Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 125 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

II. Le Diamant et la Vengeance

— Vous avez peut-être raison ; revenez donc dîner avec moi demain, nous causerons de cela. »

Pendant la soirée, la nuit et la matinée, j’avais pensé à son observation, et elle m’avait paru tellement juste, qu’elle avait prévalu sur mon idée première.

Aussi, lorsque Maquet vint le lendemain, trouva-t-il l’ouvrage coupé en trois parties bien distinctes : Marseille, Rome, Paris.

Le même soir, nous fîmes ensemble le plan des cinq premiers volumes : de ces cinq volumes, un devait être consacré à l’exposition, trois à la captivité et les deux derniers à l’évasion et à la récompense de la famille Morrel.

Le reste, sans être fini complètement était à peu près débrouillé.

Maquet croyait m’avoir rendu simplement un service d’ami. Je tins à ce qu’il eût fait œuvre de collaborateur.

Voilà comment Le Comte de Monte-Cristo, commencé par moi en impressions de voyage, tourna peu à peu au roman et se trouva fini en collaboration par Maquet et moi.

Et, maintenant, libre à chacun de chercher au Comte de Monte-Cristo une autre source que celle que j’indique ici ; mais bien malin celui qui la trouvera.

 

Extrait de : Alexandre Dumas, Causeries, vol. I, Lévy frères, 1860. L’État civil

du « Comte de Monte-Cristo » constitue le chapitre  IX. Ce texte avait paru originellement dans le journal de Dumas Le Monte-Cristo en avril 1857.

 

Annexe II

LE DIAMANT ET LA VENGEANCE

(Anecdote contemporaine)

 

La police est le gouffre où tout va s’engloutir.

Elle est plus noire et mieux instruite qu’un confessionnal, car les pénitents ne viennent pas d’eux-mêmes à la police. Elle tient registre de tout, vices, crimes, mauvaises actions, turpitudes, héroïsme, bienfaisance, générosité, mystifications, espiègleries. Le nombre est immense des choses qu’elle sait. Des méchants seuls ont pu dire qu’il était plus grand encore de celles qu’elle ne savait pas. Au milieu de toutes ces histoires cachées, je mets aujourd’hui la main dans un dossier ; j’en tire au hasard une affaire. J’en coordonne les diverses parties, et du tout épars dans trente rapports, notes officielles, procès-verbaux, interrogatoires, actes d’accusation, débat des plaidoiries, j’extrais l’aventure suivante que je livre à mes lecteurs comme une des plus curieuses qu’ils aient encore lues dans ces mémoires.

En 1807, vivait à Paris un ouvrier cordonnier, en chambre, du nom de François Picaud. Ce pauvre diable, jeune et assez joli garçon, était sur le point de se marier avec une fillette fraîche, accorte, agaçante et qui lui plaisait fort, comme plaît d’ailleurs aux gens du peuple la fiancée qu’ils se choisissent, c’est-à-dire uniquement entre toutes les femmes ; car, pour les gens du peuple, il n’existe qu’une manière d’avoir une femme, c’est de l’épouser. Or, ce beau projet en tête et vêtu de ses habits de dimanche, François Picaud se rend chez un cafetier, son égal de rang et d’âge, mais plus riche que l’ouvrier, et connu par une jalousie extravagante de tout ce qui prospérait autour de lui.

Mathieu Loupian, né à Nismes comme Picaud, avait, à Paris, un café-estaminet très bien achalandé près de la place Sainte-Opportune.

Il était déjà veuf, et avait deux enfants de sa défunte femme ; trois voisins habituels, tous du département du Gard, tous de la connaissance de Picaud, étaient avec lui.

« Qu’est-ce ? dit le maître du lieu ; eh ! Picaud, comme te voilà brave, on dirait que tu vas danser las treilhas (les treilles, ballet populaire, fort à la mode dans le Bas-Languedoc).

— Je fais mieux, mon Loupian, je me marie.

— Et qui as-tu choisi pour te planter des cornes ? demande un des auditeurs nommé Allut.

— Non pas la seconde fille de ta belle-mère, car dans cette famille on a si peu d’adresse à les mettre, que les tiennes ont percé ton chapeau. »

On se regarde ; en effet, le feutre d’Allut a un accroc, et les rieurs passent du côté du peyou (savetier).

« Badinage à part, dit le cafetier, qui épouses-tu, Picaud ?

— La de Vigoroux.

— Marguerite la riche ?

— Elle-même.

— Mais elle a cent mille francs, s’écrie le cafetier consterné.

— Je la paierai en amour et en bonheur. Or çà, messieurs, je vous invite à la messe qui se dira à Saint-Leu, et à la danse après le repas de noce qui aura lieu au Bal champêtre, dans les bosquets de Vénus, rue aux Ours, chez M. Latignac, maître de danse, au cinquième sur le derrière. »

Les quatre amis peuvent à peine répondre quelques paroles insignifiantes, tant le bonheur de leur camarade les étourdit.

« À quand la noce ? demanda Loupian.

— À mardi prochain.

— À mardi ?

— Je compte sur vous. Au revoir… Je vais à la mairie et de là chez M. le curé. »

Il sort. On se regarde.

