Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 42 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

XXXIX. Les convives

XXXIX

LES CONVIVES

 

Dans cette maison de la rue du Helder, où Albert de Morcerf

avait donné rendez-vous, à Rome, au comte de Monte-Cristo, tout

se préparait dans la matinée du 21 mai pour faire honneur à la

parole du jeune homme.

Albert de Morcerf habitait un pavillon situé à l’angle d’une

grande cour et faisant face à un autre bâtiment destiné aux

communs. Deux fenêtres de ce pavillon seulement donnaient sur

la rue, les autres étaient percées, trois sur la cour et deux autres

en retour sur le jardin.

Entre cette cour et ce jardin s’élevait, bâtie avec le mauvais

goût de l’architecture impériale, l’habitation fashionable et vaste

du comte et de la comtesse de Morcerf.

Sur toute la largeur de la propriété régnait, donnant sur la

rue, un mur surmonté, de distance en distance, de vases de fleurs,

et coupé au milieu par une grande grille aux lances dorées, qui

servait aux entrées d’apparat ; une petite porte presque accolée à la loge du concierge donnait passage aux gens de service ou aux

maîtres entrant ou sortant à pied.

On devinait, dans ce choix du pavillon destiné à l’habitation

d’Albert, la délicate prévoyance d’une mère qui, ne voulant pas se

séparer de son fils, avait cependant compris qu’un jeune homme

de l’âge du vicomte avait besoin de sa liberté tout entière. On y

reconnaissait aussi, d’un autre côté, nous devons le dire,

l’intelligent égoïsme du jeune homme, épris de cette vie libre et

oisive, qui est celle des fils de famille, et qu’on lui dorait comme à

l’oiseau sa cage.

Par ces deux fenêtres donnant sur la rue, Albert de Morcerf

pouvait faire ses explorations au-dehors. La vue du dehors est si

nécessaire aux jeunes gens qui veulent toujours voir le monde

traverser leur horizon, cet horizon ne fût-il que celui de la rue !

Puis, son exploration faite, si cette exploration paraissait mériter

un examen plus approfondi, Albert de Morcerf pouvait, pour se

livrer à ses recherches, sortir par une petite porte faisant pendant

à celle que nous avons indiquée près de la loge du portier, et qui

mérite une mention particulière.

C’était une petite porte qu’on eût dit oubliée de tout le monde

depuis le jour où la maison avait été bâtie, et qu’on eût cru

condamnée à tout jamais, tant elle semblait discrète et

poudreuse, mais dont la serrure et les gonds, soigneusement

huilés, annonçaient une pratique mystérieuse et suivie. Cette

petite porte sournoise faisait concurrence aux deux autres et se

moquait du concierge, à la vigilance et à la juridiction duquel elle

échappait, s’ouvrant comme la fameuse porte de la caverne des

Mille et Une Nuits, comme la Sésame enchantée d’Ali-Baba, au

moyen de quelques mots cabalistiques, ou de quelques grattements convenus, prononcés par les plus douces voix ou

opérés par les doigts les plus effilés du monde.

Au bout d’un corridor vaste et calme, auquel communiquait

cette petite porte et qui faisait antichambre, s’ouvrait, à droite, la

salle à manger d’Albert donnant sur la cour, et, à gauche, son

petit salon donnant sur le jardin. Des massifs, des plantes

grimpantes s’élargissant en éventail devant les fenêtres, cachaient

à la cour et au jardin l’intérieur de ces deux pièces, les seules,

placées au rez-de-chaussée comme elles l’étaient, où pussent

pénétrer les regards indiscrets.

Au premier, ces deux pièces se répétaient, enrichies d’une

troisième prise sur l’antichambre. Ces trois pièces étaient un

salon, une chambre à coucher et un boudoir.

Le salon d’en bas n’était qu’une espèce de divan algérien

destiné aux fumeurs.

Le boudoir du premier donnait dans la chambre à coucher, et,

par une porte invisible, communiquait avec l’escalier. On voit que

toutes les mesures de précaution étaient prises.

Au-dessus de ce premier étage régnait un vaste atelier, que

l’on avait agrandi en jetant bas murailles et cloisons,

pandémonium que l’artiste disputait au dandy. Là se réfugiaient

et s’entassaient tous les caprices successifs d’Albert, les cors de

chasse, les basses, les flûtes, un orchestre complet, car Albert

avait eu un instant, non pas le goût, mais la fantaisie de la

musique ; les chevalets, les palettes, les pastels, car à la fantaisie

de la musique avait succédé la fatuité de la peinture ; enfin les

fleurets, les gants de boxe, les espadons et les cannes de tout

genre ; car enfin, suivant les traditions des jeunes gens à la mode

de l’époque où nous sommes arrivés, Albert de Morcerf cultivait,

avec infiniment plus de persévérance qu’il n’avait fait de la musique et de la peinture, ces trois arts qui complètent

l’éducation léonine, c’est-à-dire l’escrime, la boxe et le bâton, et il

recevait successivement dans cette pièce, destinée à tous les

exercices du corps, Grisier, Cooks et Charles Leboucher 76.

Le reste des meubles de cette pièce privilégiée étaient de vieux

bahuts du temps de François Ier, bahuts pleins de porcelaines de

Chine, de vases du Japon, de faïences de Luca della Robbia et de

plats de Bernard de Palissy ; d’antiques fauteuils où s’étaient

peut-être assis Henri IV ou Sully, Louis XIII ou Richelieu, car

deux de ces fauteuils, ornés d’un écusson sculpté où brillaient sur

l’azur les trois fleurs de lis de France surmontées d’une couronne

royale, sortaient visiblement des garde-meubles du Louvre, ou

tout au moins de celui de quelque château royal. Sur ces

fauteuils, aux fonds sombres et sévères, étaient jetées pêle-mêle

de riches étoffes aux vives couleurs, teintes au soleil de la Perse

ou écloses sous les doigts des femmes de Calcutta ou de

Chandernagor. Ce que faisaient là ces étoffes, on n’eût pas pu le

dire ; elles attendaient, en récréant les yeux, une destination

inconnue à leur propriétaire lui-même, et, en attendant, elles

illuminaient l’appartement de leurs reflets soyeux et dorés.

À la place la plus apparente se dressait un piano, taillé par

Roller et Blanchet 77 dans du bois de rose, piano à la taille de nos

salons de Lilliputiens, renfermant cependant un orchestre dans

son étroite et sonore cavité, et gémissant sous le poids des chefs-

d’œuvre de Beethoven, de Weber, de Mozart, d’Haydn, de Grétry

et de Porpora 78.

