Le comte de Monte-Cristo
XXXIII. Bandits romains
XXXIII
BANDITS ROMAINS
Le lendemain, Franz se réveilla le premier, et, aussitôt réveillé,
sonna.
Le tintement de la clochette vibrait encore, lorsque maître
Pastrini entra en personne.
« Eh bien ! » dit l’hôte triomphant, et sans même attendre que
Franz l’interrogeât, « je m’en doutais bien hier, Excellence, quand
je ne voulais rien vous promettre ; vous vous y êtes pris trop tard,
et il n’y a plus une seule calèche à Rome : pour les trois derniers
jours, s’entend.
— Oui, reprit Franz, c’est-à-dire pour ceux où elle est
absolument nécessaire.
— Qu’y a-t-il ? demanda Albert en entrant, pas de calèche ?
— Justement, mon cher ami, répondit Franz, et vous avez
deviné du premier coup.
— Eh bien ! voilà une jolie ville que votre ville éternelle !
— C’est-à-dire, Excellence », reprit maître Pastrini, qui
désirait maintenir la capitale du monde chrétien dans une
certaine dignité à l’égard de ses voyageurs, « c’est-à-dire qu’il n’y a
plus de calèche à partir de dimanche matin jusqu’à mardi soir,
mais d’ici là vous en trouverez cinquante si vous voulez.
— Ah ! c’est déjà quelque chose, dit Albert ; nous sommes
aujourd’hui jeudi ; qui sait, d’ici à dimanche, ce qui peut arriver ?
— Il arrivera dix à douze mille voyageurs, répondit Franz,
lesquels rendront la difficulté plus grande encore.
— Mon ami, dit Morcerf, jouissons du présent et
n’assombrissons pas l’avenir.
— Au moins, demanda Franz, nous pourrons avoir une
fenêtre ?
— Sur quoi ?
— Sur la rue du Cours, parbleu !
— Ah bien oui ! une fenêtre ! s’exclama maître Pastrini ;
impossible ; de toute impossibilité ! Il en restait une au
cinquième étage du palais Doria, et elle a été louée à un prince
russe pour vingt sequins par jour. »
Les deux jeunes gens se regardaient d’un air stupéfait.
« Eh bien, mon cher, dit Franz à Albert, savez-vous ce qu’il y a
de mieux à faire ? c’est de nous en aller passer le carnaval à
Venise ; au moins là, si nous ne trouvons pas de voiture, nous
trouverons des gondoles.
— Ah ! ma foi non ! s’écria Albert, j’ai décidé que je verrais le
carnaval à Rome, et je l’y verrai, fût-ce sur des échasses.
— Tiens ! s’écria Franz, c’est une idée triomphante, surtout
pour éteindre les moccoletti ; nous nous déguiserons en
polichinelles-vampires ou en habitants des Landes, et nous
aurons un succès fou.
— Leurs Excellences désirent-elles toujours une voiture
jusqu’à dimanche ?
— Parbleu ! dit Albert, est-ce que vous croyez que nous allons
courir les rues de Rome à pied, comme des clercs d’huissier ?
— Je vais m’empresser d’exécuter les ordres de Leurs
Excellences, dit maître Pastrini : seulement je les préviens que la
voiture leur coûtera six piastres par jour.
— Et moi, mon cher monsieur Pastrini, dit Franz, moi qui ne
suis pas notre voisin le millionnaire, je vous préviens à mon tour,
qu’attendu que c’est la quatrième fois que je viens à Rome, je sais
le prix des calèches, jours ordinaires, dimanches et fêtes. Nous
vous donnerons douze piastres pour aujourd’hui, demain et
après-demain, et vous aurez encore un fort joli bénéfice.
— Cependant, Excellence !… dit maître Pastrini, essayant de
se rebeller.
— Allez, mon cher hôte, dit Franz, ou je vais moi-même faire
mon prix avec votre affettatore, qui est le mien aussi ; c’est un vieil
ami à moi, qui m’a déjà pas mal volé d’argent dans sa vie, et qui,
dans l’espérance de m’en voler encore, en passera par un prix
moindre que celui que je vous offre : vous perdrez donc la
différence et ce sera votre faute.
— Ne prenez pas cette peine, Excellence », dit maître Pastrini,
avec ce sourire du spéculateur italien qui s’avoue vaincu, « je
ferai de mon mieux, et j’espère que vous serez content.
— À merveille ! voilà ce qui s’appelle parler.
— Quand voulez-vous la voiture ?
— Dans une heure.
— Dans une heure elle sera à la porte. »
Une heure après, effectivement, la voiture attendait les deux
jeunes gens : c’était un modeste fiacre, que, vu la solennité de la circonstance, on avait élevé au rang de calèche ; mais, quelque
médiocre apparence qu’il eût, les deux jeunes gens se fussent
trouvés bien heureux d’avoir un pareil véhicule pour les trois
derniers jours.
« Excellence ! cria le cicerone en voyant Franz mettre le nez à
la fenêtre, faut-il faire approcher le carrosse du palais ? »
Si habitué que fût Franz à l’emphase italienne, son premier
mouvement fut de regarder autour de lui ; mais c’était bien à lui-
même que ces paroles s’adressaient.
Franz était l’Excellence ; le carrosse, c’était le fiacre ; le palais,
c’était l’hôtel de Londres.
Tout le génie laudatif de la nation était dans cette seule
phrase.
Franz et Albert descendirent. Le carrosse s’approcha du
palais. Leurs Excellences allongèrent leurs jambes sur les
banquettes, le cicerone sauta sur le siège de derrière.
« Où Leurs Excellences veulent-elles qu’on les conduise ?
— Mais, à Saint-Pierre d’abord, et au Colisée ensuite », dit
Albert en véritable Parisien.
Mais Albert ne savait pas une chose : c’est qu’il faut un jour
pour voir Saint-Pierre, et un mois pour l’étudier : la journée se
passa donc rien qu’à voir Saint-Pierre.
Tout à coup, les deux amis s’aperçurent que le jour baissait.
Franz tira sa montre, il était quatre heures et demie.
On reprit aussitôt h le chemin de l’hôtel. À la porte, Franz
donna l’ordre au cocher de se tenir prêt à huit heures. Il voulait
faire voir à Albert le Colisée au clair de lune, comme il lui avait
fait voir Saint-Pierre au grand jour. Lorsqu’on fait voir à un ami
une ville qu’on a déjà vue, on y met la même coquetterie qu’à
montrer une femme dont on a été l’amant.
En conséquence, Franz traça au cocher son itinéraire ; il
devait sortir par la porte del Popolo, longer la muraille extérieure
et rentrer par la porte San-Giovanni. Ainsi le Colisée leur
apparaissait sans préparation aucune, et sans que le Capitole, le
Forum, l’arc de Septime Sévère, le temple d’Antonin et Faustine
et la Via Sacra eussent servi de degrés placés sur sa route pour le
rapetisser.
On se mit à table : maître Pastrini avait promis à ses hôtes un
festin excellent ; il leur donna un dîner passable : il n’y avait rien
à dire.
À la fin du dîner, il entra lui-même : Franz crut d’abord que
c’était pour recevoir ses compliments et s’apprêtait à les lui faire,
lorsqu’aux premiers mots il l’interrompit :
« Excellence, dit-il, je suis flatté de votre approbation ; mais ce
n’était pas pour cela que j’étais monté chez vous…
Était-ce pour nous dire que vous aviez trouvé une voiture ? »
demanda Albert en allumant son cigare.
« Encore moins, et même, Excellence, vous ferez bien de n’y
plus penser et d’en prendre votre parti. À Rome, les choses se
peuvent ou ne se peuvent pas. Quand on vous a dit qu’elles ne se
pouvaient pas, c’est fini.
— À Paris, c’est bien plus commode : quand cela ne se peut
pas, on paye le double et l’on a à l’instant même ce que l’on
demande.
— J’entends dire cela à tous les Français, dit maître Pastrini
un peu piqué, ce qui fait que je ne comprends pas comment ils
voyagent.
— Mais aussi », dit Albert en poussant flegmatiquement sa
fumée au plafond et en se renversant balancé sur les deux pieds
de derrière de son fauteuil, « ce sont les fous et les niais comme nous qui voyagent ; les gens sensés ne quittent pas leur hôtel de la
rue du Helder, le boulevard de Gand et le café de Paris. »
Il va sans dire qu’Albert demeurait dans la rue susdite, faisait
tous les jours sa promenade fashionable, et dînait
quotidiennement dans le seul café où l’on dîne, quand toutefois
on est en bons termes avec les garçons.
Maître Pastrini resta un instant silencieux ; il était évident
qu’il méditait la réponse, qui sans doute ne lui paraissait pas
parfaitement claire.
« Mais enfin », dit Franz à son tour, interrompant les
réflexions géographiques de son hôte, « vous étiez venu dans un
but quelconque ; voulez-vous nous exposer l’objet de votre visite ?
— Ah ! c’est juste ; le voici : vous avez commandé la calèche
pour huit heures ?
— Parfaitement.
— Vous avez l’intention de visiter il Colosseo ?
— C’est-à-dire le Colisée ?
— C’est exactement la même chose.
— Soit.
— Vous avez dit à votre cocher de sortir par la porte del
Popolo, de faire le tour des murs et de rentrer par la porte San-
Giovanni ?
— Ce sont mes propres paroles.
— Eh bien ! cet itinéraire est impossible.
— Impossible !
— Ou du moins fort dangereux.
— Dangereux ! et pourquoi ?
— À cause du fameux Luigi Vampa.