« Est-il heureux ce drôle !

— Il est sorcier.

— Une fille si belle, si riche !

— À un peyou !

— Et c’est mardi la noce !

— Oui, dans trois jours.

— Je gage, dit Loupian, de retarder la fête.

— Comment feras-tu ?

— Oh ! un badinage.

— Quoi encore ?

— Une plaisanterie excellente… Le commissaire va venir… Je dirai que je soupçonne Picaud d’être un agent des Anglais ; vous comprenez ? La-dessus, on le mandera, on l’interrogera ; il aura peur, et pendant huit jours au moins la noce prendra patience.

— Loupian, dit Allut, c’est un mauvais jeu. Tu connais Picaud… Il est capable, s’il découvre le tour, de s’en venger durement.

— Bah ! bah ! dirent les autres, il faut s’amuser en carnaval.

— Tant qu’il vous plaira ; mais je vous avertis que je ne suis pas du projet, chacun son goût.

— Oh, reprend le cafetier avec aigreur, je ne m’étonne pas que tu portes des cornes, tu es capon.

— Je suis honnête homme, tu es jaloux. Je vivrai tranquille, tu mourras malheureux. Bonne nuit. »

Dès qu’il a tourné le talon, le trio s’encourage à ne pas abandonner une si plaisante idée, et Loupian, l’inventeur de la proposition, promet à ses deux amis de les faire rire à ventre déboutonné. Le même jour, deux heures après, le commissaire de police, devant lequel Loupian avait jasé, faisait son devoir de fonctionnaire vigilant. Des bavardages du cafetier, il compose un superbe rapport en style de commissaire, et expédie son travail à l’autorité supérieure. La note fatale est portée chez le duc de Rovigo ; elle coïncide avec des révélations, qui se rattachent aux mouvements de la Vendée. Plus de doute, Picaud sert d’intermédiaire entre le Midi et l’Ouest. Ce ne peut être qu’un personnage important ; son métier actuel cache un gentilhomme languedocien. Bref, dans la nuit du dimanche au lundi, le malheureux Picaud est enlevé de sa chambre avec tant de mystère que nul ne l’a vu partir ; mais depuis ce jour sa trace est perdue complètement ; ses parents, ses amis ne peuvent obtenir sur son sort le moindre renseignement, et l’on cesse de s’occuper de lui.

Le temps s’écoule ; 1814 arrive ; le gouvernement impérial tombe, et du château de Fenestrelle descend, vers le 15 avril, un homme voûté par la souffrance, vieilli par le désespoir encore plus que par le temps. En sept ans, on dirait qu’il a vécu un demi-siècle. Nul ne le reconnaîtra, car lui-même ne s’est pas reconnu lorsque, pour la première fois, dans la chétive auberge de Fenestrelle, il a pu consulter un miroir.

Cet homme qui, dans sa prison, répondait au nom de Joseph Lucher, a servi moins de domestique que de fils à un riche ecclésiastique milanais. Celui-ci, indigné de l’abandon où ses proches le laissaient, afin de jouir des revenus de sa grande fortune, ne leur a livré ni les capitaux qu’il possède sur la banque de Hambourg, ni ceux qu’il a placés sur la banque d’Angleterre. De plus, il a vendu la plus grande partie de ses domaines à un des grands dignitaires du royaume d’Italie. Cette vente a été faite à fonds perdu. La rente annuelle est payable chez un banquier d’Amsterdam, chargé de faire parvenir l’argent au vendeur.

Ce noble Italien, mort le 4 janvier 1814, avait fait unique héritier d’environ sept millions de biens libres le pauvre Joseph Lucher, et, en outre, avait découvert à ce dernier le secret d’un trésor où étaient cachés environ douze cent mille francs de diamants au prix du commerce, et au moins trois millions d’espèces monnayées, tant en ducats de Milan, florins de Venise, quadruples d’Espagne, que de louis de France, guinées anglaises, etc.

Joseph Lucher, libre enfin, marcha rapidement vers Turin, gagna Milan ; il agit avec prudence, et, au bout de quelques jours, il était en possession du trésor qu’il venait chercher, augmenté d’une multitude de pierres antiques, de camées admirables, tous d’une première valeur. De Milan, Jopseh Lucher se rendit à Amsterdam, à Hambourg, successivement à Londres, et dans ce voyage recueillit assez de richesses pour en combler les caisses d’un roi. Lucher, instruit à fond par son maître des ressorts secrets de la spéculation, sut si bien placer ses espèces qu’en se réservant ses diamants et un million en portefeuille, il se créa un revenu de six cent mille francs payable partiellement par les banques d’Angleterre, d’Allemagne, de France et d’Italie.

Cela fait, il se mit en route pour Paris où il arriva le 15 février 1815, huit ans après, jour pour jour, que l’infortuné François Picaud avait disparu. Celui-ci aurait eu alors trente-quatre ans. Joseph Lucher tomba malade, dès le lendemain de son arrivée à Paris. Comme il était sans train, sans valet, il se fit transporter dans une maison de santé. Au retour de Napoléon, Lucher était encore malade, et n’avait point cessé de l’être depuis que l’empereur avait habité l’île d’Elbe. Tant que l’empereur demeura en France, le malade Lucher prolongea sa convalescence ; mais lorsque la seconde Restauration eut paru devoir consolider définitivement la monarchie de Louis XVIII, l’habitué de la maison de santé la quitta et se rendit dans le quartier Sainte-Opportune. Voici ce qu’il apprit.

