Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 99 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

XCVI. Le contrat

XCVI

 

LE CONTRAT

 

Trois jours après la scène que nous venons de raconter, c’est-

à-dire vers les cinq heures de l’après-midi du jour fixé pour la

signature du contrat de Mlle Eugénie Danglars et d’Andrea

Cavalcanti, que le banquier s’était obstiné à maintenir prince,

comme une brise fraîche faisait frissonner toutes les feuilles du

petit jardin situé en avant de la maison du comte de Monte-

Cristo, au moment où celui-ci se préparait à sortir, et tandis que

ses chevaux l’attendaient en frappant du pied, maintenus par la

main du cocher assis déjà depuis un quart d’heure sur le siège,

l’élégant phaéton avec lequel nous avons déjà plusieurs fois fait

connaissance, et notamment pendant la soirée d’Auteuil, vint

tourner rapidement l’angle de la porte d’entrée, et lança plutôt

qu’il ne déposa sur les degrés du perron M. Andrea Cavalcanti,

aussi doré, aussi rayonnant que si lui, de son côté, eût été sur le

point d’épouser une princesse.

Il s’informa de la santé du comte avec cette familiarité qui lui

était habituelle, et, escaladant légèrement le premier étage, le

rencontra lui-même au haut de l’escalier.

À la vue du jeune homme, le comte s’arrêta. Quant à Andrea

Cavalcanti, il était lancé, et quand il était lancé, rien ne l’arrêtait.

« Eh ! bonjour, cher monsieur de Monte-Cristo, dit-il au

comte.

— Ah ! monsieur Andrea ! fit celui-ci avec sa voix demi-

railleuse, comment vous portez-vous ?

— À merveille, comme vous voyez. Je viens causer avec vous

de mille choses ; mais d’abord sortiez-vous ou rentriez-vous ?

— Je sortais, monsieur.

— Alors, pour ne point vous retarder, je monterai, si vous le

voulez bien, dans votre calèche, et Tom nous suivra, conduisant

mon phaéton à la remorque.

— Non », dit avec un imperceptible sourire de mépris le

comte, qui ne se souciait pas d’être vu en compagnie du jeune

homme ; « non, je préfère vous donner audience ici, cher

monsieur Andrea ; on cause mieux dans une chambre, et l’on n’a

pas de cocher qui surprenne vos paroles au vol. »

Le comte rentra donc dans un petit salon faisant partie du

premier étage, s’assit, et fit, en croisant ses jambes l’une sur

l’autre, signe au jeune homme de s’asseoir à son tour.

Andrea prit son air le plus riant.

« Vous savez, cher comte, dit-il, que la cérémonie a lieu ce

soir ; à neuf heures on signe le contrat chez le beau-père.

— Ah ! vraiment ? dit Monte-Cristo.

— Comment ! est-ce une nouvelle que je vous apprends ? et

n’étiez-vous pas prévenu de cette solennité par M. Danglars ?

— Si fait, dit le comte, j’ai reçu une lettre de lui hier ; mais je

ne crois pas que l’heure y fût indiquée.

— C’est possible ; le beau-père aura compté sur la notoriété

publique.

— Eh bien ! dit Monte-Cristo, vous voilà heureux, monsieur

Cavalcanti ; c’est une alliance des plus sortables que vous

contractez là ; et puis, Mlle Danglars est jolie.

— Mais oui, répondit Cavalcanti avec un accent plein de

modestie.

— Elle est surtout fort riche, à ce que je crois du moins, dit

Monte-Cristo.

— Fort riche, vous croyez ? répéta le jeune homme.

— Sans doute ; on dit que M. Danglars cache pour le moins la

moitié de sa fortune.

— Et il avoue quinze ou vingt millions, dit Andrea avec un

regard étincelant de joie.

— Sans compter, ajouta Monte-Cristo, qu’il est à la veille

d’entrer dans un genre de spéculation déjà un peu usé aux États-

Unis et en Angleterre, mais tout à fait neuf en France.

— Oui, oui, je sais ce dont vous voulez parler : le chemin de

fer dont il vient d’obtenir l’adjudication, n’est-ce pas ?

— Justement ! il gagnera au moins, c’est l’avis général, au

moins dix millions dans cette affaire.

— Dix millions ! vous croyez ? c’est magnifique », dit

Cavalcanti, qui se grisait à ce bruit métallique de paroles dorées.

