Le comte de Monte-Cristo
XXI. L’île de Tiboulen
XXI
L’ÎLE DE TIBOULEN
Dantès étourdi, presque suffoqué, eut cependant la présence
d’esprit de retenir son haleine, et, comme sa main droite, ainsi
que nous l’avons dit, préparé qu’il était à toutes les chances,
tenait son couteau tout ouvert, il éventra rapidement le sac, sortit
le bras, puis la tête ; mais alors, malgré ses mouvements pour
soulever le boulet, il continua de se sentir entraîné ; alors il se
cambra, cherchant la corde qui liait ses jambes, et, par un effort
suprême, il la trancha précisément au moment où il suffoquait ;
alors, donnant un vigoureux coup de pied, il remonta libre à la
surface de la mer, tandis que le boulet entraînait dans ses
profondeurs inconnues le tissu grossier qui avait failli devenir
son linceul.
Dantès ne prit que le temps de respirer, et replongea une
seconde fois ; car la première précaution qu’il devait prendre était
d’éviter les regards.
Lorsqu’il reparut pour la seconde fois, il était déjà à cinquante
pas au moins du lieu de sa chute ; il vit au-dessus de sa tête un
ciel noir et tempétueux, à la surface duquel le vent balayait
quelques nuages rapides, découvrant parfois un petit coin d’azur
rehaussé d’une étoile ; devant lui s’étendait la plaine sombre et
mugissante, dont les vagues commençaient à bouillonner comme
à l’approche d’une tempête, tandis que, derrière lui, plus noir que
la mer, plus noir que le ciel, montait, comme un fantôme
menaçant, le géant de granit, dont la pointe sombre semblait un
bras étendu pour ressaisir sa proie ; sur la roche la plus haute
était un falot éclairant deux ombres.
Il lui sembla que ces deux ombres se penchaient sur la mer
avec inquiétude ; en effet, ces étranges fossoyeurs devaient avoir
entendu le cri qu’il avait jeté en traversant l’espace. Dantès
plongea donc de nouveau, et fit un trajet assez long entre deux
eaux ; cette manœuvre lui était jadis familière, et attirait
d’ordinaire autour de lui, dans l’anse du Pharo, de nombreux
admirateurs, lesquels l’avaient proclamé bien souvent le plus
habile nageur de Marseille.
Lorsqu’il revint à la surface de la mer, le falot avait disparu.
Il fallait s’orienter : de toutes les îles qui entourent le château
d’If, Ratonneau et Pommègue sont les plus proches ; mais
Ratonneau et Pommègue sont habitées ; il en est ainsi de la petite
île de Daume : l’île la plus sûre était donc celle de Tiboulen ou de
Lemaire ; les îles de Tiboulen et de Lemaire sont à une lieue du
château d’If.
Dantès ne résolut pas moins de gagner une de ces deux îles ;
mais comment trouver ces îles au milieu de la nuit qui
s’épaississait à chaque instant autour de lui !
En ce moment, il vit briller comme une étoile le phare de
Planier.
En se dirigeant droit sur ce phare, il laissait l’île de Tiboulen
un peu à gauche ; en appuyant un peu à gauche, il devait donc
rencontrer cette île sur son chemin.
Mais, nous l’avons dit, il y avait une lieue au moins du château
d’If à cette île.
Souvent, dans la prison, Faria répétait au jeune homme, en le
voyant abattu et paresseux :
« Dantès, ne vous laissez pas aller à cet amollissement ; vous
vous noierez, si vous essayez de vous enfuir, et que vos forces
n’aient pas été entretenues. »
Sous l’onde lourde et amère, cette parole était venue tinter aux
oreilles de Dantès ; il avait eu hâte de remonter alors et de fendre
les lames pour voir si, effectivement, il n’avait pas perdu de ses
forces ; il vit avec joie que son inaction forcée ne lui avait rien ôté
de sa puissance et de son agilité, et sentit qu’il était toujours
maître de l’élément où, tout enfant, il s’était joué.
D’ailleurs la peur, cette rapide persécutrice, doublait la
vigueur de Dantès ; il écoutait, penché sur la cime des flots, si
aucune rumeur n’arrivait jusqu’à lui. Chaque fois qu’il s’élevait à
l’extrémité d’une vague, son rapide regard embrassait l’horizon
visible et essayait de plonger dans l’épaisse obscurité ; chaque flot
un peu plus élevé que les autres flots lui semblait une barque à sa
poursuite, et alors il redoublait d’efforts, qui l’éloignaient sans
doute, mais dont la répétition devait promptement user ses
forces.