— D’abord, mon cher hôte, qu’est-ce que le fameux Luigi
Vampa ? demanda Albert ; il peut être très fameux à Rome, mais je vous préviens qu’il est ignoré à Paris.
— Comment ! vous ne le connaissez pas ?
— Je n’ai pas cet honneur.
— Vous n’avez jamais entendu prononcer son nom ?
— Jamais.
— Eh bien ! c’est un bandit auprès duquel les Decesaris et les
Gasparone sont des espèces d’enfants de chœur.
— Attention, Albert ! s’écria Franz, voilà donc enfin un
bandit !
— Je vous préviens, mon cher hôte, que je ne croirai pas un
mot de ce que vous allez nous dire. Ce point arrêté entre nous,
parlez tant que vous voudrez, je vous écoute. “Il y avait une
fois…” Eh bien, allez donc ! »
Maître Pastrini se retourna du côté de Franz, qui lui paraissait
le plus raisonnable des deux jeunes gens. Il faut rendre justice au
brave homme : il avait logé bien des Français dans sa vie, mais
jamais il n’avait compris certain côté de leur esprit.
« Excellence », dit-il fort gravement, s’adressant, comme nous
l’avons dit, à Franz, « si vous me regardez comme un menteur, il
est inutile que je vous dise ce que je voulais vous dire ; je puis
cependant vous affirmer que c’était dans l’intérêt de Vos
Excellences.
— Albert ne vous dit pas que vous êtes un menteur, mon cher
monsieur Pastrini, reprit Franz, il vous dit qu’il ne vous croira
pas, voilà tout. Mais, moi, je vous croirai, soyez tranquille ; parlez
donc.
— Cependant, Excellence, vous comprenez bien que si l’on
met en doute ma véracité…
— Mon cher, reprit Franz, vous êtes plus susceptible que
Cassandre, qui cependant était prophétesse, et que personne n’écoutait ; tandis que vous, au moins, vous êtes sûr de la moitié
de votre auditoire. Voyons, asseyez-vous et dites-nous ce que c’est
que M. Vampa.
— Je vous l’ai dit, Excellence, c’est un bandit, comme nous
n’en avons pas encore vu depuis le fameux Mastrilla.
— Eh bien ! quel rapport a ce bandit avec l’ordre que j’ai
donné à mon cocher de sortir par la porte del Popolo et de
rentrer par la porte San-Giovanni ?
— Il y a, répondit maître Pastrini, que vous pourrez bien sortir
par l’une, mais que je doute que vous rentriez par l’autre.
— Pourquoi cela ? demanda Franz.
— Parce que, la nuit venue, on n’est plus en sûreté à cinquante
pas des portes.
— D’honneur ? s’écria Albert.
— Monsieur le vicomte », dit maître Pastrini, toujours blessé
jusqu’au fond du cœur du doute émis par Albert sur sa véracité,
« ce que je dis n’est pas pour vous, c’est pour votre compagnon de
voyage, qui connaît Rome, lui, et qui sait qu’on ne badine pas
avec ces choses-là.
— Mon cher, dit Albert s’adressant à Franz, voici une aventure
admirable toute trouvée : nous bourrons notre calèche de
pistolets, de tromblons et de fusils à deux coups. Luigi Vampa
vient pour nous arrêter, nous l’arrêtons. Nous le ramenons à
Rome ; nous en faisons hommage à Sa Sainteté, qui nous
demande ce qu’elle peut faire pour reconnaître un si grand
service. Alors nous réclamons purement et simplement un
carrosse et deux chevaux de ses écuries, et nous voyons le
carnaval en voiture ; sans compter que probablement le peuple
romain, reconnaissant, nous couronne au Capitole et nous proclame, comme Curtius et Horatius Coclès, les sauveurs de la
patrie. »
Pendant qu’Albert déduisait cette proposition, maître Pastrini
faisait une figure qu’on essayerait vainement de décrire.
« Et d’abord, demanda Franz à Albert, où prendrez-vous ces
pistolets, ces tromblons, ces fusils à deux coups dont vous voulez
farcir votre voiture ?
— Le fait est que ce ne sera pas dans mon arsenal, dit-il ; car à
la Terracine, on m’a pris jusqu’à mon couteau-poignard ; et à
vous ?
— À moi, on m’en a fait autant à Aqua-Pendente.
— Ah çà ! mon cher hôte », dit Albert en allumant son second
cigare au reste de son premier, « savez-vous que c’est très
commode pour les voleurs cette mesure-là, et qu’elle m’a tout l’air
d’avoir été prise de compte à demi avec eux ? »
Sans doute maître Pastrini trouva la plaisanterie
compromettante, car il n’y répondit qu’à moitié et encore en
adressant la parole à Franz, comme au seul être raisonnable avec
lequel il pût convenablement s’entendre.
« Son Excellence sait que ce n’est pas l’habitude de se
défendre quand on est attaqué par des bandits.
— Comment ! » s’écria Albert, dont le courage se révoltait à
l’idée de se laisser dévaliser sans rien dire ; « comment ! ce n’est
pas l’habitude !
— Non ! car toute défense serait inutile. Que voulez-vous faire
contre une douzaine de bandits qui sortent d’un fossé, d’une
masure ou d’un aqueduc, et qui vous couchent en joue tous à la
fois ?
— Eh sacrebleu ! je veux me faire tuer ! » s’écria Albert.
L’aubergiste se tourna vers Franz d’un air qui voulait dire :
Décidément, Excellence, votre camarade est fou.
« Mon cher Albert, reprit Franz, votre réponse est sublime, et
vaut le Qu’il mourût du vieux Corneille : seulement, quand
Horace répondait cela, il s’agissait du salut de Rome, et la chose
en valait la peine. Mais quant à nous, remarquez qu’il s’agit
simplement d’un caprice à satisfaire, et qu’il serait ridicule, pour
un caprice, de risquer notre vie.
— Ah ! per Bacco ! s’écria maître Pastrini, à la bonne heure,
voilà ce qui s’appelle parler. »
Albert se versa un verre de lacryma Christi, qu’il but à petits
coups, en grommelant des paroles inintelligibles.
« Eh bien ! maître Pastrini, reprit Franz, maintenant que voilà
mon compagnon calmé, et que vous avez pu apprécier mes
dispositions pacifiques, maintenant, voyons, qu’est-ce que le
seigneur Luigi Vampa ? Est-il berger ou patricien ? est-il jeune ou
vieux ? est-il petit ou grand ? Dépeignez-nous-le, afin que si nous
le rencontrions par hasard dans le monde, comme Jean Sbogar
ou Lara 54, nous puissions au moins le reconnaître.
— Vous ne pouvez pas mieux vous adresser qu’à moi,
Excellence, pour avoir des détails exacts, car j’ai connu Luigi
Vampa tout enfant ; et, un jour que j’étais tombé moi-même entre
ses mains, en allant de Ferentino à Alatri, il se souvint,
heureusement pour moi, de notre ancienne connaissance ; il me
laissa aller, non seulement sans me faire payer de rançon, mais
encore après m’avoir fait cadeau d’une fort belle montre et
m’avoir raconté son histoire.
— Voyons la montre », dit Albert.
Maître Pastrini tira de son gousset une magnifique Bréguet
portant le nom de son auteur, le timbre de Paris et une couronne de comte.
« Voilà, dit-il.
— Peste ! fit Albert, je vous en fais mon compliment ; j’ai la
pareille à peu près – il tira sa montre de la poche de son gilet – et
elle m’a coûté trois mille francs.
— Voyons l’histoire », dit Franz à son tour, en tirant un
fauteuil et en faisant signe à maître Pastrini de s’asseoir.
« Leurs Excellences permettent ? dit l’hôte.
— Pardieu ! dit Albert, vous n’êtes pas un prédicateur, mon
cher, pour parler debout. »
L’hôtelier s’assit, après avoir fait à chacun de ses futurs
auditeurs un salut respectueux, lequel avait pour but d’indiquer
qu’il était prêt à leur donner sur Luigi Vampa les renseignements
qu’ils demandaient.
« Ah ça ! » fit Franz, arrêtant maître Pastrini au moment où il
ouvrait la bouche, « vous dites que vous avez connu Luigi Vampa
tout enfant ; c’est donc encore un jeune homme ?
— Comment, un jeune homme ! je crois bien ; il a vingt-deux
ans à peine ! Oh ! c’est un gaillard qui ira loin, soyez tranquille !
— Que dites-vous de cela, Albert ? c’est beau, à vingt-deux ans,
de s’être déjà fait une réputation, dit Franz.
— Oui, certes, et, à son âge, Alexandre, César et Napoléon, qui
depuis ont fait un certain bruit dans le monde, n’étaient pas si
avancés que lui.
— Ainsi, reprit Franz, s’adressant à son hôte, le héros dont
nous allons entendre l’histoire n’a que vingt-deux ans ?
— À peine, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire.
— Est-il grand ou petit ?
— De taille moyenne : à peu près comme Son Excellence, dit
l’hôte en montrant Albert.
— Merci de la comparaison, dit celui-ci en s’inclinant.
— Allez toujours, maître Pastrini, reprit Franz, souriant de la
susceptibilité de son ami. Et à quelle classe de la société
appartenait-il ?
— C’était un simple petit pâtre attaché à la ferme du comte de
San-Felice, située entre Palestrina et le lac de Gabri. Il était né à
Pampinara, et était entré à l’âge de cinq ans au service du comte.
Son père, berger lui-même à Anagni, avait un petit troupeau à lui,
et vivait de la laine de ses moutons et de la récolte faite avec le
lait de ses brebis, qu’il venait vendre à Rome.
