Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 90 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

LXXXVII. La provocation

LXXXVII

 

LA PROVOCATION

 

« Alors, continua Beauchamp, je profitai du silence et de

l’obscurité de la salle pour sortir sans être vu. L’huissier qui

m’avait introduit m’attendait à la porte. Il me conduisit, à travers

les corridors, jusqu’à une petite porte donnant sur la rue de

Vaugirard. Je sortis l’âme brisée et ravie tout à la fois, pardonnez-

moi cette expression, Albert ; brisée par rapport à vous, ravie de

la noblesse de cette jeune fille poursuivant la vengeance

paternelle. Oui, je vous le jure, Albert, de quelque part que vienne

cette révélation, je dis, moi, qu’elle peut venir d’un ennemi, mais

que cet ennemi n’est que l’agent de la Providence. »

Albert tenait sa tête entre ses deux mains ; il releva son visage,

rouge de honte et baigné de larmes, et saisissant le bras de

Beauchamp :

« Ami, lui dit-il, ma vie est finie : il me reste, non pas à dire

comme vous que la Providence m’a porté le coup, mais à

chercher quel homme me poursuit de son inimitié ; puis, quand je le reconnaîtrai, je tuerai cet homme, ou cet homme me tuera ;

or, je compte sur votre amitié pour m’aider, Beauchamp, si

toutefois le mépris ne l’a pas tuée dans votre cœur.

— Le mépris, mon ami ? et en quoi ce malheur vous touche-t-

il ? Non ! Dieu merci ! nous n’en sommes plus au temps où un

injuste préjugé rendait les fils responsables des actions des pères.

Repassez toute votre vie, Albert ; elle date d’hier, il est vrai, mais

jamais aurore d’un beau jour fut-elle plus pure que votre orient ?

Non, Albert, croyez-moi, vous êtes jeune, vous êtes riche, quittez

la France : tout s’oublie vite dans cette grande Babylone à

l’existence agitée et aux goûts changeants ; vous reviendrez dans

trois ou quatre ans, vous aurez épousé quelque princesse russe, et

personne ne songera plus à ce qui s’est passé hier, à plus forte

raison à ce qui s’est passé il y a seize ans.

— Merci, mon cher Beauchamp, merci de l’excellente

intention qui vous dicte vos paroles, mais cela ne peut être ainsi ;

je vous ai dit mon désir, et maintenant, s’il le faut, je changerai le

mot de désir en celui de volonté. Vous comprenez qu’intéressé

comme je le suis dans cette affaire, je ne puis voir la chose du

même point de vue que vous. Ce qui vous semble venir à vous

d’une source céleste me semble venir à moi d’une source moins

pure. La Providence me paraît, je vous l’avoue, fort étrangère à

tout ceci, et cela heureusement, car au lieu de l’invisible et de

l’impalpable messagère des récompenses et punitions célestes, je

trouverai un être palpable et visible, sur lequel je me vengerai,

oh ! oui, je vous le jure, de tout ce que je souffre depuis un mois.

Maintenant, je vous le répète, Beauchamp, je tiens à rentrer dans

la vie humaine et matérielle, et, si vous êtes encore mon ami

comme vous le dites, aidez-moi à retrouver la main qui a porté le

coup.

— Alors, soit ! dit Beauchamp ; et si vous tenez absolument à

ce que je descende sur la terre, je le ferai ; si vous tenez à vous

mettre à la recherche d’un ennemi, je m’y mettrai avec vous. Et je

le trouverai, car mon honneur est presque aussi intéressé que le

vôtre à ce que nous le retrouvions.

— Eh bien ! alors, Beauchamp, vous comprenez, à l’instant

même, sans retard, commençons nos investigations. Chaque

minute de retard est une éternité pour moi ; le dénonciateur n’est

pas encore puni, il peut donc espérer qu’il ne le sera pas ; et, sur

mon honneur, s’il l’espère, il se trompe !

— Eh bien ! écoutez-moi, Morcerf.

— Ah ! Beauchamp, je vois que vous savez quelque chose ;

tenez, vous me rendez la vie !

