main dans ses cheveux et frisa sa moustache,
le comte reprit son chapeau, mit ses gants, et précéda Albert dans
l’appartement que gardait, comme une sentinelle avancée, Ali, et
que défendaient, comme un poste, les trois femmes de chambre
françaises commandées par Myrtho.
Haydée attendait dans la première pièce, qui était le salon,
avec de grands yeux dilatés par la surprise ; car c’était la première
fois qu’un autre homme que Monte-Cristo pénétrait jusqu’à elle ;
elle était assise sur un sofa, dans un angle, les jambes croisées
sous elle, et s’était fait, pour ainsi dire, un nid, dans les étoffes de
soie rayées et brodées les plus riches de l’Orient. Près d’elle était
l’instrument dont les sons l’avaient dénoncée ; elle était
charmante ainsi.
En apercevant Monte-Cristo, elle se souleva avec ce double
sourire de fille et d’amante qui n’appartenait qu’à elle ; Monte-
Cristo alla à elle et lui tendit sa main, sur laquelle, comme
d’habitude, elle appuya ses lèvres.
Albert était resté près de la porte, sous l’empire de cette beauté
étrange qu’il voyait pour la première fois, et dont on ne pouvait se faire aucune idée en France.
« Qui m’amènes-tu ? demanda en romaïque la jeune fille à
Monte-Cristo ; un frère, un ami, une simple connaissance, ou un
ennemi ?
— Un ami, dit Monte-Cristo dans la même langue.
— Son nom ?
— Le comte Albert ; c’est le même que j’ai tiré des mains des
bandits, à Rome.
— Dans quelle langue veux-tu que je lui parle ? »
Monte-Cristo se retourna vers Albert :
« Savez-vous le grec moderne ? demanda-t-il au jeune homme.
— Hélas ! dit Albert, pas même le grec ancien, mon cher
comte ; jamais Homère et Platon n’ont eu de plus pauvre, et
j’oserai même dire de plus dédaigneux écolier.
— Alors », dit Haydée, prouvant par la demande qu’elle faisait
elle-même qu’elle venait d’entendre la question de Monte-Cristo
et la réponse d’Albert, « je parlerai en français ou en italien, si
toutefois mon seigneur veut que je parle. »
Monte-Cristo réfléchit un instant :
« Tu parleras en italien », dit-il.
Puis se tournant vers Albert :
« C’est fâcheux que vous n’entendiez pas le grec moderne ou le
grec ancien, qu’Haydée parle tous deux admirablement ; la
pauvre enfant va être forcée de vous parler italien, ce qui vous
donnera peut-être une fausse idée d’elle. »
Il fit un signe à Haydée.
« Sois le bienvenu, ami, qui viens avec mon seigneur et
maître », dit la jeune fille en excellent toscan, avec ce doux accent
romain qui fait la langue de Dante aussi sonore que la langue
d’Homère ; « Ali ! du café et des pipes ! »
Et Haydée fit de la main signe à Albert de s’approcher, tandis
qu’Ali se retirait pour exécuter les ordres de sa jeune maîtresse.
Monte-Cristo montra à Albert deux pliants, et chacun alla
chercher le sien pour l’approcher d’une espèce de guéridon, dont
un narguilé faisait le centre, et que chargeaient des fleurs
naturelles, des dessins, des albums de musique.
Ali rentra, apportant le café et les chibouques ; quant à
M. Baptistin, cette partie de l’appartement lui était interdite.
Albert repoussa la pipe que lui présentait le Nubien.
« Oh ! prenez, prenez, dit Monte-Cristo ; Haydée est presque
aussi civilisée qu’une Parisienne : le havane lui est désagréable,
parce qu’elle n’aime pas les mauvaises odeurs ; mais le tabac
d’Orient est un parfum, vous le savez. »
Ali sortit.
Les tasses de café étaient préparées ; seulement on avait, pour
Albert, ajouté un sucrier. Monte-Cristo et Haydée prenaient la
liqueur arabe à la manière des Arabes, c’est-à-dire sans sucre.
Haydée allongea la main et prit du bout de ses petits doigts
roses et effilés la tasse de porcelaine du Japon, qu’elle porta à ses
lèvres avec le naïf plaisir d’un enfant qui boit ou mange une
chose qu’il aime.
En même temps deux femmes entrèrent, portant deux autres
plateaux chargés de glaces et de sorbets, qu’elles déposèrent sur
deux petites tables destinées à cet usage.
