Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 64 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

LXI. Le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui mangent ses pêches

LXI

LE MOYEN DE DÉLIVRER UN JARDINIER DES LOIRS

QUI MANGENT SES PÊCHES

 

Non pas le même soir, comme il l’avait dit, mais le lendemain

matin, le comte de Monte-Cristo sortit par la barrière d’Enfer,

prit la route d’Orléans, dépassa le village de Linas sans s’arrêter

au télégraphe qui, justement au moment où le comte passait,

faisait mouvoir ses longs bras décharnés, et gagna la tour de

Montlhéry, située, comme chacun sait, sur l’endroit le plus élevé

de la plaine de ce nom.

Au pied de la colline, le comte mit pied à terre, et par un petit

sentier circulaire, large de dix-huit pouces, commença de gravir

la montagne ; arrivé au sommet, il se trouva arrêté par une haie

sur laquelle des fruits verts avaient succédé aux fleurs roses et

blanches.

Monte-Cristo chercha la porte du petit enclos, et ne tarda

point à la trouver. C’était une petite herse en bois, roulant sur des

gonds d’osier et se fermant avec un clou et une ficelle. En un

instant le comte fut au courant du mécanisme et la porte s’ouvrit.

Le comte se trouva alors dans un petit jardin de vingt pieds de

long sur douze de large, borné d’un côté par la partie de la haie

dans laquelle était encadrée l’ingénieuse machine que nous avons

décrite sous le nom de porte, et de l’autre par la vieille tour ceinte

de lierre, toute parsemée de ravenelles et de giroflées.

On n’eût pas dit, à la voir ainsi ridée et fleurie comme une

aïeule à qui ses petits-enfants viennent de souhaiter la fête, qu’elle

pourrait raconter bien des drames terribles, si elle joignait une

voix aux oreilles menaçantes qu’un vieux proverbe donne aux

murailles.

On parcourait ce jardin en suivant une allée sablée de sable

rouge, sur lequel mordait, avec des tons qui eussent réjoui l’œil de

Delacroix, notre Rubens moderne, une bordure de gros buis,

vieille de plusieurs années. Cette allée avait la forme d’un 8, et

tournait en s’élançant, de manière à faire dans un jardin de vingt

pieds une promenade de soixante. Jamais Flore, la riante et

fraîche déesse des bons jardiniers latins, n’avait été honorée d’un

culte aussi minutieux et aussi pur que l’était celui qu’on lui

rendait dans ce petit enclos.

En effet, de vingt rosiers qui composaient le parterre, pas une

feuille ne portait la trace de la mouche, pas un filet la petite

grappe de pucerons verts qui désolent et rongent les plantes

grandissant sur un terrain humide. Ce n’était cependant point

l’humidité qui manquait à ce jardin : la terre noire comme de la

suie, l’opaque feuillage des arbres, le disaient assez ; d’ailleurs

l’humidité factice eût promptement suppléé à l’humidité

naturelle, grâce au tonneau plein d’eau croupissante qui creusait

un des angles du jardin, et dans lequel stationnaient, sur une

nappe verte, une grenouille et un crapaud qui, par incompatibilité d’humeur, sans doute, se tenaient toujours, en se

tournant le dos, aux deux points opposés du cercle.

D’ailleurs, pas une herbe dans les allées, pas un rejeton

parasite dans les plates-bandes ; une petite-maîtresse polit et

émonde avec moins de soin les géraniums, les cactus et les

rhododendrons de sa jardinière de porcelaine que ne le faisait le

maître jusqu’alors invisible du petit enclos.

Monte-Cristo s’arrêta après avoir refermé la porte en agrafant

la ficelle à son clou, et embrassa d’un regard toute la propriété.

« Il paraît, dit-il, que l’homme du télégraphe a des jardiniers à

l’année, ou se livre passionnément à l’agriculture. »

Tout à coup il se heurta à quelque chose, tapi derrière une

brouette chargée de feuillage : ce quelque chose se redressa en

laissant échapper une exclamation qui peignait son étonnement,

et Monte-Cristo se trouva en face d’un bonhomme d’une

cinquantaine d’années qui ramassait des fraises qu’il plaçait sur

des feuilles de vigne.

Il y avait douze feuilles de vigne et presque autant de fraises.

Le bonhomme, en se relevant, faillit laisser choir fraises,

feuilles et assiette.

« Vous faites votre récolte, monsieur ? dit Monte-Cristo en

souriant.