— Je ne dis pas que ce soit réalité, Albert, mais c’est au moins

une lumière dans la nuit : en suivant cette lumière, peut-être nous

conduira-t-elle au but.

— Dites ! vous voyez bien que je bous d’impatience.

— Eh bien ! je vais vous raconter ce que je n’ai pas voulu vous

dire en revenant de Janina.

— Parlez.

— Voilà ce qui s’est passé, Albert ; j’ai été tout naturellement

chez le premier banquier de la ville pour prendre des

informations ; au premier mot que j’ai dit de l’affaire, avant

même que le nom de votre père eût été prononcé :

« “Ah ! dit-il, très bien, je devine ce qui vous amène.

« — Comment cela, et pourquoi ?

« — Parce qu’il y a quinze jours à peine j’ai été interrogé sur le

même sujet.

« — Par qui ?

« — Par un banquier de Paris, mon correspondant.

« — Que vous nommez ?

« — M. Danglars.”

— Lui ! s’écria Albert ; en effet, c’est bien lui qui depuis si

longtemps poursuit mon pauvre père de sa haine jalouse ; lui,

l’homme prétendu populaire, qui ne peut pardonner au comte de

Morcerf d’être pair de France. Et, tenez, cette rupture de mariage

sans raison donnée ; oui, c’est bien cela.

— Informez-vous, Albert (mais ne vous emportez pas

d’avance), informez-vous, vous dis-je, et si la chose est vraie…

— Oh ! oui, si la chose est vraie ! s’écria le jeune homme, il me

payera tout ce que j’ai souffert.

— Prenez garde, Morcerf, c’est un homme déjà vieux.

— J’aurai égard à son âge comme il a eu égard à l’honneur de

ma famille ; s’il en voulait à mon père, que ne frappait-il mon

père ? Oh ! non, il a eu peur de se trouver en face d’un homme !

— Albert, je ne vous condamne pas, je ne fais que vous

retenir ; Albert, agissez prudemment.

— Oh ! n’ayez pas peur ; d’ailleurs, vous m’accompagnerez,

Beauchamp, les choses solennelles doivent être traitées devant

témoin. Avant la fin de cette journée, si M. Danglars est le

coupable, M. Danglars aura cessé de vivre ou je serai mort.

Pardieu, Beauchamp, je veux faire de belles funérailles à mon

honneur !

— Eh bien, alors, quand de pareilles résolutions sont prises,

Albert, il faut les mettre à exécution à l’instant même. Vous

voulez aller chez M. Danglars ? partons. »

On envoya chercher un cabriolet de place. En entrant dans

l’hôtel du banquier, on aperçut le phaéton et le domestique de

M. Andrea Cavalcanti à la porte.

« Ah ! parbleu ! voilà qui va bien, dit Albert avec une voix

sombre. Si M. Danglars ne veut pas se battre avec moi, je lui

tuerai son gendre. Cela doit se battre, un Cavalcanti. »

On annonça le jeune homme au banquier, qui, au nom

d’Albert, sachant ce qui s’était passé la veille, fit défendre sa

porte. Mais il était trop tard, il avait suivi le laquais ; il entendit

l’ordre donné, força la porte et pénétra, suivi de Beauchamp,

jusque dans le cabinet du banquier.

« Mais, monsieur ! s’écria celui-ci, n’est-on plus maître de

recevoir chez soi qui l’on veut, ou qui l’on ne veut pas ? Il me

semble que vous vous oubliez étrangement.

— Non, monsieur, dit froidement Albert ; il y a des

circonstances, et vous êtes dans une de celles-là, où il faut, sauf

lâcheté, je vous offre ce refuge, être chez soi pour certaines

personnes du moins.

— Alors, que me voulez-vous donc, monsieur ?