En 1807, au mois de février, on s’occupa beaucoup de la disparition d’un jeune savetier, honnête homme, et près de faire un mariage fabuleux.

Une plaisanterie de trois amis détruisit sa bonne fortune : le pauvre diable s’enfuit ou fut enlevé. Enfin nul ne sut quel avait été son sort. Sa prétendue le pleura pendant deux ans ; puis fatiguée sans doute de ses larmes, épousa le cafetier Loupian qui, par ce mariage, ayant augmenté ses affaires, possédait aujourd’hui sur les boulevards le plus magnifique et le mieux achalandé de tous les cafés de Paris.

Joseph Lucher entendit cette histoire assez indifféremment, en apparence. Il s’informa cependant des noms de ceux dont les plaisanteries avaient causé le malheur présumé de Picaud. On avait oublié les noms de ces individus.

« Cependant, ajouta un de ceux que le nouveau venu interrogeait, il y a un certain Antoine Allut qui s’est vanté devant moi de connaître ceux dont vous parlez.

— J’ai connu un Allut en Italie : il était de Nismes.

— Celui dont il est question est aussi de Nismes.

— Cet Allut me prêta cent écus, et me dit de les rendre, autant qu’il m’en souvient, à son cousin Antoine.

— Vous pouvez lui envoyer la somme à Nismes, car il s’y est retiré. »

Le lendemain, une chaise de poste, précédée d’un courrier qui payait triples guides, volait plutôt qu’elle ne courait sur la route de Lyon. De Lyon, la voiture suivit le Rhône par la route de Marseille, quitta celle-ci au pont Saint-Esprit. Là, un abbé italien mit pied à terre, pour la première fois depuis le commencement du voyage.

Il prit un carrossin et descendit à Nîmes à l’hôtel si connu du Luxembourg. Sans affectation, il s’informa aux gens de l’hôtel de ce qu’était devenu Antoine Allut. Ce nom, assez commun dans cette contrée, est porté par plusieurs familles toutes différentes de rang, de fortune et de religion. Il se passa un assez long temps avant que l’individu à la recherche duquel courait l’abbé Baldini, fût définitivement rencontré, et quelques jours furent en outre nécessaires à l’abbé pour se mettre en rapport intime avec Antoine Allut. Mais ces préliminaires terminés, l’abbé conta à Antoine que, prisonnier au château de l’Œuf, à Naples, et, pour crime d’État, il avait fait connaissance avec un bon compagnon dont il regrettait fort la mort arrivée en 1811.

« À cette époque, dit-il, c’était un garçon d’environ trente ans ; il expira pleurant encore son pays perdu, mais pardonnant à ceux dont il avait à se plaindre. C’était un Nismois, et il se nommait François Picaud. »

Allut poussa un cri. L’abbé le regarda avec étonnement.

« Vous connaissez donc vous-même ce Picaud, dit-il à Allut.

— C’était un de mes bons amis… Il est allé mourir loin ; le malheureux… Mais avez-vous su la cause de son arrestation ?

— Il ne la savait pas lui-même, et il m’en a fait de tels serments que je ne peux douter de son ignorance. »

Allut soupira. L’abbé reprit :

« Tant qu’il a vécu, une seule idée l’occupa. Il aurait, disait-il, donné sa part de Paradis à qui lui aurait nommé l’auteur ou les auteurs de son arrestation. Et cette idée fixe a même inspiré à Picaud l’idée de la singulière clause testamentaire qu’il a faite. Mais d’abord je dois vous dire que, dans la prison, Picaud avait rendu de notables services à un Anglais, prisonnier comme lui, lequel en mourant à laissé à Picaud un diamant de la valeur au moins de cinquante mille francs…

— Il fut bien heureux, s’écria Allut ; cinquante mille francs, c’est une fortune.

— Lorsque François Picaud se vit au lit de mort, il me fit appeler, et me dit : “Ma fin me sera douce, si vous me promettez d’accomplir mes intentions ; me le promettez-vous ?

« — Je le jure, dis-je, bien persuadé que vous n’exigerez rien contre l’honneur et la religion.

« — Oh ! rien, sans doute. Écoutez-moi, vous en jugerez : je n’ai pu savoir le nom de ceux qui m’ont plongé dans cet enfer ; mais j’ai eu une révélation. La voix de Dieu m’a averti qu’un de mes compatriotes de Nismes, Antoine Allut, connaît mes dénonciateurs. Allez vers lui, quand votre liberté vous sera rendue, et de ma part donnez-lui le diamant que je tiens de la bonté de sir Herbert Newton ; mais je mets une condition, c’est qu’en recevant le diamant de vous, il vous confiera les noms de ceux que je regarde comme mes assassins. Lorsqu’il vous les aura appris, vous reviendrez à Naples, et vous les insinuerez écrits sur une plaque de plomb dans mon tombeau. Voilà d’abord quatre mille sequins (deux mille francs environ) pour me faire ensevelir dans une église et pour avoir un caveau à part ; puis, voici seize mille autres sequins (huit mille francs environ) pour fournir aux frais de votre voyage à Nismes. Je tiens cette double somme des bienfaits de mon cher maître sir Herbert Newton.” Touché de pitié, je lui jurai par le corps sacré de Notre Seigneur Jésus-Christ d’exécuter fidèlement ses intentions. Il me remit l’argent et le diamant et mourut en paix. Quoique prisonnier, je fis exécuter ses volontés. Il repose à Naples dans l’église du Saint-Esprit, et dès que ma liberté m’a été rendue, je suis venu en France pour m’acquitter fidèlement de l’engagement que j’ai pris envers votre pauvre compatriote. Me voici et voilà le diamant. »