« Tout enfant, le petit Vampa avait un caractère étrange. Un
jour, à l’âge de sept ans, il était venu trouver le curé de Palestrina,
et l’avait prié de lui apprendre à lire. C’était chose difficile ; car le
jeune pâtre ne pouvait pas quitter son troupeau. Mais le bon curé
allait tous les jours dire la messe dans un pauvre petit bourg trop
peu considérable pour payer un prêtre, et qui, n’ayant pas même
de nom, était connu sous celui del Borgo. Il offrit à Luigi de se
trouver sur son chemin à l’heure de son retour et de lui donner
ainsi sa leçon, le prévenant que cette leçon serait courte et qu’il
eût par conséquent à en profiter.
« L’enfant accepta avec joie.
« Tous les jours, Luigi menait paître son troupeau sur la route
de Palestrina au Borgo ; tous les jours, à neuf heures du matin, le
curé passait, le prêtre et l’enfant s’asseyaient sur le revers d’un
fossé, et le petit pâtre prenait sa leçon dans le bréviaire du curé.
« Au bout de trois mois, il savait lire.
« Ce n’était pas tout, il lui fallait maintenant apprendre à
écrire.
« Le prêtre fit faire par un professeur d’écriture de Rome trois
alphabets : un en gros, un en moyen, et un en fin, et il lui montra qu’en suivant cet alphabet sur une ardoise il pouvait, à l’aide
d’une pointe de fer, apprendre à écrire.
« Le même soir, lorsque le troupeau fut rentré à la ferme, le
petit Vampa courut chez le serrurier de Palestrina, prit un gros
clou, le forgea, le martela, l’arrondit, et en fit une espèce de stylet
antique.
« Le lendemain, il avait réuni une provision d’ardoises et se
mettait à l’œuvre.
« Au bout de trois mois, il savait écrire.
« Le curé, étonné de cette profonde intelligence et touché de
cette aptitude, lui fit cadeau de plusieurs cahiers de papier, d’un
paquet de plumes et d’un canif.
« Ce fut une nouvelle étude à faire, mais étude qui n’était rien
auprès de la première. Huit jours après, il maniait la plume
comme il maniait le stylet.
« Le curé raconta cette anecdote au comte de San-Felice, qui
voulut voir le petit pâtre, le fit lire et écrire devant lui, ordonna à
son intendant de le faire manger avec les domestiques, et lui
donna deux piastres par mois.
« Avec cet argent, Luigi acheta des livres et des crayons.
« En effet, il avait appliqué à tous les objets cette facilité
d’imitation qu’il avait, et, comme Giotto enfant, il dessinait sur
ses ardoises ses brebis, les arbres, les maisons.
« Puis, avec la pointe de son canif, il commença à tailler le
bois et à lui donner toutes sortes de formes. C’est ainsi que
Pinelli, le sculpteur populaire, avait commencé.
« Une petite fille de six ou sept ans, c’est-à-dire un peu plus
jeune que Vampa, gardait de son côté les brebis dans une ferme
voisine de Palestrina ; elle était orpheline, née à Valmontone, et
s’appelait Teresa.
« Les deux enfants se rencontraient, s’asseyaient l’un près de
l’autre, laissaient leurs troupeaux se mêler et paître ensemble,
causaient, riaient et jouaient ; puis, le soir, on démêlait les
moutons du comte de San-Felice d’avec ceux du baron de
Cervetri, et les enfants se quittaient pour revenir à leur ferme
respective, en se promettant de se retrouver le lendemain matin.
« Le lendemain ils tenaient parole, et grandissaient ainsi côte
à côte.
« Vampa atteignit douze ans, et la petite Teresa onze.
« Cependant, leurs instincts naturels se développaient.
« À côté du goût des arts que Luigi avait poussé aussi loin qu’il
le pouvait faire dans l’isolement, il était triste par boutade, ardent
par secousse, colère par caprice, railleur toujours. Aucun des
jeunes garçons de Pampinara, de Palestrina ou de Valmontone
n’avait pu non seulement prendre aucune influence sur lui, mais
encore devenir son compagnon. Son tempérament volontaire,
toujours disposé à exiger sans jamais vouloir se plier à aucune
concession, écartait de lui tout mouvement amical, toute
démonstration sympathique. Teresa seule commandait d’un mot,
d’un regard, d’un geste à ce caractère entier qui pliait sous la
main d’une femme, et qui, sous celle de quelque homme que ce
fût, se serait raidi jusqu’à rompre.
« Teresa était, au contraire, vive, alerte et gaie, mais coquette
à l’excès ; les deux piastres que donnait à Luigi l’intendant du
comte de San-Felice, le prix de tous les petits ouvrages sculptés
qu’il vendait aux marchands de joujoux de Rome passaient en
boucles d’oreilles de perles, en colliers de verre, en aiguilles d’or.
Aussi, grâce à cette prodigalité de son jeune ami, Teresa était-elle
la plus belle et la plus élégante paysanne des environs de Rome.
« Les deux enfants continuèrent à grandir, passant toutes
leurs journées ensemble, et se livrant sans combat aux instincts
de leur nature primitive. Aussi, dans leurs conversations, dans
leurs souhaits, dans leurs rêves, Vampa se voyait toujours
capitaine de vaisseau, général d’armée ou gouverneur d’une
province ; Teresa se voyait riche, vêtue des plus belles robes et
suivie de domestiques en livrée, puis, quand ils avaient passé
toute la journée à broder leur avenir de ces folles et brillantes
arabesques, ils se séparaient pour ramener chacun leurs moutons
dans leur étable, et redescendre, de la hauteur de leurs songes, à
l’humilité de leur position réelle.
« Un jour, le jeune berger dit à l’intendant du comte qu’il avait
vu un loup sortir des montagnes de la Sabine et rôder autour de
son troupeau. L’intendant lui donna un fusil : c’est ce que voulait
Vampa.
« Ce fusil se trouva par hasard être un excellent canon de
Brescia, portant la balle comme une carabine anglaise ;
seulement un jour le comte, en assommant un renard blessé, en
avait cassé la crosse et l’on avait jeté le fusil au rebut.
« Cela n’était pas une difficulté pour un sculpteur comme
Vampa. Il examina la couche primitive, calcula ce qu’il fallait y
changer pour la mettre à son coup d’œil, et fit une autre crosse
chargée d’ornements si merveilleux que, s’il eût voulu aller vendre
à la ville le bois seul, il en eût certainement tiré quinze ou vingt
piastres.
« Mais il n’avait garde d’agir ainsi : un fusil avait longtemps
été le rêve du jeune homme. Dans tous les pays où l’indépendance
est substituée à la liberté, le premier besoin qu’éprouve tout cœur
fort, toute organisation puissante, est celui d’une arme qui assure en même temps l’attaque et la défense, et qui faisant celui qui la
porte terrible, le fait souvent redouté.
« À partir de ce moment, Vampa donna tous les instants qui
lui restèrent à l’exercice du fusil ; il acheta de la poudre et des
balles, et tout lui devint un but : le tronc de l’olivier, triste, chétif
et gris, qui pousse au versant des montagnes de la Sabine ; le
renard qui, le soir, sortait de son terrier pour commencer sa
chasse nocturne, et l’aigle qui planait dans l’air. Bientôt il devint
si adroit que Teresa surmonta la crainte qu’elle avait éprouvée
d’abord en entendant la détonation, et s’amusa à voir son jeune
compagnon placer la balle de son fusil où il voulait la mettre,
avec autant de justesse que s’il l’eût poussée avec la main.
« Un soir, un loup sortit effectivement d’un bois de sapins près
duquel les deux jeunes gens avaient l’habitude de demeurer : le
loup n’avait pas fait dix pas en plaine qu’il était mort.
« Vampa, tout fier de ce beau coup, le chargea sur ses épaules
et le rapporta à la ferme.
« Tous ces détails donnaient à Luigi une certaine réputation
aux alentours de la ferme ; l’homme supérieur, partout où il se
trouve, se crée une clientèle d’admirateurs. On parlait dans les
environs de ce jeune pâtre comme du plus adroit, du plus fort et
du plus brave contadino qui fût à dix lieues à la ronde ; et
quoique de son côté Teresa, dans un cercle plus étendu encore,
passât pour une des plus jolies filles de la Sabine, personne ne
s’avisait de lui dire un mot d’amour, car on la savait aimée par
Vampa.
« Et cependant les deux jeunes gens ne s’étaient jamais dit
qu’ils s’aimaient. Ils avaient poussé l’un à côté de l’autre comme
deux arbres qui mêlent leurs racines sous le sol, leurs branches
dans l’air, leur parfum dans le ciel ; seulement leur désir de se voir était le même ; ce désir était devenu un besoin, et ils
comprenaient plutôt la mort qu’une séparation d’un seul jour.
« Teresa avait seize ans et Vampa dix-sept.
« Vers ce temps, on commença de parler beaucoup d’une
bande de brigands qui s’organisait dans les monts Lepini. Le
brigandage n’a jamais été sérieusement extirpé dans le voisinage
de Rome. Il manque de chefs parfois, mais quand un chef se
présente, il est rare qu’il lui manque une bande.
« Le célèbre Cucumetto, traqué dans les Abruzzes, chassé du
royaume de Naples, où il avait soutenu une véritable guerre, avait
traversé le Garigliano comme Manfred 55 et était venu entre
Sonnino et Juperno se réfugier sur les bords de l’Amasine.
« C’était lui qui s’occupait à réorganiser une troupe, et qui
marchait sur les traces de Decesaris et de Gasparone, qu’il
espérait bientôt surpasser. Plusieurs jeunes gens de Palestrina, de
Frascati et de Pampinara disparurent. On s’inquiéta d’eux
d’abord, puis bientôt on sut qu’ils étaient allés rejoindre la bande
de Cucumetto.