« Sans compter, reprit Monte-Cristo, que toute cette fortune

vous reviendra, et que c’est justice, puisque Mlle Danglars est fille

unique. D’ailleurs, votre fortune à vous, votre père me l’a dit du

moins, est presque égale à celle de votre fiancée. Mais laissons là

un peu les affaires d’argent. Savez-vous, monsieur Andrea, que vous avez un peu lestement et habilement mené toute cette

affaire ?

— Mais pas mal, pas mal, dit le jeune homme ; j’étais né pour

être diplomate.

— Eh bien ! on vous fera entrer dans la diplomatie ; la

diplomatie, vous le savez, ne s’apprend pas ; c’est une chose

d’instinct… Le cœur est donc pris ?

— En vérité, j’en ai peur », répondit Andrea du ton dont il

avait vu au Théâtre-Français Dorante ou Valère répondre à

Alceste.

« Vous aime-t-on un peu ?

— Il le faut bien, dit Andrea avec un sourire vainqueur,

puisqu’on m’épouse. Mais cependant, n’oublions pas un grand

point.

— Lequel ?

— C’est que j’ai été singulièrement aidé dans tout ceci.

— Bah !

— Certainement.

— Par les circonstances ?

— Non, par vous.

— Par moi ? laissez donc, prince, dit Monte-Cristo en

appuyant avec affectation sur le titre. Qu’ai-je pu faire pour

vous ? Est-ce que votre nom, votre position sociale et votre mérite

ne suffisaient point ?

— Non, dit Andrea, non ; et vous avez beau dire, monsieur le

comte, je maintiens, moi, que la position d’un homme tel que

vous a plus fait que mon nom, ma position sociale et mon mérite.

— Vous vous abusez complètement, monsieur », dit Monte-

Cristo, qui sentit l’adresse perfide du jeune homme, et qui

comprit la portée de ses paroles ; « ma protection ne vous a été acquise qu’après connaissance prise de l’influence et de la fortune

de monsieur votre père ; car enfin qui m’a procuré, à moi qui ne

vous avais jamais vu, ni vous ni l’illustre auteur de vos jours, le

bonheur de votre connaissance ? Ce sont deux de mes bons amis,

lord Wilmore et l’abbé Busoni. Qui m’a encouragé, non pas à

vous servir de garantie, mais à vous patronner ? C’est le nom de

votre père, si connu et si honoré en Italie ; personnellement, moi,

je ne vous connais pas. »

Ce calme, cette parfaite aisance firent comprendre à Andrea

qu’il était pour le moment étreint par une main plus musculeuse

que la sienne, et que l’étreinte n’en pouvait être facilement brisée.

« Ah ! çà ! mais, dit-il, mon père a donc vraiment une bien

grande fortune, monsieur le comte ?

— Il paraît que oui, monsieur, répondit Monte-Cristo.

— Savez-vous si la dot qu’il m’a promise est arrivée ?

— J’en ai reçu la lettre d’avis.

— Mais les trois millions ?

— Les trois millions sont en route, selon toute probabilité.

— Je les toucherai donc réellement ?

— Mais, dame ! reprit le comte, il me semble que jusqu’à

présent, monsieur, l’argent ne vous a pas fait faute ! »

Andrea fut tellement surpris, qu’il ne put s’empêcher de rêver

un moment.

« Alors, dit-il en sortant de sa rêverie, il me reste, monsieur, à

vous adresser une demande, et celle-là vous la comprendrez,

même quand elle devrait vous être désagréable.

— Parlez, dit Monte-Cristo.

— Je me suis mis en relation, grâce à ma fortune, avec

beaucoup de gens distingués, et j’ai même, pour le moment du

moins, une foule d’amis. Mais en me mariant comme je le fais, en face de toute la société parisienne, je dois être soutenu par un

nom illustre, et à défaut de la main paternelle, c’est une main

puissante qui doit me conduire à l’autel ; or, mon père ne vient

point à Paris, n’est-ce pas ?

— Il est vieux, couvert de blessures, et il souffre, dit-il, à en

mourir, chaque fois qu’il voyage.

— Je comprends. Eh bien ! je viens vous faire une demande.

— À moi ?

— Oui, à vous.

— Et laquelle ? mon Dieu !

— Eh bien ! c’est de le remplacer.