L’abbé Baldini à ces mots avança la main et fit briller au médius un solitaire dont l’eau, la grosseur, les feux annonçaient la valeur. Certes, en la portant à cinquante mille francs, on n’exagérait pas, car, vendue dans une bonne occasion, cette pierre admirable aurait au moins valu quatre-vingts à quatre-vingt-dix mille francs. Antoine Allut la contemplait avec des yeux de faucon ; une sueur glacée suintait de ses tempes, sa bouche était affreusement contractée, et au frisson qui agitait son corps, on reconnaissait sans peine quel combat l’avarice livrait à la prudence dans son cœur.

En ce moment, la femme d’Antoine Allut rentra, sa figure bouleversée portait les traces d’un chagrin récent et violent ; elle traversa la chambre avec rapidité ; et, venant se poster devant son mari, encore tout ébahi des discours de l’abbé italien :

« Mon homme (style du pays), tu peux bien te cacher et moi ne plus me montrer dans la ville, ton frère et ma sœur vont nous écraser de leur fortune insolente ; apprends que tout à l’heure ils ont reçu par la diligence vingt mille francs qui leur tombent du ciel.

— Vingt mille francs ! répéta le Nismois consterné ; et d’où ?

— C’est une histoire. Ton frère, il y a un an, sauva de la noyade un Danois qui venait voir en Avignon le comte de Rantzau. Cet étranger, après l’avoir remercié, partit, et maintenant cette somme prodigieuse arrive toute en beaux louis d’or de quarante francs. Vont-ils faire les fiers ! vont-ils nous écraser, ton cadet, ma cadette ! Oh ! certainement, j’en mourrai de douleur.

— Et surtout, madame, au moment où monsieur votre mari refuse un legs de cinquante mille francs au moins, que lui laisse un ami mourant, ajouta l’abbé.

— Comment ! il refuse cinquante mille francs ! s’écria cette femme le poing fermé et menaçant son mari du regard, autant que du geste.

— C’est au moins ce que je puis croire », reprit tranquillement l’abbé. Et il recommença le récit qu’il avait fait déjà, et il renforça la péroraison en montrant la bague qui, néanmoins, ne quitta pas son doigt.

Certes, il aurait fallu un autre caractère au faible Antoine Allut pour se défendre contre le terrible assaut qui lui fut livré ; jaloux d’ailleurs, comme les petites gens, la prospérité de son frère lui semblait un outrage à sa pauvreté. Sa femme, sur-le-champ, courut chez un joaillier voisin ; celui-ci vint, et, ayant examiné le solitaire, déclara qu’il s’en chargerait au prix de soixante-trois mille sept cent quarante-neuf francs onze centimes, pourvu que les Allut voulussent prendre en déduction de la somme un mas charmant (ferme ornée) rapportant deux mille neuf cent nonante francs, et que vu l’affaire il céderait pour cinquante-cinq mille francs.

C’était merveilleux, car dans aucun pays on ne compte le revenu de la terre qu’à trois ou trois et demi, quelquefois quatre, jamais au-delà et souvent au-dessous. Il fallait, pour qu’un marché pareil fût proposé, que le joaillier y trouvât un autre bénéfice. Les époux Allut paraissaient fous de joie, mais la femme surtout ne se contenait pas ; elle se livrait à mille extravagances, et voulut même embrasser l’abbé qui s’y prêta pour en finir plus tôt.

Séance tenante, Antoine Allut avoua qu’il connaissait et livra les noms qu’on lui demandait ; il ne le fit pas cependant sans un secret mouvement de terreur ; mais sa femme était là qui l’encourageait et l’abbé écrivit les noms de Gervais Chaubard, de Guilhem Solari, et enfin celui de Mathieu Loupian.

La bague fut remise. Suivant la convention, elle devint la propriété du joaillier, qui solda de suite l’appoint, et, quatre mois après, au désespoir éternel des Allut, le diamant fut revendu à un négociant turc 102 000 francs. Cette différence causa un meurtre, celui du joaillier, et la ruine totale des avides Allut, qui durent fuir et sont depuis restés malheureux, en Grèce, où ils se réfugièrent.

