Le comte de Monte-Cristo
Genèse
GENÈSE 1
En 1842, Dumas accompagne le prince Napoléon, fils du roi Jérôme, à l’île d’Elbe. De là, cherchant à chasser, ils font le tour de l’île de Monte-Cristo, où ils ne peuvent débarquer à cause du mauvais temps. Dumas se promet de donner ce nom à « quelque roman qu’il écrira plus tard ». En 1843, il signe avec les éditeurs Béthune et Plon un contrat pour des « Impressions de voyage dans Paris » en huit volumes. Mais le succès des Mystères de Paris, publiés dans le Journal des Débats de juin 1842 à octobre 1843,
pousse les éditeurs à réclamer un roman sur Paris 2. Dumas connaissait depuis longtemps l’anecdote racontée par Peuchet, Le Diamant et la Vengeance, publiée en
1838 dans ses 3 Mémoires historiques , t. V. Il décide alors d’appliquer aux « Impressions de voyage dans Paris » l’intrigue qu’il tirerait de cette anecdote. Une première intrigue aurait raconté comment le comte de Monte-Cristo visiterait Paris pour se venger, grâce à sa fortune, d’ennemis cachés, qui l’avaient condamné dans sa jeunesse à sept ans de captivité. C’est Maquet, avec qui il vient d’écrire Les Trois Mousquetaires, qui lui suggère de raconter aussi les amours avec la Catalane, la trahison de Danglars et de Fernand, les dix années de prison avec l’abbé Faria. Dumas conçoit alors un plan en trois parties : Marseille (l’exposition, la captivité, l’évasion et la récompense de la famille Morrel), Rome, Paris. Un premier manuscrit est composé d’aventures romaines (actuel chapitre XXXI) ; un deuxième état en élimine le prince Napoléon ; ces deux premières versions étaient racontées à la première personne (Dumas lui-même qui devient Franz d’Épinay dans la version finale), un troisième état correspond à la suggestion de Maquet. Le récit commence par Marseille, ville chère à Dumas, qu’il a décrite dans Le Midi de la France (paru en revue en 1840) et Une année à Florence (paru en revue en 1840). Il s’y était rendu en 1834 et avait visité le château d’If. Dumas et Maquet empruntent en outre quelques idées à leur ancien collaborateur Arnould et à son roman La Roue de la fortune (1842).
Le roman commence à paraître dans le Journal des Débats le 28 août 1844. La fin de la première partie, marseillaise, paraît le 18 octobre 1844. La deuxième, romaine, commence le 31, jusqu’au 26 novembre. La publication est alors suspendue : Dumas prétexte, dans une lettre au journal, la nécessité de nouvelles recherches « pour suivre
maintenant notre héros pendant son séjour à Paris 4 ». En réalité, Dumas vient de signer avec un autre journal, La Presse, un contrat : La Reine Margot doit y paraître à la suite des Paysans de Balzac. Ceux-ci ne plaisent pas aux lecteurs, et sont suspendus le 21 décembre au profit de La Reine Margot (décembre 1844-5 avril 1845). En même temps, Dumas et Maquet écrivent Vingt ans après, jusqu’en mai 1845. Lorsqu’ils se remettent à Monte-Cristo, six mois ont passé, et vingt-trois ans dans la fiction. C’est sans doute à ce moment, et pour faire le point, que Maquet rédige le plan qui nous a été
conservé 5. La troisième partie commence à paraître dans les Débats le 20 juin 1845. Les lettres entre les deux écrivains retracent les étapes de leur collaboration. Ils ont d’ailleurs entamé aussi Le Chevalier de Maison-Rouge qui commence à paraître le 21 mai dans un troisième journal, La Démocratie pacifique. En novembre 1845, Dumas doit à la fois La Dame de Monsoreau au Constitutionnel, La Guerre des femmes à La Patrie, Monte-Cristo aux Débats, Le Chevalier de Maison-Rouge à La Démocratie pacifique, Le Bâtard de Mauléon à L’Espagnol, Les Mémoires d’un médecin (Joseph Balsamo) à La Presse. D’où un arrêt d’un mois à la fin de novembre. Le 15 janvier 1846, après un court voyage à Compiègne au milieu de ses amis, tout est fini.