— Ah ! mon cher monsieur ! quoi ! après les nombreuses

relations que j’ai eu le bonheur d’avoir avec vous, vous me

connaissez si mal que de me faire une pareille demande ?

« Demandez-moi un demi-million à emprunter, et, quoiqu’un

pareil prêt soit assez rare, parole d’honneur ! vous me serez

moins gênant. Sachez donc, je croyais vous l’avoir déjà dit, que

dans sa participation, morale surtout, aux choses de ce monde,

jamais le comte de Monte-Cristo n’a cessé d’apporter les

scrupules, je dirai plus, les superstitions d’un homme de l’Orient.

« Moi qui ai un sérail au Caire, un à Smyrne et un à

Constantinople, présider à un mariage ! jamais.

— Ainsi, vous me refusez ?

— Net ; et fussiez-vous mon fils, fussiez-vous mon frère, je

vous refuserais de même.

— Ah ! par exemple ! s’écria Andrea désappointé, mais

comment faire alors ?

— Vous avez cent amis, vous l’avez dit vous-même.

— D’accord, mais c’est vous qui m’avez présenté chez

M. Danglars.

— Point ! Rétablissons les faits dans toute la vérité : c’est moi

qui vous ai fait dîner avec lui à Auteuil, et c’est vous qui vous êtes

présenté vous-même ; diable ! c’est tout différent.

— Oui, mais mon mariage : vous avez aidé…

— Moi ! en aucune chose, je vous prie de le croire ; mais

rappelez-vous donc ce que je vous ai répondu quand vous êtes

venu me prier de faire la demande : “Oh ! je ne fais jamais de

mariage, moi, mon cher prince, c’est un principe arrêté chez

moi.” »

Andrea se mordit les lèvres.

« Mais enfin, dit-il, vous serez là au moins ?

— Tout Paris y sera ?

— Oh ! certainement.

— Eh bien, j’y serai comme tout Paris, dit le comte.

— Vous signerez au contrat ?

— Oh ! je n’y vois aucun inconvénient, et mes scrupules ne

vont point jusque-là.

— Enfin, puisque vous ne voulez pas m’accorder davantage, je

dois me contenter de ce que vous me donnez. Mais un dernier

mot, comte.

— Comment donc ?

— Un conseil.

— Prenez garde ; un conseil, c’est pis qu’un service.

— Oh ! celui-ci, vous pouvez me le donner sans vous

compromettre.

— Dites.

— La dot de ma femme est de cinq cent mille livres.

— C’est le chiffre que M. Danglars m’a annoncé à moi-même.

— Faut-il que je la reçoive ou que je la laisse aux mains du

notaire ?

— Voici, en général, comment les choses se passent quand on

veut qu’elles se passent galamment : vos deux notaires prennent

rendez-vous au contrat pour le lendemain ou le surlendemain ; le

lendemain ou le surlendemain, ils échangent les deux dots, dont

ils se donnent mutuellement reçu ; puis, le mariage célébré, ils

mettent les millions à votre disposition, comme chef de la

communauté.

— C’est que, dit Andrea avec une certaine inquiétude mal

dissimulée, je croyais avoir entendu dire à mon beau-père qu’il

avait l’intention de placer nos fonds dans cette fameuse affaire de

chemin de fer dont vous me parliez tout à l’heure.

— Eh bien ! mais, reprit Monte-Cristo, c’est, à ce que tout le

monde assure, un moyen que vos capitaux soient triplés dans

l’année. M. le baron Danglars est bon père et sait compter.

— Allons donc, dit Andrea, tout va bien, sauf votre refus,

toutefois, qui me perce le cœur.

— Ne l’attribuez qu’à des scrupules fort naturels en pareille

circonstance.

— Allons, dit Andrea, qu’il soit donc fait comme vous le

voulez ; à ce soir, neuf heures.

— À ce soir. »

Et malgré une légère résistance de Monte-Cristo, dont les

lèvres pâlirent, mais qui cependant conserva son sourire de

cérémonie, Andrea saisit la main du comte, la serra, sauta dans

son phaéton et disparut.

Les quatre ou cinq heures qui lui restaient jusqu’à neuf

heures, Andrea les employa en courses, en visites destinées à

intéresser ces amis, dont il avait parlé, à paraître chez le banquier

avec tout le luxe de leurs équipages, les éblouissant par ces promesses d’actions qui, depuis, ont fait tourner toutes les têtes,

et dont Danglars, en ce moment-là, avait l’initiative.