— Pardon, monsieur, répondit le bonhomme en portant la

main à sa casquette, je ne suis pas là-haut, c’est vrai, mais je viens

d’en descendre à l’instant même.

— Que je ne vous gêne en rien, mon ami, dit le comte ;

cueillez vos fraises, si toutefois il vous en reste encore.

— J’en ai encore dix, dit l’homme, car en voici onze, et j’en

avais vingt et une, cinq de plus que l’année dernière. Mais ce n’est

pas étonnant, le printemps a été chaud cette année, et ce qu’il faut aux fraises, voyez-vous, monsieur, c’est la chaleur. Voilà

pourquoi, au lieu de seize que j’ai eues l’année passée, j’en ai cette

année, voyez-vous, onze déjà cueillies, douze, treize, quatorze,

quinze, seize, dix-sept, dix-huit. Oh ! mon Dieu ! il m’en manque

deux, elles y étaient encore hier, monsieur, elles y étaient, j’en

suis sûr, je les ai comptées. Il faut que ce soit le fils de la mère

Simon qui me les ait soufflées ; je l’ai vu rôder par ici ce matin.

Ah ! le petit drôle, voler dans un enclos ! il ne sait donc pas où

cela peut le mener.

— En effet, dit Monte-Cristo, c’est grave, mais vous ferez la

part de la jeunesse du délinquant et de sa gourmandise.

— Certainement, dit le jardinier ; cependant ce n’en est pas

moins fort désagréable. Mais, encore une fois, pardon, monsieur :

c’est peut-être un chef que je fais attendre ainsi ? »

Et il interrogeait d’un regard craintif le comte et son habit

bleu.

« Rassurez-vous, mon ami », dit le comte avec ce sourire qu’il

faisait, à sa volonté, si terrible et si bienveillant, et qui cette fois

n’exprimait que la bienveillance, « je ne suis point un chef qui

vient pour vous inspecter, mais un simple voyageur conduit par

la curiosité et qui commence même à se reprocher sa visite en

voyant qu’il vous fait perdre votre temps.

— Oh ! mon temps n’est pas cher, répliqua le bonhomme avec

un sourire mélancolique. Cependant c’est le temps du

gouvernement, et je ne devrais pas le perdre, mais j’avais reçu le

signal qui m’annonçait que je pouvais me reposer une heure (il

jeta les yeux sur un cadran solaire, car il y avait de tout dans

l’enclos de la tour de Montlhéry, même un cadran solaire), et,

vous le voyez, j’avais encore dix minutes devant moi, puis mes fraises étaient mûres, et un jour de plus… D’ailleurs, croiriez-

vous, monsieur, que les loirs me les mangent ?

— Ma foi, non, je ne l’aurais pas cru, répondit gravement

Monte-Cristo ; c’est un mauvais voisinage, monsieur, que celui

des loirs, pour nous qui ne les mangeons pas confits dans du miel

comme faisaient les Romains.

— Ah ! les Romains les mangeaient ? fit le jardinier ; ils

mangeaient les loirs ?

— J’ai lu cela dans Pétrone, dit le comte.

— Vraiment ? Ça ne doit pas être bon, quoiqu’on dise : “Gras

comme un loir.” Et ce n’est pas étonnant, monsieur, que les loirs

soient gras, attendu qu’ils dorment toute la sainte journée, et

qu’ils ne se réveillent que pour ronger toute la nuit. Tenez, l’an

dernier, j’avais quatre abricots ; ils m’en ont entamé un. J’avais

un brugnon, un seul, il est vrai que c’est un fruit rare ; eh bien !

monsieur, ils me l’ont à moitié dévoré du côté de la muraille ; un

brugnon superbe et qui était excellent. Je n’en ai jamais mangé de

meilleur.

— Vous l’avez mangé ? demanda Monte-Cristo.

— C’est-à-dire la moitié qui restait, vous comprenez bien.

C’était exquis, monsieur. Ah dame ! ces messieurs-là ne

choisissent pas les pires morceaux. C’est comme le fils de la mère

Simon, il n’a pas choisi les plus mauvaises fraises, allez ! Mais

cette année, continua l’horticulteur, soyez tranquille, cela ne

m’arrivera pas, dussé-je, quand les fruits seront près de mûrir,

passer la nuit pour les garder. »

Monte-Cristo en avait assez vu. Chaque homme a sa passion

qui le mord au fond du cœur, comme chaque fruit son ver ; celle

de l’homme au télégraphe, c’était l’horticulture. Il se mit à cueillir les feuilles de vigne qui cachaient les grappes au soleil, et se

conquit par là le cœur du jardinier.