Puis partout, le long des murailles, au-dessus des portes, au

plafond, des épées, des poignards, des criks, des masses, des

haches, des armures complètes dorées, damasquinées,

incrustées ; des herbiers, des blocs de minéraux, des oiseaux bourrés de crin, ouvrant pour un vol immobile leurs ailes couleur

de feu et leur bec qu’ils ne ferment jamais.

Il va sans dire que cette pièce était la pièce de prédilection

d’Albert.

Cependant, le jour du rendez-vous, le jeune homme, en demi-

toilette, avait établi son quartier général dans le petit salon du

rez-de-chaussée. Là, sur une table entourée à distance d’un divan

large et moelleux, tous les tabacs connus, depuis le tabac jaune

de Pétersbourg, jusqu’au tabac noir du Sinaï, en passant par le

maryland, le porto-ricco et le latakié, resplendissaient dans les

pots de faïence craquelée qu’adorent les Hollandais. À côté d’eux,

dans des cases de bois odorant, étaient rangés, par ordre de taille

et de qualité, les puros, les regalias, les havanes et les manilles ;

enfin dans une armoire tout ouverte, une collection de pipes

allemandes, de chibouques aux bouquins d’ambre, ornées de

corail, et de narguilés incrustés d’or, aux longs tuyaux de

maroquin roulés comme des serpents, attendaient le caprice ou la

sympathie des fumeurs. Albert avait présidé lui-même à

l’arrangement ou plutôt au désordre symétrique qu’après le café

les convives d’un déjeuner moderne aiment à contempler à

travers la vapeur qui s’échappe de leur bouche et qui monte au

plafond en longues et capricieuses spirales.

À dix heures moins un quart, un valet de chambre entra.

C’était un petit groom de quinze ans, ne parlant qu’anglais et

répondant au nom de John, tout le domestique de Morcerf. Bien

entendu que dans les jours ordinaires le cuisinier de l’hôtel était à

sa disposition, et que dans les grandes occasions le chasseur du

comte l’était également.

Ce valet de chambre, qui s’appelait Germain et qui jouissait de

la confiance entière de son jeune maître, tenait à la main une liasse de journaux qu’il déposa sur une table, et un paquet de

lettres qu’il remit à Albert.

Albert jeta un coup d’œil distrait sur ces différentes missives,

en choisit deux aux écritures fines et aux enveloppes parfumées,

les décacheta et les lut avec une certaine attention.

« Comment sont venues ces lettres ? demanda-t-il.

— L’une est venue par la poste, l’autre a été apportée par le

valet de chambre de madame Danglars.

— Faites dire à Mme Danglars que j’accepte la place qu’elle

m’offre dans sa loge… Attendez donc… puis, dans la journée,

vous passerez chez Rosa ; vous lui direz que j’irai, comme elle m’y

invite, souper avec elle en sortant de l’Opéra, et vous lui porterez

six bouteilles de vins assortis de Chypre, de Xérès, de Malaga, et

un baril d’huîtres d’Ostende… Prenez les huîtres chez Borel, et

dites surtout que c’est pour moi.

— À quelle heure Monsieur veut-il être servi ?

— Quelle heure avons-nous ?

— Dix heures moins un quart.

— Eh bien ! servez pour dix heures et demie précises. Debray

sera peut-être forcé d’aller à son ministère… Et d’ailleurs…

(Albert consulta ses tablettes), c’est bien l’heure que j’ai indiquée

au comte, le 21 mai, à dix heures et demie du matin, et quoique je

ne fasse pas grand fond sur sa promesse, je veux être exact. À

propos, savez-vous si madame la comtesse est levée ?

— Si monsieur le vicomte le désire, je m’en informerai.

— Oui… vous lui demanderez une de ses caves à liqueurs, la

mienne est incomplète, et vous lui direz que j’aurai l’honneur de

passer chez elle vers trois heures, et que je lui fais demander la

permission de lui présenter quelqu’un. »

Le valet sorti, Albert se jeta sur le divan, déchira l’enveloppe

de deux ou trois journaux, regarda les spectacles, fit la grimace

en reconnaissant que l’on jouait un opéra et non un ballet,

chercha vainement dans les annonces de parfumerie un opiat

pour les dents dont on lui avait parlé, et rejeta l’une après l’autre

les trois feuilles les plus courues de Paris, en murmurant au

milieu d’un bâillement prolongé :

« En vérité, ces journaux deviennent de plus en plus

assommants. »

En ce moment une voiture légère s’arrêta devant la porte, et

un instant après le valet de chambre rentra pour annoncer

M. Lucien Debray. Un grand jeune homme blond, pâle, à l’œil

gris et assuré, aux lèvres minces et froides, à l’habit bleu aux

boutons d’or ciselé, à la cravate blanche, au lorgnon d’écaille

suspendu par un fil de soie, et que, par un effort du nerf

sourcilier et du nerf zigomatique, il parvenait à fixer de temps en

temps dans la cavité de son œil droit, entra sans sourire, sans

parler et d’un air demi-officiel :

« Bonjour, Lucien… Bonjour ! dit Albert. Ah ! vous m’effrayez,

mon cher, avec votre exactitude ! Que dis-je ? exactitude ! Vous

que je n’attendais que le dernier, vous arrivez à dix heures moins

cinq minutes, lorsque le rendez-vous définitif n’est qu’à dix

heures et demie ! C’est miraculeux ! Le ministère serait-il

renversé, par hasard ?

— Non, très cher, dit le jeune homme en s’incrustant dans le

divan ; rassurez-vous, nous chancelons toujours, mais nous ne

tombons jamais, et je commence à croire que nous passons tout

bonnement à l’inamovibilité, sans compter que les affaires de la

Péninsule vont nous consolider tout à fait.

— Ah ! oui, c’est vrai, vous chassez don Carlos d’Espagne 79.

— Non pas, très cher, ne confondons point ; nous le ramenons

de l’autre côté de la frontière de France, et nous lui offrons une

hospitalité royale à Bourges.

— À Bourges ?

— Oui, il n’a pas à se plaindre, que diable ! Bourges est la

capitale du roi Charles VII. Comment ! vous ne saviez pas cela ?

