Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 82 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

LXXIX. La limonade

LXXIX

 

LA LIMONADE

 

En effet, Morrel était bien heureux.

M. Noirtier venait de l’envoyer chercher, et il avait si grande

hâte de savoir pour quelle cause, qu’il n’avait pas pris de

cabriolet, se fiant bien plus à ses deux jambes qu’aux jambes d’un

cheval de place ; il était donc parti tout courant de la rue Meslay

et se rendait au faubourg Saint-Honoré.

Morrel marchait au pas gymnastique, et le pauvre Barrois le

suivait de son mieux. Morrel avait trente et un ans, Barrois en

avait soixante ; Morrel était ivre d’amour, Barrois était altéré par

la grande chaleur. Ces deux hommes, ainsi divisés d’intérêts et

d’âge, ressemblaient aux deux lignes que forme un triangle :

écartées par la base, elles se rejoignent au sommet.

Le sommet, c’était Noirtier, lequel avait envoyé chercher

Morrel en lui recommandant de faire diligence, recommandation

que Morrel suivait à la lettre, au grand désespoir de Barrois.

En arrivant, Morrel n’était pas même essoufflé : l’amour

donne des ailes ; mais Barrois, qui depuis longtemps n’était plus

amoureux, Barrois était en nage.

Le vieux serviteur fit entrer Morrel par la porte particulière,

ferma la porte du cabinet, et bientôt un froissement de robe sur le

parquet annonça la visite de Valentine.

Valentine était belle à ravir sous ses vêtements de deuil.

Le rêve devenait si doux que Morrel se fût presque passé de

converser avec Noirtier ; mais le fauteuil du vieillard roula

bientôt sur le parquet, et il entra.

Noirtier accueillit par un regard bienveillant les

remerciements que Morrel lui prodiguait pour cette merveilleuse

intervention qui les avait sauvés, Valentine et lui, du désespoir.

Puis le regard de Morrel alla provoquer, sur la nouvelle faveur qui

lui était accordée, la jeune fille, qui, timide et assise loin de

Morrel, attendait d’être forcée à parler.

Noirtier la regarda à son tour.

« Il faut donc que je dise ce dont vous m’avez chargée ?

demanda-t-elle.

— Oui, fit Noirtier.

— Monsieur Morrel, dit alors Valentine au jeune homme qui

la dévorait des yeux, mon bon-papa Noirtier avait mille choses à

vous dire, que depuis trois jours il m’a dites. Aujourd’hui, il vous

envoie chercher pour que je vous les répète ; je vous les répéterai

donc, puisqu’il m’a choisie pour son interprète, sans changer un

mot à ses intentions.

— Oh ! j’écoute bien impatiemment, répondit le jeune

homme ; parlez, mademoiselle, parlez. »

Valentine baissa les yeux : ce fut un présage qui parut doux à

Morrel. Valentine n’était faible que dans le bonheur.

« Mon père veut quitter cette maison, dit-elle. Barrois s’occupe

de lui chercher un appartement convenable.

— Mais vous, mademoiselle, dit Morrel, vous qui êtes si chère

et si nécessaire à M. Noirtier ?

— Moi, reprit la jeune fille, je ne quitterai point mon grand-

père, c’est chose convenue entre lui et moi. Mon appartement

sera près du sien. Ou j’aurai le consentement de M. de Villefort

pour aller habiter avec papa Noirtier, ou on me le refusera : dans

le premier cas, je pars dès à présent ; dans le second, j’attends ma

majorité, qui arrive dans dix-huit mois. Alors je serai libre, j’aurai

une fortune indépendante, et…

— Et ?… demanda Morrel.

— Et, avec l’autorisation de bon-papa, je tiendrai la promesse

que je vous ai faite. »

Valentine prononça ses derniers mots si bas, que Morrel n’eût

pu les entendre sans l’intérêt qu’il avait à les dévorer.

« N’est-ce point votre pensée que j’ai exprimée là, bon-papa ?

ajouta Valentine en s’adressant à Noirtier.

— Oui, fit le vieillard.

— Une fois chez mon grand-père, ajouta Valentine, M. Morrel

pourra me venir voir en présence de ce bon et digne protecteur.