En effet, à huit heures et demie du soir, le grand salon de

Danglars, la galerie attenante à ce salon et les trois autres salons

de l’étage étaient pleins d’une foule parfumée qu’attirait fort peu

la sympathie, mais beaucoup cet irrésistible besoin d’être là où

l’on sait qu’il y a du nouveau.

Un académicien dirait que les soirées du monde sont des

collections de fleurs qui attirent papillons inconstants, abeilles

affamées et frelons bourdonnants.

Il va sans dire que les salons étaient resplendissants de

bougies, la lumière roulait à flots des moulures d’or sur les

tentures de soie, et tout le mauvais goût de cet ameublement, qui

n’avait pour lui que la richesse, resplendissait de tout son éclat.

Mlle Eugénie était vêtue avec la simplicité la plus élégante :

une robe de soie blanche brochée de blanc, une rose blanche à

moitié perdue dans ses cheveux d’un noir de jais, composaient

toute sa parure, que ne venait pas enrichir le plus petit bijou.

Seulement on pouvait lire dans ses yeux cette assurance

parfaite destinée à démentir ce que cette candide toilette avait de

vulgairement virginal à ses propres yeux.

Mme Danglars, à trente pas d’elle, causait avec Debray,

Beauchamp et Château-Renaud. Debray avait fait sa rentrée dans

cette maison pour cette grande solennité, mais comme tout le

monde et sans aucun privilège particulier.

M. Danglars, entouré de députés, d’hommes de finance,

expliquait une théorie de contributions nouvelles qu’il comptait

mettre en exercice quand la force des choses aurait contraint le

gouvernement à l’appeler au ministère.

Andrea, tenant sous son bras un des plus fringants dandys de

l’Opéra, lui expliquait assez impertinemment, attendu qu’il avait

besoin d’être hardi pour paraître à l’aise, ses projets de vie à

venir, et les progrès de luxe qu’il comptait faire faire avec ses cent

soixante-quinze mille livres de rente à la fashion parisienne.

La foule générale roulait dans ces salons comme un flux et un

reflux de turquoises, de rubis, d’émeraudes, d’opales et de

diamants.

Comme partout, on remarquait que c’étaient les plus vieilles

femmes qui étaient les plus parées, et les plus laides qui se

montraient avec le plus d’obstination.

S’il y avait quelque beau lis blanc, quelque rose suave et

parfumée, il fallait la chercher et la découvrir, cachée dans

quelque coin par une mère à turban, ou par une tante à oiseau de

paradis.

À chaque instant, au milieu de cette cohue, de ce

bourdonnement, de ces rires, la voix des huissiers lançait un nom

connu dans les finances, respecté dans l’armée ou illustre dans les

lettres ; alors un faible mouvement des groupes accueillait ce

nom.

Mais pour un qui avait le privilège de faire frémir cet océan de

vagues humaines, combien passaient accueillis par l’indifférence

ou le ricanement du dédain !

Au moment où l’aiguille de la pendule massive, de la pendule

représentant Endymion endormi, marquait neuf heures sur un

cadran d’or, et où le timbre, fidèle reproducteur de la pensée

machinale, retentissait neuf fois, le nom du comte de Monte-

Cristo retentit à son tour, et, comme poussée par la flamme

électrique, toute l’assemblée se tourna vers la porte.

Le comte était vêtu de noir et avec sa simplicité habituelle ;

son gilet blanc dessinait sa vaste et noble poitrine ; son col noir

paraissait d’une fraîcheur singulière, tant il ressortait sur la mâle

pâleur de son teint ; pour tout bijou, il portait une chaîne de gilet

si fine qu’à peine le mince filet d’or tranchait sur le piqué blanc.

Il se fit à l’instant même un cercle autour de la porte.

Le comte, d’un seul coup d’œil, aperçut Mme Danglars à un

bout du salon, M. Danglars à l’autre, et Mlle Eugénie devant lui.

Il s’approcha d’abord de la baronne, qui causait avec Mme de

Villefort, qui était venue seule, Valentine étant toujours

souffrante ; et sans dévier, tant le chemin se frayait devant lui, il

passa de la baronne à Eugénie, qu’il complimenta en termes si

rapides et si réservés, que la fière artiste en fut frappée.