Il nageait cependant, et déjà le château terrible s’était un peu
fondu dans la vapeur nocturne : il ne le distinguait pas, mais il le
sentait toujours.
Une heure s’écoula, pendant laquelle Dantès, exalté par le
sentiment de la liberté qui avait envahi toute sa personne,
continua de fendre les flots dans la direction qu’il s’était faite.
« Voyons, se disait-il, voilà bientôt une heure que je nage,
mais comme le vent m’est contraire j’ai dû perdre un quart de ma
rapidité ; cependant, à moins que je ne me sois trompé de ligne,
je ne dois pas être loin de Tiboulen maintenant… Mais, si je
m’étais trompé ! »
Un frisson passa par tout le corps du nageur ; il essaya de faire
un instant la planche pour se reposer ; mais la mer devenait de
plus en plus forte, et il comprit bientôt que ce moyen de
soulagement, sur lequel il avait compté, était impossible.
« Eh bien ! dit-il, soit, j’irai jusqu’au bout, jusqu’à ce que mes
bras se lassent, jusqu’à ce que les crampes envahissent mon
corps, et alors je coulerai à fond ! »
Et il se mit à nager avec la force et l’impulsion du désespoir.
Tout à coup, il lui sembla que le ciel, déjà si obscur,
s’assombrissait encore, qu’un nuage épais, lourd, compact
s’abaissait vers lui ; en même temps, il sentit une violente douleur
au genou : l’imagination, avec son incalculable vitesse, lui dit
alors que c’était le choc d’une balle, et qu’il allait immédiatement
entendre l’explosion du coup de fusil ; mais l’explosion ne retentit
pas. Dantès allongea la main et sentit une résistance, il retira son
autre jambe à lui et toucha la terre ; il vit alors quel était l’objet
qu’il avait pris pour un nuage.
À vingt pas de lui s’élevait une masse de rochers bizarres,
qu’on prendrait pour un foyer immense pétrifié au moment de sa
plus ardente combustion : c’était l’île de Tiboulen.
Dantès se releva, fit quelques pas en avant, et s’étendit, en
remerciant Dieu, sur ces pointes de granit, qui lui semblèrent à cette heure plus douces que ne lui avait jamais paru le lit le plus
doux.
Puis, malgré le vent, malgré la tempête, malgré la pluie qui
commençait à tomber, brisé de fatigue qu’il était, il s’endormit de
ce délicieux sommeil de l’homme chez lequel le corps s’engourdit,
mais dont l’âme veille avec la conscience d’un bonheur inespéré.
Au bout d’une heure, Edmond se réveilla sous le grondement
d’un immense coup de tonnerre : la tempête était déchaînée dans
l’espace et battait l’air de son vol éclatant ; de temps en temps un
éclair descendait du ciel comme un serpent de feu, éclairant les
flots et les nuages qui roulaient au-devant les uns des autres
comme les vagues d’un immense chaos.
Dantès, avec son coup d’œil de marin, ne s’était pas trompé : il
avait abordé à la première des deux îles, qui est effectivement
celle de Tiboulen. Il la savait nue, découverte et n’offrant pas le
moindre asile ; mais quand la tempête serait calmée il se
remettrait à la mer et gagnerait à la nage l’île Lemaire, aussi
aride, mais plus large, et par conséquent plus hospitalière.
Une roche qui surplombait offrit un abri momentané à
Dantès, il s’y réfugia, et presque au même instant la tempête
éclata dans toute sa fureur.
Edmond sentait trembler la roche sous laquelle il s’abritait ;
les vagues, se brisant contre la base de la gigantesque pyramide,
rejaillissaient jusqu’à lui ; tout en sûreté qu’il était, il était au
milieu de ce bruit profond, au milieu de ces éblouissements
fulgurants, pris d’une espèce de vertige : il lui semblait que l’île
tremblait sous lui, et d’un moment à l’autre allait, comme un
vaisseau à l’ancre, briser son câble, et l’entraîner au milieu de
l’immense tourbillon.
Il se rappela alors que, depuis vingt-quatre heures, il n’avait
pas mangé : il avait faim, il avait soif.