Si ce lien que nos cœurs, peut-être ignorants ou capricieux,

avaient commencé de former paraît convenable et offre des

garanties de bonheur futur à notre expérience (hélas ! dit-on, les

cœurs enflammés par les obstacles se refroidissent dans la

sécurité !), alors M. Morrel pourra me demander à moi-même, je

l’attendrai.

— Oh ! » s’écria Morrel, tenté de s’agenouiller devant le

vieillard comme devant Dieu, devant Valentine comme devant un ange ; « oh ! qu’ai-je donc fait de bien dans ma vie pour mériter

tant de bonheur ?

— Jusque-là, continua la jeune fille de sa voix pure et sévère,

nous respecterons les convenances, la volonté même de nos

parents, pourvu que cette volonté ne tende pas à nous séparer

toujours ; en un mot, et je répète ce mot parce qu’il dit tout, nous

attendrons.

— Et les sacrifices que ce mot impose, monsieur, dit Morrel,

je vous jure de les accomplir, non pas avec résignation, mais avec

bonheur.

— Ainsi », continua Valentine avec un regard bien doux au

cœur de Maximilien, « plus d’imprudences, mon ami, ne

compromettez pas celle qui, à partir d’aujourd’hui, se regarde

comme destinée à porter purement et dignement votre nom. »

Morrel appuya sa main sur son cœur.

Cependant Noirtier les regardait tous deux avec tendresse.

Barrois, qui était resté au fond comme un homme à qui l’on n’a

rien à cacher, souriait en essuyant les grosses gouttes d’eau qui

tombaient de son front chauve.

« Oh ! mon Dieu, comme il a chaud, ce bon Barrois, dit

Valentine.

— Ah ! dit Barrois, c’est que j’ai bien couru, allez,

mademoiselle ; mais M. Morrel, je dois lui rendre cette justice-là,

courait encore plus vite que moi. »

Noirtier indiqua de l’œil un plateau sur lequel étaient servis

une carafe de limonade et un verre. Ce qui manquait dans la

carafe avait été bu une demi-heure auparavant par Noirtier.

« Tiens, bon Barrois, dit la jeune fille, prends, car je vois que

tu couves des yeux cette carafe entamée.

— Le fait est, dit Barrois, que je meurs de soif, et que je boirai

bien volontiers un verre de limonade à votre santé.

— Bois donc, dit Valentine, et reviens dans un instant. »

Barrois emporta le plateau, et à peine était-il dans le corridor,

qu’à travers la porte qu’il avait oublié de fermer, on le voyait

pencher la tête en arrière pour vider le verre que Valentine avait

rempli.

Valentine et Morrel échangeaient leurs adieux en présence de

Noirtier, quand on entendit la sonnette retentir dans l’escalier de

Villefort.

C’était le signal d’une visite.

Valentine regarda la pendule.

« Il est midi, dit-elle, c’est aujourd’hui samedi, bon-papa, c’est

sans doute le docteur. »

Noirtier fit signe qu’en effet ce devait être lui.

« Il va venir ici, il faut que M. Morrel s’en aille, n’est-ce pas,

bon-papa ?

— Oui, répondit le vieillard.

— Barrois ! appela Valentine ; Barrois, venez ! »

On entendit la voix du vieux serviteur qui répondait :

« J’y vais, mademoiselle.

— Barrois va vous reconduire jusqu’à la porte, dit Valentine à

Morrel ; et maintenant, rappelez-vous une chose, monsieur

l’officier, c’est que mon bon-papa vous recommande de ne risquer

aucune démarche capable de compromettre notre bonheur.

— J’ai promis d’attendre, dit Morrel, et j’attendrai. »

En ce moment, Barrois entra.

« Qui a sonné ? demanda Valentine.

— Monsieur le docteur d’Avrigny, dit Barrois en chancelant

sur ses jambes.

— Eh bien ! qu’avez-vous donc, Barrois ? » demanda

Valentine.

Le vieillard ne répondit pas ; il regardait son maître avec des

yeux effarés, tandis que de sa main crispée il cherchait un appui

pour demeurer debout.

« Mais il va tomber ! » s’écria Morrel.

En effet, le tremblement dont Barrois était saisi augmentait

par degrés ; les traits du visage, altérés par les mouvements

convulsifs des muscles de la face, annonçaient une attaque

nerveuse des plus intenses.