HISTOIRE D’UNE COLLABORATION :
DUMAS ET MAQUET
« Vous le savez, chers lecteurs, il est connu (des biographes, bien entendu) que je
n’ai pas fait un seul de mes douze cents volumes 6. » Auguste Maquet, jeune professeur d’histoire, journaliste, collaborateur et ami de Gérard de Nerval qui le présente à Dumas en 1838, avait soumis au grand écrivain, outre sa pièce Un soir de carnaval, jouée sous le titre de Bathilde, un roman historique sur la conspiration de Cellamare, qui, refait par Dumas, devient Le Chevalier d’Harmental. Ainsi commence une fructueuse collaboration. Maquet soumet à Dumas les premiers volumes des Trois Mousquetaires, inspirés par les Mémoires de d’Artagnan, de Courtils de Sandras.
Dumas et Maquet se rencontraient à déjeuner ou à dîner pour arrêter les grandes lignes de l’action. Dumas dirigeait la rédaction en envoyant des billets. C’est Maquet qui construisait les plans, dont celui de Monte-Cristo, qui commence à l’épisode romain. Il ne faut pas en déduire que le maître travaillait moins que le disciple ; ses lettres montrent le contraire : « J’attends de la copie, donnez-en le plus que vous pourrez, je
vais tâcher de rester trois jours à Saint-Germain et de travailler à mort 7. » Ainsi se retrouvent-ils à Trouville pendant quinze jours en août 1844, ou plusieurs jours de suite à Saint-Germain-en-Laye, où habite alors Dumas, pour travailler.
Si Dumas écrit incomparablement mieux que Maquet, dont les romans sont faibles, et d’ailleurs oubliés, ce dernier sait écrire dans le style de Dumas, le pasticher par avance : « Dumas peut écrire un feuilleton la veille, Maquet peut écrire le feuilleton
du lendemain, on sera incapable de dire le nom de l’auteur 8. » Mais, comme l’a écrit
Maquet lui-même : « Sur le plan donné par Maquet, Dumas fait une amplification 9. » S’il signe seul, le grand romancier n’est pas ingrat : il fait ainsi l’éloge de son « ami et
collaborateur » dans ses 10 Impressions de voyage : « Après moi, l’homme qui travaille peut-être le plus au monde […] : c’est à la fois un esprit sévère et pittoresque, chez lequel l’étude des langues antiques a ajouté la science sans nuire à l’originalité. » Leur correspondance montre leur démarche. Dumas reste le guide : « Je crois que nous n’avons pas besoin de presser les événements. Remettons à plus tard l’arrivée du major et celle du jeune homme. Je crois qu’il y a une belle scène à faire le jour du dîner si Benedetto est là, car Benedetto reconnaîtra Villefort qu’il croit mort, et
Mme Danglars 11. » « Nous avons l’intérieur de Morrel à faire, l’incident qui met
Villefort en contact avec Monte-Cristo 12. » Et, fin novembre 1845 : « Lâchons le Monte-
Cristo, qui allait bien cependant 13. » En tout cas, il revoit toujours la copie rédigée par Maquet. Dumas n’a pas de « nègres », au sens où il se contenterait de signer un livre rédigé par un autre : il travaille autant et plus lui-même que ses collaborateurs.
Hélas ! Dumas n’ayant pas honoré ses dettes à l’égard de son meilleur collaborateur, cette belle amitié finira par des procès, en 1858-1859, mais Maquet n’a jamais obtenu des tribunaux (ni ses héritiers en 1921) de cosigner les romans (alors qu’il l’a obtenu pour le théâtre) auxquels il avait collaboré. Le paradoxe est que Maquet est mort riche, et châtelain, son maître a dû vendre son château de Monte-Cristo et mourut misérable.
J.-Y. T.
1. Voir Henri Clouard, Alexandre Dumas, p. 297-307, et à sa suite
l’introduction de Gilbert Sigaux à l’édition de la Bibliothèque de la Pléiade, et celle
de Claude Schopp à celle de la collection Bouquins.
2. Voir Annexe I.
3. Voir Annexes II et III.
4. Lettre du 18 décembre 1844.
5. Voir Annexe IV.
6. Le Lièvre de mon grand-père. Quant au nombre de ses œuvres, Dumas varie :
trois cents ? six cents ? Les volumes ne représentent pas chacun un roman
complet : ainsi Bragelonne a-t-il vingt-six volumes.
7. G. Simon, Histoire d’une collaboration, p. 58.
8. Ibid., p. 85. Et p. 115 : selon le témoignage d’un journaliste du Siècle, en
1858, Dumas et Maquet ayant écrit séparément le même feuilleton, trente mots
diffèrent sur cinq cents lignes.
9. Ibid., p. 86.
10. T. I, 3 octobre 1846.
11. Cité dans G. Simon, Histoire d’une collaboration, p. 71-72.
12. Ibid.
13. Ibid., p. 81.