Dantès étendit les mains et la tête, et but l’eau de la tempête
dans le creux d’un rocher.
Comme il se relevait, un éclair qui semblait ouvrir le ciel
jusqu’au pied du trône éblouissant de Dieu illumina l’espace ; à la
lueur de cet éclair, entre l’île Lemaire et le cap Croisille, à un
quart de lieue de lui, Dantès vit apparaître, comme un spectre
glissant du haut d’une vague dans un abîme, un petit bâtiment
pêcheur emporté à la fois par l’orage et par le flot ; une seconde
après, à la cime d’une autre vague, le fantôme reparut,
s’approchant avec une effroyable rapidité. Dantès voulut crier,
chercha quelque lambeau de linge à agiter en l’air pour leur faire
voir qu’ils se perdaient, mais ils le voyaient bien eux-mêmes. À la
lueur d’un autre éclair, le jeune homme vit quatre hommes
cramponnés aux mâts et aux étais ; un cinquième se tenait à la
barre du gouvernail brisé. Ces hommes qu’il voyait le virent aussi
sans doute, car des cris désespérés, emportés par la rafale
sifflante, arrivèrent à son oreille. Au-dessus du mât, tordu comme
un roseau, claquait en l’air, à coups précipités, une voile en
lambeaux ; tout à coup les liens qui la retenaient encore se
rompirent, et elle disparut, emportée dans les sombres
profondeurs du ciel, pareille à ces grands oiseaux blancs qui se
dessinent sur les nuages noirs.
En même temps, un craquement effrayant se fit entendre, des
cris d’agonie arrivèrent jusqu’à Dantès. Cramponné comme un
sphinx à son rocher, d’où il plongeait sur l’abîme, un nouvel
éclair lui montra le petit bâtiment brisé, et, parmi les débris, des
têtes aux visages désespérés, des bras étendus vers le ciel.
Puis tout rentra dans la nuit, le terrible spectacle avait eu la
durée de l’éclair.
Dantès se précipita sur la pente glissante des rochers, au
risque de rouler lui-même dans la mer ; il regarda, il écouta, mais
il n’entendit et ne vit plus rien : plus de cris, plus d’efforts
humains ; la tempête seule, cette grande chose de Dieu,
continuait de rugir avec les vents et d’écumer avec les flots.
Peu à peu, le vent s’abattit ; le ciel roula vers l’occident de gros
nuages gris et pour ainsi dire déteints par l’orage ; l’azur reparut
avec les étoiles plus scintillantes que jamais, bientôt, vers l’est,
une longue bande rougeâtre dessina à l’horizon des ondulations
d’un bleu noir ; les flots bondirent, une subite lueur courut sur
leurs cimes et changea leurs cimes écumeuses en crinières d’or.
C’était le jour.
Dantès resta immobile et muet devant ce grand spectacle,
comme s’il le voyait pour la première fois ; en effet, depuis le
temps qu’il était au château d’If, il l’avait oublié. Il se retourna
vers la forteresse, interrogeant à la fois d’un long regard
circulaire la terre et la mer.
Le sombre bâtiment sortait du sein des vagues avec cette
imposante majesté des choses immobiles, qui semblent à la fois
surveiller et commander.
Il pouvait être cinq heures du matin ; la mer continuait de se
calmer.
« Dans deux ou trois heures, se dit Edmond, le porte-clefs va
entrer dans ma chambre, trouvera le cadavre de mon pauvre ami,
le reconnaîtra, me cherchera vainement et donnera l’alarme.