Une dame âgée se présenta au café Loupian et demanda le propriétaire ; elle lui confia que sa famille était redevable de services éminents à un pauvre homme ruiné par les événements de 1814, mais si désintéressé qu’il ne voulait recevoir aucune récompense ; il souhaitait seulement entrer, comme garçon limonadier, dans un établissement où il serait traité avec égards. Il n’était plus jeune ; il paraissait avoir cinquante ans ; or, pour déterminer M. Loupian à le prendre, on donnerait au maître cent francs par mois, à l’insu du garçon.

Loupian accepte. Un homme se présente, assez laid et mal vêtu. La dame du lieu, Mme Loupian, l’examine attentivement, croit retrouver dans ses traits une figure de connaissance ; mais, perdue au milieu de ses souvenirs, n’y saisit rien qui la satisfasse, et oublie cette circonstance. Les deux Nismois venaient exactement à ce café. Un jour, l’un d’eux ne paraît pas. On plaisante sur son absence. Le lendemain se passe sans qu’il paraisse davantage. Que fait-il ? Guilhem Solari promet de savoir le motif de son absence ; il retourne au café vers neuf heures du soir, et, tout consterné, raconte que, sur le Pont des Arts, la veille, à cinq heures du matin, le corps de l’infortuné Chaubard a été trouvé percé d’un coup de poignard. L’arme est restée dans la blessure, et sur le manche on a lu ces mots, formés au moyen de lettres imprimées : NUMÉRO UN.

Les conjectures ne manquèrent pas ; Dieu sait toutes celles que l’on fit ! La police remua ciel et terre, mais le coupable échappa à toutes les investigations. Quelque temps après, un superbe chien de chasse, appartenant au maître du café, fut empoisonné, et un jeune garçon déclara avoir vu un client jeter des biscuits à la pauvre bête. Ce jeune homme donna le signalement du client. On reconnut un ennemi de Loupian, qui, pour se moquer, venait dans le café où Loupian était en quelque sorte à ses ordres. Un procès fut intenté au malfaisant client ; mais il prouva son innocence en faisant constater un alibi. Il était courrier-suppléant des malles-postes, et, le jour du délit, il arrivait à Strasbourg. Deux semaines après, le perroquet favori de Mme Loupian subit le sort du chien de chasse et fut empoisonné avec des amandes amères et du persil. On recommença les recherches ; elles furent sans résultat.

Loupian, d’un premier mariage, avait une fille âgée de seize ans. Elle était belle comme un ange. Un merveilleux la vit, en devint fou ; dépensa des sommes extravagantes pour gagner à ses intérêts les garçons du café et la bonne de la demoiselle, et, s’étant ménagé ainsi de nombreuses entrevues avec l’intéressante personne, la séduisit en se donnant pour marquis et millionnaire. La demoiselle ne s’aperçût de son imprudence que lorsqu’il fallut élargir son corset. Alors elle avoue à ses parents sa faiblesse ; irréparable désespoir. La famille en parle au monsieur. Il vante sa fortune, consent au mariage, montre des actes de famille, des titres de propriété. La joie renaît chez les Loupian. Bref, le mariage se fait, et l’époux, qui veut des noces splendides, a commandé, pour le soir, un repas de cent cinquante couverts au Cadran-Bleu.

À l’heure indiquée, les convives arrivent ; mais le marquis ne se trouve point. Une lettre cependant arrive. Elle annonce que, mandé par le roi, le marquis s’est rendu au château ; il s’excuse de son retard, prie qu’on dîne sans l’attendre et sera rendu auprès de sa femme à dix heures. On dîne donc, mais sans l’aimable gendre. Mauvaise humeur de la mariée, qu’on félicite sur la position glorieuse du mari. Deux services sont dépêchés. Au dessert, un garçon met une lettre sur l’assiette de chaque convive. On apprend que le mari est un galérien libéré, et qu’il a pris la fuite.

La consternation des Loupian est affreuse et pourtant ils ne voient pas clair dans ce malheur. Quatre jours après, un dimanche, pendant que toute la famille est à se distraire à la campagne, le feu est mis à neuf endroits différents dans l’appartement situé au-dessus du café. Des misérables accoururent ; sous prétexte de secours, pillent, volent, brisent, dévastent ; la flamme gagne la maison et la consume. Le propriétaire exerce un recours contre Loupian ; celui-ci est complètement ruiné ; il ne reste plus à ces malheureux époux qu’un peu de bien, du côté de la femme. Toutes leurs valeurs d’argent comptant, d’effets publics et de mobilier, ont été détruites ou volées dans le désastre qui les a atteints.

Les Loupian, en conséquence, sont abandonnés de leurs amis : un seul demeure fidèle, le vieux garçon Prosper. Celui-là ne veut pas les quitter ; il les suivra sans gages, se contentant de partager le pain de ses maîtres. On l’admire, on le prône, et un nouveau mais très modeste café est établi rue Saint-Antoine. Là, vient encore Solari, qui, un soir, en rentrant chez lui, est pris de douleurs atroces. On appelle un médecin. Celui-ci déclara Solari empoisonné, et, malgré tous les secours, l’infortuné meurt dans les plus terribles convulsions. Douze heures après, lorsque, selon l’usage, la bière fut exposée sous la porte d’entrée de la maison où logeait Solari, on trouva sur le drap noir qui recouvrait le coffre, un papier où ces deux mots sinistres étaient inscrits, au moyen de caractères imprimés : NUMÉRO DEUX.