C’est connu depuis hier de tout Paris, et avant-hier la chose avait

déjà transpiré à la Bourse, car M. Danglars (je ne sais point par

quel moyen cet homme sait les nouvelles en même temps que

nous), car M. Danglars a joué à la hausse et a gagné un million.

— Et vous, un ruban nouveau, à ce qu’il paraît ; car je vois un

liséré bleu ajouté à votre brochette ?

— Heu ! ils m’ont envoyé la plaque de Charles III, répondit

négligemment Debray.

— Allons, ne faites donc pas l’indifférent, et avouez que la

chose vous a fait plaisir à recevoir.

— Ma foi, oui ; comme complément de toilette, une plaque

fait bien sur un habit noir boutonné ; c’est élégant.

— Et, dit Morcerf en souriant, on a l’air du prince de Galles ou

du duc de Reichstadt.

— Voilà donc pourquoi vous me voyez si matin, très cher.

— Parce que vous avez la plaque de Charles III et que vous

vouliez m’annoncer cette bonne nouvelle ?

— Non ; parce que j’ai passé la nuit à expédier des lettres :

vingt-cinq dépêches diplomatiques. Rentré chez moi ce matin au

jour, j’ai voulu dormir ; mais le mal de tête m’a pris, et je me suis

relevé pour monter à cheval une heure. À Boulogne, l’ennui et la

faim m’ont saisi, deux ennemis qui vont rarement ensemble, et

qui cependant se sont ligués contre moi ; une espèce d’alliance

carlo-républicaine ; je me suis alors souvenu que l’on festinait chez vous ce matin, et me voilà : j’ai faim, nourrissez-moi ; je

m’ennuie, amusez-moi.

— C’est mon devoir d’amphitryon, cher ami », dit Albert en

sonnant le valet de chambre, tandis que Lucien faisait sauter,

avec le bout de sa badine à pomme d’or incrustée de turquoise,

les journaux dépliés. « Germain, un verre de xérès et un biscuit.

En attendant, mon cher Lucien, voici des cigares de contrebande,

bien entendu ; je vous engage à en goûter et à inviter votre

ministre à nous en vendre de pareils, au lieu de ces espèces de

feuilles de noyer qu’il condamne les bons citoyens à fumer.

— Peste ! je m’en garderais bien. Du moment où ils vous

viendraient du gouvernement vous n’en voudriez plus et les

trouveriez exécrables. D’ailleurs, cela ne regarde point l’Intérieur,

cela regarde les Finances : adressez-vous à M. Humann, section

des contributions indirectes, corridor A, n o 26.

— En vérité, dit Albert, vous m’étonnez par l’étendue de vos

connaissances. Mais prenez donc un cigare !

— Ah ! cher vicomte », dit Lucien en allumant un manille à

une bougie rose brûlant dans un bougeoir de vermeil et en se

renversant sur le divan, « ah ! cher vicomte, que vous êtes

heureux de n’avoir rien à faire ! En vérité, vous ne connaissez pas

votre bonheur !

— Et que feriez-vous donc, mon cher pacificateur de

royaumes, reprit Morcerf avec une légère ironie, si vous ne faisiez

rien ? Comment ! secrétaire particulier d’un ministre, lancé à la

fois dans la grande cabale européenne et dans les petites intrigues

de Paris ; ayant des rois, et, mieux que cela, des reines à protéger,

des partis à réunir, des élections à diriger ; faisant plus de votre

cabinet avec votre plume et votre télégraphe, que Napoléon ne

faisait de ses champs de bataille avec son épée et ses victoires ; possédant vingt-cinq mille livres de rente en dehors de votre

place ; un cheval dont Château-Renaud vous a offert quatre cents

louis, et que vous n’avez pas voulu donner ; un tailleur qui ne

vous manque jamais un pantalon ; ayant l’Opéra, le Jockey-Club

et le théâtre des Variétés, vous ne trouvez pas dans tout cela de

quoi vous distraire ? Eh bien, soit, je vous distrairai, moi.

— Comment cela ?

— En vous faisant faire une connaissance nouvelle.

— En homme ou en femme ?

— En homme.

— Oh ! j’en connais déjà beaucoup !

— Mais vous n’en connaissez pas comme celui dont je vous

parle.

— D’où vient-il donc ? du bout du monde ?

— De plus loin, peut-être.

— Ah diable ! j’espère qu’il n’apporte pas notre déjeuner ?

— Non, soyez tranquille, notre déjeuner se confectionne dans

les cuisines maternelles. Mais vous avez donc faim ?

— Oui, je l’avoue, si humiliant que cela soit à dire. Mais j’ai

dîné hier chez M. de Villefort ; et avez-vous remarqué cela, cher

ami ? on dîne très mal chez tous ces gens du parquet ; on dirait

toujours qu’ils ont des remords.

— Ah pardieu ! dépréciez les dîners des autres, avec cela qu’on

dîne bien chez vos ministres.

— Oui, mais nous n’invitons pas les gens comme il faut, au

moins ; et si nous n’étions pas obligés de faire les honneurs de

notre table à quelques croquants qui pensent et surtout qui votent

bien, nous nous garderions comme de la peste de dîner chez

nous, je vous prie de croire.

— Alors, mon cher, prenez un second verre de xérès et un

autre biscuit.

— Volontiers, votre vin d’Espagne est excellent ; vous voyez

bien que nous avons eu tout à fait raison de pacifier ce pays-là.

— Oui, mais don Carlos ?

— Eh bien ! don Carlos boira du vin de Bordeaux, et dans dix

ans nous marierons son fils à la petite reine.

— Ce qui vous vaudra la Toison d’Or, si vous êtes encore au

ministère.

— Je crois, Albert, que vous avez adopté pour système ce

matin de me nourrir de fumée.

— Eh ! c’est encore ce qui amuse le mieux l’estomac,

convenez-en ; mais, tenez, justement j’entends la voix de

Beauchamp dans l’antichambre, vous vous disputerez, cela vous

fera prendre patience.

— À propos de quoi ?

— À propos de journaux.

— Oh ! cher ami, dit Lucien avec un souverain mépris, est-ce

que je lis les journaux !

— Raison de plus, alors vous vous disputerez bien davantage.

— M. Beauchamp 80 ! annonça le valet de chambre.

— Entrez, entrez ! plume terrible ! » dit Albert en se levant et

en allant au-devant du jeune homme. « Tenez, voici Debray qui

vous déteste sans vous lire, à ce qu’il dit du moins.