« Mon cher hôte, et vous, signora, dit Albert en italien,
excusez ma stupéfaction. Je suis tout étourdi, et c’est assez
naturel ; voici que je retrouve l’Orient, l’Orient véritable, non
point malheureusement tel que je l’ai vu, mais tel que je l’ai rêvé
au sein de Paris ; tout à l’heure j’entendais rouler les omnibus et
tinter les sonnettes des marchands de limonades. Ô signora !… que ne sais-je parler le grec, votre conversation, jointe à cet
entourage féerique, me composerait une soirée dont je me
souviendrais toujours.
— Je parle assez bien l’italien pour parier avec vous,
monsieur, dit tranquillement Haydée ; et je ferai de mon mieux,
si vous aimez l’Orient, pour que vous le retrouviez ici. »
« De quoi puis-je parler ? demanda tout bas Albert à Monte-
Cristo.
— Mais de tout ce que vous voudrez : de son pays, de sa
jeunesse, de ses souvenirs ; puis, si vous l’aimez mieux, de Rome,
de Naples ou de Florence.
— Oh ! dit Albert, ce ne serait pas la peine d’avoir une
Grecque devant soi pour lui parler de tout ce dont on parlerait à
une Parisienne ; laissez-moi lui parler de l’Orient.
— Faites, mon cher Albert, c’est la conversation qui lui est la
plus agréable. »
Albert se retourna vers Haydée.
« À quel âge la signora a-t-elle quitté la Grèce ? demanda-t-il.
— À cinq ans, répondit Haydée.
— Et vous vous rappelez votre patrie ? demanda Albert.
— Quand je ferme les yeux, je revois tout ce que j’ai vu. Il y a
deux regards : le regard du corps et le regard de l’âme. Le regard
du corps peut oublier parfois, mais celui de l’âme se souvient
toujours.
— Et quel est le temps le plus loin dont vous puissiez vous
souvenir ?
— Je marchais à peine ; ma mère, que l’on appelle Vasiliki
(Vasiliki veut dire royale, ajouta la jeune fille en relevant la tête),
ma mère me prenait par la main, et, toutes deux couvertes d’un
voile, après avoir mis au fond de la bourse tout l’or que nous possédions, nous allions demander l’aumône pour les
prisonniers, en disant : “Celui qui donne aux pauvres prête à
l’Éternel *1.” Puis, quand notre bourse était pleine, nous rentrions
au palais, et, sans rien dire à mon père, nous envoyions tout cet
argent qu’on nous avait donné, nous prenant pour de pauvres
femmes, à l’égoumenos du couvent, qui le répartissait entre les
prisonniers.
— Et à cette époque, quel âge aviez-vous ?
— Trois ans, dit Haydée.
— Alors, vous vous souvenez de tout ce qui s’est passé autour
de vous depuis l’âge de trois ans ?
— De tout. »
« Comte, dit tout bas Morcerf à Monte-Cristo, vous devriez
permettre à la signora de nous raconter quelque chose de son
histoire. Vous m’avez défendu de lui parler de mon père, mais
peut-être m’en parlera-t-elle, et vous n’avez pas idée combien je
serais heureux d’entendre sortir son nom d’une si jolie bouche. »
Monte-Cristo se tourna vers Haydée, et par un signe de sourcil
qui lui indiquait d’accorder la plus grande attention à la
recommandation qu’il allait lui faire, il lui dit en grec :
« Πατρὀς μὲν ᾰτην, μήδὲ ὅνομα πρόδότόυ ϰαὶ προδοσίαν, εἰπέ
ἡ *2 μ ῖν. »
Haydée poussa un long soupir, et un nuage sombre passa sur
son front si pur.
« Que lui dites-vous ? demanda tout bas Morcerf.
— Je lui répète que vous êtes un ami, et qu’elle n’a point à se
cacher vis-à-vis de vous. »
« Ainsi, dit Albert, ce pieux pèlerinage pour les prisonniers est
votre premier souvenir ; quel est l’autre ?
— L’autre ? je me vois sous l’ombre des sycomores, près d’un
lac dont j’aperçois encore, à travers le feuillage, le miroir
tremblant ; contre le plus vieux et le plus touffu, mon père était
assis sur des coussins, et moi, faible enfant, tandis que ma mère
était couchée à ses pieds, je jouais avec sa barbe blanche qui
descendait sur sa poitrine, et avec le cangiar à la poignée de
diamant passé à sa ceinture ; puis de temps en temps venait à lui
un Albanais qui lui disait quelques mots auxquels je ne faisais pas
attention, et auxquels il répondait du même son de voix : “Tuez !”
ou : “Faites grâce !”
— C’est étrange, dit Albert, d’entendre sortir de pareilles
choses de la bouche d’une jeune fille, autre part que sur un
théâtre, et en se disant : “Ceci n’est point une fiction.” Et,
demanda Albert, comment, avec cet horizon si poétique,
comment, avec ce lointain merveilleux, trouvez-vous la France ?
