Le comte de Monte-Cristo
III. Un crime de famille
Annexe III
UN CRIME DE FAMILLE
M. de M…, conseiller au Parlement de Paris, s’en vint un jour en grand mystère parler à M. le lieutenant de police Hérault. La conversation fut longue, animée. Le magistrat-administrateur prit des notes, les enferma dans un cahier particulier, et puis ramena jusqu’à sa voiture l’un des Messieurs, ainsi que l’exigeait l’étiquette de cette époque.
Pourquoi M. de M… avait-il paru à l’hôtel de la Police ? L’intérieur de sa maison était troublé ; deux tentatives d’empoisonnement avaient eu lieu coup sur coup sans qu’il pût en connaître l’auteur, bien qu’une démarche hardie du coupable eût dû le mettre sur la voie. Mais, pour mieux me faire comprendre, il est bon de faire connaître le conseiller au Parlement et sa famille.
Lui, était âgé d’environ soixante-cinq ans, homme de la vieille roche, tout de vertu, de loyauté. Incorruptible dans ses fonctions austères, il avait beaucoup d’influence à la Grand-Chambre, et on suivait strictement ses avis. Trois fils mariés, et un évêque, l’aîné de tous ; trois filles, comme leurs frères, engagées sous les lois de l’hymen, une de ses sœurs, riche veuve d’un président à mortier, un de ses frères retiré avec le grade et la pension de lieutenant-colonel et la croix de Saint-Louis, vivaient ensemble dans son immense hôtel, situé dans la rue des Francs-Bourgeois, au Marais. Ses trois fils avaient près d’eux leurs femmes ; l’aîné et le plus jeune ayant un garçon chacun ; le second, rien que des filles. Ses filles à lui remplissaient la maison de marmots.
Quoique logés sous le même toit, les divers couples ne mangeaient pas tous à la même table. Les gendres avaient leur cuisine à part ; mais le dimanche de chaque semaine, et à d’autres époques dans le mois, tous se réunissaient, sans mélange d’étrangers, autour du père commun, la mère étant décédée depuis plusieurs années.
Un matin, M. de M… était dans son cabinet ; il jeta les yeux sur une lettre posée devant lui toute cachetée, il l’ouvrit ; cette lettre disait :
« Tremble, malheureux ! tu m’as ruiné en rangeant à ton avis tes confrères. Dès ce moment, c’est une guerre à mort que je te déclare ! Toi et les tiens, vous périrez successivement ; car ma haine est si forte que ta perte seule ne me satisferait pas. Je ne signerai point. Cherche mon nom parmi tes nombreuses victimes : il te sera difficile de l’y apercevoir. »
M. de M… méprisa cette épître. Vainement demanda-t-il à ses gens qui l’avait apportée. Nul ne le savait. Il crut pourtant qu’il y avait chez lui un complice de l’inconnu ; mais qui ? puisque ses domestiques, hommes de confiance, avaient vieilli dans la maison.
Peu après cette déclaration de guerre, un poison actif fut versé dans la marmite où cuisait le bœuf destiné à fournir le potage et le bouillon. Un pauvre aide de cuisine ayant voulu, peu avant le dîner, se restaurer, eut à peine avalé quelques gorgées de ce liquide, qu’il ressentit des épreintes douloureuses à l’épigastre et dans les parties nobles du corps. De prompts secours lui furent apportés. Sa vigueur de tempérament, sa jeunesse, luttèrent en sa faveur : enfin il revint à la vie ; mais il n’en traîna pas moins pendant longtemps une existence souffrante.
Le conseiller au Parlement, surpris de cette tentative abominable, fit venir tous ses gens, leur parla en bon maître ; un autre les aurait tous renvoyés : lui, au contraire, les conservait, mais il leur apprenait qu’un ennemi secret, formidable, avait juré sa perte, celle de sa famille, et qu’il les conjurait de ne pas se laisser gagner par un inconnu qui les conduirait tôt ou tard au supplice.