— Il a bien raison, dit Beauchamp, c’est comme moi, je le

critique sans savoir ce qu’il fait. Bonjour, commandeur.

— Ah ! vous savez déjà cela », répondit le secrétaire particulier

en échangeant avec le journaliste une poignée de main et un

sourire.

« Pardieu ! reprit Beauchamp.

— Et qu’en dit-on dans le monde ?

— Dans quel monde ? Nous avons beaucoup de mondes en

l’an de grâce 1838.

— Eh ! dans le monde critico-politique, dont vous êtes un des

lions.

— Mais on dit que c’est chose fort juste, et que vous semez

assez de rouge pour qu’il pousse un peu de bleu.

— Allons, allons, pas mal, dit Lucien : pourquoi n’êtes-vous

pas des nôtres, mon cher Beauchamp ? Ayant de l’esprit comme

vous en avez, vous feriez fortune en trois ou quatre ans !

— Aussi, je n’attends qu’une chose pour suivre votre conseil :

c’est un ministère qui soit assuré pour six mois. Maintenant, un

seul mot, mon cher Albert, car aussi bien faut-il que je laisse

respirer le pauvre Lucien. Déjeunons-nous ou dînons-nous ? J’ai

la Chambre, moi. Tout n’est pas rose, comme vous le voyez, dans

notre métier.

— On déjeunera seulement ; nous n’attendons plus que deux

personnes, et l’on se mettra à table aussitôt qu’elles seront

arrivées.

— Et quelles sortes de personnes attendez-vous à déjeuner ?

dit Beauchamp.

— Un gentilhomme et un diplomate, reprit Albert.

— Alors c’est l’affaire de deux petites heures pour le

gentilhomme et de deux grandes heures pour le diplomate. Je

reviendrai au dessert. Gardez-moi des fraises, du café et des

cigares. Je mangerai une côtelette à la Chambre.

— N’en faites rien, Beauchamp, car le gentilhomme fût-il un

Montmorency, et le diplomate un Metternich, nous déjeunerons à

dix heures et demie précises ; en attendant faites comme Debray,

goûtez mon xérès et mes biscuits.

— Allons donc, soit, je reste. Il faut absolument que je me

distraie ce matin.

— Bon, vous voilà comme Debray ! Il me semble cependant

que lorsque le ministère est triste l’opposition doit être gaie.

— Ah ! voyez-vous, cher ami, c’est que vous ne savez point ce

qui me menace. J’entendrai ce matin un discours de M. Danglars

à la Chambre des Députés, et ce soir, chez sa femme, une tragédie

d’un pair de France. Le diable emporte le gouvernement

constitutionnel ! et puisque nous avions le choix, à ce qu’on dit,

comment avons-nous choisi celui-là ?

— Je comprends ; vous avez besoin de faire provision

d’hilarité.

— Ne dites donc pas de mal des discours de M. Danglars, dit

Debray : il vote pour vous, il fait de l’opposition.

— Voilà, pardieu, bien le mal ! aussi j’attends que vous

l’envoyiez discourir au Luxembourg pour en rire tout à mon aise.

— Mon cher, dit Albert à Beauchamp, on voit bien que les

affaires d’Espagne sont arrangées, vous êtes ce matin d’une

aigreur révoltante. Rappelez-vous donc que la chronique

parisienne parle d’un mariage entre moi et mademoiselle Eugénie

Danglars. Je ne puis donc pas, en conscience, vous laisser mal

parler de l’éloquence d’un homme qui doit me dire un jour :

“Monsieur le vicomte, vous savez que je donne deux millions à

ma fille.”

— Allons donc ! dit Beauchamp, ce mariage ne se fera jamais.

Le roi a pu le faire baron, il pourra le faire pair, mais il ne le fera

point gentilhomme, et le comte de Morcerf est une épée trop

aristocratique pour consentir, moyennant deux pauvres millions,

à une mésalliance. Le vicomte de Morcerf ne doit épouser qu’une

marquise.

— Deux millions ! c’est cependant joli, reprit Morcerf.

— C’est le capital social d’un théâtre de boulevard ou d’un

chemin de fer du Jardin des Plantes à la Râpée.

— Laissez-le dire, Morcerf, reprit nonchalamment Debray, et

mariez-vous. Vous épousez l’étiquette d’un sac, n’est-ce pas ? eh

bien, que vous importe ! mieux vaut alors sur cette étiquette un

blason de moins et un zéro de plus ; vous avez sept merlettes

dans vos armes, vous en donnerez trois à votre femme et il vous

en restera encore quatre. C’est une de plus qu’à M. de Guise, qui a

failli être roi de France, et dont le cousin germain était empereur

d’Allemagne.

— Ma foi, je crois que vous avez raison, Lucien, répondit

distraitement Albert.

— Et certainement ! D’ailleurs tout millionnaire est noble

comme un bâtard, c’est-à-dire qu’il peut l’être.

— Chut ! ne dites pas cela, Debray, reprit en riant

Beauchamp, car voici Château-Renaud qui, pour vous guérir de

votre manie de paradoxer, vous passera au travers du corps l’épée

de Renaud de Montauban, son ancêtre.

— Il dérogerait alors, répondit Lucien, car je suis vilain et très

vilain.

— Bon ! s’écria Beauchamp, voilà le ministère qui chante du

Béranger, où allons-nous, mon Dieu ?

— M. de Château-Renaud 81 ! M. Maximilien Morrel ! » dit le

valet de chambre, en annonçant deux nouveaux convives.

« Complets alors ! dit Beauchamp, et nous allons déjeuner ;

car, si je ne me trompe, vous n’attendiez plus que deux

personnes, Albert ?

— Morrel ! murmura Albert surpris ; Morrel ! qu’est-ce que

cela ? »

Mais avant qu’il eût achevé, M. de Château-Renaud, beau

jeune homme de trente ans, gentilhomme des pieds à la tête,

c’est-à-dire avec la figure d’un Guiche et l’esprit d’un Mortemart,

avait pris Albert par la main :

« Permettez-moi, mon cher, lui dit-il, de vous présenter M. le

capitaine de spahis Maximilien Morrel, mon ami, et de plus mon

sauveur. Au reste, l’homme se présente assez bien par lui-même.