— Je crois que c’est un beau pays, dit Haydée, mais je vois la
France telle qu’elle est, car je la vois avec des yeux de femme,
tandis qu’il me semble, au contraire, que mon pays, que je n’ai vu
qu’avec des yeux d’enfant, est toujours enveloppé d’un brouillard
lumineux ou sombre, selon que mes yeux le font une douce patrie
ou un lieu d’amères souffrances.
— Si jeune, signora, dit Albert cédant malgré lui à la
puissance de la banalité, comment avez-vous pu souffrir ? »
Haydée tourna les yeux vers Monte-Cristo, qui, avec un signe
imperceptible, murmura :
« *3 Εί π ὲ.
— Rien ne compose le fond de l’âme comme les premiers
souvenirs, et, à part les deux que je viens de vous dire, tous les
souvenirs de ma jeunesse sont tristes.
— Parlez, parlez, signora, dit Albert, je vous jure que je vous
écoute avec un inexprimable bonheur. »
Haydée sourit tristement.
« Vous voulez donc que je passe à mes autres souvenirs ? dit-
elle.
— Je vous en supplie, dit Albert.
— Eh bien ! j’avais quatre ans quand, un soir, je fus réveillée
par ma mère. Nous étions au palais de Janina ; elle me prit sur les
coussins où je reposais, et, en ouvrant mes yeux, je vis les siens
remplis de grosses larmes.
« Elle m’emporta sans rien dire.
« En la voyant pleurer, j’allais pleurer aussi.
« “Silence ! enfant”, dit-elle.
« Souvent, malgré les consolations ou les menaces
maternelles, capricieuse comme tous les enfants, je continuais de
pleurer ; mais, cette fois, il y avait dans la voix de ma pauvre
mère une telle intonation de terreur, que je me tus à l’instant
même.
« Elle m’emportait rapidement.
« Je vis alors que nous descendions un large escalier ; devant
nous, toutes les femmes de ma mère, portant des coffres, des
sachets, des objets de parure, des bijoux, des bourses d’or,
descendaient le même escalier ou plutôt se précipitaient.
« Derrière les femmes venait une garde de vingt hommes,
armés de longs fusils et de pistolets, et revêtus de ce costume que
vous connaissez en France depuis que la Grèce est redevenue une
nation.
« Il y avait quelque chose de sinistre, croyez-moi », ajouta
Haydée en secouant la tête et en pâlissant à cette seule mémoire,
« dans cette longue file d’esclaves et de femmes à demi alourdies par le sommeil, ou du moins je me le figurais ainsi, moi, qui peut-
être croyais les autres endormis parce que j’étais mal réveillée.
« Dans l’escalier couraient des ombres gigantesques que les
torches de sapin faisaient trembler aux voûtes.
« “Qu’on se hâte !” dit une voix au fond de la galerie.
« Cette voix fit courber tout le monde, comme le vent en
passant sur la plaine fait courber un champ d’épis.
« Moi, elle me fit tressaillir.
« Cette voix, c’était celle de mon père.
« Il marchait le dernier, revêtu de ses splendides habits, tenant
à la main sa carabine que votre empereur lui avait donnée ; et,
appuyé sur son favori Sélim, il nous poussait devant lui comme
un pasteur fait d’un troupeau éperdu.
« Mon père, dit Haydée en relevant la tête, était un homme
illustre que l’Europe a connu sous le nom d’Ali-Tebelin, pacha de
Janina, et devant lequel la Turquie a tremblé. »
Albert, sans savoir pourquoi, frissonna en entendant ces
paroles prononcées avec un indéfinissable accent de hauteur et
de dignité ; il lui sembla que quelque chose de sombre et
d’effrayant rayonnait dans les yeux de la jeune fille, lorsque,
pareille à une pythonisse qui évoque un spectre, elle réveilla le
souvenir de cette sanglante figure que sa mort terrible fit
apparaître gigantesque aux yeux de l’Europe contemporaine.
« Bientôt, continua Haydée, la marche s’arrêta ; nous étions
au bas de l’escalier et au bord d’un lac. Ma mère me pressait
contre sa poitrine bondissante, et je vis à deux pas derrière mon
père, qui jetait de tous côtés des regards inquiets.
« Devant nous s’étendaient quatre degrés de marbre, et au bas
du dernier degré ondulait une barque.
« D’où nous étions, on voyait se dresser au milieu d’un lac une
masse noire ; c’était le kiosque où nous nous rendions.
