Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 53 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

L. La famille Morrel

L

 

LA FAMILLE MORREL

 

Le comte arriva en quelques minutes rue Meslay, no 7.

La maison était blanche, riante et précédée d’une cour dans

laquelle deux petits massifs contenaient d’assez belles fleurs.

Dans le concierge qui lui ouvrit cette porte le comte reconnut

le vieux Coclès. Mais comme celui-ci, on se le rappelle, n’avait

qu’un œil, et que depuis neuf ans cet œil avait encore

considérablement faibli, Coclès ne reconnut pas le comte.

Les voitures, pour s’arrêter devant l’entrée, devaient tourner,

afin d’éviter un petit jet d’eau jaillissant d’un bassin en rocaille,

magnificence qui avait excité bien des jalousies dans le quartier,

et qui était cause qu’on appelait cette maison Le Petit Versailles.

Inutile de dire que dans le bassin manœuvraient une foule de

poissons rouges et jaunes.

La maison, élevée au-dessus d’un étage de cuisines et caveaux,

avait outre le rez-de-chaussée, deux étages pleins et des combles ;

les jeunes gens l’avaient achetée avec les dépendances, qui consistaient en un immense atelier, en deux pavillons au fond

d’un jardin et dans le jardin lui-même. Emmanuel avait, du

premier coup d’œil, vu dans cette disposition une petite

spéculation à faire ; il s’était réservé la maison, la moitié du

jardin, et avait tiré une ligne, c’est-à-dire qu’il avait bâti un mur

entre lui et les ateliers qu’il avait loués à bail avec les pavillons et

la portion de jardin qui y était afférente ; de sorte qu’il se trouvait

logé pour une somme assez modique, et aussi bien clos chez lui

que le plus minutieux propriétaire d’un hôtel du faubourg Saint-

Germain.

La salle à manger était de chêne ; le salon d’acajou et de

velours bleu ; la chambre à coucher de citronnier et de damas

vert ; il y avait en outre un cabinet de travail pour Emmanuel, qui

ne travaillait pas, et un salon de musique pour Julie, qui n’était

pas musicienne.

Le second étage tout entier était consacré à Maximilien : il

avait là une répétition exacte du logement de sa sœur, la salle à

manger seulement avait été convertie en une salle de billard où il

amenait ses amis.

Il surveillait lui-même le pansage de son cheval, et fumait son

cigare à l’entrée du jardin quand la voiture du comte s’arrêta à la

porte.

Coclès ouvrit la porte, comme nous l’avons dit, et Baptistin,

s’élançant de son siège, demanda si M. et Mme Herbault et

M. Maximilien Morrel étaient visibles pour le comte de Monte-

Cristo.

« Pour le comte de Monte-Cristo ! » s’écria Morrel en jetant

son cigare et en s’élançant au-devant de son visiteur : « je le crois

bien que nous sommes visibles pour lui ! Ah ! merci, cent fois merci, monsieur le comte, de ne pas avoir oublié votre

promesse. »

Et le jeune officier serra si cordialement la main du comte,

que celui-ci ne put se méprendre à la franchise de la

manifestation, et il vit bien qu’il avait été attendu avec impatience

et reçu avec empressement.

« Venez, venez, dit Maximilien, je veux vous servir

d’introducteur ; un homme comme vous ne doit pas être annoncé

par un domestique ; ma sœur est dans son jardin, elle casse des

roses fanées ; mon frère lit ses deux journaux, La Presse et Les

Débats, à six pas d’elle, car partout où l’on voit Mme Herbault, on

n’a qu’à regarder dans un rayon de quatre mètres. M. Emmanuel

s’y trouve, et réciproquement, comme on dit à l’école

Polytechnique. »

Le bruit des pas fit lever la tête à une jeune femme de vingt à

vingt-cinq ans, vêtue d’une robe de chambre de soie, et épluchant

avec un soin tout particulier un rosier-noisette.

Cette femme, c’était notre petite Julie, devenue, comme le lui

avait prédit le mandataire de la maison Thomson et French,

madame Emmanuel Herbault.