— Je veux », dit Morcerf, s’approchant sans paraître faire

attention à Cavalcanti qui était adossé à la cheminée, « je veux

vous proposer un rendez-vous dans un coin écarté, où personne

ne vous dérangera pendant dix minutes, je ne vous en demande

pas davantage ; où, de deux hommes qui se sont rencontrés, il en

restera un sous les feuilles. »

Danglars pâlit, Cavalcanti fit un mouvement. Albert se

retourna vers le jeune homme :

« Oh ! mon Dieu ! dit-il, venez si vous voulez, monsieur le

comte, vous avez le droit d’y être, vous êtes presque de la famille,

et je donne de ces sortes de rendez-vous à autant de gens qu’il

s’en trouvera pour les accepter. »

Cavalcanti regarda d’un air stupéfait Danglars, lequel, faisant

un effort, se leva et s’avança entre les deux jeunes gens. L’attaque d’Albert à Andrea venait de le placer sur un autre terrain, et il

espérait que la visite d’Albert avait une autre cause que celle qu’il

lui avait supposée d’abord.

« Ah ! çà ! monsieur, dit-il à Albert, si vous venez ici chercher

querelle à Monsieur parce que je l’ai préféré à vous, je vous

préviens que je ferai de cela une affaire de procureur du roi.

— Vous vous trompez, monsieur, dit Morcerf avec un sombre

sourire, je ne parle pas mariage le moins du monde, et je ne

m’adresse à M. Cavalcanti que parce qu’il m’a semblé avoir eu un

instant l’intention d’intervenir dans notre discussion. Et puis,

tenez, au reste, vous avez raison, dit-il, je cherche aujourd’hui

querelle à tout le monde ; mais soyez tranquille, monsieur

Danglars, la priorité vous appartient.

— Monsieur, répondit Danglars, pâle de colère et de peur, je

vous avertis que lorsque j’ai le malheur de rencontrer sur mon

chemin un dogue enragé, je le tue, et que, loin de me croire

coupable, je pense avoir rendu un service à la société. Or, si vous

êtes enragé et que vous tentiez de me mordre, je vous en préviens,

je vous tuerai sans pitié. Tiens ! est-ce ma faute, à moi, si votre

père est déshonoré ?

— Oui, misérable ! s’écria Morcerf, c’est ta faute ! »

Danglars fit un pas en arrière.

« Ma faute ! à moi ! dit-il ; mais vous êtes fou ! Est-ce que je

sais l’histoire grecque, moi ? Est-ce que j’ai voyagé dans tous ces

pays-là ? Est-ce que c’est moi qui ai conseillé à votre père de

vendre les châteaux de Janina ? de trahir…

— Silence ! dit Albert d’une voix sourde. Non, ce n’est pas

vous qui directement avez fait cet éclat et causé ce malheur, mais

c’est vous qui l’avez hypocritement provoqué.

— Moi !

— Oui, vous ! d’où vient la révélation ?

— Mais il me semble que le journal vous l’a dit : de Janina,

parbleu !

— Qui a écrit à Janina ?

— À Janina ?

— Oui. Qui a écrit pour demander des renseignements sur

mon père ?

— Il me semble que tout le monde peut écrire à Janina.

— Une seule personne a écrit cependant.

— Une seule ?

— Oui ! et cette personne, c’est vous.

— J’ai écrit, sans doute ; il me semble que lorsqu’on marie sa

fille à un jeune homme, on peut prendre des renseignements sur

la famille de ce jeune homme ; c’est non seulement un droit, mais

encore un devoir.

— Vous avez écrit, monsieur, dit Albert, sachant parfaitement

la réponse qui vous viendrait.

— Moi ? Ah ! je vous jure bien », s’écria Danglars avec une

confiance et une sécurité qui venaient encore moins de sa peur

peut-être que de l’intérêt qu’il ressentait au fond pour le

malheureux jeune homme ; « je vous jure que jamais je n’eusse

pensé à écrire à Janina. Est-ce que je connaissais la catastrophe

d’Ali-Pacha, moi ?

— Alors quelqu’un vous a donc poussé à écrire ?

— Certainement.

— On vous a poussé ?

— Oui.

— Qui cela ?… achevez… dites…

— Pardieu ! rien de plus simple ; je parlais du passé de votre

père, je disais que la source de sa fortune était toujours restée obscure. La personne m’a demandé où votre père avait fait cette

fortune. J’ai répondu : “En Grèce.” Alors elle m’a dit : “Eh bien !

écrivez à Janina.”