« Ce kiosque me paraissait à une distance considérable, peut-
être à cause de l’obscurité.
« Nous descendîmes dans la barque. Je me souviens que les
rames ne faisaient aucun bruit en touchant l’eau ; je me penchai
pour les regarder : elles étaient enveloppées avec les ceintures de
nos Palicares.
« Il n’y avait, outre les rameurs, dans la barque, que des
femmes, mon père, ma mère, Sélim et moi.
« Les Palicares étaient restés au bord du lac, agenouillés sur le
dernier degré, et se faisant, dans le cas où ils eussent été
poursuivis, un rempart des trois autres.
« Notre barque allait comme le vent.
« “Pourquoi la barque va-t-elle si vite ? demandai-je à ma
mère.
« — Chut ! mon enfant, dit-elle, c’est que nous fuyons.”
« Je ne compris pas. Pourquoi mon père fuyait-il, lui le tout-
puissant, lui devant qui d’ordinaire fuyaient les autres, lui qui
avait pris pour devise :
Ils me haïssent, donc ils me craignent 115 ?
« En effet, c’était une fuite que mon père opérait sur le lac. Il
m’a dit depuis que la garnison du château de Janina, fatiguée
d’un long service… »
Ici Haydée arrêta son regard expressif sur Monte-Cristo, dont
l’œil ne quitta plus ses yeux. La jeune fille continua donc
lentement, comme quelqu’un qui invente ou qui supprime.
« Vous disiez, signora, reprit Albert, qui accordait la plus
grande attention à ce récit, que la garnison de Janina, fatiguée
d’un long service…
— Avait traité avec le séraskier Kourchid, envoyé par le sultan
pour s’emparer de mon père ; c’était alors que mon père avait pris
la résolution de se retirer, après avoir envoyé au sultan un officier
franc, en lequel il avait toute confiance, dans l’asile que lui-même
s’était préparé depuis longtemps, et qu’il appelait kataphygion,
c’est-à-dire son refuge.
— Et cet officier, demanda Albert, vous rappelez-vous son
nom, signora ? »
Monte-Cristo échangea avec la jeune fille un regard rapide
comme un éclair, et qui resta inaperçu de Morcerf.
« Non, dit-elle, je ne me le rappelle pas ; mais peut-être plus
tard me le rappellerai-je, et je le dirai. »
Albert allait prononcer le nom de son père, lorsque Monte-
Cristo leva doucement le doigt en signe de silence ; le jeune
homme se rappela son serment et se tut.
« C’était vers ce kiosque que nous voguions.
« Un rez-de-chaussée orné d’arabesques, baignant ses
terrasses dans l’eau, et un premier étage donnant sur le lac, voici
tout ce que le palais offrait de visible aux yeux.
« Mais au-dessous du rez-de-chaussée, se prolongeant dans
l’île, était un souterrain, vaste caverne où l’on nous conduisit, ma
mère, moi et nos femmes, et où gisaient, formant un seul
monceau, soixante mille bourses et deux cents tonneaux ; il y
avait dans ces bourses vingt-cinq millions en or, et dans les barils
trente mille livres de poudre.
« Près de ces barils se tenait Sélim, ce favori de mon père dont
je vous ai parlé ; il veillait jour et nuit, une lance au bout de laquelle brûlait une mèche allumée à la main ; il avait l’ordre de
faire tout sauter, kiosque, gardes, pacha, femmes et or, au
premier signe de mon père.
« Je me rappelle que nos esclaves, connaissant ce redoutable
voisinage, passaient les jours et les nuits à prier, à pleurer, à
gémir.
« Quant à moi, je vois toujours le jeune soldat au teint pâle et
à l’œil noir ; et quand l’ange de la mort descendra vers moi, je suis
sûre que je reconnaîtrai Sélim.
« Je ne pourrais dire combien de temps nous restâmes ainsi :
à cette époque j’ignorais encore ce que c’était que le temps ;
quelquefois, mais rarement, mon père nous faisait appeler, ma
mère et moi, sur la terrasse du palais ; c’étaient mes heures de
plaisir à moi qui ne voyais dans le souterrain que des ombres
gémissantes et la lance enflammée de Sélim. Mon père, assis
devant une grande ouverture, attachait un regard sombre sur les
profondeurs de l’horizon, interrogeant chaque point noir qui
apparaissait sur le lac, tandis que ma mère, à demi couchée près
de lui, appuyait sa tête sur son épaule, et que, moi, je jouais à ses
pieds, admirant, avec ces étonnements de l’enfance qui
grandissent encore les objets, les escarpements du Pinde, qui se
dressait à l’horizon, les châteaux de Janina, sortant blancs et
anguleux des eaux bleues du lac, les touffes immenses de
verdures noires, attachées comme des lichens aux rocs de la
montagne, qui de loin semblaient des mousses, et qui de près
sont des sapins gigantesques et des myrtes immenses.