« Au bout de quelque temps, Cucumetto devint l’objet de
l’attention générale. On citait de ce chef de bandits des traits
d’audace extraordinaires et de brutalité révoltante.
« Un jour, il enleva une jeune fille : c’était la fille de
l’arpenteur de Frosinone. Les lois des bandits sont positives : une
jeune fille est à celui qui l’enlève d’abord, puis les autres la tirent
au sort, et la malheureuse sert aux plaisirs de toute la troupe
jusqu’à ce que les bandits l’abandonnent ou qu’elle meure.
« Lorsque les parents sont assez riches pour la racheter, on
envoie un messager qui traite de la rançon ; la tête de la
prisonnière répond de la sécurité de l’émissaire. Si la rançon est
refusée, la prisonnière est condamnée irrévocablement.
« La jeune fille avait son amant dans la troupe de Cucumetto :
il s’appelait Carlini.
« En reconnaissant le jeune homme, elle tendit les bras vers
lui et se crut sauvée. Mais le pauvre Carlini, en la reconnaissant,
lui, sentit son cœur se briser ; car il se doutait bien du sort qui
attendait sa maîtresse.
« Cependant, comme il était le favori de Cucumetto, comme il
avait partagé ses dangers depuis trois ans, comme il lui avait
sauvé la vie en abattant d’un coup de pistolet un carabinier qui
avait déjà le sabre levé sur sa tête, il espéra que Cucumetto aurait
quelque pitié de lui.
« Il prit donc le chef à part, tandis que la jeune fille, assise
contre le tronc d’un grand pin qui s’élevait au milieu d’une
clairière de la forêt, s’était fait un voile de la coiffure pittoresque
des paysannes romaines et cachait son visage aux regards
luxurieux des bandits.
« Là, il lui raconta tout, ses amours avec la prisonnière, leurs
serments de fidélité, et comment chaque nuit, depuis qu’ils
étaient dans les environs, ils se donnaient rendez-vous dans une
ruine.
« Ce soir-là, justement, Cucumetto avait envoyé Carlini dans
un village voisin, il n’avait pu se trouver au rendez-vous ; mais
Cucumetto s’y était trouvé par hasard, disait-il, et c’est alors qu’il
avait enlevé la jeune fille.
« Carlini supplia son chef de faire une exception en sa faveur
et de respecter Rita, lui disant que le père était riche et qu’il
payerait une bonne rançon.
« Cucumetto parut se rendre aux prières de son ami, et le
chargea de trouver un berger qu’on pût envoyer chez le père de
Rita à Frosinone.
« Alors Carlini s’approcha tout joyeux de la jeune fille, lui dit
qu’elle était sauvée, et l’invita à écrire à son père une lettre dans
laquelle elle raconterait ce qui lui était arrivé, et lui annoncerait
que sa rançon était fixée à trois cents piastres.
« On donnait pour tout délai au père douze heures, c’est-à-dire
jusqu’au lendemain neuf heures du matin.
« La lettre écrite, Carlini s’en empara aussitôt et courut dans
la plaine pour chercher un messager.
« Il trouva un jeune pâtre qui parquait son troupeau. Les
messagers naturels des bandits sont les bergers, qui vivent entre
la ville et la montagne, entre la vie sauvage et la vie civilisée.
« Le jeune berger partit aussitôt, promettant d’être avant une
heure à Frosinone.
« Carlini revint tout joyeux pour rejoindre sa maîtresse et lui
annoncer cette bonne nouvelle.
« Il trouva la troupe dans la clairière, où elle soupait
joyeusement des provisions que les bandits levaient sur les
paysans comme un tribut seulement ; au milieu de ces gais
convives, il chercha vainement Cucumetto et Rita.
« Il demanda où ils étaient ; les bandits répondirent par un
grand éclat de rire. Une sueur froide coula sur le front de Carlini,
et il sentit l’angoisse qui le prenait aux cheveux.
« Il renouvela sa question. Un des convives remplit un verre de
vin d’Orvietto et le lui tendit en disant :
« “À la santé du brave Cucumetto et de la belle Rita !”
« En ce moment, Carlini crut entendre un cri de femme. Il
devina tout. Il prit le verre, le brisa sur la face de celui qui le lui
présentait, et s’élança dans la direction du cri.
« Au bout de cent pas, au détour d’un buisson, il trouva Rita
évanouie entre les bras de Cucumetto.
« En apercevant Carlini, Cucumetto se releva tenant un
pistolet de chaque main.
« Les deux bandits se regardèrent un instant : l’un le sourire
de la luxure sur les lèvres, l’autre la pâleur de la mort sur le front.
« On eût cru qu’il allait se passer entre ces deux hommes
quelque chose de terrible. Mais peu à peu les traits de Carlini se
détendirent ; sa main, qu’il avait portée à un des pistolets de sa
ceinture, retomba près de lui pendante à son côté.
« Rita était couchée entre eux deux.
« La lune éclairait cette scène.
« “Eh bien ! lui dit Cucumetto, as-tu fait la commission dont
tu t’étais chargé ?
« — Oui, capitaine, répondit Carlini, et demain, avant neuf
heures, le père de Rita sera ici avec l’argent.
« — À merveille. En attendant, nous allons passer une joyeuse
nuit. Cette jeune fille est charmante, et tu as, en vérité, bon goût,
maître Carlini. Aussi, comme je ne suis pas égoïste, nous allons
retourner auprès des camarades et tirer au sort à qui elle
appartiendra maintenant.
« — Ainsi, vous êtes décidé à l’abandonner à la loi commune ?
demanda Carlini.
« — Et pourquoi ferait-on exception en sa faveur ?
« — J’avais cru qu’à ma prière…
« — Et qu’es-tu de plus que les autres ?
« — C’est juste.
« — Mais, sois tranquille, reprit Cucumetto en riant, un peu
plus tôt, un peu plus tard, ton tour viendra.”
« Les dents de Carlini se serraient à se briser.
« “Allons, dit Cucumetto en faisant un pas vers les convives,
viens-tu ?
« — Je vous suis…”
« Cucumetto s’éloigna sans perdre de vue Carlini, car sans
doute il craignait qu’il ne le frappât par-derrière. Mais rien dans
le bandit ne dénonçait une intention hostile.
« Il était debout, les bras croisés, près de Rita toujours
évanouie.
« Un instant, l’idée de Cucumetto fut que le jeune homme
allait la prendre dans ses bras et fuir avec elle. Mais peu lui
importait maintenant, il avait eu de Rita ce qu’il voulait ; et quant
à l’argent, trois cents piastres répartis à la troupe faisaient une si
pauvre somme qu’il s’en souciait médiocrement.
« Il continua donc sa route vers la clairière ; mais, à son grand
étonnement, Carlini y arriva presque aussitôt que lui.
« “Le tirage au sort ! le tirage au sort !” crièrent tous les
bandits en apercevant le chef.
« Et les yeux de tous ces hommes brillèrent d’ivresse et de
lascivité, tandis que la flamme du foyer jetait sur toute leur
personne une lueur rougeâtre qui les faisait ressembler à des
démons.
« Ce qu’ils demandaient était juste ; aussi le chef fit-il de la
tête un signe annonçant qu’il acquiesçait à leur demande. On mit
tous les noms dans un chapeau, celui de Carlini comme ceux des
autres, et le plus jeune de la bande tira de l’urne improvisée un
bulletin.
« Ce bulletin portait le nom de Diavolaccio.
« C’était celui-là même qui avait proposé à Carlini la santé du
chef, et à qui Carlini avait répondu en lui brisant le verre sur la
figure.
« Une large blessure, ouverte de la tempe à la bouche, laissait
couler le sang à flots.
« Diavolaccio, se voyant ainsi favorisé de la fortune, poussa un
éclat de rire.
« “Capitaine, dit-il, tout à l’heure Carlini n’a pas voulu boire à
votre santé, proposez-lui de boire à la mienne ; il aura peut-être
plus de condescendance pour vous que pour moi.”
« Chacun s’attendait à une explosion de la part de Carlini ;
mais, au grand étonnement de tous, il prit un verre d’une main,
un fiasco de l’autre, puis, remplissant le verre :
« “À ta santé, Diavolaccio”, dit-il d’une voix parfaitement
calme.
« Et il avala le contenu du verre sans que sa main tremblât.
Puis, s’asseyant près du feu :
« “Ma part de souper ! dit-il ; la course que je viens de faire
m’a donné de l’appétit.
« — Vive Carlini ! s’écrièrent les brigands.
« — À la bonne heure, voilà ce qui s’appelle prendre la chose
en bon compagnon.”
« Et tous reformèrent le cercle autour du foyer, tandis que
Diavolaccio s’éloignait.
« Carlini mangeait et buvait, comme si rien ne s’était passé.
« Les bandits le regardaient avec étonnement, ne comprenant
rien à cette impassibilité, lorsqu’ils entendirent derrière eux
retentir sur le sol un pas alourdi.
« Ils se retournèrent et aperçurent Diavolaccio tenant la jeune
fille entre ses bras.
« Elle avait la tête renversée, et ses longs cheveux pendaient
jusqu’à terre.
« À mesure qu’ils entraient dans le cercle de la lumière
projetée par le foyer, on s’apercevait de la pâleur de la jeune fille
et de la pâleur du bandit.
« Cette apparition avait quelque chose de si étrange et de si
solennel, que chacun se leva, excepté Carlini, qui resta assis et
continua de boire et de manger, comme si rien ne se passait
autour de lui.