Frappés comme s’ils l’eussent été d’un coup de tonnerre par cette révélation sinistre, l’intendant, le maître d’hôtel, le sommelier, le cuisinier, le suisse-portier, les valets de chambre, le cocher, les porteurs, jusqu’aux femmes de charge et les femmes de chambre se récriant, tombent à ses pieds, lui jurent une fidélité à l’épreuve, prient, sanglotent, insultent le misérable qui les compromet, et M. de M…, habile à juger les hommes, ne voit que des cœurs innocents parmi tous ceux dont il est environné.
Dès lors la surveillance devient plus active, le logis mieux gardé. Les cuisines surtout sont changées en une manière de forteresse dont on n’approche que difficilement. Tant de surveillance, un si vif désir de défendre des maîtres chéris, ne peuvent empêcher que le fils aîné, sa femme et deux de leurs enfants ne succombent pendant une nuit d’été sous la violence d’un poison actif qu’on avait jeté dans une carafe d’eau de groseille dont tous avaient bu abondamment.
La jeune femme était dans son neuvième mois de grossesse. Les tortures du venin précipitèrent sa délivrance, et en expirant, elle donna le jour à un enfant mâle et que les médecins déclarèrent viable, malgré la catastrophe qui avait avancé sa venue au jour.
Le coup affreux qui frappait avec tant de rudesse le magistrat, ne lui laissa pas la pensée de songer à ce nouveau-né, venu sous de si pénibles auspices. La femme du troisième fils, dont ce malheur développa le beau caractère, prenant son neveu infortuné dans ses bras, le baisa avec une tendresse où le sentiment maternel dominait, jurant que désormais il vivrait avec son fils dont il serait le frère et non le cousin. Elle voulut prendre le soin de lui chercher une nourrice, en trouva une qui venait, comme à point nommé, d’une de ses terres ; et à peine la faible créature était-elle entrée dans le monde, à la minute où ses propres parents en sortaient d’une manière si douloureuse, qu’on l’arracha aux tendresses de son aïeul pour le faire partir de Paris, et l’envoyer à trente lieues de là, au fin fond du Berry.
Ce fut à la suite de cette nouvelle tentative, malheureusement couronnée de trop de succès, que M. de M… s’en vint déposer ses chagrins, son effroi dans le sein du lieutenant général de police ; M. Hérault, dans l’intérêt de M. de M…, l’interrogea sur tous les antécédents de sa vie, sur ses liaisons, ses affaires, les plaideurs qui avaient dû être molestés par ses jugements, sur les familles des criminels condamnés à mort par la Tournelle, et au jugement desquels il aurait participé.
Il est de fait que la sévérité des lois, en sacrifiant les intérêts de chacun à des théories de justice, dans l’intérêt de tous, à ce que l’on croit, ne manque jamais d’exaspérer des ressentiments qui, tôt ou tard, se manifestent. Un magistrat, quelque intègre qu’il puisse être, esclave de la loi qui n’a pas de miséricorde, paie alors pour les violences d’une législation qu’il n’est pas libre d’abolir, et qu’il regarde comme souverainement équitable, parce que son éducation et son aisance le tiennent naturellement en dehors de toutes les circonstances contre lesquelles les lois sont spécialement créées. Sa conscience le rassure vis-à-vis de lui-même, et mille ennemis germent tout autour de lui. Montesquieu songeait sans doute à cette vérité funeste, lorsqu’il s’écriait : « Les sociétés politiques sont atteintes d’une maladie de langueur, d’un vice intérieur, d’un venin secret et caché !… »
M. de M… se prêta aux questions avec la chaleur d’un homme qui ne veut rien avoir à se reprocher. Sa conscience était si pure, ses rapports avaient été toujours si conformes aux règles de l’équité, qu’il ne se voyait aucun ennemi. M. Hérault ne lui donna que peu d’espoir ; car lui-même ne comprenait pas comment il faudrait s’y prendre pour amener à la découverte de la vérité.