Alors on trouvera le trou, la galerie ; on interrogera ces hommes
qui m’ont lancé à la mer et qui ont dû entendre le cri que j’ai
poussé. Aussitôt, des barques remplies de soldats armés courront après le malheureux fugitif qu’on sait bien ne pas être loin. Le
canon avertira toute la côte qu’il ne faut point donner asile à un
homme qu’on rencontrera errant, nu et affamé. Les espions et les
alguazils de Marseille seront avertis et battront la côte, tandis que
le gouverneur du château d’If fera battre la mer. Alors, traqué sur
l’eau, cerné sur la terre, que deviendrai-je ? J’ai faim, j’ai froid, j’ai
lâché jusqu’au couteau sauveur qui me gênait pour nager ; je suis
à la merci du premier paysan qui voudra gagner vingt francs en
me livrant ; je n’ai plus ni force, ni idée, ni résolution. Ô mon
Dieu ! mon Dieu ! voyez si j’ai assez souffert, et si vous pouvez
faire pour moi plus que je ne puis faire moi-même. »
Au moment où Edmond, dans une espèce de délire occasionné
par l’épuisement de sa force et le vide de son cerveau, prononçait,
anxieusement tourné vers le château d’If, cette prière ardente, il
vit apparaître, à la pointe de l’île de Pomègue, dessinant sa voile
latine à l’horizon, et pareil à une mouette qui vole en rasant le
flot, un petit bâtiment que l’œil d’un marin pouvait seul
reconnaître pour une tartane génoise sur la ligne encore à demi
obscure de la mer. Elle venait du port de Marseille et gagnait le
large en poussant l’écume étincelante devant la proue aiguë qui
ouvrait une route plus facile à ses flancs rebondis.
« Oh ! s’écria Edmond, dire que dans une demi-heure j’aurais
rejoint ce navire si je ne craignais pas d’être questionné, reconnu
pour un fugitif et reconduit à Marseille ! Que faire ? que dire ?
quelle fable inventer dont ils puissent être la dupe ? Ces gens sont
tous des contrebandiers, des demi-pirates. Sous prétexte de faire
le cabotage, ils écument les côtes ; ils aimeront mieux me vendre
que de faire une bonne action stérile.
« Attendons.
« Mais attendre est chose impossible : je meurs de faim ; dans
quelques heures, le peu de forces qui me reste sera évanoui :
d’ailleurs l’heure de la visite approche ; l’éveil n’est pas encore
donné, peut-être ne se doutera-t-on de rien : je puis me faire
passer pour un des matelots de ce petit bâtiment qui s’est brisé
cette nuit. Cette fable ne manquera point de vraisemblance ; nul
ne viendra pour me contredire, ils sont bien engloutis tous.
Allons. »
Et, tout en disant ces mots, Dantès tourna les yeux vers
l’endroit où le petit navire s’était brisé, et tressaillit. À l’arête d’un
rocher était resté accroché le bonnet phrygien d’un des matelots
naufragés, et tout près de là flottaient quelques débris de la
carène, solives inertes que la mer poussait et repoussait contre la
base de l’île, qu’elles battaient comme d’impuissants béliers.
En un instant, la résolution de Dantès fut prise ; il se remit à
la mer, nagea vers le bonnet, s’en couvrit la tête, saisit une des
solives et se dirigea pour couper la ligne que devait suivre le
bâtiment.
« Maintenant, je suis sauvé », murmura-t-il.
Et cette conviction lui rendit ses forces.
Bientôt, il aperçut la tartane, qui, ayant le vent presque
debout, courait des bordées entre le château d’If et la tour de
Planier. Un instant, Dantès craignit qu’au lieu de serrer la côte le
petit bâtiment ne gagnât le large, comme il eût fait par exemple si
sa destination eût été pour la Corse ou la Sardaigne : mais, à la
façon dont il manœuvrait, le nageur reconnut bientôt qu’il
désirait passer, comme c’est l’habitude des bâtiments qui vont en
Italie, entre l’île de Jaros et l’île de Calaseraigne.
Cependant, le navire et le nageur approchaient insensiblement
l’un de l’autre ; dans une de ses bordées, le petit bâtiment vint même à un quart de lieue à peu près de Dantès. Il se souleva alors
sur les flots, agitant son bonnet en signe de détresse ; mais
personne ne le vit sur le bâtiment, qui vira de bord et
recommença une nouvelle bordée. Dantès songea à appeler ; mais
il mesura de l’œil la distance et comprit que sa voix n’arriverait
point jusqu’au navire, emportée et couverte qu’elle serait
auparavant par la brise de la mer et le bruit des flots.
C’est alors qu’il se félicita de cette précaution qu’il avait prise
de s’étendre sur une solive. Affaibli comme il était, peut-être
n’eût-il pas pu se soutenir sur la mer jusqu’à ce qu’il eût rejoint la
tartane ; et, à coup sûr, si la tartane, ce qui était possible, passait
sans le voir, il n’eût pas pu regagner la côte.
Dantès, quoiqu’il fût à peu près certain de la route que suivait
le bâtiment, l’accompagna des yeux avec une certaine anxiété,
jusqu’au moment où il lui vit faire son abattée et revenir à lui.