« Diavolaccio continuait de s’avancer au milieu du plus
profond silence, et déposa Rita aux pieds du capitaine.
« Alors tout le monde put reconnaître la cause de cette pâleur
de la jeune fille et de cette pâleur du bandit : Rita avait un
couteau enfoncé jusqu’au manche au-dessous de la mamelle
gauche.
« Tous les yeux se portèrent sur Carlini : la gaine était vide à
sa ceinture.
« “Ah ! ah ! dit le chef, je comprends maintenant pourquoi
Carlini était resté en arrière.”
« Toute nature sauvage est apte à apprécier une action forte ;
quoique peut-être aucun des bandits n’eût fait ce que venait de
faire Carlini, tous comprirent ce qu’il avait fait.
« “Eh bien !” dit Carlini en se levant à son tour et en
s’approchant du cadavre, la main sur la crosse d’un de ses
pistolets, “y a-t-il encore quelqu’un qui me dispute cette femme ?
« — Non, dit le chef, elle est à toi !”
« Alors Carlini la prit à son tour dans ses bras, et l’emporta
hors du cercle de lumière que projetait la flamme du foyer.
« Cucumetto disposa les sentinelles comme d’habitude, et les
bandits se couchèrent, enveloppés dans leurs manteaux, autour
du foyer.
« À minuit, la sentinelle donna l’éveil, et en un instant le chef
et ses compagnons furent sur pied.
« C’était le père de Rita, qui arrivait lui-même, portant la
rançon de sa fille.
« “Tiens, dit-il à Cucumetto en lui tendant un sac d’argent,
voici trois cents pistoles, rends-moi mon enfant.”
« Mais le chef, sans prendre l’argent, lui fit signe de le suivre.
Le vieillard obéit ; tous deux s’éloignèrent sous les arbres, à
travers les branches desquels filtraient les rayons de la lune.
Enfin Cucumetto s’arrêta étendant la main et montrant au
vieillard deux personnes groupées au pied d’un arbre :
« “Tiens, lui dit-il, demande ta fille à Carlini, c’est lui qui t’en
rendra compte.”
« Et il s’en retourna vers ses compagnons.
« Le vieillard resta immobile et les yeux fixes. Il sentait que
quelque malheur inconnu, immense, inouï, planait sur sa tête.
« Enfin, il fit quelques pas vers le groupe informe dont il ne
pouvait se rendre compte.
« Au bruit qu’il faisait en s’avançant vers lui, Carlini releva la
tête, et les formes des deux personnages commencèrent à
apparaître plus distinctes aux yeux du vieillard.
« Une femme était couchée à terre, la tête posée sur les
genoux d’un homme assis et qui se tenait penché vers elle ; c’était
en se relevant que cet homme avait découvert le visage de la
femme qu’il tenait serrée contre sa poitrine.
« Le vieillard reconnut sa fille, et Carlini reconnut le vieillard.
« “Je t’attendais, dit le bandit au père de Rita.
« — Misérable ! dit le vieillard, qu’as-tu fait ?”
« Et il regardait avec terreur Rita, pâle, immobile,
ensanglantée, avec un couteau dans la poitrine.
« Un rayon de la lune frappait sur elle et l’éclairait de sa lueur
blafarde.
« “Cucumetto avait violé ta fille, dit le bandit, et, comme je
l’aimais, je l’ai tuée ; car, après lui, elle allait servir de jouet à toute la bande.”
« Le vieillard ne prononça point une parole, seulement il
devint pâle comme un spectre.
« “Maintenant, dit Carlini, si j’ai eu tort, venge-la.”
« Et il arracha le couteau du sein de la jeune fille, et, se levant,
il l’alla offrir d’une main au vieillard, tandis que de l’autre il
écartait sa veste et lui présentait sa poitrine nue.
« “Tu as bien fait, lui dit le vieillard d’une voix sourde.
Embrasse-moi, mon fils.”
« Carlini se jeta en sanglotant dans les bras du père de sa
maîtresse. C’étaient les premières larmes que versait cet homme
de sang.
« “Maintenant, dit le vieillard à Carlini, aide-moi à enterrer
ma fille.”
« Carlini alla chercher deux pioches, et le père et l’amant se
mirent à creuser la terre au pied d’un chêne dont les branches
touffues devaient recouvrir la tombe de la jeune fille.
« Quand la tombe fut creusée, le père l’embrassa le premier,
l’amant ensuite ; puis, l’un la prenant par les pieds, l’autre par-
dessous les épaules, ils la descendirent dans la fosse.
« Puis ils s’agenouillèrent des deux côtés et dirent les prières
des morts.
« Puis, lorsqu’ils eurent fini, ils repoussèrent la terre sur le
cadavre jusqu’à ce que la fosse fût comblée.
« Alors, lui tendant la main :
« “Je te remercie, mon fils ! dit le vieillard à Carlini ;
maintenant, laisse-moi seul.
« — Mais cependant… dit celui-ci.
« — Laisse-moi, je te l’ordonne.”
« Carlini obéit, alla rejoindre ses camarades, s’enveloppa dans
son manteau, et bientôt parut aussi profondément endormi que
les autres.
« Il avait été décidé la veille que l’on changerait de
campement.
« Une heure avant le jour Cucumetto éveilla ses hommes et
l’ordre fut donné de partir.
« Mais Carlini ne voulut pas quitter la forêt sans savoir ce
qu’était devenu le père de Rita.
« Il se dirigea vers l’endroit où il l’avait laissé.
« Il trouva le vieillard pendu à une des branches du chêne qui
ombrageait la tombe de sa fille.
« Il fit alors sur le cadavre de l’un et sur la fosse de l’autre le
serment de les venger tous deux.
« Mais il ne put tenir ce serment ; car, deux jours après, dans
une rencontre avec les carabiniers romains, Carlini fut tué.
« Seulement, on s’étonna que, faisant face à l’ennemi, il eût
reçu une balle entre les deux épaules.
« L’étonnement cessa quand un des bandits eut fait remarquer
à ses camarades que Cucumetto était placé dix pas en arrière de
Carlini lorsque Carlini était tombé.
« Le matin du départ de la forêt de Frosinone, il avait suivi
Carlini dans l’obscurité, avait entendu le serment qu’il avait fait,
et, en homme de précaution, il avait pris l’avance.
« On racontait encore sur ce terrible chef de bande dix autres
histoires non moins curieuses que celle-ci.
« Ainsi, de Fondi à Pérouse, tout le monde tremblait au seul
nom de Cucumetto.
« Ces histoires avaient souvent été l’objet des conversations de
Luigi et de Teresa.
« La jeune fille tremblait fort à tous ces récits ; mais Vampa la
rassurait avec un sourire, frappant son bon fusil, qui portait si
bien la balle ; puis, si elle n’était pas rassurée, il lui montrait à
cent pas quelque corbeau perché sur une branche morte, le
mettait en joue, lâchait la détente, et l’animal, frappé, tombait au
pied de l’arbre.
« Néanmoins, le temps s’écoulait : les deux jeunes gens avaient
arrêté qu’ils se marieraient lorsqu’ils auraient, Vampa vingt ans,
et Teresa dix-neuf.
« Ils étaient orphelins tous deux ; ils n’avaient de permission à
demander qu’à leur maître ; ils l’avaient demandée et obtenue.
« Un jour qu’ils causaient de leur projet d’avenir, ils
entendirent deux ou trois coups de feu ; puis tout à coup un
homme sortit du bois près duquel les deux jeunes gens avaient
l’habitude de faire paître leurs troupeaux, et accourut vers eux.
« Arrivé à la portée de la voix :
« “Je suis poursuivi ! leur cria-t-il ; pouvez-vous me cacher ?”
« Les deux jeunes gens reconnurent bien que ce fugitif devait
être quelque bandit ; mais il y a entre le paysan et le bandit
romain une sympathie innée qui fait que le premier est toujours
prêt à rendre service au second.
« Vampa, sans rien dire, courut donc à la pierre qui bouchait
l’entrée de leur grotte, démasqua cette entrée en tirant la pierre à
lui, fit signe au fugitif de se réfugier dans cet asile inconnu de
tous, repoussa la pierre sur lui et revint s’asseoir près de Teresa.
« Presque aussitôt, quatre carabiniers à cheval apparurent à la
lisière du bois ; trois paraissaient être à la recherche du fugitif, le
quatrième traînait par le cou un bandit prisonnier.
« Les trois carabiniers explorèrent le pays d’un coup d’œil,
aperçurent les deux jeunes gens, accoururent à eux au galop, et les interrogèrent.
« Ils n’avaient rien vu.
« “C’est fâcheux, dit le brigadier, car celui que nous
cherchons, c’est le chef.
« — Cucumetto ?” ne purent s’empêcher de s’écrier ensemble
Luigi et Teresa.
« “Oui, répondit le brigadier ; et comme sa tête est mise à prix
à mille écus romains, il y en aurait eu cinq cents pour vous si
vous nous aviez aidés à le prendre.”
« Les deux jeunes gens échangèrent un regard. Le brigadier
eut un instant d’espérance. Cinq cents écus romains font trois
mille francs, et trois mille francs sont une fortune pour deux
pauvres orphelins qui vont se marier.
« “Oui, c’est fâcheux, dit Vampa, mais nous ne l’avons pas vu.”
« Alors les carabiniers battirent le pays dans des directions
différentes, mais inutilement.
« Puis, successivement, ils disparurent.
« Alors Vampa alla tirer la pierre, et Cucumetto sortit.