« Monsieur était venu pour voir le télégraphe ? dit-il.

— Oui, monsieur, si toutefois cela n’est pas défendu par les

règlements.

— Oh ! pas défendu le moins du monde, dit le jardinier,

attendu qu’il n’y a rien de dangereux, vu que personne ne sait ni

ne peut savoir ce que nous disons.

— On m’a dit, en effet, reprit le comte, que vous répétiez des

signaux que vous ne compreniez pas vous-même.

— Certainement, monsieur, et j’aime bien mieux cela, dit en

riant l’homme du télégraphe.

— Pourquoi aimez-vous mieux cela ?

— Parce que, de cette façon, je n’ai pas de responsabilité. Je

suis une machine, moi, et pas autre chose, et pourvu que je

fonctionne, on ne m’en demande pas davantage. »

« Diable ! fit Monte-Cristo en lui-même, est-ce que par hasard

je serais tombé sur un homme qui n’aurait pas d’ambition ?

Morbleu ! ce serait jouer de malheur. »

« Monsieur, dit le jardinier en jetant un coup d’œil sur son

cadran solaire, les dix minutes vont expirer, je retourne à mon

poste. Vous plaît-il de monter avec moi ?

— Je vous suis. »

Monte-Cristo entra, en effet, dans la tour divisée en trois

étages ; celui du bas contenait quelques instruments aratoires,

tels que bêches, râteaux, arrosoirs, dressés contre la muraille :

c’était tout l’ameublement.

Le second était l’habitation ordinaire ou plutôt nocturne de

l’employé ; il contenait quelques pauvres ustensiles de ménage,

un lit, une table, deux chaises, une fontaine de grès, plus quelques herbes sèches pendues au plafond, et que le comte

reconnut pour des pois de senteur et des haricots d’Espagne dont

le bonhomme conservait la graine dans sa coque ; il avait étiqueté

tout cela avec le soin d’un maître botaniste du Jardin des Plantes.

« Faut-il passer beaucoup de temps à étudier la télégraphie,

monsieur ? demanda Monte-Cristo.

— Ce n’est pas l’étude qui est longue, c’est le surnumérariat.

— Et combien reçoit-on d’appointements ?

— Mille francs, monsieur.

— Ce n’est guère.

— Non ; mais on est logé, comme vous voyez. »

Monte-Cristo regarda la chambre.

« Pourvu qu’il n’aille pas tenir à son logement », murmura-t-il.

On passa au troisième étage : c’était la chambre du télégraphe.

Monte-Cristo regarda tour à tour les deux poignées de fer à l’aide

desquelles l’employé faisait jouer la machine.

« C’est fort intéressant, dit-il, mais à la longue c’est une vie qui

doit vous paraître un peu insipide ?

— Oui, dans le commencement cela donne le torticolis à force

de regarder ; mais au bout d’un an ou deux on s’y fait ; puis nous

avons nos heures de récréation et nos jours de congé.

— Vos jours de congé ?

— Oui.

— Lesquels ?

— Ceux où il fait du brouillard.

— Ah ! c’est juste.

— Ce sont mes jours de fête, à moi ; je descends dans le jardin

ces jours-là, et je plante, je taille, je rogne, j’échenille : en somme,

le temps passe.

— Depuis combien de temps êtes-vous ici ?

— Depuis dix ans, et cinq ans de surnumérariat, quinze.

— Vous avez ?…

— Cinquante-cinq ans.

— Combien de temps de service vous faut-il pour avoir la

pension ?

— Oh ! monsieur, vingt-cinq ans.

— Et de combien est cette pension ?

— De cent écus.

— Pauvre humanité ! murmura Monte-Cristo.

— Vous dites, monsieur ?… demanda l’employé.

— Je dis que c’est fort intéressant.

— Quoi ?

— Tout ce que vous me montrez… Et vous ne comprenez rien

absolument à vos signes ?

— Rien absolument.

— Vous n’avez jamais essayé de comprendre ?

— Jamais ; pour quoi faire ?

— Cependant, il y a des signaux qui s’adressent à vous

directement.

— Sans doute.

— Et ceux-là vous les comprenez ?

— Ce sont toujours les mêmes.

— Et ils disent ?