Outre la fille, dont la destinée avait été si malheureuse, Loupian avait un fils. Ce jeune garçon, poursuivi par de mauvais sujets, séduit par des créatures publiques, lutta d’abord et finit par se livrer à la débauche. Une nuit ses camarades proposent une farce ; il faut enfoncer un magasin de liqueurs, en enlever douze bouteilles, les boire et les payer le lendemain. Eugène Loupian, déjà à moitié ivre, bat des mains à ce beau projet. Mais au moment où la porte a été crochetée, quand les flacons ont été choisis, que chacun de la bande en a mis deux dans ses poches, la police, avertie par un faux frère, survient ; les six coupables ou imprudents sont arrêtés, et un jugement pour vol de nuit avec effraction est rendu contre eux. La pitié royale sauva le jeune homme de l’infamie, malgré des efforts incroyables d’argent et de séduction tentés pour détourner la clémence du souverain. Le fils Loupian eut à subir vingt ans de prison.

Cette catastrophe compléta la ruine et l’infortune des Loupian ; la belle et riche Marguerite mourut de chagrin sans laisser de postérité ; il fallut rendre les débris de la dot. Le malheureux Loupian et sa fille restèrent sans ressource aucune ; alors l’honnête garçon qui avait des économies les offrit à la jeune femme ; mais il mit un prix à ce service, et fit de très odieuses propositions à Mlle Loupian. Dans l’espoir de sauver son père, et dans leur extrême misère, elle accepta la honte du concubinage qui fit descendre la malheureuse au dernier degré de l’avilissement.

Loupian existait à peine, ses malheurs avaient ébranlé sa raison. Un soir, pendant qu’il se promenait dans une allée sombre du jardin des Tuileries, un homme masqué se présente devant lui.

« Loupian, lui crie-t-il, te rappelles-tu 1807 ? — Pourquoi ? — Sais-tu le crime que tu commis à cette époque ? — Un crime ! — Un crime infâme ! Par jalousie, tu fis plonger dans un cachot ton ami Picaud ; t’en souviens-tu ? — Ah ! Dieu m’en punit rigoureusement. — Non, mais Picaud lui-même, lui qui, pour assouvir sa vengeance, a poignardé Chaubard sur le pont des Arts, a empoisonné Solari, a donné à ta fille un forçat pour mari, et conduit la trame où ton fils est tombé. Sa main tua ton chien et le perroquet de ta femme, elle incendia ta maison et y poussa les voleurs. C’est enfin lui qui a fait mourir ta femme de douleur ; lui dont ta fille est la concubine. Oui, dans ton garçon Prosper reconnais Picaud, mais que ce soit au moment où il placera son numéro trois. »

Le furieux dit, et d’un coup de poignard, atteint si bien au cœur sa victime, que Loupian tombe et meurt ayant pu à peine pousser un faible cri… Ce dernier acte de sa vengeance accompli, Picaud songeait à sortir des Tuileries lorsqu’une main de fer le saisissant au col le jeta lui-même par terre auprès du cadavre, et un homme profitant de sa surprise, lui lia les mains et les pieds, le bâillonna fortement, puis, l’enveloppant dans son propre manteau, l’emporta précipitamment.

Rien ne peut égaler la fureur, l’étonnement de Picaud, ainsi garrotté, ainsi enlevé. Assurément il n’était pas tombé au pouvoir de la force publique. Un gendarme, eût-il été seul, n’aurait pas pris ces précautions extraordinaires, lors même qu’il eût suspecté le voisinage de complices. Un appel eût suffi à rallier les sentinelles placées près de là. Était-ce donc un voleur qui l’emportait ainsi ?… Mais quel singulier voleur… Ce ne pouvait être un plaisant. Dans tous les cas Picaud était tombé dans un guet-apens. C’était la seule chose qui fût incontestablement réelle pour l’assassin Picaud.

Quand l’homme sur les épaules duquel il était ainsi attaché, s’arrêta enfin, Picaud présuma qu’il y avait à peu près une demi-heure que cet homme marchait. Picaud, enveloppé dans le manteau, n’avait rien vu des lieux de ce parcours. Quand il en fut débarrassé, il se sentit déposé sur un pliant (lit de sangle) garni de son matelas. L’air du lieu où il se trouvait était épais et lourd. Il crut reconnaître une cavité souterraine dépendant, selon toute apparence, d’une carrière abandonnée. Elle était meublée en partie ; il y avait un poêle à la prussienne dont la fumée se perdait dans des conduits supérieurs ; une lampe de cuisine éclairait la chambre, et debout devant Picaud, l’air sombre et les bras croisés se dressait l’homme qui l’avait amené là.

L’obscurité presque complète du lieu, l’agitation bien naturelle où se trouvait Picaud, le changement que peuvent opérer sur les traits dix ans de misère et de désespoir, ne permirent point à l’assassin de Loupian de reconnaître l’individu qui lui apparaissait comme un fantôme. Il l’examinait dans un morne silence, attendant un mot qui lui expliquât quel sort il devait attendre, et dix minutes se passèrent avant qu’aucun de ces deux hommes échangeât une parole.