Saluez mon héros, vicomte. »

Et il se rangea pour démasquer ce grand et noble jeune

homme au front large, à l’œil perçant, aux moustaches noires,

que nos lecteurs se rappellent avoir vu à Marseille, dans une

circonstance assez dramatique pour qu’ils ne l’aient point encore

oublié. Un riche uniforme, demi-français, demi-oriental,

admirablement porté, faisait valoir sa large poitrine décorée de la

croix de la Légion d’honneur, et ressortir la cambrure hardie de

sa taille. Le jeune officier s’inclina avec une politesse pleine

d’élégance ; Morrel était gracieux dans chacun de ses

mouvements, parce qu’il était fort.

« Monsieur, dit Albert avec une affectueuse courtoisie, M. le

baron de Château-Renaud savait d’avance tout le plaisir qu’il me

procurait en me faisant faire votre connaissance ; vous êtes de ses

amis, monsieur, soyez des nôtres.

— Très bien, dit Château-Renaud, et souhaitez, mon cher

vicomte, que le cas échéant il fasse pour vous ce qu’il a fait pour

moi.

— Et qu’a-t-il donc fait ? demanda Albert.

— Oh ! dit Morrel, cela ne vaut pas la peine d’en parler, et

Monsieur exagère.

— Comment ! dit Château-Renaud, cela ne vaut pas la peine

d’en parler ! La vie ne vaut pas la peine qu’on en parle !… En vérité, c’est par trop philosophique ce que vous dites là, mon cher

monsieur Morrel… Bon pour vous qui exposez votre vie tous les

jours, mais pour moi qui l’expose une fois par hasard…

— Ce que je vois de plus clair dans tout cela, baron, c’est que

M. le capitaine Morrel vous a sauvé la vie.

— Oh ! mon Dieu, oui, tout bonnement, reprit Château-

Renaud.

— Et à quelle occasion ? demanda Beauchamp.

— Beauchamp, mon ami, vous saurez que je meurs de faim,

dit Debray, ne donnez donc pas dans les histoires.

— Eh bien ! mais, dit Beauchamp, je n’empêche pas qu’on se

mette à table, moi… Château-Renaud nous racontera cela à table.

— Messieurs, dit Morcerf, il n’est encore que dix heures un

quart, remarquez bien cela, et nous attendons un dernier convive.

— Ah ! c’est vrai, un diplomate, reprit Debray.

— Un diplomate, ou autre chose, je n’en sais rien, ce que je

sais, c’est que pour mon compte je l’ai chargé d’une ambassade

qu’il a si bien terminée à ma satisfaction, que si j’avais été roi je

l’eusse fait à l’instant même chevalier de tous mes ordres, eussé-je

eu à la fois la disposition de la Toison d’Or et de la Jarretière.

— Alors, puisqu’on ne se met point encore à table, dit Debray,

versez-vous un verre de xérès comme nous avons fait, et racontez-

nous cela, baron.

— Vous savez tous que l’idée m’était venue d’aller en Afrique.

— C’est un chemin que vos ancêtres vous ont tracé, mon cher

Château-Renaud, répondit galamment Morcerf.

— Oui, mais je doute que cela fût, comme eux, pour délivrer le

tombeau du Christ.

— Et vous avez raison, Beauchamp, dit le jeune aristocrate ;

c’était tout bonnement pour faire le coup de pistolet en amateur. Le duel me répugne, comme vous savez, depuis que deux

témoins, que j’avais choisis pour accommoder une affaire, m’ont

forcé de casser le bras à un de mes meilleurs amis… eh pardieu !

à ce pauvre Franz d’Épinay, que vous connaissez tous.

— Ah oui ! c’est vrai, dit Debray, vous vous êtes battu dans le

temps… À quel propos ?

— Le diable m’emporte si je m’en souviens ! dit Château-

Renaud ; mais ce que je me rappelle parfaitement, c’est qu’ayant

honte de laisser dormir un talent comme le mien, j’ai voulu

essayer sur les Arabes des pistolets neufs dont on venait de me

faire cadeau. En conséquence je m’embarquai pour Oran ; d’Oran

je gagnai Constantine, et j’arrivai juste pour voir lever le siège. Je

me mis en retraite comme les autres. Pendant quarante-huit

heures je supportai assez bien la pluie le jour, la neige la nuit ;

enfin, dans la troisième matinée, mon cheval mourut de froid.

Pauvre bête ! accoutumée aux couvertures et au poêle de

l’écurie… un cheval arabe qui seulement s’est trouvé un peu

dépaysé en rencontrant dix degrés de froid en Arabie.

— C’est pour cela que vous voulez m’acheter mon cheval

anglais, dit Debray ; vous supposez qu’il supportera mieux le

froid que votre arabe.

— Vous vous trompez, car j’ai fait vœu de ne plus retourner en

Afrique.

— Vous avez donc eu bien peur ? demanda Beauchamp.

— Ma foi, oui, je l’avoue, répondit Château-Renaud ; et il y

avait de quoi ! Mon cheval était donc mort ; je faisais ma retraite

à pied ; six Arabes vinrent au galop pour me couper la tête, j’en

abattis deux de mes deux coups de fusil, deux de mes deux coups

de pistolet, mouches pleines ; mais il en restait deux, et j’étais

désarmé. L’un me prit par les cheveux, c’est pour cela que je les porte courts maintenant, on ne sait pas ce qui peut arriver, l’autre

m’enveloppa le cou de son yatagan, et je sentais déjà le froid aigu

du fer, quand Monsieur, que vous voyez, chargea à son tour sur

eux, tua celui qui me tenait par les cheveux d’un coup de pistolet,

et fendit la tête de celui qui s’apprêtait à me couper la gorge d’un

coup de sabre. Monsieur s’était donné pour tâche de sauver un

homme ce jour-là, le hasard a voulu que ce fût moi ; quand je

serai riche, je ferai faire par Klagmann ou par Marochetti 82 une

statue du Hasard.

— Oui, dit en souriant Morrel ; c’était le 5 septembre, c’est-à-

dire l’anniversaire d’un jour où mon père fut miraculeusement

sauvé ; aussi, autant qu’il est en mon pouvoir, je célèbre tous les

ans ce jour-là par quelque action…

— Héroïque, n’est-ce pas ? interrompit Château-Renaud ; bref,

je fus l’élu, mais ce n’est pas tout. Après m’avoir sauvé du fer, il

me sauva du froid, en me donnant, non pas la moitié de son

manteau, comme faisait saint Martin, mais en me le donnant tout

entier ; puis de la faim, en partageant avec moi, devinez quoi ?