Elle poussa un cri en voyant un étranger. Maximilien se mit à

rire.

« Ne te dérange pas, ma sœur, dit-il, monsieur le comte n’est

que depuis deux ou trois jours à Paris, mais il sait déjà ce que

c’est qu’une rentière du Marais, et s’il ne le sait pas, tu vas le lui

apprendre.

— Ah ! monsieur, dit Julie, vous amener ainsi, c’est une

trahison de mon frère, qui n’a pas pour sa pauvre sœur la

moindre coquetterie… Penelon !… Penelon !… »

Un vieillard qui bêchait une plate-bande de rosiers du Bengale

ficha sa bêche en terre et s’approcha, la casquette à la main, en

dissimulant du mieux qu’il le pouvait une chique enfoncée

momentanément dans les profondeurs de ses joues. Quelques

mèches blanches argentaient sa chevelure encore épaisse, tandis

que son teint bronzé et son œil hardi et vif annonçaient le vieux

marin, bruni au soleil de l’équateur et hâlé au souffle des

tempêtes.

« Je crois que vous m’avez hélé, mademoiselle Julie, dit-il ; me

voilà. »

Penelon avait conservé l’habitude d’appeler la fille de son

patron mademoiselle Julie, et n’avait jamais pu prendre celle de

l’appeler madame Herbault.

« Penelon, dit Julie, allez prévenir M. Emmanuel de la bonne

visite qui nous arrive, tandis que M. Maximilien conduira

Monsieur au salon. »

Puis se tournant vers Monte-Cristo :

« Monsieur me permettra bien de m’enfuir une minute, n’est-

ce pas ? »

Et sans attendre l’assentiment du comte, elle s’élança derrière

un massif et gagna la maison par une allée latérale.

« Ah çà ! mon cher monsieur Morrel, dit Monte-Cristo, je

m’aperçois avec douleur que je fais révolution dans votre famille.

— Tenez, tenez, dit Maximilien en riant, voyez-vous là-bas le

mari qui, de son côté, va troquer sa veste contre une redingote ?

Oh ! c’est qu’on vous connaît rue Meslay, vous étiez annoncé, je

vous prie de le croire.

— Vous me paraissez avoir là, monsieur, une heureuse

famille, dit le comte, répondant à sa propre pensée.

— Oh ! oui, je vous en réponds, monsieur le comte ; que

voulez-vous ? il ne leur manque rien pour être heureux : ils sont

jeunes, ils sont gais, ils s’aiment, et avec leurs vingt-cinq mille

livres de rente ils se figurent, eux qui ont cependant côtoyé tant

d’immenses fortunes, ils se figurent posséder la richesse des

Rothschild.

— C’est peu, cependant, vingt-cinq mille livres de rente, dit

Monte-Cristo avec une douceur si suave qu’elle pénétra le cœur

de Maximilien comme eût pu le faire la voix d’un tendre père ;

mais ils ne s’arrêteront pas là, nos jeunes gens, ils deviendront à

leur tour millionnaires. Monsieur votre beau-frère est avocat…

médecin ?…

— Il était négociant, monsieur le comte, et avait pris la

maison de mon pauvre père. M. Morrel est mort en laissant cinq

cent mille francs de fortune ; j’en avais une moitié et ma sœur

l’autre, car nous n’étions que deux enfants. Son mari, qui l’avait

épousée sans avoir d’autre patrimoine que sa noble probité, son

intelligence de premier ordre et sa réputation sans tache, a voulu

posséder autant que sa femme. Il a travaillé jusqu’à ce qu’il eût

amassé deux cent cinquante mille francs ; six ans ont suffi.

C’était, je vous le jure, monsieur le comte, un touchant spectacle

que celui de ces deux enfants si laborieux, si unis, destinés par

leur capacité à la plus haute fortune, et qui, n’ayant rien voulu

changer aux habitudes de la maison paternelle, ont mis six ans à

faire ce que les novateurs eussent pu faire en deux ou trois ; aussi

Marseille retentit encore des louanges qu’on n’a pu refuser à tant

de courageuse abnégation. Enfin, un jour, Emmanuel vint

trouver sa femme, qui achevait de payer l’échéance.