« Il avait vu, à travers les jours de la porte de granit, les deux
jeunes gens causer avec les carabiniers ; il s’était douté du sujet
de leur conversation, il avait lu sur le visage de Luigi et de Teresa
l’inébranlable résolution de ne point le livrer et tira de sa poche
une bourse pleine d’or et la leur offrit.
« Mais Vampa releva la tête avec fierté ; quant à Teresa, ses
yeux brillèrent en pensant à tout ce qu’elle pourrait acheter de
riches bijoux et beaux habits avec cette bourse pleine d’or.
« Cucumetto était un satan fort habile : il avait pris la forme
d’un bandit au lieu de celle d’un serpent ; il surprit ce regard,
reconnut dans Teresa une digne fille d’Ève, et rentra dans la forêt en se retournant plusieurs fois sous prétexte de saluer ses
libérateurs.
« Plusieurs jours s’écoulèrent sans que l’on revît Cucumetto,
sans qu’on entendît reparler de lui.
« Le temps du carnaval approchait. Le comte de San-Felice
annonça un grand bal masqué où tout ce que Rome avait de plus
élégant fut invité.
« Teresa avait grande envie de voir ce bal. Luigi demanda à
son protecteur l’intendant la permission pour elle et pour lui d’y
assister cachés parmi les serviteurs de la maison. Cette
permission lui fut accordée.
« Ce bal était surtout donné par le comte pour faire plaisir à
sa fille Carmela, qu’il adorait.
« Carmela était juste de l’âge et de la taille de Teresa, et Teresa
était au moins aussi belle que Carmela.
« Le soir du bal, Teresa mit sa plus belle toilette, ses plus
riches aiguilles, ses plus brillantes verroteries. Elle avait le
costume des femmes de Frascati.
« Luigi avait l’habit si pittoresque du paysan romain les jours
de fête.
« Tous deux se mêlèrent, comme on l’avait permis, aux
serviteurs et aux paysans.
« La fête était magnifique. Non seulement la villa était
ardemment illuminée, mais des milliers de lanternes de couleur
étaient suspendues aux arbres du jardin. Aussi bientôt le palais
eut-il débordé sur les terrasses et les terrasses dans les allées.
« À chaque carrefour, il y avait un orchestre, des buffets et des
rafraîchissements ; les promeneurs s’arrêtaient, des quadrilles se
formaient et l’on dansait là où il plaisait de danser.
« Carmela était vêtue en femme de Sonino. Elle avait son
bonnet tout brodé de perles, les aiguilles de ses cheveux étaient
d’or et de diamants, sa ceinture était de soie turque à grandes
fleurs brochées, son surtout et son jupon étaient de cachemire,
son tablier était de mousseline des Indes ; les boutons de son
corset étaient autant de pierreries.
« Deux autres de ses compagnes étaient vêtues, l’une en
femme de Nettuno, l’autre en femme de la Riccia.
« Quatre jeunes gens des plus riches et des plus nobles
familles de Rome les accompagnaient avec cette liberté italienne
qui n’a son égale dans aucun autre pays du monde : ils étaient
vêtus de leur côté en paysans d’Albano, de Velletri, de Civita-
Castellana et de Sora.
« Il va sans dire que ces costumes de paysans, comme ceux de
paysannes, étaient resplendissants d’or et de pierreries.
« Il vint à Carmela l’idée de faire un quadrille uniforme,
seulement il manquait une femme.
« Carmela regardait tout autour d’elle, pas une de ses invitées
n’avait un costume analogue au sien et à ceux de ses compagnes.
« Le comte de San-Felice lui montra, au milieu des paysannes,
Teresa appuyée au bras de Luigi.
« “Est-ce que vous permettez, mon père ? dit Carmela.
« — Sans doute, répondit le comte, ne sommes-nous pas en
carnaval !”
« Carmela se pencha vers un jeune homme qui l’accompagnait
en causant, et lui dit quelques mots tout en lui montrant du doigt
la jeune fille.
« Le jeune homme suivit des yeux la jolie main qui lui servait
de conductrice, fit un geste d’obéissance, et vint inviter Teresa à
figurer au quadrille dirigé par la fille du comte.
« Teresa sentit comme une flamme qui lui passait sur le
visage. Elle interrogea du regard Luigi : il n’y avait pas moyen de
refuser. Luigi laissa lentement glisser le bras de Teresa, qu’il
tenait sous le sien, et Teresa, s’éloignant conduite par son élégant
cavalier, vint prendre, toute tremblante, sa place au quadrille
aristocratique.
« Certes, aux yeux d’un artiste, l’exact et sévère costume de
Teresa eût eu un bien autre caractère que celui de Carmela et de
ses compagnes ; mais Teresa était une jeune fille frivole et
coquette ; les broderies de la mousseline, les palmes de la
ceinture, l’éclat du cachemire l’éblouissaient, le reflet des saphirs
et des diamants la rendait folle.
« De son côté Luigi sentait naître en lui un sentiment
inconnu : c’était comme une douleur sourde qui le mordait au
cœur d’abord, et de là, toute frémissante, courait par ses veines et
s’emparait de tout son corps ; il suivit des yeux les moindres
mouvements de Teresa et de son cavalier ; lorsque leurs mains se
touchaient il ressentait comme des éblouissements, ses artères
battaient avec violence, et l’on eût dit que le son d’une cloche
vibrait à ses oreilles. Lorsqu’ils se parlaient, quoique Teresa
écoutât, timide et les yeux baissés, les discours de son cavalier,
comme Luigi lisait dans les yeux ardents du beau jeune homme
que ces discours étaient des louanges, il lui semblait que la terre
tournait sous lui et que toutes les voix de l’enfer lui soufflaient
des idées de meurtre et d’assassinat. Alors, craignant de se laisser
emporter à sa folie, il se cramponnait d’une main à la charmille
contre laquelle il était debout, et de l’autre il serrait d’un
mouvement convulsif le poignard au manche sculpté qui était
passé dans sa ceinture et que, sans s’en apercevoir, il tirait
quelquefois presque entier du fourreau.
« Luigi était jaloux ! il sentait qu’emportée par sa nature
coquette et orgueilleuse Teresa pouvait lui échapper.
« Et cependant la jeune paysanne, timide et presque effrayée
d’abord, s’était bientôt remise. Nous avons dit que Teresa était
belle. Ce n’est pas tout, Teresa était gracieuse, de cette grâce
sauvage bien autrement puissante que notre grâce minaudière et
affectée.
« Elle eut presque les honneurs du quadrille ; et si elle fut
envieuse de la fille du comte de San-Felice, nous n’oserions pas
dire que Carmela ne fut pas jalouse d’elle.
« Aussi fut-ce avec force compliments que son beau cavalier la
reconduisit à la place où il l’avait prise, et où l’attendait Luigi.
« Deux ou trois fois, pendant la contredanse, la jeune fille
avait jeté un regard sur lui, et à chaque fois elle l’avait vu pâle et
les traits crispés. Une fois même, la lame de son couteau, à moitié
tirée de sa gaine, avait ébloui ses yeux comme un sinistre éclair.
« Ce fut donc presque en tremblant qu’elle reprit le bras de
son amant.
« Le quadrille avait eu le plus grand succès, et il était évident
qu’il était question d’en faire une seconde édition ; Carmela seule
s’y opposait ; mais le comte de San-Felice pria sa fille si
tendrement, qu’elle finit par consentir.
« Aussitôt, un des cavaliers s’avança pour inviter Teresa, sans
laquelle il était impossible que la contredanse eût lieu ; mais la
jeune fille avait déjà disparu.
« En effet, Luigi ne s’était pas senti la force de supporter une
seconde épreuve ; et, moitié par persuasion, moitié par force, il
avait entraîné Teresa vers un autre point du jardin. Teresa avait
cédé bien malgré elle ; mais elle avait vu à la figure bouleversée
du jeune homme, elle comprenait à son silence entrecoupé de tressaillements nerveux, que quelque chose d’étrange se passait
en lui. Elle-même n’était pas exempte d’une agitation intérieure,
et sans avoir cependant rien fait de mal, elle comprenait que
Luigi était en droit de lui faire des reproches : sur quoi ? elle
l’ignorait ; mais elle ne sentait pas moins que ces reproches
seraient mérités.
« Cependant, au grand étonnement de Teresa, Luigi demeura
muet, et pas une parole n’entrouvrit ses lèvres pendant tout le
reste de la soirée. Seulement, lorsque le froid de la nuit eut chassé
les invités des jardins et que les portes de la villa se furent
refermées sur eux pour une fête intérieure, il reconduisit Teresa ;
puis, comme elle allait rentrer chez elle :
« “Teresa, dit-il, à quoi pensais-tu lorsque tu dansais en face
de la jeune comtesse de San-Felice ?
« — Je pensais, répondit la jeune fille dans toute la franchise
de son âme, que je donnerais la moitié de ma vie pour avoir un
costume comme celui qu’elle portait.
« — Et que te disait ton cavalier ?
« — Il me disait qu’il ne tiendrait qu’à moi de l’avoir, et que je
n’avais qu’un mot à dire pour cela.
« — Il avait raison, répondit Luigi. Le désires-tu aussi
ardemment que tu le dis ?
« — Oui.
« — Eh bien, tu l’auras !”
« La jeune fille, étonnée, leva la tête pour le questionner ; mais
son visage était si sombre et si terrible que la parole se glaça sur
ses lèvres.
« D’ailleurs, en disant ces paroles, Luigi s’était éloigné.
« Teresa le suivit des yeux dans la nuit tant qu’elle put
l’apercevoir. Puis, lorsqu’il eut disparu, elle rentra chez elle en soupirant.