— Un pâté de chez Félix ? demanda Beauchamp.

— Non pas, son cheval, dont nous mangeâmes chacun un

morceau de grand appétit : c’était dur.

— Le cheval ? demanda en riant Morcerf.

— Non, le sacrifice, répondit Château-Renaud. Demandez à

Debray s’il sacrifierait son anglais pour un étranger ?

— Pour un étranger, non, dit Debray, mais pour un ami, peut-

être.

— Je devinai que vous deviendriez le mien, monsieur le baron,

dit Morrel ; d’ailleurs, j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire,

héroïsme ou non, sacrifice ou non, ce jour-là je devais une offrande à la mauvaise fortune en récompense de la faveur que

nous avait faite autrefois la bonne.

— Cette histoire à laquelle M. Morrel fait allusion, continua

Château-Renaud, est toute une admirable histoire qu’il vous

racontera un jour, quand vous aurez fait avec lui plus ample

connaissance ; pour aujourd’hui, garnissons l’estomac et non la

mémoire. À quelle heure déjeunez-vous Albert ?

— À dix heures et demie.

— Précises ? demanda Debray en tirant sa montre.

— Oh ! vous m’accorderez bien les cinq minutes de grâce, dit

Morcerf, car, moi aussi, j’attends un sauveur.

— À qui ?

— À moi, parbleu ! répondit Morcerf. Croyez-vous donc qu’on

ne puisse pas me sauver comme un autre et qu’il n’y a que les

Arabes qui coupent la tête ! Notre déjeuner est un déjeuner

philanthropique, et nous aurons à notre table, je l’espère du

moins, deux bienfaiteurs de l’humanité.

— Comment ferons-nous ? dit Debray, nous n’avons qu’un

prix Montyon ?

— Eh bien ! mais on le donnera à quelqu’un qui n’aura rien

fait pour l’avoir, dit Beauchamp. C’est de cette façon-là que

d’ordinaire l’Académie se tire d’embarras.

— Et d’où vient-il ? demanda Debray ; excusez l’insistance ;

vous avez déjà, je le sais bien, répondu à cette question, mais

assez vaguement pour que je me permette de la poser une

seconde fois.

— En vérité, dit Albert, je n’en sais rien. Quand je l’ai invité, il

y a trois mois de cela, il était à Rome ; mais depuis ce temps-là,

qui peut dire le chemin qu’il a fait !

— Et le croyez-vous capable d’être exact ? demanda Debray.

— Je le crois capable de tout, répondit Morcerf.

— Faites attention qu’avec les cinq minutes de grâce, nous

n’avons plus que dix minutes.

— Eh bien ! j’en profiterai pour vous dire un mot de mon

convive.

— Pardon, dit Beauchamp, y a-t-il matière à un feuilleton

dans ce que vous allez nous raconter ?

— Oui, certes, dit Morcerf, et des plus curieux, même.

— Dites alors, car je vois bien que je manquerai la Chambre ;

il faut bien que je me rattrape.

— J’étais à Rome au carnaval dernier.

— Nous savons cela, dit Beauchamp.

— Oui, mais ce que vous ne savez pas, c’est que j’avais été

enlevé par des brigands.

— Il n’y a pas de brigands, dit Debray.

— Si fait, il y en a, et de hideux même, c’est-à-dire

d’admirables, car je les ai trouvés beaux à faire peur.

— Voyons, mon cher Albert, dit Debray, avouez que votre

cuisinier est en retard, que les huîtres ne sont pas arrivées de

Marennes ou d’Ostende, et qu’à l’exemple de Mme de Maintenon

vous voulez remplacer le plat par un conte. Dites-le, mon cher,

nous sommes d’assez bonne compagnie pour vous le pardonner

et pour écouter votre histoire, toute fabuleuse qu’elle promet

d’être.

— Et, moi, je vous dis, toute fabuleuse qu’elle est, je vous la

donne pour vraie d’un bout à l’autre. Les brigands m’avaient donc

enlevé et m’avaient conduit dans un endroit fort triste qu’on

appelle les catacombes de Saint-Sébastien.

— Je connais cela, dit Château-Renaud, j’ai manqué d’y

attraper la fièvre.

— Et, moi, j’ai fait mieux que cela, dit Morcerf, je l’ai eue

réellement. On m’avait annoncé que j’étais prisonnier sauf

rançon, une misère, quatre mille écus romains, vingt-six mille

livres tournois. Malheureusement je n’en avais plus que quinze

cents ; j’étais au bout de mon voyage et mon crédit était épuisé.

J’écrivis à Franz. Et, pardieu ! tenez, Franz en était, et vous

pouvez lui demander si je mens d’une virgule ; j’écrivis à Franz

que s’il n’arrivait pas à six heures du matin avec les quatre mille

écus, à six heures dix minutes j’aurais rejoint les bienheureux

saints et les glorieux martyrs dans la compagnie desquels j’avais

eu l’honneur de me trouver. Et M. Luigi Vampa, c’est le nom de

mon chef de brigands, m’aurait, je vous prie de le croire, tenu

scrupuleusement parole.

— Mais Franz arriva avec les quatre mille écus ? dit Château-

Renaud. Que diable ! on n’est pas embarrassé pour quatre mille

écus quand on s’appelle Franz d’Épinay ou Albert de Morcerf.

— Non, il arriva purement et simplement accompagné du

convive que je vous annonce et que j’espère vous présenter.

— Ah çà ! mais c’est donc un Hercule tuant Cacus, que ce

monsieur, un Persée délivrant Andromède ?

— Non, c’est un homme de ma taille à peu près.

— Armé jusqu’aux dents ?

— Il n’avait pas même une aiguille à tricoter.

— Mais il traita de votre rançon ?

— Il dit deux mots à l’oreille du chef, et je fus libre.

— On lui fit même des excuses de l’avoir arrêté, dit

Beauchamp.

— Justement, dit Morcerf.

— Ah çà ! mais c’était donc l’Arioste que cet homme ?

— Non, c’était tout simplement le comte de Monte-Cristo.

— On ne s’appelle pas le comte de Monte-Cristo, dit Debray.

— Je ne crois pas, ajouta Château-Renaud avec le sang-froid

d’un homme qui connaît sur le bout du doigt son nobiliaire

européen ; qui est-ce qui connaît quelque part un comte de

Monte-Cristo ?