« “Julie, lui dit-il, voici le dernier rouleau de cent francs que

vient de me remettre Coclès et qui complète les deux cent cinquante mille francs que nous avons fixés comme limite de nos

gains. Seras-tu contente de ce peu dont il va falloir nous

contenter désormais ? Écoute, la maison fait pour un million

d’affaires par an, et peut rapporter quarante mille francs de

bénéfices. Nous vendrons, si nous le voulons, la clientèle, trois

cent mille francs dans une heure, car voici une lettre de

M. Delaunay, qui nous les offre en échange de notre fonds qu’il

veut réunir au sien. Vois ce que tu penses qu’il y ait à faire.

« — Mon ami, dit ma sœur, la maison Morrel ne peut être

tenue que par un Morrel. Sauver à tout jamais des mauvaises

chances de la fortune le nom de notre père, cela ne vaut-il pas

bien trois cent mille francs ?

« — Je le pensais, répondit Emmanuel ; cependant je voulais

prendre ton avis.

« — Eh bien ! mon ami, le voilà. Toutes nos rentrées sont

faites, tous nos billets sont payés ; nous pouvons tirer une barre

au-dessous du compte de cette quinzaine et fermer nos

comptoirs ; tirons cette barre et fermons-les.” Ce qui fut fait à

l’instant même. Il était trois heures ; à trois heures un quart, un

client se présenta pour faire assurer le passage de deux navires ;

c’était un bénéfice net de quinze mille francs comptant.

« “Monsieur, dit Emmanuel, veuillez vous adresser pour cette

assurance à notre confrère M. Delaunay. Quant à nous, nous

avons quitté les affaires.« — Et depuis quand ? demanda le client

étonné.

« — Depuis un quart d’heure.”

« Et voilà, monsieur, continua en souriant Maximilien,

comment ma sœur et mon beau-frère n’ont que vingt-cinq mille

livres de rente. »

Maximilien achevait à peine sa narration pendant laquelle le

cœur du comte s’était dilaté de plus en plus, lorsque Emmanuel

reparut, restauré d’un chapeau et d’une redingote. Il salua en

homme qui connaît la qualité du visiteur ; puis, après avoir fait

faire au comte le tour du petit enclos fleuri, il le ramena vers la

maison.

Le salon était déjà embaumé de fleurs contenues à grand-

peine dans un immense vase du Japon à anses naturelles. Julie,

convenablement vêtue et coquettement coiffée (elle avait

accompli ce tour de force en dix minutes), se présenta pour

recevoir le comte à son entrée.

On entendait caqueter les oiseaux d’une volière voisine ; les

branches des faux ébéniers et des acacias roses venaient border

de leurs grappes les rideaux de velours bleu : tout dans cette

charmante petite retraite respirait le calme, depuis le chant de

l’oiseau jusqu’au sourire des maîtres.

Le comte, depuis son entrée dans la maison, s’était déjà

imprégné de ce bonheur ; aussi restait-il muet, rêveur, oubliant

qu’on l’attendait pour reprendre la conversation interrompue

après les premiers compliments.

Il s’aperçut de ce silence devenu presque inconvenant, et

s’arrachant avec effort à sa rêverie :

« Madame, dit-il enfin, pardonnez-moi une émotion qui doit

vous étonner, vous, accoutumée à cette paix et à ce bonheur que

je rencontre ici ; mais pour moi, c’est chose si nouvelle que la

satisfaction sur un visage humain, que je ne me lasse pas de vous

regarder, vous et votre mari.

— Nous sommes bien heureux, en effet, monsieur, répliqua

Julie ; mais nous avons été longtemps à souffrir, et peu de gens

ont acheté leur bonheur aussi cher que nous. »

La curiosité se peignit sur les traits du comte.

« Oh ! c’est toute une histoire de famille, comme vous le disait

l’autre jour Château-Renaud, reprit Maximilien ; pour vous,

monsieur le comte, habitué à voir d’illustres malheurs et des joies

splendides, il y aurait peu d’intérêt dans ce tableau d’intérieur.