« Un matin, mon père nous envoya chercher ; nous le
trouvâmes assez calme, mais plus pâle que d’habitude.
« “Prends patience, Vasiliki, aujourd’hui tout sera fini ;
aujourd’hui arrive le firman du maître, et mon sort sera décidé. Si la grâce est entière, nous retournerons triomphants à Janina ;
si la nouvelle est mauvaise, nous fuirons cette nuit.
« — Mais s’ils ne nous laissent pas fuir ? dit ma mère.
« — Oh ! sois tranquille, répondit Ali en souriant ; Sélim et sa
lance allumée me répondent d’eux. Ils voudraient que je fusse
mort, mais pas à la condition de mourir avec moi.”
« Ma mère ne répondit que par des soupirs à ces consolations,
qui ne partaient pas du cœur de mon père.
« Elle lui prépara l’eau glacée qu’il buvait à chaque instant,
car, depuis sa retraite dans le kiosque, il était brûlé par une fièvre
ardente ; elle parfuma sa barbe blanche et alluma la chibouque
dont quelquefois, pendant des heures entières, il suivait
distraitement des yeux la fumée se volatilisant dans l’air.
« Tout à coup il fit un mouvement si brusque que je fus saisie
de peur.
« Puis, sans détourner les yeux du point qui fixait son
attention, il demanda sa longue-vue.
« Ma mère la lui passa, plus blanche que le stuc contre lequel
elle s’appuyait.
« Je vis la main de mon père trembler.
« “Une barque !… deux !… trois !… murmura mon père ;
quatre !…”
« Et il se leva saisissant ses armes, et versant, je m’en
souviens, de la poudre dans le bassinet de ses pistolets.
« “Vasiliki, dit-il à ma mère avec un tressaillement visible,
voici l’instant qui va décider de nous ; dans une demi-heure nous
saurons la réponse du sublime empereur, retire-toi dans le
souterrain avec Haydée.
« — Je ne veux pas vous quitter, dit Vasiliki ; si vous mourez,
mon maître, je veux mourir avec vous.
« — Allez près de Sélim ! cria mon père.
« — Adieu, seigneur ! murmura ma mère, obéissante et pliée
en deux comme par l’approche de la mort.
« — Emmenez Vasiliki”, dit mon père à ses Palicares.
« Mais moi, qu’on oubliait, je courus à lui et j’étendis mes
mains de son côté ; il me vit, et, se penchant vers moi, il pressa
mon front de ses lèvres.
« Oh ! ce baiser, ce fut le dernier, et il est là encore sur mon
front.
« En descendant, nous distinguions à travers les treilles de la
terrasse les barques qui grandissaient sur le lac, et qui, pareilles
naguère à des points noirs, semblaient déjà des oiseaux rasant la
surface des ondes.
« Pendant ce temps, dans le kiosque, vingt Palicares, assis aux
pieds de mon père et cachés par la boiserie, épiaient d’un œil
sanglant l’arrivée de ces bateaux, et tenaient prêts leurs longs
fusils incrustés de nacre et d’argent : des cartouches en grand
nombre étaient semées sur le parquet ; mon père regardait sa
montre et se promenait avec angoisse.
« Voilà ce qui me frappa quand je quittai mon père après le
dernier baiser que j’eus reçu de lui.
« Nous traversâmes, ma mère et moi, le souterrain. Sélim était
toujours à son poste ; il nous sourit tristement. Nous allâmes
chercher des coussins de l’autre côté de la caverne, et nous
vînmes nous asseoir près de Sélim : dans les grands périls, les
cœurs dévoués se cherchent, et, tout enfant que j’étais, je sentais
instinctivement qu’un grand malheur planait sur nos têtes. »
Albert avait souvent entendu raconter, non point par son père,
qui n’en parlait jamais, mais par des étrangers, les derniers
moments du vizir de Janina ; il avait lu différents récits de sa mort ; mais cette histoire, devenue vivante dans la personne et
par la voix de la jeune fille, cet accent vivant et cette lamentable
élégie, le pénétraient tout à la fois d’un charme et d’une horreur
inexprimables.
Quant à Haydée, toute à ces terribles souvenirs, elle avait
cessé un instant de parler ; son front, comme une fleur qui se
penche un jour d’orage, s’était incliné sur sa main, et ses yeux,
perdus vaguement, semblaient voir encore à l’horizon le Pinde
verdoyant et les eaux bleues du lac de Janina, miroir magique qui
reflétait le sombre tableau qu’elle esquissait.