— Rien de nouveau… vous avez une heure… ou à demain…

— Voilà qui est parfaitement innocent, dit le comte ; mais

regardez donc, ne voilà-t-il pas votre correspondant qui se met en

mouvement ?

— Ah ! c’est vrai ; merci, monsieur.

— Et que vous dit-il ? est-ce quelque chose que vous

comprenez ?

— Oui ; il me demande si je suis prêt.

— Et vous lui répondez ?…

— Par un signe qui apprend en même temps à mon

correspondant de droite que je suis prêt, tandis qu’il invite mon

correspondant de gauche à se préparer à son tour.

— C’est très ingénieux, dit le comte.

— Vous allez voir, reprit avec orgueil le bonhomme, dans cinq

minutes il va parler.

— J’ai cinq minutes alors, dit Monte-Cristo, c’est plus de

temps qu’il ne m’en faut. Mon cher monsieur, dit-il, permettez-

moi de vous faire une question.

— Faites.

— Vous aimez le jardinage ?

— Avec passion.

— Et vous seriez heureux, au lieu d’avoir une terrasse de vingt

pieds, d’avoir un enclos de deux arpents ?

— Monsieur, j’en ferais un paradis terrestre.

— Avec vos mille francs vous vivez mal ?

— Assez mal ; mais enfin je vis.

— Oui ; mais vous n’avez qu’un jardin misérable.

— Ah ! c’est vrai, le jardin n’est pas grand.

— Et encore, tel qu’il est, il est peuplé de loirs qui dévorent

tout.

— Ça, c’est mon fléau.

— Dites-moi, si vous aviez le malheur de tourner la tête,

quand le correspondant de droite va marcher ?

— Je ne le verrais pas.

— Alors qu’arriverait-il ?

— Que je ne pourrais pas répéter ses signaux.

— Et après ?

— Il arriverait que, ne les ayant pas répétés par négligence, je

serais mis à l’amende.

— De combien ?

— De cent francs.

— Le dixième de votre revenu ; c’est joli !

— Ah ! fit l’employé.

— Cela vous est arrivé ? dit Monte-Cristo.

— Une fois, monsieur, une fois que je greffais un rosier

noisette.

— Bien. Maintenant, si vous vous avisiez de changer quelque

chose au signal, ou d’en transmettre un autre ?

— Alors, c’est différent, je serais renvoyé et je perdrais ma

pension.

— Trois cents francs ?

— Cent écus, oui, monsieur ; aussi vous comprenez que

jamais je ne ferai rien de tout cela.

— Pas même pour quinze ans de vos appointements ? Voyons,

ceci mérite réflexion, hein ?

— Pour quinze mille francs ?

— Oui.

— Monsieur, vous m’effrayez.

— Bah !

— Monsieur, vous voulez me tenter ?

— Justement ! Quinze mille francs, comprenez-vous ?

— Monsieur, laissez-moi regarder mon correspondant à

droite !

— Au contraire, ne le regardez pas et regardez ceci.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Comment ! vous ne connaissez pas ces petits papiers-là ?

— Des billets de banque !

— Carrés ; il y en a quinze.

— Et à qui sont-ils ?

— À vous, si vous voulez.

— À moi ! s’écria l’employé suffoqué.

— Oh ! mon Dieu, oui ! à vous, en toute propriété.

— Monsieur, voilà mon correspondant de droite qui marche.

— Laissez-le marcher.

— Monsieur, vous m’avez distrait, et je vais être à l’amende.

— Cela vous coûtera cent francs ; vous voyez bien que vous

avez tout intérêt à prendre mes quinze billets de banque.

— Monsieur, le correspondant de droite s’impatiente, il

redouble ses signaux.

— Laissez-le faire et prenez. »

Le comte mit le paquet dans la main de l’employé.

« Maintenant, dit-il, ce n’est pas tout : avec vos quinze mille

francs vous ne vivrez pas.

— J’aurai toujours ma place.

— Non, vous la perdrez ; car vous allez faire un autre signe

que celui de votre correspondant.

— Oh ! monsieur, que me proposez-vous là ?

— Un enfantillage.

— Monsieur, à moins que d’y être forcé…

— Je compte bien vous y forcer effectivement. »

Et Monte-Cristo tira de sa poche un autre paquet.

« Voici dix autres mille francs, dit-il ; avec les quinze qui sont

dans votre poche, cela fera vingt-cinq mille. Avec cinq mille

francs vous achèterez une jolie petite maison et deux arpents de

terre ; avec les vingt mille autres, vous vous ferez mille francs de

rente.