Huit jours après cette catastrophe, M. de Vartelle, troisième fils de M. de M…, entendit dans la rue crier des figues nouvelles ; il ouvre la fenêtre, appelle le paysan, marchande le fruit, l’achète et le fait hisser à son appartement au moyen d’une ficelle qu’on attache au panier où étaient étalés ces fruits de l’été. Les ayant en sa possession, il va chercher son père pour lui en offrir ; mais en apprenant qu’il est à recevoir monseigneur l’évêque de Meaux, il rentre chez lui, mange six figues et tarde peu à être saisi d’horribles convulsions. À la première dénonciation qu’il fait de cet accident, on court à sa femme : elle était à la messe. M. de M… envoie quérir des médecins habiles. Ils vinrent, constatèrent la présence d’une substance vénéneuse dans les figues. On avait inséré dans chacune plusieurs grains d’arsenic en poudre très mince. L’infortuné traîna son existence jusqu’au jour prochain, mais le lendemain il rendit le dernier soupir.
Oh ! pour cette fois, le père inconsolable eut besoin de toute sa religion pour ne pas blasphémer la Providence et se porter contre lui-même aux dernières extrémités. Une terreur bien naturelle se manifeste dans sa famille. Deux de ses gendres lui déclarent qu’ils veulent voyager pendant quelque temps. C’est le prétexte qu’ils prennent pour s’éloigner de cette maison empestée et pour en emmener leurs femmes et leurs enfants.
Madame d’Orgerel, la sœur du magistrat, épouvantée comme les neveux et nièces, allait, elle aussi, se retirer à l’écart. Mais elle en est détournée par la vivacité de madame de Vartelle, la nouvelle veuve, qui, tout en versant des larmes abondantes, déclare que la mort lui fait moins peur que le chagrin de quitter le grand-père de ses enfants. Paris admire le courage de cette bru pieuse, soutenue bientôt par l’évêque de…, son beau-frère, fils aîné, ai-je dit, et qui, lui aussi, au lieu d’abandonner lâchement son père, est accouru de son diocèse, afin de participer à son chagrin.
L’évêque devait passer un mois avec sa famille. Le vingt-troisième jour, il se couche avec une fièvre de rhume. Il ordonne la confection d’une tisane de bourrache, jujubes, figues sèches et miel rosat. Sa tante, sa belle-sœur, toutes les deux la font elles-mêmes dans sa chambre. On sonne ; il faut du sucre. On apporte un sucrier de porcelaine de Saxe. La boisson est avalée, l’évêque y revient à plusieurs fois, et vers le soir, voici d’autres symptômes d’empoisonnement qui se déclarent. La rapidité du venin est moindre, et l’évêque a le temps, avant de mourir, de laisser au garçon aîné de madame de Vartelle tous ses biens en substitution, dans le cas où l’orphelin, né du fils aîné, viendrait à mourir avant celui-là.
Je ne m’arrêterai pas à peindre l’état de la famille de M…, après cette dernière perte, le désespoir du père, la frayeur des gendres et des filles, l’indignation du public, la surprise de l’autorité, le désappointement de la police, furieuse de ne pouvoir atteindre cet empoisonneur inconnu, si habile, si profondément scélérat. Sur ces entrefaites, un domestique, favori du second des fils (M. de Niore, le père du petit élevé à la campagne), entre un matin chez le conseiller. Là, se jetant à ses genoux devant lui, il le conjura de l’ouïr jusqu’au bout dans ce qu’il allait lui dire, et en même temps de ne pas lui opposer un refus.
« Monsieur, poursuivit-il, l’avant-veille de la mort de votre troisième fils, M. de Vartelle, je me sentis fortement secoué dans mon lit, et vers les deux heures du matin, réveillé en sursaut, j’ouvris les yeux ; quelle fut mon épouvante, lorsque je vis devant moi mon bon maître, votre fils, M. de Niore. Il était pâle, triste ; il me fit signe de ne pas avoir peur, et son geste ne diminua pas mon effroi ; puis il me dit que je songeasse à sauver son fils. “Demande à mon père l’autorisation d’emmener au loin cet enfant ; que mon père, mon père seul, sache où tu l’auras conduit ; sans cela il mourra comme va mourir mon pauvre frère de Vartelle.”