Alors il s’avança à sa rencontre ; mais avant qu’ils se fussent
joints, le bâtiment commença à virer de bord.
Aussitôt Dantès, par un effort suprême, se leva presque debout
sur l’eau, agitant son bonnet, et jetant un de ces cris lamentables
comme en poussent les marins en détresse, et qui semblent la
plainte de quelque génie de la mer.
Cette fois, on le vit et on l’entendit. La tartane interrompit sa
manœuvre et tourna le cap de son côté. En même temps, il vit
qu’on se préparait à mettre une chaloupe à la mer.
Un instant après, la chaloupe, montée par deux hommes, se
dirigea de son côté, battant la mer de son double aviron. Dantès
alors laissa glisser la solive dont il pensait n’avoir plus besoin, et
nagea vigoureusement pour épargner la moitié du chemin à ceux
qui venaient à lui.
Cependant, le nageur avait compté sur des forces presque
absentes ; ce fut alors qu’il sentit de quelle utilité lui avait été ce
morceau de bois qui flottait déjà, inerte, à cent pas de lui. Ses
bras commençaient à se roidir, ses jambes avaient perdu leur
flexibilité ; ses mouvements devenaient durs et saccadés, sa
poitrine était haletante.
Il poussa un grand cri, les deux rameurs redoublèrent
d’énergie, et l’un d’eux lui cria en italien :
« Courage ! »
Le mot lui arriva au moment où une vague, qu’il n’avait plus
la force de surmonter, passait au-dessus de sa tête et le couvrait
d’écume.
Il reparut battant la mer de ces mouvements inégaux et
désespérés d’un homme qui se noie, poussa un troisième cri, et se
sentit enfoncer dans la mer, comme s’il eût eu encore au pied le
boulet mortel.
L’eau passa par-dessus sa tête, et à travers l’eau il vit le ciel
livide avec des taches noires.
Un violent effort le ramena à la surface de la mer. Il lui
sembla alors qu’on le saisissait par les cheveux ; puis il ne vit plus
rien, il n’entendit plus rien ; il était évanoui.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, Dantès se retrouva sur le pont de la
tartane, qui continuait son chemin ; son premier regard fut pour
voir quelle direction elle suivait : on continuait de s’éloigner du
château d’If.
Dantès était tellement épuisé, que l’exclamation de joie qu’il fit
fut prise pour un soupir de douleur.
Comme nous l’avons dit, il était couché sur le pont : un
matelot lui frottait les membres avec une couverture de laine ; un
autre, qu’il reconnut pour celui qui lui avait crié : « Courage ! » lui introduisait l’orifice d’une gourde dans la bouche ; un
troisième, vieux marin, qui était à la fois le pilote et le patron, le
regardait avec le sentiment de pitié égoïste qu’éprouvent en
général les hommes pour un malheur auquel ils ont échappé la
veille et qui peut les atteindre le lendemain.
Quelques gouttes de rhum, que contenait la gourde,
ranimèrent le cœur défaillant du jeune homme, tandis que les
frictions que le matelot, à genoux devant lui, continuait d’opérer
avec de la laine rendaient l’élasticité à ses membres.
« Qui êtes-vous ? demanda en mauvais français le patron.
— Je suis, répondit Dantès en mauvais italien, un matelot
maltais ; nous venions de Syracuse, nous étions chargés de vin et
de panoline. Le grain de cette nuit nous a surpris au cap
Morgiou, et nous avons été brisés contre ces rochers que vous
voyez là-bas.
— D’où venez-vous ?
— De ces rochers où j’avais eu le bonheur de me cramponner,
tandis que notre pauvre capitaine s’y brisait la tête. Nos trois
autres compagnons se sont noyés. Je crois que je suis le seul qui
reste vivant ; j’ai aperçu votre navire, et, craignant d’avoir
longtemps à attendre sur cette île isolée et déserte, je me suis
hasardé sur un débris de notre bâtiment pour essayer de venir
jusqu’à vous. Merci, continua Dantès, vous m’avez sauvé la vie ;
j’étais perdu quand l’un de vos matelots m’a saisi par les cheveux.
— C’est moi », dit un matelot à la figure franche et ouverte,
encadrée de longs favoris noirs ; « et il était temps, vous couliez.
— Oui, dit Dantès en lui tendant la main, oui, mon ami, et je
vous remercie une seconde fois.