« Eh bien ! Picaud, lui dit-il, quel nom porteras-tu, désormais ? Sera-ce celui que tu reçus de ton père ? celui que tu as pris à ta sortie de Fenestrelles ? Seras-tu l’abbé Baldini ou le garçon limonadier Prosper ? Ton esprit ingénieux ne t’en fournit-il pas un cinquième ? Pour toi, sans doute, la vengeance n’est qu’une plaisanterie ; mais non, c’est une manie furieuse, et dont tu aurais eu horreur toi-même, si tu n’avais vendu ton esprit au démon. Tu as sacrifié les dix dernières années de ta vie à poursuivre trois misérables que tu aurais dû épargner. Tu as commis des crimes horribles ; tu t’es perdu à jamais, enfin tu m’as entraîné dans l’abîme.

— Toi, toi, qui es-tu ?

— Je suis ton complice, un scélérat qui, pour de l’or, t’a vendu la vie de mes amis. Ton or m’a été funeste. La cupidité allumée par toi dans mon âme ne s’est jamais éteinte. La soif des richesses m’a rendu furieux et coupable. J’ai tué celui qui m’avait trompé. Il m’a fallu fuir avec ma femme ; elle est morte dans cet exil, et moi, arrêté, jugé, condamné aux galères, j’ai subi l’exposition et la flétrissure ; j’ai traîné le boulet. Enfin, parvenu à m’échapper, à mon tour, j’ai voulu atteindre et punir cet abbé Baldini qui atteint et punit si bien les autres. J’ai couru à Naples ; on ne l’y connaissait pas. J’ai cherché la tombe de Picaud, et j’ai appris que Picaud vivait. Comment l’ai-je su ? Ni toi ni le pape ne m’arracherez ce secret. Dès lors je me suis remis à la poursuite de ce prétendu mort ; mais quand je l’ai retrouvé déjà deux assassinats avaient signalé sa vengeance ; les enfants de Loupian étaient perdus, sa maison brûlée, sa fortune détruite. Ce soir, j’allais aborder ce malheureux, lui révéler tout, mais encore cette fois tu m’as prévenu, le diable te donnait de l’avance sur moi et Loupian est tombé sous tes coups, avant que Dieu qui me conduisait m’eût permis d’arracher à la mort ta dernière victime. Qu’importe après tout, je te tiens ; à mon tour je puis te rendre le mal que tu m’as fait, je puis te prouver que les gens de notre pays ont le bras aussi bon que la mémoire : je suis Antoine Allut. »

Picaud ne répondit pas ; il se passait d’étranges choses dans son âme. Soutenu jusqu’à ce moment par l’ivresse vertigineuse de la vengeance, il avait en quelque sorte oublié sa fortune immense et toutes les voluptés qu’il pouvait en attendre. Mais à présent sa vengeance était accomplie, à présent il devait songer à vivre de la vie des riches, et à présent il allait tomber lui-même sous la main d’un homme aussi implacable, qu’il se souvenait avoir été lui-même. Ces réflexions lui traversèrent rapidement le cerveau, et un mouvement de rage lui fit mordre convulsivement le bâillon qu’Antoine Allut avait eu soin de lui mettre.

« Cependant, pensa-t-il, riche comme je le suis, ne puis-je, avec de belles promesses, et au besoin en faisant un sacrifice réel, me débarrasser de mon ennemi ? J’ai donné cinquante mille francs pour apprendre les noms de mes victimes, ne puis-je en donner autant ou le double pour sortir du péril où je suis ? »

Mais Dieu permit que l’épaisse fumée de l’avarice obscurcît la lucidité d’une telle pensée. Cet homme, possesseur d’au moins seize millions, s’épouvanta d’avoir à livrer la somme qui lui serait demandée. L’amour de l’or étouffa les cris de sa chair révoltée qui se voulait racheter et ne put plaider que faiblement. L’or devint sa chair elle-même, son sang, toute son existence. « Oh ! dit-il au plus caché de son âme, plus je me ferai pauvre, plus tôt je sortirai de cette prison. Nul ne sait ce que je possède : feignons d’être à la mendicité, il me lâchera pour quelques écus, et hors de ses mains il tardera peu à retomber dans les miennes. »

Voilà ce que Picaud imagina ; voilà la litière absurde qu’il fit à ses terreurs et à son espoir, cependant qu’Allut lui rendait la liberté de la bouche.

« Où suis je ? dit-il.

— Que t’importe, tu es en un lieu où tu ne dois attendre ni secours ni pitié ; tu es à moi… à moi seul, entends-tu, et l’esclave de ma volonté et de mon caprice. »

Picaud sourit avec dédain, et son ancien ami ne poursuivit pas ; il le laissa toujours couché sur le grabat où il l’avait déposé, il ne le délia point (il s’était contenté, comme nous l’avons dit, de lui ôter son bâillon). Allut ajouta même à la rigueur des entraves qui retenaient son prisonnier : il lui passa autour des reins une large et épaisse ceinture de fer, fixée par une chaîne à trois immenses anneaux rivés dans le mur. Cela fait, Allut se mit à souper, et, comme Picaud vit qu’Allut ne lui offrait rien de ce qu’il mangeait :

« J’ai faim ! dit-il.