Toutefois nous avons, comme vient de vous le dire Julie, souffert

de bien vives douleurs, quoiqu’elles fussent renfermées dans ce

petit cadre…

— Et Dieu vous a versé, comme il le fait pour tous, la

consolation sur la souffrance ? demanda Monte-Cristo.

— Oui, monsieur le comte, dit Julie ; nous pouvons le dire, car

il a fait pour nous ce qu’il ne fait que pour ses élus ; il nous a

envoyé un de ses anges. »

Le rouge monta aux joues du comte, et il toussa pour avoir un

moyen de dissimuler son émotion en portant son mouchoir à sa

bouche.

« Ceux qui sont nés dans un berceau de pourpre et qui n’ont

jamais rien désiré, dit Emmanuel, ne savent pas ce que c’est que

le bonheur de vivre ; de même que ceux-là ne connaissent pas le

prix d’un ciel pur, qui n’ont jamais livré leur vie à la merci de

quatre planches jetées sur une mer en fureur. »

Monte-Cristo se leva, et, sans rien répondre, car au

tremblement de sa voix on eût pu reconnaître l’émotion dont il

était agité, il se mit à parcourir pas à pas le salon.

« Notre magnificence vous fait sourire, monsieur le comte, dit

Maximilien, qui suivait Monte-Cristo des yeux.

— Non, non, répondit Monte-Cristo fort pâle et comprimant

d’une main les battements de son cœur, tandis que, de l’autre, il

montrait au jeune homme un globe de cristal sous lequel une

bourse de soie reposait précieusement couchée sur un coussin de velours noir. Je me demandais seulement à quoi sert cette bourse,

qui, d’un côté, contient un papier, ce me semble, et de l’autre un

assez beau diamant. »

Maximilien prit un air grave et répondit :

« Ceci, monsieur le comte, c’est le plus précieux de nos trésors

de famille.

— En effet, ce diamant est assez beau, répliqua Monte-Cristo.

— Oh ! mon frère ne vous parle pas du prix de la pierre,

quoiqu’elle soit estimée cent mille francs, monsieur le comte ; il

veut seulement vous dire que les objets que renferme cette bourse

sont les reliques de l’ange dont nous vous parlions tout à l’heure.

— Voilà ce que je ne saurais comprendre, et cependant ce que

je ne dois pas demander, madame, répliqua Monte-Cristo en

s’inclinant ; pardonnez-moi, je n’ai pas voulu être indiscret.

— Indiscret, dites-vous ? oh ! que vous nous rendez heureux,

monsieur le comte, au contraire, en nous offrant une occasion de

nous étendre sur ce sujet ! Si nous cachions comme un secret la

belle action que rappelle cette bourse nous ne l’exposerions pas

ainsi à la vue. Oh ! nous voudrions pouvoir la publier dans tout

l’univers, pour qu’un tressaillement de notre bienfaiteur inconnu

nous révélât sa présence.

— Ah ! vraiment ! fit Monte-Cristo d’une voix étouffée.

— Monsieur », dit Maximilien en soulevant le globe de cristal

et en baisant religieusement la bourse de soie, « ceci a touché la

main d’un homme par lequel mon père a été sauvé de la mort,

nous de la ruine, et notre nom de la honte ; d’un homme grâce

auquel nous autres, pauvres enfants voués à la misère et aux

larmes, nous pouvons entendre aujourd’hui des gens s’extasier

sur notre bonheur. Cette lettre – et Maximilien tirant un billet de

la bourse le présenta au comte – cette lettre fut écrite par lui un jour où mon père avait pris une résolution bien désespérée, et ce

diamant fut donné en dot à ma sœur par ce généreux inconnu. »

Monte-Cristo ouvrit la lettre et la lut avec une indéfinissable

expression de bonheur ; c’était le billet que nos lecteurs

connaissent, adressé à Julie et signé Simbad le Marin.

« Inconnu, dites-vous ? Ainsi l’homme qui vous a rendu ce

service est resté inconnu pour vous ?