Noirtier, voyant Barrois ainsi troublé, multipliait ses regards

dans lesquels se peignaient, intelligibles et palpitantes, toutes les

émotions qui agitent le cœur de l’homme.

Barrois fit quelques pas vers son maître.

« Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! Seigneur, dit-il, mais qu’ai-je

donc ?… Je souffre… je n’y vois plus. Mille pointes de feu me

traversent le crâne. Oh ! ne me touchez pas, ne me touchez pas ! »

En effet, les yeux devenaient saillants et hagards, et la tête se

renversait en arrière, tandis que le reste du corps se raidissait.

Valentine épouvantée poussa un cri ; Morrel la prit dans ses

bras comme pour la défendre contre quelque danger inconnu.

« Monsieur d’Avrigny ! monsieur d’Avrigny ! cria Valentine

d’une voix étouffée, à nous ! au secours ! »

Barrois tourna sur lui-même, fit trois pas en arrière, trébucha

et vint tomber aux pieds de Noirtier, sur le genou duquel il

appuya sa main en criant :

« Mon maître ! mon bon maître ! »

En ce moment M. de Villefort, attiré par les cris, parut sur le

seuil de la chambre.

Morrel lâcha Valentine à moitié évanouie, et se rejetant en

arrière, s’enfonça dans l’angle de la chambre et disparut presque

derrière un rideau.

Pâle comme s’il eût vu un serpent se dresser devant lui, il

attachait un regard glacé sur le malheureux agonisant.

Noirtier bouillait d’impatience et de terreur ; son âme volait

au secours du pauvre vieillard, son ami plutôt que son

domestique. On voyait le combat terrible de la vie et de la mort se

traduire sur son front par le gonflement des veines et la

contraction de quelques muscles restés vivants autour de ses

yeux.

Barrois, la face agitée, les yeux injectés de sang, le cou

renversé en arrière, gisait battant le parquet de ses mains, tandis

qu’au contraire ses jambes raides semblaient devoir rompre

plutôt que plier.

Une légère écume montait à ses lèvres, et il haletait

douloureusement.

Villefort, stupéfait, demeura un instant les yeux fixés sur ce

tableau, qui, dès son entrée dans la chambre, attira ses regards.

Il n’avait pas vu Morrel.

Après un instant de contemplation muette pendant lequel on

put voir son visage pâlir et ses cheveux se dresser sur sa tête :

« Docteur ! docteur ! s’écria-t-il en s’élançant vers la porte,

venez ! venez !

— Madame ! madame ! cria Valentine appelant sa belle-mère

en se heurtant aux parois de l’escalier, venez ! venez vite ! et

apportez votre flacon de sels !

— Qu’y a-t-il ? demanda la voix métallique et contenue de

Mme de Villefort.

— Oh ! venez ! venez !

— Mais où donc est le docteur ? criait Villefort ; où est-il ? »

Mme de Villefort descendit lentement ; on entendait craquer

les planches sous ses pieds. D’une main elle tenait le mouchoir

avec lequel elle s’essuyait le visage, de l’autre un flacon de sels

anglais.

Son premier regard, en arrivant à la porte, fut pour Noirtier,

dont le visage, sauf l’émotion bien naturelle dans une semblable

circonstance, annonçait une santé égale ; son second coup d’œil

rencontra le moribond.

Elle pâlit, et son œil rebondit pour ainsi dire du serviteur sur

le maître.

« Mais au nom du ciel, madame, où est le docteur ? il est entré

chez vous. C’est une apoplexie, vous le voyez bien, avec une

saignée on le sauvera.

— A-t-il mangé depuis peu ? demanda Mme de Villefort

éludant la question.

— Madame, dit Valentine, il n’a pas déjeuné, mais il a fort

couru ce matin pour faire une commission dont l’avait chargé

bon-papa. Au retour seulement il a pris un verre de limonade.

— Ah ! fit Mme de Villefort, pourquoi pas du vin ? C’est très

mauvais, la limonade.

— La limonade était là sous sa main, dans la carafe de bon-

papa ; le pauvre Barrois avait soif, il a bu ce qu’il a trouvé. »

Madame de Villefort tressaillit. Noirtier l’enveloppa de son

regard profond.

« Il a le cou si court ! dit-elle.