Près d’elle était Mlle Louise d’Armilly, qui remercia le comte

des lettres de recommandation qu’il lui avait si gracieusement

données pour l’Italie, et dont elle comptait, lui dit-elle, faire

incessamment usage.

En quittant ces dames, il se retourna et se trouva près de

Danglars, qui s’était approché pour lui donner la main.

Ces trois devoirs sociaux accomplis, Monte-Cristo s’arrêta,

promenant autour de lui ce regard assuré empreint de cette

expression particulière aux gens d’un certain monde et surtout

d’une certaine portée, regard qui semble dire :

« J’ai fait ce que j’ai dû ; maintenant que les autres fassent ce

qu’ils me doivent. »

Andrea, qui était dans un salon contigu, sentit cette espèce de

frémissement que Monte-Cristo avait imprimé à la foule, et il

accourut saluer le comte.

Il le trouva complètement entouré ; on se disputait ses

paroles, comme il arrive toujours pour les gens qui parlent peu et qui ne disent jamais un mot sans valeur.

Les notaires firent leur entrée en ce moment, et vinrent

installer leurs pancartes griffonnées sur le velours brodé d’or qui

couvrait la table préparée pour la signature, table en bois doré.

Un des notaires s’assit, l’autre resta debout.

On allait procéder à la lecture du contrat que la moitié de

Paris, présente à cette solennité, devait signer.

Chacun prit place, ou plutôt les femmes firent cercle, tandis

que les hommes, plus indifférents à l’endroit du style énergique,

comme dit Boileau, firent leurs commentaires sur l’agitation

fébrile d’Andrea, sur l’attention de M. Danglars, sur l’impassibilité

d’Eugénie et sur la façon leste et enjouée dont la baronne traitait

cette importante affaire.

Le contrat fut lu au milieu d’un profond silence. Mais, aussitôt

la lecture achevée, la rumeur recommença dans les salons,

double de ce qu’elle était auparavant : ces sommes brillantes, ces

millions roulant dans l’avenir des deux jeunes gens et qui

venaient compléter l’exposition qu’on avait faite, dans une

chambre exclusivement consacrée à cet objet, du trousseau de la

mariée et des diamants de la jeune femme, avaient retenti avec

tout leur prestige dans la jalouse assemblée.

Les charmes de Mlle Danglars en étaient doubles aux yeux des

jeunes gens, et pour le moment ils effaçaient l’éclat du soleil.

Quant aux femmes, il va sans dire que, tout en jalousant ces

millions, elles ne croyaient pas en avoir besoin pour être belles.

Andrea, serré par ses amis, complimenté, adulé, commençant

à croire à la réalité du rêve qu’il faisait, Andrea était sur le point

de perdre la tête.

Le notaire prit solennellement la plume, l’éleva au-dessus de

sa tête et dit :

« Messieurs, on va signer le contrat »

Le baron devait signer le premier, puis le fondé de pouvoirs de

M. Cavalcanti père, puis la baronne, puis les futurs conjoints,

comme on dit dans cet abominable style qui a cours sur papier

timbré.

Le baron prit la plume et signa, puis le chargé de pouvoirs.

La baronne s’approcha, au bras de Mme de Villefort.

« Mon ami, dit-elle en prenant la plume, n’est-ce pas une

chose désespérante ? Un incident inattendu, arrivé dans cette

affaire d’assassinat et de vol dont M. le comte de Monte-Cristo a

failli être victime, nous prive d’avoir M. de Villefort.

— Oh ! mon Dieu ! » fit Danglars, du même ton dont il aurait

dit : « Ma foi, la chose m’est bien indifférente ! »

« Mon Dieu ! dit Monte-Cristo en s’approchant, j’ai bien peur

d’être la cause involontaire de cette absence.

— Comment ! vous, comte ? dit Mme Danglars en signant. S’il

en est ainsi, prenez garde, je ne vous le pardonnerai jamais. »

Andrea dressait les oreilles.

« Il n’y aurait cependant point de ma faute, dit le comte ; aussi

je tiens à le constater. »

On écoutait avidement : Monte-Cristo, qui desserrait si

rarement les lèvres, allait parler.

« Vous vous rappelez, dit le comte au milieu du plus profond

silence, que c’est chez moi qu’est mort ce malheureux qui était

venu pour me voler, et qui, en sortant de chez moi, a été tué, à ce

que l’on croit, par son complice ?

— Oui, dit Danglars.