— Ma foi ! dit le marin, j’hésitais presque ; avec votre barbe de
six pouces de long et vos cheveux d’un pied, vous aviez plus l’air d’un brigand que d’un honnête homme. »
Dantès se rappela effectivement que depuis qu’il était au
château d’If il ne s’était pas coupé les cheveux, et ne s’était point
fait la barbe.
« Oui, dit-il, c’est un vœu que j’avais fait à Notre-Dame del Pie
de la Grotta, dans un moment de danger, d’être dix ans sans
couper mes cheveux ni ma barbe. C’est aujourd’hui l’expiration
de mon vœu, et j’ai failli me noyer pour mon anniversaire.
— Maintenant, qu’allons-nous faire de vous ? demanda le
patron.
— Hélas ! répondit Dantès, ce que vous voudrez : la felouque
que je montais est perdue, le capitaine est mort ; comme vous le
voyez, j’ai échappé au même sort, mais absolument nu :
heureusement, je suis assez bon matelot ; jetez-moi dans le
premier port où vous relâcherez, et je trouverai toujours de
l’emploi sur un bâtiment marchand.
— Vous connaissez la Méditerranée ?
— J’y navigue depuis mon enfance.
— Vous savez les bons mouillages ?
— Il y a peu de ports, même des plus difficiles, dans lesquels
je ne puisse entrer ou dont je ne puisse sortir les yeux fermés.
— Eh bien ! dites donc, patron, demanda le matelot qui avait
crié courage à Dantès, si le camarade dit vrai, qui empêche qu’il
reste avec nous ?
— Oui, s’il dit vrai, dit le patron d’un air de doute, mais dans
l’état où est le pauvre diable, on promet beaucoup, quitte à tenir
ce que l’on peut.
— Je tiendrai plus que je n’ai promis, dit Dantès.
— Oh ! oh ! fit le patron en riant, nous verrons cela.
— Quand vous voudrez, reprit Dantès en se relevant. Où allez-
vous ?
— À Livourne.
— Eh bien ! alors, au lieu de courir des bordées qui vous font
perdre un temps précieux, pourquoi ne serrez-vous pas tout
simplement le vent au plus près ?
— Parce que nous irions donner droit sur l’île de Rion.
— Vous en passerez à plus de vingt brasses.
— Prenez donc le gouvernail, dit le patron, et que nous
jugions de votre science. »
Le jeune homme alla s’asseoir au gouvernail, s’assura par une
légère pression que le bâtiment était obéissant ; et, voyant que,
sans être de première finesse, il ne se refusait pas :
« Aux bras et aux boulines ! » dit-il.
Les quatre matelots qui formaient l’équipage coururent à leur
poste, tandis que le patron les regardait faire.
« Halez ! » continua Dantès.
Les matelots obéirent avec assez de précision.
« Et maintenant, amarrez bien ! »
Cet ordre fut exécuté comme les deux premiers, et le petit
bâtiment, au lieu de continuer de courir des bordées, commença
de s’avancer vers l’île de Rion, près de laquelle il passa, comme
l’avait prédit Dantès, en la laissant, par tribord, à une vingtaine
de brasses.
« Bravo ! dit le patron.
— Bravo ! » répétèrent les matelots.
Et tous regardaient, émerveillés, cet homme dont le regard
avait retrouvé une intelligence et le corps une vigueur qu’on était
loin de soupçonner en lui.
« Vous voyez, dit Dantès en quittant la barre, que je pourrai
vous être de quelque utilité, pendant la traversée du moins. Si
vous ne voulez pas de moi à Livourne, eh bien ! vous me laisserez
là ; et, sur mes premiers mois de solde, je vous rembourserai ma
nourriture jusque-là et les habits que vous allez me prêter.
— C’est bien, c’est bien, dit le patron ; nous pourrons nous
arranger si vous êtes raisonnable.
— Un homme vaut un homme, dit Dantès ; ce que vous
donnez aux camarades vous me le donnerez, et tout sera dit.
— Ce n’est pas juste, dit le matelot qui avait tiré Dantès de la
mer, car vous en savez plus que nous.
— De quoi diable te mêles-tu ? Cela te regarde-t-il, Jacopo ?
dit le patron ; chacun est libre de s’engager pour la somme qui lui
convient.