« Ces mots achevés, la vision disparut. Je m’évanouis, et ne revins à la vie qu’après le soleil levé. Pour rien au monde, je n’aurais osé vous faire une telle révélation, bien certain que vous la regarderiez comme une chimère ; je me tus donc. Deux jours après, votre quatrième fils expira. J’eus alors des remords, et pourtant je me tus encore. Mardi dernier, et monseigneur l’évêque est mort avant-hier jeudi, j’étais, à l’entrée de la nuit, dans le commun, où l’on avait allumé du feu pour faire cuire des confitures, des provisions d’hiver. Assis sur un fauteuil de canne, réfléchissant, je pensais à mon bon maître, lorsque je l’entendis se frotter contre moi, se pencher à mon oreille, et de si près, que son haleine froide et fétide me glaça et me fit horreur. “Saint-Jean, m’a-t-il dit, tu ne m’as donc pas aimé ? — Oh ! que si, maître, repartis-je, et beaucoup, et même encore. — Hé bien ! alors pourquoi ne veux-tu pas me donner la consolation de voir mon fils, mon pauvre Exupère échapper à la mort ?… La mort le menace aussi bien qu’elle va frapper mon frère l’évêque de… ; pauvre frère ! celui-là aussi…”
« Quelqu’un est entré ; je n’ai rien entendu partir ; mais la voix s’est tue. J’ai ouvert les yeux ; c’était le cuisinier qui arrivait. Il m’a dit :
« “Je ne vous croyais pas seul, Saint-Jean… C’est drôle… J’ai entendu quelqu’un parler. — C’est moi qui ai cette mauvaise habitude”, me suis-je avisé de dire, afin de ne rien laisser soupçonner de ce qui m’arrivait… J’aurais dû, monsieur, venir vous trouver, mais encore une folle timidité m’a retenu. Je n’ai pas cru à la seconde prédiction ; elle s’est réalisée. J’ai encore lutté quelques jours ; mais la frayeur de voir apparaître le fantôme, et par conséquent de me voir annoncer un autre malheur m’ont enfin déterminé à faire mon devoir. »
M. de M… écouta gravement ce récit étrange. Le valet lui demanda la permission de faire constater, par un signe ou par plusieurs, l’identité de l’enfant ; puis, d’enlever celui-ci, de l’emmener au fond de l’Italie ou de l’Allemagne ; et là, d’attendre avec lui de meilleurs temps.
Le magistrat, malgré la chaleur que Saint-Jean mettait à son récit, ne put prendre sur lui de tenter un coup aussi extraordinaire. Il résista, et remit à quelques jours la réponse définitive. C’était un homme, ai-je dit, d’esprit et de sens, peu crédule surtout, et ayant de la peine à croire que le ciel se servît, à son égard, d’un valet pour intermédiaire, quand l’avertissement direct ne présentait pas plus d’inconvénient aux puissances surnaturelles, et répondait mieux à leur but. Celui-ci, d’ailleurs, n’ayant parlé qu’après coup, ne cherchait-il pas à s’acquérir une importance par une voie qui le rendait homme prépondérant de la maison ? Ne fût-il que frappé d’un vertige, bien naturel après tant de malheurs, il était encore difficile de confier une charge si délicate à un visionnaire.