Monte-Cristo la regardait avec une indéfinissable expression
d’intérêt et de pitié.
« Continue, ma fille », dit le comte en langue romaïque.
Haydée releva le front, comme si les mots sonores que venait
de prononcer Monte-Cristo l’eussent tirée d’un rêve, et elle reprit :
« Il était quatre heures du soir ; mais bien que le jour fût pur
et brillant au-dehors, nous étions, nous, plongés dans l’ombre du
souterrain.
« Une seule lueur brillait dans la caverne, pareille à une étoile
tremblant au fond d’un ciel noir : c’était la mèche de Sélim. Ma
mère était chrétienne, et elle priait.
« Sélim répétait de temps en temps ces paroles consacrées :
« “Dieu est grand !”
« Cependant ma mère avait encore quelque espérance. En
descendant, elle avait cru reconnaître le Franc qui avait été
envoyé à Constantinople, et dans lequel mon père avait toute
confiance, car il savait que les soldats du sultan français sont
d’ordinaire nobles et généreux. Elle s’avança de quelques pas vers
l’escalier et écouta.
« “Ils approchent, dit-elle ; pourvu qu’ils apportent la paix et la
vie.
« — Que crains-tu, Vasiliki ? répondit Sélim avec sa voix si
suave et si fière à la fois ; s’ils n’apportent pas la paix, nous leur
donnerons la mort.”
« Et il ravivait la flamme de sa lance avec un geste qui le
faisait ressembler au Dionysos de l’antique Crète.
« Mais moi, qui étais si enfant et si naïve, j’avais peur de ce
courage que je trouvais féroce et insensé, et je m’effrayais de cette
mort épouvantable dans l’air et dans la flamme.
« Ma mère éprouvait les mêmes impressions, car je la sentais
frissonner.
« “Mon Dieu ! mon Dieu, maman ! m’écriai-je, est-ce que nous
allons mourir ?”
« Et à ma voix les pleurs et les prières des esclaves
redoublèrent.
« “Enfant, me dit Vasiliki, Dieu te préserve d’en venir à désirer
cette mort que tu crains aujourd’hui !”
« Puis tout bas :
« “Sélim, dit-elle, quel est l’ordre du maître ?
« — S’il m’envoie son poignard, c’est que le sultan refuse de le
recevoir en grâce, et je mets le feu ; s’il m’envoie son anneau, c’est
que le sultan lui pardonne, et je livre la poudrière.
« — Ami, reprit ma mère, lorsque l’ordre du maître arrivera, si
c’est le poignard qu’il envoie, au lieu de nous tuer toutes deux de
cette mort qui nous épouvante, nous te tendrons la gorge et tu
nous tueras avec ce poignard.
« — Oui, Vasiliki, répondit tranquillement Sélim.”
« Soudain nous entendîmes comme de grands cris ; nous
écoutâmes : c’étaient des cris de joie ; le nom du Franc qui avait été envoyé à Constantinople retentissait répété par nos Palicares ;
il était évident qu’il rapportait la réponse du sublime empereur, et
que la réponse était favorable.
— Et vous ne vous rappelez pas ce nom ? » dit Morcerf, tout
prêt à aider la mémoire de la narratrice.
Monte-Cristo lui fit un signe.
« Je ne me le rappelle pas, répondit Haydée.
« Le bruit redoublait ; des pas plus rapprochés retentirent : on
descendait les marches du souterrain.
« Sélim apprêta sa lance.
« Bientôt une ombre apparut dans le crépuscule bleuâtre que
formaient les rayons du jour pénétrant jusqu’à l’entrée du
souterrain.
« “Qui es-tu ? cria Sélim. Mais, qui que tu sois, ne fais pas un
pas de plus.
« — Gloire au sultan ! dit l’ombre. Toute grâce est accordée au
vizir Ali ; et non seulement il a la vie sauve, mais on lui rend sa
fortune et ses biens.”
« Ma mère poussa un cri de joie et me serra contre son cœur.
« “Arrête ! lui dit Sélim, voyant qu’elle s’élançait déjà pour
sortir ; tu sais qu’il me faut l’anneau.
« — C’est juste”, dit ma mère, et elle tomba à genoux en me
soulevant vers le ciel, comme si, en même temps qu’elle priait
Dieu pour moi, elle voulait encore me soulever vers lui. »
Et, pour la seconde fois, Haydée s’arrêta vaincue par une
émotion telle que la sueur coulait de son front pâli, et que sa voix
étranglée semblait ne pouvoir franchir son gosier aride.