— Oui, monsieur, jamais nous n’avons eu le bonheur de serrer

sa main ; ce n’est pas faute cependant d’avoir demandé à Dieu

cette faveur, reprit Maximilien ; mais il y a eu dans toute cette

aventure une mystérieuse direction que nous ne pouvons

comprendre encore ; tout a été conduit par une main invisible,

puissante comme celle d’un enchanteur.

— Oh ! dit Julie, je n’ai pas encore perdu tout espoir de baiser

un jour cette main comme je baise la bourse qu’elle a touchée. Il

y a quatre ans, Penelon était à Trieste : Penelon, monsieur le

comte, c’est ce brave marin que vous avez vu une bêche à la

main, et qui, de contremaître, s’est fait jardinier. Penelon, étant

donc à Trieste, vit sur le quai un Anglais qui allait s’embarquer

dans un yacht, et il reconnut celui qui vint chez mon père le

5 juin 1829, et qui m’écrivit ce billet le 5 septembre. C’était bien le

même, à ce qu’il assure, mais il n’osa point lui parler.

— Un Anglais ! fit Monte-Cristo rêveur et qui s’inquiétait de

chaque regard de Julie ; un Anglais, dites-vous ?

— Oui, reprit Maximilien, un Anglais qui se présenta chez

nous comme mandataire de la maison Thomson et French, de

Rome. Voilà pourquoi, lorsque vous avez dit l’autre jour chez

M. de Morcerf que MM. Thomson et French étaient vos

banquiers, vous m’avez vu tressaillir. Au nom du ciel, monsieur, cela se passait, comme nous l’avons dit, en 1829 ; avez-vous

connu cet Anglais ?

— Mais ne m’avez-vous pas dit aussi que la maison Thomson

et French avait constamment nié vous avoir rendu ce service ?

— Oui.

— Alors cet Anglais ne serait-il pas un homme qui,

reconnaissant envers votre père de quelque bonne action qu’il

aurait oubliée lui-même, aurait pris ce prétexte pour lui rendre

un service ?

— Tout est supposable, monsieur, en pareille circonstance,

même un miracle.

— Comment s’appelait-il ? demanda Monte-Cristo.

— Il n’a laissé d’autre nom, répondit Julie en regardant le

comte avec une plus profonde attention, que le nom qu’il a signé

au bas du billet : Simbad le Marin.

— Ce qui n’est pas un nom évidemment, mais un

pseudonyme. »

Puis, comme Julie le regardait plus attentivement encore et

essayait de saisir au vol et de rassembler quelques notes de sa

voix :

« Voyons, continua-t-il, n’est-ce point un homme de ma taille

à peu près, un peu plus grand peut-être, un peu plus mince,

emprisonné dans une haute cravate, boutonné, corseté, sanglé et

toujours le crayon à la main ?

— Oh ! mais vous le connaissez donc ? s’écria Julie les yeux

étincelants de joie.

— Non, dit Monte-Cristo, je suppose seulement. J’ai connu un

lord Wilmore qui semait ainsi des traits de générosité.

— Sans se faire connaître.

— C’était un homme bizarre qui ne croyait pas à la

reconnaissance.

— Oh ! s’écria Julie avec un accent sublime et en joignant les

mains, à quoi croit-il donc, le malheureux !

— Il n’y croyait pas, du moins, à l’époque où je l’ai connu, dit

Monte-Cristo, que cette voix partie du fond de l’âme avait remué

jusqu’à la dernière fibre ; mais depuis ce temps peut-être a-t-il eu

quelque preuve que la reconnaissance existait.

— Et vous connaissez cet homme, monsieur ? demanda

Emmanuel.

— Oh ! si vous le connaissez, monsieur, s’écria Julie, dites,

dites, pouvez-vous nous mener à lui, nous le montrer, nous dire

où il est ? Dis donc, Maximilien, dis donc, Emmanuel ; si nous le

retrouvions jamais, il faudrait bien qu’il crût à la mémoire du

cœur. »

Monte-Cristo sentit deux larmes rouler dans ses yeux ; il fit

encore quelques pas dans le salon.