Cependant madame d’Orgerel, sœur du conseiller, vint à son tour dire à son frère qu’ayant à redouter une mort violente comme les autres membres de la famille, elle voulait ne pas être prise au dépourvu et disposer à l’avance de ses grands biens. Elle les partageait, par portion égale, entre Exupère, l’orphelin, et le jeune Ambroise, fils de la vertueuse veuve de M. de Vartelle, comme étant les seuls mâles du nom aptes à perpétuer la souche. Chacun des deux enfants, en cas de prédécès, était substitué à l’autre. Ceci détermina l’aïeul commun à faire comme sa sœur ; et, après avoir réglé la portion de ses filles, il transmit tout son héritage au jeune de Niore, avec échéance à son cousin germain en cas où il décéderait avant lui. Ces doubles dispositions furent confiées à la veuve intéressante, qui, trop satisfaite de la riche part que madame d’Orgerel faisait à son fils et de la magnifique éventualité que lui assuraient les testaments de l’évêque et de M. de M…, jura en face de Dieu qu’elle serait la mère tendre, sincère, dévouée du malheureux orphelin.
Deux ou trois semaines après le dernier événement, il pouvait être minuit, M. de M…, chargé d’un travail de remontrances qu’il fallait hâter, veillait dans son cabinet lorsqu’on heurta doucement à une porte par où l’on communiquait avec l’intérieur de la maison. Les domestiques ne s’en servaient que pour le service du matin ou dans les cas extraordinaires. Le magistrat, surpris donc qu’on vînt à lui par cette voie, se leva, et s’étant approché, demanda qui était là. Il crut qu’on nommait Saint-Jean, mais il l’entendit à peine, tant on repartit doucement. Il ouvrit en effet, et il vit entrer cet homme ayant les cheveux hérissés, la figure renversée, ne portant pour tout vêtement que son haut-de-chausses, ses bas, ses souliers et sa chemise. Il tenait une bougie à la main.
« Ah ! monsieur, s’écria-t-il, nous sommes perdus ; je n’ai pu vous fléchir, et la mort de madame votre sœur est prochaine. — Que dis-tu, malheureux ? réplique son maître tout consterné. — Ce que je viens d’apprendre ! Nous nous sommes attardés au commun, où Rosette (la femme de chambre de madame d’Orgerel) venait de nous annoncer en secret ce que monsieur ne sait peut-être pas encore, à ce qu’elle prétend. — Quoi ? — Le départ de sa maîtresse qui se retire à son beau château de Bourgogne. (M. de M…, en effet, l’ignorait.) Ceci nous a mis en train de jaser ; si bien que minuit nous a surpris et M. Dumas aussi (l’intendant) ; il s’est fâché. Nous avons pris nos cierges. Me voilà montant le petit escalier à vis, lorsqu’au troisième repos, quoique j’eusse la figure abaissée pour regarder les degrés, j’ai vu ma lumière pâlir, et comme un corps m’intercepter le passage. Aussitôt mon cœur a battu violemment ; mon sang s’est glacé. J’ai relevé la tête. C’était mon maître… mais cette fois, irrité, furieux ; il m’a appelé drôle, misérable, mauvais valet, mal affectionné à la maison ; m’a commandé de revenir à vous et de vous désobéir, si vous ne me permettiez pas de sauver l’enfant orphelin ; dans ce cas, je devrais le ravir à vous-même. Enfin, il m’a frappé rudement avec un bâton qu’il tenait à la main, et si durement heurté que je dois en avoir les bras abîmés. “Au reste, a-t-il dit avant de disparaître, le trépas prochain de ma tante annoncera à mon père si je suis un prophète menteur.” »
M. de M…, encore plus étonné de cette révélation que des autres, parce qu’elle aurait été accompagnée de voies de fait, releva lui-même et vivement les manches du domestique et avec une horreur mêlée d’effroi, reconnut sur la peau d’effroyables plaques noires, jaunes, livides, témoins irréfragables de la fatale apparition. Son incrédulité reçut un vif échec, bien qu’il ne se rendît pas sur-le-champ par un reste de scrupule. Le merveilleux a plus de prise sur nous dans la douleur. Il en resta consterné. Il réfléchit, congédia Saint-Jean, lui conseillant d’aller se reposer.