Monte-Cristo versa un peu d’eau glacée dans un verre, et le lui
présenta en disant avec une douceur où perçait une nuance de
commandement :
« Du courage, ma fille ! »
Haydée essuya ses yeux et son front, et continua :
« Pendant ce temps, nos yeux, habitués à l’obscurité, avaient
reconnu l’envoyé du pacha : c’était un ami.
« Sélim l’avait reconnu ; mais le brave jeune homme ne savait
qu’une chose : obéir !
« “En quel nom viens-tu ? dit-il.
« — Je viens au nom de notre maître, Ali-Tebelin.
« — Si tu viens au nom d’Ali, tu sais ce que tu dois me
remettre ?
« — Oui, dit l’envoyé, et je t’apporte son anneau.”
« En même temps il éleva sa main au-dessus de sa tête ; mais
il était trop loin et il ne faisait pas assez clair pour que Sélim pût,
d’où nous étions, distinguer et reconnaître l’objet qu’il lui
présentait.
« “Je ne vois pas ce que tu tiens, dit Sélim.
« — Approche, dit le messager, ou je m’approcherai, moi.
« — Ni l’un ni l’autre, répondit le jeune soldat ; dépose à la
place où tu es, et sous ce rayon de lumière, l’objet que tu me
montres, et retire-toi jusqu’à ce que je l’aie vu.
« — Soit”, dit le messager.
« Et il se retira après avoir déposé le signe de reconnaissance
à l’endroit indiqué.
« Et notre cœur palpitait : car l’objet nous paraissait être
effectivement un anneau. Seulement, était-ce l’anneau de mon
père ?
« Sélim, tenant toujours à la main sa mèche enflammée, vint à
l’ouverture, s’inclina radieux sous le rayon de lumière et ramassa
le signe.
« “L’anneau du maître, dit-il en le baisant, c’est bien !”
« Et renversant la mèche contre terre, il marcha dessus et
l’éteignit.
« Le messager poussa un cri de joie et frappa dans ses mains.
À ce signal, quatre soldats du séraskier Kourchid accoururent, et
Sélim tomba percé de cinq coups de poignard. Chacun avait
donné le sien.
« Et cependant, ivres de leur crime, quoique encore pâles de
peur, ils se ruèrent dans le souterrain, cherchant partout s’il y
avait du feu, et se roulant sur les sacs d’or.
« Pendant ce temps ma mère me saisit entre ses bras, et, agile,
bondissant par des sinuosités connues de nous seules, elle arriva
jusqu’à un escalier dérobé du kiosque dans lequel régnait un
tumulte effrayant.
« Les salles basses étaient entièrement peuplées par les
Tchodoars de Kourchid, c’est-à-dire par nos ennemis.
« Au moment où ma mère allait pousser la petite porte, nous
entendîmes retentir, terrible et menaçante, la voix du pacha.
« Ma mère colla son œil aux fentes des planches ; une
ouverture se trouva par hasard devant le mien, et je regardai.
« “Que voulez-vous ? disait mon père à des gens qui tenaient
un papier avec des caractères d’or à la main.
« — Ce que nous voulons, répondit l’un d’eux, c’est te
communiquer la volonté de Sa Hautesse. Vois-tu ce firman ?
« — Je le vois, dit mon père.
« — Eh bien ! lis ; il demande ta tête.”
« Mon père poussa un éclat de rire plus effrayant que n’eût été
une menace ; il n’avait pas encore cessé, que deux coups de
pistolet étaient partis de ses mains et avaient tué deux hommes.
« Les Palicares, qui étaient couchés tout autour de mon père
la face contre le parquet, se levèrent alors et firent feu ; la chambre se remplit de bruit, de flammes et fumée.
« À l’instant même le feu commença de l’autre côté, et les
balles vinrent trouer les planches tout autour de nous.
« Oh ! qu’il était beau, qu’il était grand, le vizir Ali-Tebelin,
mon père, au milieu des balles, le cimeterre au poing, le visage
noir de poudre ! Comme ses ennemis fuyaient !
« “Sélim ! Sélim ! criait-il, gardien du feu, fais ton devoir !
« — Sélim est mort ! répondit une voix qui semblait sortir des
profondeurs du kiosque, et toi, mon seigneur Ali, tu es perdu !”
« En même temps une détonation sourde se fit entendre, et le
plancher vola en éclats tout autour de mon père.
« Les Tchodoars tiraient à travers le parquet. Trois ou quatre
Palicares tombèrent frappés de bas en haut par des blessures qui
leur labouraient tout le corps.
« Mon père rugit, enfonça ses doigts par les trous des balles et
arracha une planche tout entière.