— Il vient peut-être de Terre Sainte, dit Beauchamp ; un de

ses aïeux aura possédé le Calvaire, comme les Mortemart la mer

Morte.

— Pardon, dit Maximilien, mais je crois que je vais vous tirer

d’embarras, messieurs ; Monte-Cristo est une petite île dont j’ai

souvent entendu parler aux marins qu’employait mon père : un

grain de sable au milieu de la Méditerranée, un atome dans

l’infini.

— C’est parfaitement cela, monsieur, dit Albert. Eh bien ! de

ce grain de sable, de cet atome, est seigneur et roi celui dont je

vous parle ; il aura acheté ce brevet de comte quelque part en

Toscane.

— Il est donc riche, votre comte ?

— Ma foi ! je le crois.

— Mais cela doit se voir, ce me semble ?

— Voilà ce qui vous trompe, Debray.

— Je ne vous comprends plus.

— Avez-vous lu Les Mille et Une Nuits ?

— Parbleu ! belle question !

— Eh bien ! savez-vous donc si les gens qu’on y voit sont

riches ou pauvres ? si leurs grains de blé ne sont pas des rubis ou

des diamants ? Ils ont l’air de misérables pêcheurs, n’est-ce pas ?

vous les traitez comme tels, et tout à coup ils vous ouvrent

quelque caverne mystérieuse, où vous trouvez un trésor à acheter

l’Inde.

— Après ?

— Après, mon comte de Monte-Cristo est un de ces pêcheurs-

là. Il a même un nom tiré de la chose, il s’appelle Simbad le

Marin et possède une caverne pleine d’or.

— Et vous avez vu cette caverne, Morcerf ? demanda

Beauchamp.

— Non, pas moi, Franz. Mais, chut ! il ne faut pas dire un mot

de cela devant lui. Franz y est descendu les yeux bandés, et il a

été servi par des muets et par des femmes près desquelles, à ce

qu’il paraît, Cléopâtre n’est qu’une lorette. Seulement des femmes

il n’en est pas bien sûr, vu qu’elles ne sont entrées qu’après qu’il

eut mangé du hachisch ; de sorte qu’il se pourrait bien que ce

qu’il a pris pour des femmes fût tout bonnement un quadrille de

statues. »

Les jeunes gens regardèrent Morcerf d’un œil qui voulait dire :

« Ah çà ! mon cher, devenez-vous insensé, ou vous moquez-

vous de nous ?

— En effet, dit Morrel pensif, j’ai entendu raconter encore par

un vieux marin nommé Penelon quelque chose de pareil à ce que

dit là M. de Morcerf.

— Ah ! fit Albert, c’est bien heureux que M. Morrel me vienne

en aide. Cela vous contrarie, n’est-ce pas, qu’il jette ainsi un

peloton de fil dans mon labyrinthe ?

— Pardon, cher ami, dit Debray, c’est que vous nous racontez

des choses si invraisemblables…

— Ah parbleu ! parce que vos ambassadeurs, vos consuls ne

vous en parlent pas ! Ils n’ont pas le temps, il faut bien qu’ils

molestent leurs compatriotes qui voyagent.

— Ah ! bon, voilà que vous vous fâchez, et que vous tombez

sur nos pauvres agents. Eh ! mon Dieu ! avec quoi voulez-vous qu’ils vous protègent ? la Chambre leur rogne tous les jours leurs

appointements ; c’est au point qu’on n’en trouve plus. Voulez-

vous être ambassadeur, Albert ? je vous fais nommer à

Constantinople.

— Non pas ! pour que le sultan, à la première démonstration

que je ferai en faveur de Méhémet-Ali, m’envoie le cordon et que

mes secrétaires m’étranglent.

— Vous voyez bien, dit Debray.

— Oui, mais tout cela n’empêche pas mon comte de Monte-

Cristo d’exister !

— Pardieu ! tout le monde existe, le beau miracle !

— Tout le monde existe, sans doute, mais pas dans des

conditions pareilles. Tout le monde n’a pas des esclaves noirs, des

galeries princières, des armes comme à la Casauba, des chevaux

de six mille francs la pièce, des maîtresses grecques !

— L’avez-vous vue, la maîtresse grecque ?

— Oui, je l’ai vue et entendue. Vue au théâtre Valle, entendue

un jour que j’ai déjeuné chez le comte.

— Il mange donc, votre homme extraordinaire ?

— Ma foi, s’il mange, c’est si peu, que ce n’est point la peine

d’en parler.

— Vous verrez que c’est un vampire.

— Riez si vous voulez. C’était l’opinion de la comtesse G…,

qui, comme vous le savez, a connu lord Ruthwen.

— Ah ! joli ! dit Beauchamp, voilà pour un homme non

journaliste le pendant du fameux serpent de mer du

Constitutionnel ; un vampire, c’est parfait !

— Œil fauve dont la prunelle diminue et se dilate à volonté, dit

Debray ; angle facial développé, front magnifique, teint livide,

barbe noire, dents blanches et aiguës, politesse toute pareille.

— Eh bien ! c’est justement cela, Lucien, dit Morcerf, et le

signalement est tracé trait pour trait. Oui, politesse aiguë et

incisive. Cet homme m’a souvent donné le frisson ; un jour entre

autres, que nous regardions ensemble une exécution, j’ai cru que

j’allais me trouver mal, bien plus de le voir et de l’entendre causer

froidement sur tous les supplices de la terre, que de voir le

bourreau remplir son office et que d’entendre les cris du patient.

— Ne vous a-t-il pas conduit un peu dans les ruines du Colisée

pour vous sucer le sang, Morcerf ? demanda Beauchamp.

— Ou, après vous avoir délivré, ne vous a-t-il pas fait signer

quelque parchemin couleur de feu, par lequel vous lui cédiez

votre âme, comme Ésaü son droit d’aînesse ?

— Raillez ! raillez tant que vous voudrez, messieurs ! dit

Morcerf un peu piqué. Quand je vous regarde, vous autres beaux

Parisiens, habitués du boulevard de Gand, promeneurs du bois de

Boulogne, et que je me rappelle cet homme, eh bien ! il me

semble que nous ne sommes pas de la même espèce.

— Je m’en flatte ! dit Beauchamp.

— Toujours est-il, ajouta Château-Renaud, que votre comte de

Monte-Cristo est un galant homme dans ses moments perdus,

sauf toutefois ses petits arrangements avec les bandits italiens.