« Demain, lui dit-il, à onze heures, à mon retour du palais, viens ici par le même escalier, je te donnerai tes instructions et tu partiras. »
En effet, au jour suivant, Saint-Jean, muni de lettres pour l’archevêque de Bourges, pour l’intendant de la province, le chef de la maréchaussée, le lieutenant civil du sénéchal, le procureur du roi, d’actes d’identité, de signes de reconnaissance à imprimer sur l’enfant en présence de gens graves, avant d’accomplir l’enlèvement, partit sous prétexte de quitter le service et de rentrer dans ses rustiques foyers au fin fond de la Basse-Bretagne.
Son départ étonna la maison, la vertueuse veuve plus que les autres, quoiqu’elle fît entendre à son beau-père que cet homme ne pouvait être bien sûr. Deux jours après, la femme de chambre de madame d’Orgerel sortit et ne rentra pas. On l’attendit tard ; ce fut en vain ; mais vers les deux heures du matin, une détonation effroyable partit de l’appartement conjoint de M. de M… et de sa sœur, réveilla les endormis, et fit courir vers le lieu attaqué. L’effet d’une mine ou machine infernale, grâce à Dieu, non complet, avait fait sauter des murailles, renversé des cloisons, enfoncé des planchers, brisé des lambris. Une double tentative avait menacé la vie du magistrat et de madame d’Orgerel ; celle-ci avait péri, mais, à ce qu’on crut, de peur, car on la trouva jetée dans un coin de la chambre, sans blessure apparente, et l’ouverture du corps ne présenta pas non plus de traces de violence ; M. de M…, plus heureux, en fut quitte pour quelques contusions. On trouva dans un poêle de l’appartement de madame de Vartelle un paquet contenant de la poudre, des balles et des morceaux de fer, de cuivre et de verre brisé. Sans doute que le malfaiteur n’avait pas eu le loisir d’y mettre pareillement le feu.
Un pareil attentat remplit tout Paris de terreur, et mit la police aux champs. La femme de chambre de la sœur, n’étant pas rentrée et ne s’étant plus représentée, malgré les recherches qu’on en fit, il demeura constant qu’elle avait été auprès des M… l’instrument actif de la plus abominable des vengeances.
La cour et la ville vinrent visiter M. de M… et sa bru ; on les félicita d’être échappés à cette machination. Hélas ! ce bonheur était triste. Ce père, privé de tous les siens, isolé, contraint de cacher son héritier légitime, traînait de pénibles jours. Enfin, il attendait avec impatience des nouvelles de son domestique, lorsque sa bru, entrant chez lui dans un état de douleur extrême, lui annonça que son homme d’affaires lui écrivait de sa terre en Berry qu’un inconnu était venu enlever le jeune Exupère, et que l’on avait vainement couru pour le retrouver.
M. de M…, par un excès de prudence dont il rougissait, hésita d’abord s’il confierait à sa bru la part qu’il avait prise à cet événement. Son fidèle valet lui avait demandé au nom du fantôme la discrétion envers les plus proches de ses parents, circonstance que je n’ai pas mentionnée, mais que je rappelle. Néanmoins, honteux d’agir ainsi envers une femme aussi vertueuse, aussi dévouée, il lui confia tout ce qui s’était passé. Madame de Vartelle reçut avec joie cette confidence ; elle approuva cet excès de précaution. Puis elle fit observer à son beau-père qu’il avait tort de vouloir conserver lui seul un pareil secret ; ne pouvait-il pas périr victime de leur implacable ennemi ? Alors la destinée de l’héritier d’une aussi grande fortune demeurerait au pouvoir d’un homme de peu. Les filles de M. de M…, ses gendres, ne seraient-ils pas en droit de contester l’identité d’un enfant que rien ne recommanderait que le dire de Saint-Jean ? Le magistrat répondit à sa bru qu’elle avait raison, et que, de ce pas, il allait prendre pour confident de cette affaire son frère le lieutenant-colonel et le premier président du Parlement
« J’aurais cru, repartit madame de Vartelle, mériter plus d’abandon de la part de mon père.