« Mais en même temps, par cette ouverture, vingt coups de
feu éclatèrent, et la flamme, sortant comme du cratère d’un
volcan, gagna les tentures, qu’elle dévora.
« Au milieu de tout cet affreux tumulte, au milieu de ces cris
terribles, deux coups plus distincts entre tous, deux cris plus
déchirants par-dessus tous les cris, me glacèrent de terreur. Ces
deux explosions avaient frappé mortellement mon père, et c’était
lui qui avait poussé ces deux cris.
« Cependant il était resté debout, cramponné à une fenêtre.
Ma mère secouait la porte pour aller mourir avec lui ; mais la
porte était fermée en dedans.
« Tout autour de lui, les Palicares se tordaient dans les
convulsions de l’agonie ; deux ou trois, qui étaient sans blessures
ou blessés légèrement, s’élancèrent par les fenêtres. En même temps, le plancher tout entier craqua brisé en dessous. Mon père
tomba sur un genou ; en même temps vingt bras s’allongèrent,
armés de sabres, de pistolets, de poignards, vingt coups
frappèrent à la fois un seul homme, et mon père disparut dans un
tourbillon de feu, attisé par ces démons rugissants comme si
l’enfer se fût ouvert sous ses pieds.
« Je me sentis rouler à terre : c’était ma mère qui s’abîmait
évanouie. »
Haydée laissa tomber ses deux bras en poussant un
gémissement et en regardant le comte comme pour lui demander
s’il était satisfait de son obéissance.
Le comte se leva, vint à elle, lui prit la main et lui dit en
romaïque :
« Repose-toi, chère enfant, et reprends courage en songeant
qu’il y a un Dieu qui punit les traîtres.
— Voilà une épouvantable histoire, comte, dit Albert tout
effrayé de la pâleur d’Haydée, et je me reproche maintenant
d’avoir été si cruellement indiscret.
— Ce n’est rien », répondit Monte-Cristo.
Puis posant sa main sur la tête de la jeune fille :
« Haydée, continua-t-il, est une femme courageuse, elle a
quelquefois trouvé du soulagement dans le récit de ses douleurs.
— Parce que, mon seigneur, dit vivement la jeune fille, parce
que mes douleurs me rappellent tes bienfaits. »
Albert la regarda avec curiosité, car elle n’avait point encore
raconté ce qu’il désirait le plus savoir, c’est-à-dire comment elle
était devenue l’esclave du comte.
Haydée vit à la fois dans les regards du comte et dans ceux
d’Albert le même désir exprimé.
Elle continua :
« Quand ma mère reprit ses sens, dit-elle, nous étions devant
le séraskier.
« “Tuez-moi, dit-elle, mais épargnez l’honneur de la veuve
d’Ali.
« — Ce n’est point à moi qu’il faut t’adresser, dit Kourchid.
« — À qui donc ?
« — C’est à ton nouveau maître.
« — Quel est-il ?
« — Le voici.”
« Et Kourchid nous montra un de ceux qui avaient le plus
contribué à la mort de mon père, continua la jeune fille avec une
colère sombre.
— Alors, demanda Albert, vous devîntes la propriété de cet
homme ?
— Non, répondit Haydée ; il n’osa nous garder, il nous vendit
à des marchands d’esclaves qui allaient à Constantinople. Nous
traversâmes la Grèce, et nous arrivâmes mourantes à la porte
impériale, encombrée de curieux qui s’écartaient pour nous
laisser passer, quand tout à coup ma mère suit des yeux la
direction de leurs regards, jette un cri et tombe en me montrant
une tête au-dessus de cette porte.
« Au-dessous de cette tête étaient écrits ces mots :
« “Celle-ci est la tête d’Ali-Tebelin, pacha de Janina.”
« J’essayai, en pleurant, de relever ma mère : elle était morte !
« Je fus menée au bazar ; un riche Arménien m’acheta, me fit
instruire, me donna des maîtres, et quand j’eus treize ans me
vendit au sultan Mahmoud.
— Auquel, dit Monte-Cristo, je la rachetai, comme je vous l’ai
dit, Albert, pour cette émeraude pareille à celle où je mets mes
pastilles de hachisch.
— Oh ! tu es bon, tu es grand, mon seigneur, dit Haydée en
baisant la main de Monte-Cristo, et je suis bien heureuse de
t’appartenir ! »
Albert était resté tout étourdi de ce qu’il venait d’entendre.
« Achevez donc votre tasse de café, lui dit le comte ; l’histoire
est finie. »
*1. Proverbes, XIX.
*2. Mot à mot : « De ton père le sort, mais pas le nom du traître ni la trahison,
raconte-nous. »
*3. « Raconte. »
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