— Eh ! il n’y a pas de bandits italiens ! dit Debray.

— Pas de vampires ! ajouta Beauchamp.

— Pas de comte de Monte-Cristo, ajouta Debray. Tenez, cher

Albert, voilà dix heures et demie qui sonnent.

— Avouez que vous avez eu le cauchemar, et allons

déjeuner », dit Beauchamp.

Mais la vibration de la pendule ne s’était pas encore éteinte,

lorsque la porte s’ouvrit, et que Germain annonça :

« Son Excellence le comte de Monte-Cristo ! »

Tous les auditeurs firent malgré eux un bond qui dénotait la

préoccupation que le récit de Morcerf avait infiltrée dans leurs

âmes. Albert lui-même ne put se défendre d’une émotion

soudaine.

On n’avait entendu ni voiture dans la rue, ni pas dans

l’antichambre ; la porte elle-même s’était ouverte sans bruit.

Le comte parut sur le seuil, vêtu avec la plus grande

simplicité, mais le lion le plus exigeant n’eût rien trouvé à

reprendre à sa toilette. Tout était d’un goût exquis, tout sortait

des mains des plus élégants fournisseurs, habits, chapeau et

linge.

Il paraissait âgé de trente-cinq ans à peine, et, ce qui frappa

tout le monde, ce fut son extrême ressemblance avec le portrait

qu’avait tracé de lui Debray.

Le comte s’avança en souriant au milieu du salon, et vint droit

à Albert, qui, marchant au-devant de lui, lui offrit la main avec

empressement.

« L’exactitude, dit Monte-Cristo, est la politesse des rois, à ce

qu’a prétendu, je crois, un de nos souverains. Mais quelle que soit

leur bonne volonté, elle n’est pas toujours celle des voyageurs.

Cependant j’espère, mon cher vicomte, que vous excuserez, en

faveur de ma bonne volonté, les deux ou trois secondes de retard

que je crois avoir mises à paraître au rendez-vous. Cinq cents

lieues ne se font pas sans quelque contrariété, surtout en France,

où il est défendu, à ce qu’il paraît, de battre les postillons.

— Monsieur le comte, répondit Albert, j’étais en train

d’annoncer votre visite à quelques-uns de mes amis que j’ai réunis

à l’occasion de la promesse que vous avez bien voulu me faire, et

que j’ai l’honneur de vous présenter. Ce sont M. le comte de

Château-Renaud, dont la noblesse remonte aux douze pairs, et dont les ancêtres ont eu leur place à la Table ronde ; M. Lucien

Debray, secrétaire particulier du ministre de l’Intérieur ;

M. Beauchamp, terrible journaliste, l’effroi du gouvernement

français, mais dont peut-être, malgré sa célébrité nationale, vous

n’avez jamais entendu parler en Italie, attendu que son journal

n’y entre pas ; enfin M. Maximilien Morrel, capitaine de spahis. »

À ce nom, le comte, qui avait jusque-là salué courtoisement,

mais avec une froideur et une impassibilité tout anglaises, fit

malgré lui un pas en avant, et un léger ton de vermillon passa

comme l’éclair sur ses joues pâles.

« Monsieur porte l’uniforme des nouveaux vainqueurs

français, dit-il, c’est un bel uniforme. »

On n’eût pas pu dire quel était le sentiment qui donnait à la

voix du comte une si profonde vibration, et qui faisait briller,

comme malgré lui, son œil si beau, si calme et si limpide, quand

il n’avait point un motif quelconque pour le voiler.

« Vous n’aviez jamais vu nos Africains, monsieur ? dit Albert.

— Jamais », répliqua le comte, redevenu parfaitement libre de

lui.

« Eh bien ! monsieur, sous cet uniforme bat un des cœurs les

plus braves et les plus nobles de l’armée.

— Oh ! monsieur le comte, interrompit Morrel.

— Laissez-moi dire, capitaine… Et nous venons, continua

Albert, d’apprendre de Monsieur un fait si héroïque, que, quoique

je l’aie vu aujourd’hui pour la première fois, je réclame de lui la

faveur de vous le présenter comme mon ami. »

Et l’on put encore, à ces paroles, remarquer chez Monte-Cristo

ce regard étrange de fixité, cette rougeur furtive et ce léger

tremblement de la paupière qui, chez lui, décelaient l’émotion.

« Ah ! Monsieur est un noble cœur, dit le comte, tant mieux ! »

Cette espèce d’exclamation, qui répondait à la propre pensée

du comte plutôt qu’à ce que venait de dire Albert, surprit tout le

monde et surtout Morrel, qui regarda Monte-Cristo avec

étonnement. Mais en même temps l’intonation était si douce et

pour ainsi dire si suave, que, quelque étrange que fût cette

exclamation, il n’y avait pas moyen de s’en fâcher.

« Pourquoi en douterait-il ? dit Beauchamp à Château-

Renaud.

— En vérité », répondit celui-ci, qui, avec son habitude du

monde et la netteté de son œil aristocratique, avait pénétré de

Monte-Cristo tout ce qui était pénétrable en lui, « en vérité Albert

ne nous a point trompés, et c’est un singulier personnage que le

comte ; qu’en dites-vous, Morrel ?

— Ma foi, dit celui-ci, il a l’œil franc et la voix sympathique, de

sorte qu’il me plaît, malgré la réflexion bizarre qu’il vient de faire

à mon endroit.

— Messieurs, dit Albert, Germain m’annonce que vous êtes

servis. Mon cher comte, permettez-moi de vous montrer le

chemin. »

On passa silencieusement dans la salle à manger. Chacun prit

sa place.

« Messieurs, dit le comte en s’asseyant, permettez-moi un aveu

qui sera mon excuse pour toutes les inconvenances que je pourrai

faire : je suis étranger, mais étranger à tel point que c’est la

première fois que je viens à Paris. La vie française m’est donc

parfaitement inconnue, et je n’ai guère jusqu’à présent pratiqué

que la vie orientale, la plus antipathique aux bonnes traditions

parisiennes. Je vous prie donc de m’excuser si vous trouvez en

moi quelque chose de trop turc, de trop napolitain ou de trop

arabe. Cela dit, messieurs, déjeunons.

— Comme il dit tout cela ! murmura Beauchamp ; c’est

décidément un grand seigneur.

— Un grand seigneur étranger, ajouta Debray.

— Un grand seigneur de tous les pays, monsieur Debray », dit

Château-Renaud.

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