« Cette même nuit, il arriva un grand événement par
l’imprudence sans doute de quelque domestique qui avait négligé
d’éteindre les lumières ; le feu prit à la villa San-Felice, juste dans
les dépendances de l’appartement de la belle Carmela. Réveillée
au milieu de la nuit par la lueur des flammes, elle avait sauté au
bas de son lit, s’était enveloppée de sa robe de chambre, et avait
essayé de fuir par la porte ; mais le corridor par lequel il fallait
passer était déjà la proie de l’incendie. Alors elle était rentrée
dans sa chambre, appelant à grands cris du secours, quand tout à
coup sa fenêtre, située à vingt pieds du sol, s’était ouverte ; un
jeune paysan s’était élancé dans l’appartement, l’avait prise dans
ses bras, et, avec une force et une adresse surhumaines, l’avait
transportée sur le gazon de la pelouse, où elle s’était évanouie.
Lorsqu’elle avait repris ses sens, son père était devant elle. Tous
les serviteurs l’entouraient, lui portant des secours. Une aile tout
entière de la villa était brûlée ; mais qu’importait, puisque
Carmela était saine et sauve.
« On chercha partout son libérateur, mais son libérateur ne
reparut point ; on le demanda à tout le monde, mais personne ne
l’avait vu. Quant à Carmela, elle était si troublée qu’elle ne l’avait
point reconnu.
« Au reste, comme le comte était immensément riche, à part le
danger qu’avait couru Carmela, et qui lui parut, par la manière
miraculeuse dont elle y avait échappé, plutôt une nouvelle faveur
de la Providence qu’un malheur réel, la perte occasionnée par les
flammes fut peu de chose pour lui.
« Le lendemain, à l’heure habituelle, les deux jeunes gens se
retrouvèrent à la lisière de la forêt. Luigi était arrivé le premier. Il
vint au-devant de la jeune fille avec une grande gaieté ; il semblait avoir complètement oublié la scène de la veille. Teresa était
visiblement pensive ; mais en voyant Luigi ainsi disposé, elle
affecta de son côté l’insouciance rieuse qui était le fond de son
caractère quand quelque passion ne le venait pas troubler.
« Luigi prit le bras de Teresa sous le sien, et la conduisit
jusqu’à la porte de la grotte. Là il s’arrêta. La jeune fille,
comprenant qu’il y avait quelque chose d’extraordinaire, le
regarda fixement.
« “Teresa, dit Luigi, hier soir tu m’as dit que tu donnerais tout
au monde pour avoir un costume pareil à celui de la fille du
comte ?
« — Oui, dit Teresa avec étonnement, mais j’étais folle de faire
un pareil souhait.
« — Et, moi, je t’ai répondu : C’est bien, tu l’auras.
« — Oui”, reprit la jeune fille, dont l’étonnement croissait à
chaque parole de Luigi ; “mais tu as répondu cela sans doute
pour me faire plaisir.
« — Je ne t’ai jamais rien promis que je ne te l’aie donné,
Teresa, dit orgueilleusement Luigi ; entre dans la grotte et
habille-toi.”
« À ces mots, il tira la pierre, et montra à Teresa la grotte
éclairée par deux bougies qui brûlaient de chaque côté d’un
magnifique miroir ; sur la table rustique, faite par Luigi, étaient
étalés le collier de perles et les épingles de diamants ; sur une
chaise à côté était déposé le reste du costume.
« Teresa poussa un cri de joie, et, sans s’informer d’où venait
ce costume, sans prendre le temps de remercier Luigi, elle
s’élança dans la grotte transformée en cabinet de toilette.
« Derrière elle Luigi repoussa la pierre, car il venait
d’apercevoir, sur la crête d’une petite colline qui empêchait que de la place où il était on ne vît Palestrina, un voyageur à cheval,
qui s’arrêta un instant comme incertain de sa route, se dessinant
sur l’azur du ciel avec cette netteté de contour particulière aux
lointains des pays méridionaux.
« En apercevant Luigi, le voyageur mit son cheval au galop, et
vint à lui.
« Luigi ne s’était pas trompé ; le voyageur, qui allait de
Palestrina à Tivoli, était dans le doute de son chemin.
« Le jeune homme le lui indiqua ; mais, comme à un quart de
mille de là la route se divisait en trois sentiers, et qu’arrivé à ces
trois sentiers le voyageur pouvait de nouveau s’égarer, il pria
Luigi de lui servir de guide.
« Luigi détacha son manteau et le déposa à terre, jeta sur son
épaule sa carabine, et, dégagé ainsi du lourd vêtement, marcha
devant le voyageur de ce pas rapide du montagnard que le pas
d’un cheval a peine à suivre.
« En dix minutes, Luigi et le voyageur furent à l’espèce de
carrefour indiqué par le jeune pâtre.
« Arrivés là, d’un geste majestueux comme celui d’un
empereur, il étendit la main vers celle des trois routes que le
voyageur devait suivre :
« “Voilà votre chemin, dit-il, Excellence, vous n’avez plus à
vous tromper maintenant.
« — Et toi, voici ta récompense”, dit le voyageur en offrant au
jeune pâtre quelques pièces de menue monnaie.
« “Merci, dit Luigi en retirant sa main ; je rends un service, je
ne le vends pas.
« — Mais”, dit le voyageur, qui paraissait du reste habitué à
cette différence entre la servilité de l’homme des villes et l’orgueil du campagnard, “si tu refuses un salaire, tu acceptes au moins un
cadeau.
« — Ah ! oui, c’est autre chose.
« — Eh bien, dit le voyageur, prends ces deux sequins de
Venise, et donne-les à ta fiancée pour en faire une paire de
boucles d’oreilles.
« — Et vous, alors, prenez ce poignard, dit le jeune pâtre, vous
n’en trouveriez pas un dont la poignée fût mieux sculptée
d’Albano à Civita-Castellana.
« — J’accepte, dit le voyageur ; mais alors, c’est moi qui suis
ton obligé, car ce poignard vaut plus de deux sequins.
« — Pour un marchand peut-être, mais pour moi, qui l’ai
sculpté moi-même, il vaut à peine une piastre.
« — Comment t’appelles-tu ? demanda le voyageur.
« — Luigi Vampa, répondit le pâtre du même air qu’il eût
répondu : Alexandre, roi de Macédoine. “Et vous ?
« — Moi, dit le voyageur, je m’appelle Simbad le Marin.” »
Franz d’Épinay jeta un cri de surprise.
« Simbad le Marin ! dit-il.
— Oui, reprit le narrateur, c’est le nom que le voyageur donna
à Vampa comme étant le sien.
— Eh bien ! mais, qu’avez-vous à dire contre ce nom ?
interrompit Albert ; c’est un fort beau nom, et les aventures du
patron de ce monsieur m’ont, je dois l’avouer, fort amusé dans
ma jeunesse. »
Franz n’insista pas davantage. Ce nom de Simbad le Marin,
comme on le comprend bien, avait réveillé en lui tout un monde
de souvenirs, comme avait fait la veille celui du comte de Monte-
Cristo.
« Continuez, dit-il à l’hôte.
— Vampa mit dédaigneusement les deux sequins dans sa
poche, et reprit lentement le chemin par lequel il était venu.
Arrivé à deux ou trois cents pas de la grotte, il crut entendre un
cri.
« Il s’arrêta, écoutant de quel côté venait ce cri.
« Au bout d’une seconde, il entendit son nom prononcé
distinctement.
« L’appel venait du côté de la grotte.
« Il bondit comme un chamois, armant son fusil tout en
courant, et parvint en moins d’une minute au sommet de la
colline opposée à celle où il avait aperçu le voyageur.
« Là, les cris : “Au secours !” arrivèrent à lui plus distincts.
« Il jeta les yeux sur l’espace qu’il dominait ; un homme
enlevait Teresa, comme le centaure Nessus Déjanire.
« Cet homme, qui se dirigeait vers le bois, était déjà aux trois
quarts du chemin de la grotte à la forêt.
« Vampa mesura l’intervalle ; cet homme avait deux cents pas
d’avance au moins sur lui, il n’y avait pas de chance de le
rejoindre avant qu’il eût gagné le bois.
« Le jeune pâtre s’arrêta comme si ses pieds eussent pris
racine. Il appuya la crosse de son fusil à l’épaule, leva lentement
le canon dans la direction du ravisseur, le suivit une seconde
dans sa course et fit feu.
« Le ravisseur s’arrêta court ; ses genoux plièrent, et il tomba,
entraînant Teresa dans sa chute.
« Mais Teresa se releva aussitôt ; quant au fugitif, il resta
couché, se débattant dans les convulsions de l’agonie.
« Vampa s’élança vers Teresa, car à dix pas du moribond les
jambes lui avaient manqué à son tour, et elle était retombée à
genoux : le jeune homme avait cette crainte terrible que la balle qui venait d’abattre son ennemi n’eût en même temps blessé sa
fiancée.
« Heureusement il n’en était rien, c’était la terreur seule qui
avait paralysé les forces de Teresa. Lorsque Luigi se fut bien
assuré qu’elle était saine et sauve, il se retourna vers le blessé.
« Il venait d’expirer les poings fermés, la bouche contractée
par la douleur, et les cheveux hérissés sous la sueur de l’agonie.
« Ses yeux étaient restés ouverts et menaçants.
« Vampa s’approcha du cadavre, et reconnut Cucumetto.
« Depuis le jour où le bandit avait été sauvé par les deux
jeunes gens, il était devenu amoureux de Teresa et avait juré que
la jeune fille serait à lui. Depuis ce jour il l’avait épiée ; et,
profitant du moment où son amant l’avait laissée seule pour
indiquer le chemin au voyageur, il l’avait enlevée et la croyait déjà
à lui, lorsque la balle de Vampa, guidée par le coup d’œil
infaillible du jeune pâtre, lui avait traversé le cœur.