— Eh bien ! pour lui porter secours, on l’avait déshabillé et

l’on avait jeté ses habits dans un coin où la justice les a ramassés ; mais la justice, en prenant l’habit et le pantalon pour les déposer

au greffe, avait oublié le gilet. »

Andrea pâlit visiblement et tira tout doucement du côté de la

porte ; il voyait paraître un nuage à l’horizon, et ce nuage lui

semblait renfermer la tempête dans ses flancs.

« Eh bien ! ce malheureux gilet, on l’a trouvé aujourd’hui tout

couvert de sang et troué à l’endroit du cœur. »

Les dames poussèrent un cri, et deux ou trois se préparèrent à

s’évanouir.

« On me l’a apporté. Personne ne pouvait deviner d’où venait

cette guenille ; moi seul songeai que c’était probablement le gilet

de la victime. Tout à coup mon valet de chambre, en fouillant

avec dégoût et précaution cette funèbre relique, a senti un papier

dans la poche et l’en a tiré : c’était une lettre adressée à qui ? à

vous, baron.

— À moi ? s’écria Danglars.

— Oh ! mon Dieu ! oui, à vous ; je suis parvenu à lire votre

nom sous le sang dont le billet était maculé », répondit Monte-

Cristo au milieu des éclats de surprise générale.

« Mais, demanda Mme Danglars regardant son mari avec

inquiétude, comment cela empêche-t-il M. de Villefort ?

— C’est tout simple, madame, répondit Monte-Cristo ; ce gilet

et cette lettre étaient ce qu’on appelle des pièces de conviction ;

lettre et gilet, j’ai tout envoyé à M. le procureur du roi. Vous

comprenez, mon cher baron, la voie légale est la plus sûre en

matière criminelle : c’était peut-être quelque machination contre

vous. »

Andrea regarda fixement Monte-Cristo et disparut dans le

deuxième salon.

« C’est possible, dit Danglars ; cet homme assassiné n’était-il

point un ancien forçat ?

— Oui, répondit le comte, un ancien forçat nommé

Caderousse. »

Danglars pâlit légèrement ; Andrea quitta le second salon et

gagna l’antichambre.

« Mais signez donc, signez donc ! dit Monte-Cristo ; je

m’aperçois que mon récit a mis tout le monde en émoi et j’en

demande bien humblement pardon à vous, madame la baronne,

et à mademoiselle Danglars. »

La baronne, qui venait de signer, remit la plume au notaire.

« Monsieur le prince Cavalcanti, dit le tabellion, monsieur le

prince Cavalcanti, où êtes-vous ?

— Andrea ! Andrea ! » répétèrent plusieurs voix de jeunes gens

qui en étaient déjà arrivés avec le noble Italien à ce degré

d’intimité de l’appeler par son nom de baptême.

« Appelez donc le prince, prévenez-le donc que c’est à lui de

signer ! » cria Danglars à un huissier.

Mais au même instant la foule des assistants reflua, terrifiée,

dans le salon principal, comme si quelque monstre effroyable fût

entré dans les appartements, quaerens quem devoret.

Il y avait en effet de quoi reculer, s’effrayer, crier.

Un officier de gendarmerie plaçait deux gendarmes à la porte

de chaque salon, et s’avançait vers Danglars, précédé d’un

commissaire de police ceint de son écharpe.

Mme Danglars poussa un cri et s’évanouit.

Danglars, qui se croyait menacé (certaines consciences ne

sont jamais calmes), Danglars offrit aux yeux de ses conviés un

visage décomposé par la terreur.

« Qu’y a-t-il donc, monsieur ? » demanda Monte-Cristo

s’avançant au-devant du commissaire.

« Lequel de vous, messieurs, demanda le magistrat sans

répondre au comte, s’appelle Andrea Cavalcanti ? »

Un cri de stupeur partit de tous les coins du salon.

On chercha ; on interrogea.

« Mais quel est donc cet Andrea Cavalcanti ? demanda

Danglars presque égaré.

— Un ancien forçat échappé du bagne de Toulon.

— Et quel crime a-t-il commis ?

— Il est prévenu, dit le commissaire de sa voix impassible,

d’avoir assassiné le nommé Caderousse, son ancien compagnon

de chaîne, au moment où il sortait de chez le comte de Monte-

Cristo. »

Monte-Cristo jeta un regard rapide autour de lui.

Andrea avait disparu.

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