— Ma fille, votre sexe est le seul obstacle à ceci ; vous comprenez qu’en justice la déclaration de monsieur le Premier aura un tout autre poids que la vôtre. Je dois prévoir les contestations, comme vous me l’avez si bien dit. »
Madame de Vartelle se retira, médiocrement satisfaite ; les raisons que lui donnait le magistrat étaient trop franches pour qu’elle pût insister.
Un soir, le portier de l’hôtel vint prévenir M. de M… en grand mystère que Saint-Jean, de retour de chez lui, demandait à lui parler. Le magistrat le fit entrer, et cet homme lui apprit qu’il n’avait pas trouvé de meilleur lieu pour cacher son pupille que Paris même. Il l’avait remis à une de ses sœurs, habitant en bon air la montagne Sainte-Geneviève ; que, de là, il veillerait sur lui mieux qu’à de longues distances ; mais, et toujours au nom du fantôme du père de l’orphelin, il était défendu à M. de M… de prendre pour confident aucun des membres de la famille.
Saint-Jean, à qui son maître n’osa pas avouer la révélation presque complète faite à sa bru, reprit son service. Plusieurs semaines s’écoulèrent lorsqu’un matin ce domestique parut au lever de M. de M…, mais pâle et la figure torturée par d’atroces douleurs.
« Au nom de Dieu ! s’écria-t-il, envoyez quérir M. le procureur général (du Parlement), M. le lieutenant civil et le lieutenant général de police ; j’ai à faire devant eux une déclaration très importante. Hâtez-vous, je vais rapidement à la mort ; un contre-poison actif suspend, mais ne détruira pas l’exécrable venin qui me tue. »
Ces mots étonnent M. de M… ; il sort lui-même, tandis que son frère veille auprès de Saint-Jean, à la prière de celui-ci, qui le conjure de ne le laisser seul avec qui que ce soit. Saint-Jean s’informe où est madame de Vartelle.
« À l’église, lui dit-on ; c’est son bon jour, elle communie. »
Et Saint-Jean, sur cette réponse, laisse échapper deux ou trois éclats de rire. Le magistrat, trop bien porté à expliquer l’affreux mystère qui l’environne, non seulement amène les hauts personnages désignés, mais encore monsieur le Premier et deux des Messieurs qu’il a trouvés chez le procureur général. C’est devant ce tribunal austère que Saint-Jean raconte les faits suivants.
Madame de Vartelle, qui haïssait son mari, voulait tout à la fois augmenter immensément sa fortune et devenir veuve, afin de se remarier à un duc et pair qui l’aimait en secret, et qui néanmoins n’aurait consenti à s’unir à elle que dans le cas où elle serait devenue prodigieusement riche. Pour accomplir ce double but, elle devait manœuvrer de manière à réunir sur la tête de son fils toutes les successions de ses ascendants et à se défaire de son mari. En conséquence, elle se livra à l’étude des poisons ; et avant tout, afin de rejeter bien loin les soupçons qu’on aurait pu concentrer sur l’intérieur, elle fit écrire au prix de cinq louis à un écrivain du charnier des Innocents que Saint-Jean nomma, et qui, plus tard, fut entendu et confronté avec la coupable, la lettre qui intrigua tant M. de M… Puis, l’ayant gagné, lui Saint-Jean, il leur fut facile à tous deux de se défaire tour à tour de toutes les victimes. Ce fut elle qui, profitant de la circonstance, empoisonna les figues achetées par son mari dans le temps que celui-ci mit à aller chez son père. Puis, sortant de l’hôtel par une porte qui donnait dans une rue voisine, elle était allée attendre à l’église la réussite de ce coup hardi.