— Madame, dit Villefort, je vous demande où est

M. d’Avrigny ; au nom du ciel, répondez !

— Il est dans la chambre d’Édouard qui est un peu

souffrant », dit Mme de Villefort, qui ne pouvait éluder plus longtemps.

Villefort s’élança dans l’escalier pour l’aller chercher lui-

même.

« Tenez, dit la jeune femme en donnant son flacon à

Valentine, on va le saigner sans doute. Je remonte chez moi, car

je ne puis supporter la vue du sang. »

Et elle suivit son mari.

Morrel sortit de l’angle sombre où il s’était retiré, et où

personne ne l’avait vu, tant la préoccupation était grande.

« Partez vite, Maximilien, lui dit Valentine, et attendez que je

vous appelle. Allez. »

Morrel consulta Noirtier par un geste. Noirtier, qui avait

conservé tout son sang-froid, lui fit signe que oui.

Il serra la main de Valentine contre son cœur et sortit par le

corridor dérobé.

En même temps Villefort et le docteur rentraient par la porte

opposée.

Barrois commençait à revenir à lui : la crise était passée, sa

parole revenait gémissante, et il se soulevait sur un genou.

D’Avrigny et Villefort portèrent Barrois sur une chaise longue.

« Qu’ordonnez-vous, docteur ? demanda Villefort.

— Qu’on m’apporte de l’eau et de l’éther. Vous en avez dans la

maison ?

— Oui.

— Qu’on coure me chercher de l’huile de térébenthine et de

l’émétique.

— Allez ! dit Villefort.

— Et maintenant que tout le monde se retire.

— Moi aussi ? demanda timidement Valentine.

— Oui, mademoiselle, vous surtout, dit rudement le docteur. »

Valentine regarda M. d’Avrigny avec étonnement, embrassa

M. Noirtier au front et sortit.

Derrière elle le docteur ferma la porte d’un air sombre.

« Tenez, tenez, docteur, le voilà qui revient ; ce n’était qu’une

attaque sans importance. »

M. d’Avrigny sourit d’un air sombre.

« Comment vous sentez-vous, Barrois ? demanda le docteur.

— Un peu mieux, monsieur.

— Pouvez-vous boire ce verre d’eau éthérée ?

— Je vais essayer, mais ne me touchez pas.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il me semble que si vous me touchiez, ne fût-ce

que du bout du doigt, l’accès me reprendrait.

— Buvez. »

Barrois prit le verre, l’approcha de ses lèvres violettes et le

vida à moitié à peu près.

« Où souffrez-vous ? demanda le docteur.

— Partout ; j’éprouve comme d’effroyables crampes.

— Avez-vous des éblouissements ?

— Oui.

— Des tintements d’oreille ?

— Affreux.

— Quand cela vous a-t-il pris ?

— Tout à l’heure.

— Rapidement ?

— Comme la foudre.

— Rien hier ? rien avant-hier ?

— Rien.

— Pas de somnolence ? pas de pesanteurs ?

— Non.

— Qu’avez-vous mangé aujourd’hui ?

— Je n’ai rien mangé ; j’ai bu seulement un verre de la

limonade de Monsieur, voilà tout. »

Et Barrois fit de la tête un signe pour désigner Noirtier qui,

immobile dans son fauteuil, contemplait cette terrible scène sans

en perdre un mouvement, sans laisser échapper une parole.

« Où est cette limonade ? demanda vivement le docteur.

— Dans la carafe, en bas.

— Où cela, en bas ?

— Dans la cuisine.

— Voulez-vous que j’aille la chercher, docteur ? demanda

Villefort.

— Non, restez ici, et tâchez de faire boire au malade le reste

de ce verre d’eau.

— Mais cette limonade…

— J’y vais moi-même. »

D’Avrigny fit un bond, ouvrit la porte, s’élança dans l’escalier

de service, et faillit renverser Mme de Villefort, qui, elle aussi,

descendait à la cuisine.

Elle poussa un cri.

D’Avrigny n’y fit même pas attention ; emporté par la

puissance d’une seule idée, il sauta les trois ou quatre dernières

marches, se précipita dans la cuisine, et aperçut le carafon aux

trois quarts vide sur un plateau.

Il fondit dessus comme un aigle sur sa proie.