— Un jardin de deux arpents ?

— Et mille francs de rente.

— Mon Dieu ! mon Dieu !

— Mais prenez donc ! »

Et Monte-Cristo mit de force les dix mille francs dans la main

de l’employé.

« Que dois-je faire ?

— Rien de bien difficile.

— Mais enfin ?

— Répéter les signes que voici. »

Monte-Cristo tira de sa poche un papier sur lequel il y avait

trois signes tout tracés, des numéros indiquant l’ordre dans lequel

ils devaient être faits.

« Ce ne sera pas long, comme vous voyez.

— Oui, mais…

— C’est pour le coup que vous aurez des brugnons, et de

reste. »

Le coup porta ; rouge de fièvre et suant à grosses gouttes, le

bonhomme exécuta les uns après les autres les trois signes

donnés par le comte, malgré les effrayantes dislocations du

correspondant de droite, qui, ne comprenant rien à ce

changement, commençait à croire que l’homme aux brugnons

était devenu fou.

Quant au correspondant de gauche, il répéta

consciencieusement les mêmes signaux, qui furent recueillis

définitivement au ministère de l’Intérieur.

« Maintenant, vous voilà riche, dit Monte-Cristo.

— Oui, répondit l’employé, mais à quel prix !

— Écoutez, mon ami, dit Monte-Cristo, je ne veux pas que

vous ayez des remords ; croyez-moi donc, car, je vous jure, vous n’avez fait de tort à personne, et vous avez servi les projets de

Dieu. »

L’employé regardait les billets de banque, les palpait, les

comptait ; il était pâle, il était rouge ; enfin, il se précipita vers sa

chambre pour boire un verre d’eau ; mais il n’eut pas le temps

d’arriver jusqu’à la fontaine, et il s’évanouit au milieu de ses

haricots secs.

Cinq minutes après que la nouvelle télégraphique fut arrivée

au ministère, Debray fit mettre les chevaux à son coupé, et courut

chez Danglars.

« Votre mari a des coupons de l’emprunt espagnol ? dit-il à la

baronne.

— Je crois bien ! il en a pour six millions.

— Qu’il les vende à quelque prix que ce soit.

— Pourquoi cela ?

— Parce que don Carlos s’est sauvé de Bourges et est rentré en

Espagne.

— Comment savez-vous cela ?

— Parbleu, dit Debray en haussant les épaules, comme je sais

les nouvelles. »

La baronne ne se le fit pas répéter deux fois : elle courut chez

son mari, lequel courut à son tour chez son agent de change et lui

ordonna de vendre à tout prix.

Quand on vit que M. Danglars vendait, les fonds espagnols

baissèrent aussitôt. Danglars y perdit cinq cent mille francs, mais

il se débarrassa de tous ses coupons.

Le soir on lut dans Le Messager :

 

Dépêche télégraphique.

« Le roi don Carlos a échappé à la surveillance qu’on exerçait

sur lui à Bourges, et est rentré en Espagne par la frontière de

Catalogne. Barcelone s’est soulevée en sa faveur. »

Pendant toute la soirée il ne fut bruit que de la prévoyance de

Danglars, qui avait vendu ses coupons, et du bonheur de

l’agioteur, qui ne perdait que cinq cent mille francs sur un pareil

coup.

Ceux qui avaient conservé leurs coupons ou acheté ceux de

Danglars se regardèrent comme ruinés et passèrent une fort

mauvaise nuit.

Le lendemain on lut dans Le Moniteur :

« C’est sans aucun fondement que Le Messager a annoncé hier

la fuite de don Carlos et la révolte de Barcelone.

« Le roi don Carlos n’a pas quitté Bourges, et la Péninsule

jouit de la plus profonde tranquillité.

« Un signe télégraphique, mal interprété à cause du

brouillard, a donné lieu à cette erreur. »

Les fonds remontèrent d’un chiffre double de celui où ils

étaient descendus.

Cela fit, en perte et en manque à gagner, un million de

différence pour Danglars.

« Bon ! dit Monte-Cristo à Morrel, qui se trouvait chez lui au

moment où on annonçait l’étrange revirement de Bourse dont

Danglars avait été victime ; je viens de faire pour vingt-cinq mille

francs une découverte que j’eusse payée cent mille.

— Que venez-vous donc de découvrir ? demanda Maximilien.

— Je viens de découvrir le moyen de délivrer un jardinier des

loirs qui lui mangeaient ses pêches. »

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