Cependant, plus les crimes étaient multipliés dans cette maison, moins Saint-Jean s’y accoutumait, sachant qu’il périrait s’il accusait sa complice ; n’ayant d’ailleurs aucune pièce de conviction à lui opposer, il imagina le conte de l’apparition de son ancien maître. Il alla même jusqu’à se frapper violemment de coups de bâtons pour en imposer à M. de M… Il savait que cette femme abominable, ayant à sa disposition le premier héritier de cette famille, ne le ferait mourir qu’après qu’il aurait hérité de ses proches et de son aïeul, parce qu’alors son fils, au défaut de celui-là, se serait trouvé le représentant unique des branches mâles ; mais à peine tant de biens lui seraient-ils venus, que sa mère l’en dépouillerait pour les recueillir elle-même. Or, en faisant disparaître le jeune Exupère de Niore, que la Providence avait fait naître si mal à propos pour le succès de ses combinaisons infernales, on rendait vains et inutiles désormais les meurtres de M. de M… et de sa sœur.
Madame de Vartelle voulant que les soupçons du coup hardi qui ferait périr dans l’explosion d’une mine son beau-père et madame d’Orgerel, ne pussent l’atteindre, disposa ce crime avec non moins d’habileté que les autres. La malheureuse femme de chambre de madame d’Orgerel, engourdie avec de l’opium, avait été enlevée de son lit pendant la nuit par cette furie elle-même et précipitée, frappée de plusieurs coups de poignards au cœur, dans un puits souterrain ouvert dans une des caves de l’hôtel où on la retrouva. Elle disposa ensuite dans son appartement la mine artificielle qu’elle n’alluma pas, et qui, retrouvée depuis, avait fait croire qu’on avait tenté de la faire périr elle-même. C’était sa main qui avait mis le feu à l’appareil dont le résultat avait causé la mort de madame d’Orgerel. Saint-Jean, avant son départ, n’avait rien su de ceci ; mais, à son retour, la fille parricide, cherchant à le gagner de nouveau, lui avait fait cette dernière confidence.
Enragée de ne pouvoir apprendre ni de M. de M…, ni de Saint-Jean où était caché l’enfant, objet capital pour elle, elle s’était déterminée à se défaire de son complice, dans l’espoir qu’on perdrait avec lui la trace de son neveu, et que du moins on pourrait contester à l’enfant sa possession d’état. Saint-Jean, qui se méfiait d’elle, ne prenait plus ses repas dans la maison ; il ne concevait point comme elle avait pu parvenir à lui faire prendre du poison.
Au matin de ce jour, il s’était aperçu qu’il portait la mort dans son sein. Aussitôt il avait avalé un puissant antidote, pas assez fort pour le sauver, mais qui retarderait assez sa fin pour qu’elle n’arrivât qu’après la vengeance. Cet homme indiqua les lieux, où l’on retrouverait des restes de poison ou des machines infernales dont madame de Vartelle s’était servie. Il indiqua les droguistes, les Juifs, les apothicaires qui avaient fourni les matières premières ; enfin il fit connaître où l’on saisirait des papiers qui achèveraient d’éclairer la conscience de ses auditeurs.
Peu après, Saint-Jean tourna à la mort, et il expirait lorsque la sacrilège femme rentra dans la maison venant des Minimes de la Place-Royale, où elle avait osé aller communier. Arrêtée à l’improviste, conduite dans une prison écartée, sous un nom d’emprunt, elle ne put survivre à sa honte. Elle se pendit avec un mouchoir de soie, et dut souffrir d’atroces douleurs avant que d’expirer, car elle s’était violemment débattue avec la mort, ainsi que le prouvèrent les contusions nombreuses dont son corps était couvert.
Cette aventure épouvantable dans les détails occupa beaucoup la police ; elle fut la cause d’un surcroît de persécutions et de recherches dirigées contre les empoisonneurs des deux sexes, qui semblaient vouloir renouveler les époques funestes de la Brinvilliers et de la Voisin. Les soins qu’on se donna dans cette circonstance amenèrent la découverte d’un complot odieux contre la famille royale et au profit de la maison d’Orléans.