Haletant, il remonta au rez-de-chaussée et rentra dans la

chambre.

Mme de Villefort remontait lentement l’escalier qui conduisait

chez elle.

« Est-ce bien cette carafe qui était ici ? demanda d’Avrigny.

— Oui, monsieur le docteur.

— Cette limonade est la même que vous avez bue ?

— Je le crois.

— Quel goût lui avez-vous trouvé ?

— Un goût amer. »

Le docteur versa quelques gouttes de limonade dans le creux

de sa main, les aspira avec ses lèvres, et, après s’en être rincé la

bouche comme on fait avec le vin que l’on veut goûter, il cracha

la liqueur dans la cheminée.

« C’est bien la même, dit-il. Et vous en avez bu aussi,

monsieur Noirtier ?

— Oui, fit le vieillard.

— Et vous lui avez trouvé ce même goût amer ?

— Oui.

— Ah ! monsieur le docteur ! cria Barrois, voilà que cela me

reprend ! Mon Dieu, Seigneur, ayez pitié de moi ! »

Le docteur courut au malade.

« Cet émétique, Villefort, voyez s’il vient. »

Villefort s’élança en criant :

« L’émétique ! l’émétique ! l’a-t-on apporté ? »

Personne ne répondit. La terreur la plus profonde régnait

dans la maison.

« Si j’avais un moyen de lui insuffler de l’air dans les

poumons, dit d’Avrigny en regardant autour de lui, peut-être y

aurait-il possibilité de prévenir l’asphyxie. Mais non, rien, rien !

— Oh ! monsieur, criait Barrois, me laisserez-vous mourir

ainsi sans secours ? Oh ! je me meurs, mon Dieu ! je me meurs !

— Une plume ! une plume ! demanda le docteur. »

Il en aperçut une sur la table.

Il essaya d’introduire la plume dans la bouche du malade, qui

faisait, au milieu de ses convulsions, d’inutiles efforts pour

vomir ; mais les mâchoires étaient tellement serrées, que la

plume ne put passer.

Barrois était atteint d’une attaque nerveuse encore plus

intense que la première. Il avait glissé de la chaise longue à terre,

et se raidissait sur le parquet.

Le docteur le laissa en proie à cet accès, auquel il ne pouvait

apporter aucun soulagement, et alla à Noirtier.

« Comment vous trouvez-vous ? lui dit-il précipitamment et à

voix basse ; bien ?

— Oui.

— Léger d’estomac ou lourd ? léger ?

— Oui.

— Comme lorsque vous avez pris la pilule que je vous fais

donner chaque dimanche ?

— Oui.

— Est-ce Barrois qui a fait votre limonade ?

— Oui.

— Est-ce vous qui l’avez engagé à en boire ?

— Non.

— Est-ce M. de Villefort ?

— Non.

— Madame ?

— Non.

— C’est donc Valentine, alors ?

— Oui. »

Un soupir de Barrois, un bâillement qui faisait craquer les os

de sa mâchoire, appelèrent l’attention de d’Avrigny : il quitta

M. Noirtier et courut près du malade.

« Barrois, dit le docteur, pouvez-vous parler ? »

Barrois balbutia quelques paroles inintelligibles.

« Essayez un effort, mon ami. »

Barrois rouvrit des yeux sanglants.

« Qui a fait la limonade ?

— Moi.

— L’avez-vous apportée à votre maître aussitôt après l’avoir

faite ?

— Non.

— Vous l’avez laissée quelque part, alors ?

— À l’office, on m’appelait.

— Qui l’a apportée ici ?

— Mlle Valentine. »

D’Avrigny se frappa le front.

« Ô mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-il.

— Docteur ! docteur ! cria Barrois, qui sentait un troisième

accès arriver.

— Mais n’apportera-t-on pas cet émétique ? s’écria le docteur.

— Voilà un verre tout préparé, dit Villefort en rentrant.

— Par qui ?

— Par le garçon pharmacien qui est venu avec moi.

— Buvez.

— Impossible, docteur, il est trop tard ; j’ai la gorge qui se

serre ; j’étouffe ! Oh ! mon cœur ! Oh ! ma tête… Oh ! quel

enfer !… Est-ce que je vais souffrir longtemps comme cela ?

— Non, non, mon ami, dit le docteur, bientôt vous ne

souffrirez plus.