« Vampa le regarda un instant sans que la moindre émotion se
trahît sur son visage, tandis qu’au contraire Teresa, toute
tremblante encore, n’osait se rapprocher du bandit mort qu’à
petits pas, et jetait en hésitant un coup d’œil sur le cadavre par-
dessus l’épaule de son amant.
« Au bout d’un instant, Vampa se retourna vers sa maîtresse :
« “Ah ! ah ! dit-il, c’est bien, tu es habillée ; à mon tour de faire
ma toilette.”
« En effet, Teresa était revêtue de la tête aux pieds du costume
de la fille du comte de San-Felice.
« Vampa prit le corps de Cucumetto entre ses bras, l’emporta
dans la grotte, tandis qu’à son tour Teresa restait dehors.
« Si un second voyageur fût alors passé, il eût vu une chose
étrange : c’était une bergère gardant ses brebis avec une robe de cachemire, des boucles d’oreilles et un collier de perles, des
épingles de diamants et des boutons de saphirs, d’émeraudes et
de rubis.
« Sans doute, il se fût cru revenu au temps de Florian, et eût
affirmé, en revenant à Paris, qu’il avait rencontré la bergère des
Alpes assise au pied des monts Sabins.
« Au bout d’un quart d’heure, Vampa sortit à son tour de la
grotte. Son costume n’était pas moins élégant, dans son genre,
que celui de Teresa.
« Il avait une veste de velours grenat à boutons d’or ciselé, un
gilet de soie tout couvert de broderies, une écharpe romaine
nouée autour du cou, une cartouchière toute piquée d’or et de
soie rouge et verte ; des culottes de velours bleu de ciel attachées
au-dessous du genou par des boucles de diamants, des guêtres de
peau de daim bariolées de mille arabesques, et un chapeau où
flottaient des rubans de toutes couleurs ; deux montres pendaient
à sa ceinture, et un magnifique poignard était passé à sa
cartouchière.
« Teresa jeta un cri d’admiration. Vampa, sous cet habit,
ressemblait à une peinture de Léopold Robert ou de Schnetz.
« Il avait revêtu le costume complet de Cucumetto.
« Le jeune homme s’aperçut de l’effet qu’il produisait sur sa
fiancée, et un sourire d’orgueil passa sur sa bouche.
« “Maintenant, dit-il à Teresa, es-tu prête à partager ma
fortune quelle qu’elle soit ?
« — Oh oui ! s’écria la jeune fille avec enthousiasme.
« — À me suivre partout où j’irai ?
« — Au bout du monde.
« — Alors prends mon bras et partons, car nous n’avons pas
de temps à perdre.”
« La jeune fille passa son bras sous celui de son amant, sans
même lui demander où il la conduisait ; car, en ce moment, il lui
paraissait beau, fier et puissant comme un dieu.
« Et tous deux s’avancèrent dans la forêt, dont, au bout de
quelques minutes, ils eurent franchi la lisière.
« Il va sans dire que tous les sentiers de la montagne étaient
connus de Vampa ; il avança donc dans la forêt sans hésiter un
seul instant, quoiqu’il n’y eût aucun chemin frayé, mais
seulement reconnaissant la route qu’il devait suivre à la seule
inspection des arbres et des buissons ; ils marchèrent ainsi une
heure et demie à peu près.
« Au bout de ce temps, ils étaient arrivés à l’endroit le plus
touffu du bois. Un torrent dont le lit était à sec conduisait dans
une gorge profonde. Vampa prit cet étrange chemin, qui, encaissé
entre deux rives et rembruni par l’ombre épaisse des pins,
semblait, moins la descente facile, ce sentier de l’Averne dont
parle Virgile.
« Teresa, redevenue craintive à l’aspect de ce lieu sauvage et
désert, se serrait contre son guide, sans dire une parole ; mais
comme elle le voyait marcher toujours d’un pas égal, comme un
calme profond rayonnait sur son visage, elle avait elle-même la
force de dissimuler son émotion.
« Tout à coup, à dix pas d’eux, un homme sembla se détacher
d’un arbre derrière lequel il était caché, et mettait Vampa en
joue :
« “Pas un pas de plus ! cria-t-il, ou tu es mort.
« — Allons donc”, dit Vampa en levant la main avec un geste
de mépris, tandis que Teresa, ne dissimulant plus sa terreur, se
pressait contre lui, “est-ce que les loups se déchirent entre eux !
« — Qui es-tu ? demanda la sentinelle.
« — Je suis Luigi Vampa, le berger de la ferme de San-Felice.
« — Que veux-tu ?
« — Je veux parler à tes compagnons qui sont à la clairière de
Rocca Bianca.
« — Alors, suis-moi, dit la sentinelle, ou plutôt, puisque tu sais
où cela est, marche devant.”
« Vampa sourit d’un air de mépris à cette précaution du
bandit, passa devant avec Teresa et continua son chemin du
même pas ferme et tranquille qui l’avait conduit jusque-là.
« Au bout de cinq minutes, le bandit leur fit signe de s’arrêter.
« Les deux jeunes gens obéirent.
« Le bandit imita trois fois le cri du corbeau.
« Un croassement répondit à ce triple appel.
« “C’est bien, dit le bandit. Maintenant tu peux continuer ta
route.”
« Luigi et Teresa se remirent en chemin.
« Mais à mesure qu’ils avançaient, Teresa, tremblante, se
serrait contre son amant ; en effet, à travers les arbres, on voyait
apparaître des armes et étinceler des canons de fusil.
« La clairière de Rocca Bianca était au sommet d’une petite
montagne qui autrefois sans doute avait été un volcan, volcan
éteint avant que Rémus et Romulus eussent déserté Albe pour
venir bâtir Rome.
« Teresa et Luigi atteignirent le sommet et se trouvèrent au
même instant en face d’une vingtaine de bandits.
« “Voici un jeune homme qui vous cherche et qui désire vous
parler, dit la sentinelle.
« — Et que veut-il nous dire ?” demanda celui qui, en
l’absence du chef, faisait l’intérim du capitaine.
« “Je veux dire que je m’ennuie de faire le métier de berger, dit
Vampa.
« — Ah ! je comprends, dit le lieutenant, et tu viens nous
demander à être admis dans nos rangs ?
« — Qu’il soit le bienvenu !” crièrent plusieurs bandits de
Ferrusino, de Pampinara et d’Anagni, qui avaient reconnu Luigi
Vampa.
« “Oui, seulement je viens vous demander une autre chose que
d’être votre compagnon.
« — Et que viens-tu nous demander ? dirent les bandits avec
étonnement.
« — Je viens vous demander à être votre capitaine », dit le
jeune homme.
« Les bandits éclatèrent de rire.
« “Et qu’as-tu fait pour aspirer à cet honneur ? demanda le
lieutenant.
« — J’ai tué votre chef Cucumetto, dont voici la dépouille, dit
Luigi, et j’ai mis le feu à la villa de San-Felice pour donner une
robe de noce à ma fiancée.”
« Une heure après, Luigi Vampa était élu capitaine en
remplacement de Cucumetto.
— Eh bien, mon cher Albert, dit Franz en se retournant vers
son ami, que pensez-vous maintenant du citoyen Luigi Vampa ?
— Je dis que c’est un mythe, répondit Albert, et qu’il n’a
jamais existé.
— Qu’est-ce que c’est qu’un mythe ? demanda Pastrini.
— Ce serait trop long à vous expliquer, mon cher hôte,
répondit Franz. Et vous dites donc que maître Vampa exerce en
ce moment sa profession aux environs de Rome ?
— Et avec une hardiesse dont jamais bandit avant lui n’avait
donné l’exemple.
— La police a tenté vainement de s’en emparer, alors ?
— Que voulez-vous ! il est d’accord à la fois avec les bergers de
la plaine, les pêcheurs du Tibre et les contrebandiers de la côte.
On le cherche dans la montagne, il est sur le fleuve ; on le
poursuit sur le fleuve, il gagne la pleine mer ; puis tout à coup,
quand on le croit réfugié dans l’île del Giglio, del Guanouti ou de
Monte-Cristo, on le voit reparaître à Albano, à Tivoli ou à la
Riccia.
— Et quelle est sa manière de procéder à l’égard des
voyageurs ?
— Ah ! mon Dieu ! c’est bien simple. Selon la distance où l’on
est de la ville, il leur donne huit heures, douze heures, un jour,
pour payer leur rançon ; puis, ce temps écoulé, il accorde une
heure de grâce. À la soixantième minute de cette heure, s’il n’a
pas l’argent, il fait sauter la cervelle du prisonnier d’un coup de
pistolet, ou lui plante son poignard dans le cœur, et tout est dit.
— Eh bien, Albert, demanda Franz à son compagnon, êtes-
vous toujours disposé à aller au Colisée par les boulevards
extérieurs ?
— Parfaitement, dit Albert, si la route est plus pittoresque. »
En ce moment, neuf heures sonnèrent, la porte s’ouvrit et
notre cocher parut.
« Excellences, dit-il, la voiture vous attend.
— Eh bien, dit Franz, en ce cas, au Colisée !
— Par la porte del Popolo, Excellences, ou par les rues ?
— Par les rues, morbleu ! par les rues ! s’écria Franz.
— Ah ! mon cher ! » dit Albert en se levant à son tour et en
allumant son troisième cigare, « en vérité, je vous croyais plus brave que cela. »
Sur ce, les deux jeunes gens descendirent l’escalier et
montèrent en voiture.
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