— Combien veux-tu payer le pain et l’eau que je te donnerai ?

— Je n’ai pas d’argent.

— Tu as seize millions et plus », répondit Allut, et il fournit à Picaud de tels renseignements sur le placement de fonds en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en France, que l’avare en fut horripilé par tout son corps.

« Tu rêves !…

— Et toi, rêve que tu manges. »

Allut sortit, et resta absent pendant toute la nuit ; vers les sept heures du matin il rentra et déjeuna ; la vue des aliments redoubla chez Picaud la torture de la faim.

« Donne-moi à manger, dit-il.

— Combien veux-tu payer pour le pain et l’eau que je te donnerai ?

— Rien.

— Eh bien ! voyons qui de nous deux se lassera le premier. »

Et il s’en alla encore.

À trois heures de l’après-midi il était de retour ; il y avait vingt-huit heures que Picaud n’avait pris aucune nourriture ; il implora la pitié de son geôlier, il lui proposa vingt sous pour une livre de pain.

« Écoute, dit Allut, voici mes conditions : je te donnerai deux fois à manger par jour, et tu paieras chaque fois vingt-cinq mille francs. »

Picaud hurla, se tordit sur le grabat ; l’autre demeura impassible.

« C’est mon dernier mot ; choisis, prends ton temps. Tu n’as pas eu pitié des amis, je veux être pour toi sans miséricorde. »

Le misérable prisonnier passa le reste du jour et la nuit suivante dans les rages de la faim et du désespoir, ses angoisses morales étaient au comble, l’enfer était dans son cœur. Ses souffrances furent telles, qu’il fut pris du tétanos, comme si ses nerfs avaient été déchirés ; la tête se détraqua, le rayon de l’intelligence céleste qui l’animait fut étouffé sous ce soulèvement de passions extrêmes et désordonnées. L’impitoyable Allut tarda peu à reconnaître que c’était trop tourmenter un corps humain ; son ancien ami n’était plus capable de discernement, c’était une machine inerte, sensible encore à la douleur physique, mais incapable de la combattre ou de la détourner : il fallait renoncer à en tirer un mot. Allut se désespérait en pensant que si Picaud mourait, aucun moyen ne lui restait de s’approprier l’immense fortune de sa victime. De rage, il se frappa lui-même ; mais, surprenant un sourire diabolique sur la face livide de Picaud, Allut se précipita sur lui comme une bête féroce, le mordit ; lui perça les yeux d’un couteau, l’éventra, et s’enfuyant de ce lieu où il ne laissait plus qu’un cadavre, s’éloigna, quitta Paris, et passa en Angleterre.

Là, tombé malade en 1828, il se confessa à un prêtre catholique français ; ramené à la détestation de ses fautes, il dicta lui-même à l’ecclésiastique tous les détails de cette histoire affreuse qu’il signa à chaque page. Allut mourut réconcilié avec Dieu, et fut enseveli chrétiennement. Après sa mort, l’abbé P… expédia à la Police de Paris ce document précieux, où se trouvaient consignés les faits étranges qu’on vient de lire. Il l’accompagna de la lettre suivante :

« Monsieur le Préfet,

« J’ai eu le bonheur de rendre à des sentiments de repentir un homme éminemment coupable. Il a cru, et j’ai pensé comme lui, qu’il serait utile de vous faire connaître une série de faits abominables dans lesquels ce malheureux a été agent et patient tout ensemble. En suivant les indications fournies par la note annexée à ce pli, on retrouvera la chambre souterraine où doivent être encore les restes du misérable et malheureux Picaud, triste victime de ses passions et de sa haine. Dieu a pardonné ; les hommes, dans leur orgueil, veulent faire plus que Dieu, ils poursuivent la vengeance, et la vengeance les écrase.

« Antoine Allut a vainement cherché où sont et comment sont placés les fonds de sa victime. Il a pénétré nuitamment dans l’appartement secret de celle-ci ; aucun registre, titre ou document, aucune somme d’argent ne sont tombés en son pouvoir. Voici les adresses et renseignements pour parvenir aux deux logements, que, sous ses noms supposés, Picaud occupait à Paris.

« Même au lit de la mort, Antoine Allut s’est refusé à me faire connaître par quelle voie il avait eu connaissance des faits relatés dans son mémoire, et qui l’avait instruit des crimes et de la fortune de Picaud ; seulement, et une heure avant d’expirer, il m’a dit : “Mon père, la foi de nul homme ne peut être plus vive que la mienne, car j’ai vu et entendu parler une âme séparée de son corps.”

« Rien alors n’annonçait le délire chez Allut ; il venait de faire nettement sa profession de foi. Les hommes du siècle sont présomptueux, dans leur ignorance, leur refus de croire leur semble de la sagesse. Les voies de Dieu sont infinies. Adorons, et soumettons-nous.

« J’ai l’honneur d’être ; etc. ; etc. »

 

Extrait de : Jacques Peuchet, Mémoires historiques tirés des archives de la

police de Paris, Bourmance et Levavasseur, t. V, 1838.

Publié pour la première fois par Alexandre Dumas dans l’édition du Siècle

(1846) du Comte de Monte-Cristo.