« Au nom du ciel ! monsieur, dit Maximilien, si vous savez

quelque chose de cet homme, dites-nous ce que vous en savez !

— Hélas ! dit Monte-Cristo en comprimant l’émotion de sa

voix, si c’est lord Wilmore votre bienfaiteur, je crains bien que

jamais vous ne le retrouviez. Je l’ai quitté il y a deux ou trois ans

à Palerme, et il partait pour les pays les plus fabuleux ; si bien

que je doute fort qu’il en revienne jamais.

— Ah ! monsieur, vous êtes cruel ! » s’écria Julie avec effroi.

Et les larmes vinrent aux yeux de la jeune femme.

« Madame », dit gravement Monte-Cristo en dévorant du

regard les deux perles liquides qui roulaient sur les joues de Julie,

« si lord Wilmore avait vu ce que je viens de voir ici, il aimerait encore la vie, car les larmes que vous versez le raccommoderaient

avec le genre humain. »

Et il tendit la main à Julie, qui lui donna la sienne, entraînée

qu’elle se trouvait par le regard et par l’accent du comte.

« Mais ce lord Wilmore », dit-elle, se rattachant à une dernière

espérance, « il avait un pays, une famille, des parents, il était

connu enfin ? Est-ce que nous ne pourrions pas… ?

— Oh ! ne cherchez point, madame, dit le comte, ne bâtissez

point de douces chimères sur cette parole que j’ai laissé échapper.

Non, lord Wilmore n’est probablement pas l’homme que vous

cherchez : il était mon ami, je connaissais tous ses secrets, il

m’eût raconté celui-là.

— Et il ne vous en a rien dit ? s’écria Julie.

— Rien.

— Jamais un mot qui pût vous faire supposer ?…

— Jamais.

— Cependant vous l’avez nommé tout de suite.

— Ah ! vous savez… en pareil cas, on suppose.

— Ma sœur, ma sœur, dit Maximilien venant en aide au

comte, monsieur a raison. Rappelle-toi ce que nous a dit si

souvent notre bon père : ce n’est pas un Anglais qui nous a fait ce

bonheur. »

Monte-Cristo tressaillit.

« Votre père vous disait… monsieur Morrel ?… reprit-il

vivement.

— Mon père, monsieur, voyait dans cette action un miracle.

Mon père croyait à un bienfaiteur sorti pour nous de la tombe.

Oh ! la touchante superstition, monsieur, que celle-là, et comme,

tout en n’y croyant pas moi-même, j’étais loin de vouloir détruire

cette croyance dans son noble cœur ! Aussi combien de fois y rêva-t-il en prononçant tout bas un nom d’ami bien cher, un nom

d’ami perdu ; et lorsqu’il fut près de mourir, lorsque l’approche de

l’éternité eût donné à son esprit quelque chose de l’illumination

de la tombe, cette pensée, qui n’avait jusque-là été qu’un doute,

devint une conviction, et les dernières paroles qu’il prononça en

mourant furent celles-ci : “Maximilien, c’était Edmond

Dantès !” »

La pâleur du comte, qui depuis quelques secondes allait

croissant, devint effrayante à ces paroles. Tout son sang venait

d’affluer au cœur, il ne pouvait parler ; il tira sa montre comme

s’il eût oublié l’heure, prit son chapeau, présenta à madame

Herbault un compliment brusque et embarrassé, et serrant les

mains d’Emmanuel et de Maximilien :

« Madame, dit-il, permettez-moi de venir quelquefois vous

rendre mes devoirs. J’aime votre maison, et je vous suis

reconnaissant de votre accueil, car voici la première fois que je

me suis oublié depuis bien des années. »

Et il sortit à grands pas.

« C’est un homme singulier que ce comte de Monte-Cristo, dit

Emmanuel.

— Oui, répondit Maximilien, mais je crois qu’il a un cœur

excellent, et je suis sûr qu’il nous aime.

— Et moi ! dit Julie, sa voix m’a été au cœur, et deux ou trois

fois il m’a semblé que ce n’était point la première fois que je

l’entendais. »

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