— Et qui vous a donné ce conseil ?

— Parbleu ! le comte de Monte-Cristo, votre ami.

— Le comte de Monte-Cristo vous a dit d’écrire à Janina ?

— Oui, et j’ai écrit. Voulez-vous voir ma correspondance ? je

vous la montrerai. »

Albert et Beauchamp se regardèrent.

« Monsieur, dit alors Beauchamp, qui n’avait point encore pris

la parole, il me semble que vous accusez le comte, qui est absent

de Paris, et qui ne peut se justifier en ce moment ?

— Je n’accuse personne, monsieur, dit Danglars, je raconte, et

je répéterai devant M. le comte de Monte-Cristo ce que je viens de

dire devant vous.

— Et le comte sait quelle réponse vous avez reçue ?

— Je la lui ai montrée.

— Savait-il que le nom de baptême de mon père était

Fernand, et que son nom de famille était Mondego ?

— Oui, je le lui avais dit depuis longtemps ; au surplus, je n’ai

fait là-dedans que ce que tout autre eût fait ma place, et même

peut-être beaucoup moins. Quand, le lendemain de cette réponse,

poussé par M. de Monte-Cristo, votre père est venu me demander

ma fille officiellement, comme cela se fait quand on veut en finir,

j’ai refusé, j’ai refusé net, c’est vrai, mais sans explication, sans

éclat. En effet, pourquoi aurais-je fait un éclat ? En quoi

l’honneur ou le déshonneur de M. de Morcerf m’importe-t-il ?

Cela ne faisait ni hausser ni baisser la rente. »

Albert sentit la rougeur lui monter au front ; il n’y avait plus

de doute, Danglars se défendait avec la bassesse, mais avec l’assurance d’un homme qui dit, sinon toute la vérité, du moins

une partie de la vérité, non point par conscience, il est vrai, mais

par terreur. D’ailleurs, que cherchait Morcerf ? ce n’était pas le

plus ou moins de culpabilité de Danglars ou de Monte-Cristo,

c’était un homme qui répondît de l’offense légère ou grave, c’était

un homme qui se battît, et il était évident que Danglars ne se

battrait pas.

Et puis, chacune des choses oubliées ou inaperçues redevenait

visible à ses yeux ou présente à son souvenir. Monte-Cristo savait

tout, puisqu’il avait acheté la fille d’Ali-Pacha ; or, sachant tout, il

avait conseillé à Danglars d’écrire à Janina. Cette réponse

connue, il avait accédé au désir manifesté par Albert d’être

présenté à Haydée ; une fois devant elle, il avait laissé l’entretien

tomber sur la mort d’Ali, ne s’opposant pas au récit d’Haydée

(mais ayant sans doute donné à la jeune fille, dans les quelques

mots romaïques qu’il avait prononcés, des instructions qui

n’avaient point permis à Morcerf de reconnaître son père) ;

d’ailleurs n’avait-il pas prié Morcerf de ne pas prononcer le nom

de son père devant Haydée ? Enfin il avait mené Albert en

Normandie au moment où il savait que le grand éclat devait se

faire. Il n’y avait pas à en douter, tout cela était un calcul, et, sans

aucun doute, Monte-Cristo s’entendait avec les ennemis de son

père.

Albert prit Beauchamp dans un coin et lui communiqua

toutes ses idées.

« Vous avez raison, dit celui-ci ; M. Danglars n’est, dans ce qui

est arrivé, que pour la partie brutale et matérielle ; c’est à M. de

Monte-Cristo que vous devez demander une explication. »

Albert se retourna.

« Monsieur, dit-il à Danglars, vous comprenez que je ne

prends pas encore de vous un congé définitif ; il me reste à savoir

si vos inculpations sont justes, et je vais de ce pas m’en assurer

chez M. le comte de Monte-Cristo. »

Et, saluant le banquier, il sortit avec Beauchamp sans paraître

autrement s’occuper de Cavalcanti.

Danglars les reconduisit jusqu’à la porte, et, à la porte,

renouvela à Albert l’assurance qu’aucun motif de haine personnel

ne l’animait contre M. le comte de Morcerf.

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