— Ah ! je vous comprends ! s’écria le malheureux ; mon Dieu !

prenez pitié de moi ! »

Et, jetant un cri, il tomba renversé en arrière, comme s’il eût

été foudroyé.

D’Avrigny posa une main sur son cœur, approcha une glace de

ses lèvres.

« Eh bien ? demanda Villefort.

— Allez dire à la cuisine que l’on m’apporte bien vite du sirop

de violettes. »

Villefort descendit à l’instant même.

« Ne vous effrayez pas, monsieur Noirtier, dit d’Avrigny,

j’emporte le malade dans une autre chambre pour le saigner ; en

vérité, ces sortes d’attaques sont un affreux spectacle à voir. »

Et prenant Barrois par-dessous les bras, il le traîna dans une

chambre voisine ; mais presque aussitôt il rentra chez Noirtier

pour prendre le reste de la limonade.

Noirtier fermait l’œil droit.

« Valentine, n’est-ce pas ? vous voulez Valentine ? Je vais dire

qu’on vous l’envoie. »

Villefort remontait ; d’Avrigny le rencontra dans le corridor.

« Eh bien ? demanda-t-il.

— Venez », dit d’Avrigny.

Et il l’emmena dans la chambre.

« Toujours évanoui ? demanda le procureur du roi.

— Il est mort. »

Villefort recula de trois pas, joignit les mains au-dessus de sa

tête, et avec une commisération non équivoque :

« Mort si promptement ! dit-il en regardant le cadavre.

— Oui, bien promptement, n’est-ce pas ? dit d’Avrigny ; mais

cela ne doit pas vous étonner : M. et Mme de Saint-Méran sont

morts tout aussi promptement. Oh ! l’on meurt vite dans votre

maison, monsieur de Villefort.

— Quoi ! s’écria le magistrat avec un accent d’horreur et de

consternation, vous en revenez à cette terrible idée !

— Toujours, monsieur, toujours ! dit d’Avrigny avec solennité,

car elle ne m’a pas quitté un instant ; et pour que vous soyez bien

convaincu que je ne me trompe pas cette fois, écoutez bien,

monsieur de Villefort. »

Villefort tremblait convulsivement.

« Il y a un poison qui tue sans presque laisser de trace. Ce

poison, je le connais bien : je l’ai étudié dans tous les accidents

qu’il amène, dans tous les phénomènes qu’il produit. Ce poison, je

l’ai reconnu tout à l’heure chez le pauvre Barrois, comme je

l’avais reconnu chez madame de Saint-Méran. Ce poison, il y a

une manière de reconnaître sa présence : il rétablit la couleur

bleue du papier de tournesol rougi par un acide, et il teint en vert

le sirop de violettes. Nous n’avons pas de papier de tournesol ;

mais, tenez, voilà qu’on apporte le sirop de violettes que j’ai

demandé. »

En effet, on entendait des pas dans le corridor ; le docteur

entrebâilla la porte, prit des mains de la femme de chambre un

vase au fond duquel il y avait deux ou trois cuillerées de sirop, et

referma la porte.

« Regardez, dit-il au procureur du roi, dont le cœur battait si

fort qu’on eût pu l’entendre, voici dans cette tasse du sirop de

violettes, et dans cette carafe le reste de la limonade dont

M. Noirtier et Barrois ont bu une partie. Si la limonade est pure

et inoffensive, le sirop va garder sa couleur ; si la limonade est

empoisonnée, le sirop va devenir vert. Regardez ! »

Le docteur versa lentement quelques gouttes de limonade de

la carafe dans la tasse, et l’on vit à l’instant même un nuage se former au fond de la tasse ; ce nuage prit d’abord une nuance

bleue ; puis du saphir il passa à l’opale, et de l’opale à l’émeraude.

Arrivé à cette dernière couleur, il s’y fixa, pour ainsi dire ;

l’expérience ne laissait aucun doute.

« Le malheureux Barrois a été empoisonné avec de la fausse

angusture ou de la noix de Saint-Ignace, dit d’Avrigny ;

maintenant j’en répondrais devant les hommes et devant Dieu. »

Villefort ne dit rien, lui, mais il leva les bras au ciel, ouvrit des

yeux hagards, et tomba foudroyé sur un fauteuil.

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