— C’est juste, dit Jacopo ; c’était une simple observation que je
faisais.
— Eh bien ! tu ferais bien mieux encore de prêter à ce brave
garçon, qui est tout nu, un pantalon et une vareuse, si toutefois tu
en as de rechange.
— Non, dit Jacopo, mais j’ai une chemise et un pantalon.
— C’est tout ce qu’il me faut, dit Dantès ; merci, mon ami. »
Jacopo se laissa glisser par l’écoutille, et remonta un instant
après avec les deux vêtements, que Dantès revêtit avec un
indicible bonheur.
« Maintenant, vous faut-il encore autre chose ? demanda le
patron.
— Un morceau de pain et une seconde gorgée de cet excellent
rhum dont j’ai déjà goûté ; car il y a bien longtemps que je n’ai
rien pris. »
En effet, il y avait quarante heures à peu près.
On apporta à Dantès un morceau de pain, et Jacopo lui
présenta la gourde.
« La barre à bâbord ! » cria le capitaine en se retournant vers
le timonier.
Dantès jeta un coup d’œil du même côté en portant la gourde
à sa bouche, mais la gourde resta à moitié chemin.
« Tiens ! demanda le patron, que se passe-t-il donc au château
d’If ? »
En effet, un petit nuage blanc, nuage qui avait attiré
l’attention de Dantès, venait d’apparaître, couronnant les
créneaux du bastion sud du château d’If.
Une seconde après, le bruit d’une explosion lointaine vint
mourir à bord de la tartane.
Les matelots levèrent la tête en se regardant les uns les autres.
« Que veut dire cela ? » demanda le patron.
« Il se sera sauvé quelque prisonnier cette nuit, dit Dantès, et
l’on tire le canon d’alarme. »
Le patron jeta un regard sur le jeune homme, qui, en disant
ces paroles, avait porté la gourde à sa bouche ; mais il le vit
savourer la liqueur qu’elle contenait avec tant de calme et de
satisfaction, que, s’il eût eu un soupçon quelconque, ce soupçon
ne fit que traverser son esprit et mourut aussitôt.
« Voilà du rhum qui est diablement fort », fit Dantès, essuyant
avec la manche de sa chemise son front ruisselant de sueur.
« En tout cas, murmura le patron en le regardant, si c’est lui,
tant mieux ; car j’ai fait là l’acquisition d’un fier homme. »
Sous le prétexte qu’il était fatigué, Dantès demanda alors à
s’asseoir au gouvernail. Le timonier, enchanté d’être relayé dans
ses fonctions, consulta de l’œil le patron, qui lui fit de la tête signe
qu’il pouvait remettre la barre à son nouveau compagnon.
Dantès ainsi placé put rester les yeux fixés du côté de
Marseille.
« Quel quantième du mois tenons-nous ? » demanda Dantès à
Jacopo, qui était venu s’asseoir auprès de lui, en perdant de vue le
château d’If.
« Le 28 février, répondit celui-ci.
— De quelle année ? demanda encore Dantès.
— Comment, de quelle année ! Vous demandez de quelle
année ?
— Oui, reprit le jeune homme, je vous demande de quelle
année.
— Vous avez oublié l’année où nous sommes ?
— Que voulez-vous ! j’ai eu si grande peur cette nuit, dit en
riant Dantès, que j’ai failli en perdre l’esprit ; si bien que ma
mémoire en est demeurée toute troublée : je vous demande donc
le 28 de février de quelle année nous sommes ?
— De l’année 1829 », dit Jacopo.
Il y avait quatorze ans, jour pour jour, que Dantès avait été
arrêté.
Il était entré à dix-neuf ans au château d’If, il en sortait à
trente-trois ans.
Un douloureux sourire passa sur ses lèvres ; il se demanda ce
qu’était devenue Mercédès pendant ce temps où elle avait dû le
croire mort.
Puis un éclair de haine s’alluma dans ses yeux en songeant à
ces trois hommes auxquels il devait une si longue et si cruelle
captivité.
Et il renouvela contre Danglars, Fernand et Villefort ce
serment d’implacable vengeance qu’il avait déjà prononcé dans sa
prison.
Et ce serment n’était plus une vaine menace, car, à cette
heure, le plus fin voilier de la Méditerranée n’eût certes pu
rattraper la petite tartane qui cinglait à pleines voiles vers
Livourne.
OceanofPDF.com