Le comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas · Chapitre 71 sur 132

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Le comte de Monte-Cristo

LXVIII. Un bal d’été

LXVIII

UN BAL D’ÉTÉ

 

Le même jour, vers l’heure où Mme Danglars faisait la séance

que nous avons dite dans le cabinet de M. le procureur du roi,

une calèche de voyage, entrant dans la rue du Helder, franchissait

la porte du n o 27 et s’arrêtait dans la cour.

Au bout d’un instant la portière s’ouvrait, et Mme de Morcerf

en descendait appuyée au bras de son fils.

À peine Albert eut-il reconduit sa mère chez elle, que

commandant un bain et ses chevaux, après s’être mis aux mains

de son valet de chambre, il se fit conduire aux Champs-Élysées,

chez le comte de Monte-Cristo.

Le comte le reçut avec son sourire habituel. C’était une

étrange chose : jamais on ne paraissait faire un pas en avant dans

le cœur ou dans l’esprit de cet homme. Ceux qui voulaient, si l’on

peut dire cela, forcer le passage de son intimité trouvaient un

mur.

Morcerf, qui accourait à lui les bras ouverts, laissa, en le

voyant et malgré son sourire amical, tomber ses bras, et osa tout

au plus lui tendre la main.

De son côté, Monte-Cristo la lui toucha, comme il faisait

toujours, mais sans la lui serrer.

« Eh bien ! me voilà, dit-il, cher comte.

— Soyez le bienvenu.

— Je suis arrivé depuis une heure.

— De Dieppe ?

— Du Tréport.

— Ah ! c’est vrai.

— Et ma première visite est pour vous.

— C’est charmant de votre part, dit Monte-Cristo comme il eût

dit toute autre chose.

— Eh bien ! voyons, quelles nouvelles ?

— Des nouvelles ! vous demandez cela à moi, à un étranger !

— Je m’entends : quand je demande quelles nouvelles, je

demande si vous avez fait quelque chose pour moi ?

— M’aviez-vous donc chargé de quelque commission ? dit

Monte-Cristo en jouant l’inquiétude.

— Allons, allons, dit Albert, ne simulez pas l’indifférence. On

dit qu’il y a des avertissements sympathiques qui traversent la

distance : eh bien ! au Tréport, j’ai reçu mon coup électrique ;

vous avez, sinon travaillé pour moi, du moins pensé à moi.

— Cela est possible, dit Monte-Cristo. J’ai en effet pensé à

vous ; mais le courant magnétique dont j’étais le conducteur

agissait, je l’avoue, indépendamment de ma volonté.

— Vraiment ! Contez-moi cela, je vous prie.

— C’est facile, M. Danglars a dîné chez moi.

— Je le sais bien, puisque c’est pour fuir sa présence que nous

sommes partis, ma mère et moi.

— Mais il a dîné avec M. Andrea Cavalcanti.

— Votre prince italien ?

— N’exagérons pas. M. Andrea se donne seulement le titre de

vicomte.

— Se donne, dites-vous ?

— Je dis : se donne.

— Il ne l’est donc pas ?

— Eh ! le sais-je, moi ? Il se le donne, je le lui donne, on le lui

donne ; n’est-ce pas comme s’il l’avait ?

— Homme étrange que vous faites, allez ! Eh bien ?

— Eh bien ! quoi ?

— M. Danglars a donc dîné ici ?

— Oui.

— Avec votre vicomte Andrea Cavalcanti ?

— Avec le vicomte Andrea Cavalcanti, le marquis son père,

madame Danglars, M. et madame de Villefort, des gens

charmants, M. Debray, Maximilien Morrel, et puis qui encore…

attendez donc… ah ! M. de Château-Renaud.

— On a parlé de moi ?

— On n’en a pas dit un mot.

— Tant pis.

— Pourquoi cela ? Il me semble que, si l’on vous a oublié, on

n’a fait, en agissant ainsi, que ce que vous désiriez ?

— Mon cher comte, si l’on n’a point parlé de moi, c’est qu’on y

pensait beaucoup, et alors je suis désespéré.

— Que vous importe, puisque Mlle Danglars n’était point au

nombre de ceux qui y pensaient ici ? Ah ! il est vrai qu’elle

pouvait y penser chez elle.

— Oh ! quant à cela, non, j’en suis sûr : ou si elle y pensait,

c’est certainement de la même façon que je pense à elle.

— Touchante sympathie ! dit le comte. Alors vous vous

détestez ?

— Écoutez, dit Morcerf, si Mlle Danglars était femme à

prendre en pitié le martyre que je ne souffre pas pour elle et à

m’en récompenser en dehors des conventions matrimoniales

arrêtées entre nos deux familles, cela m’irait à merveille. Bref, je

crois que Mlle Danglars serait une maîtresse charmante ; mais

comme femme, diable…

— Ainsi, dit Monte-Cristo en riant, voilà votre façon de penser

sur votre future ?

— Oh ! mon Dieu ! oui, un peu brutale, c’est vrai, mais exacte

du moins. Or, puisqu’on ne peut faire de ce rêve une réalité ;

comme pour arriver à un certain but il faut que Mlle Danglars

devienne ma femme, c’est-à-dire qu’elle vive avec moi, qu’elle

pense près de moi, qu’elle chante près de moi, qu’elle fasse des

vers et de la musique à dix pas de moi, et cela pendant tout le

temps de ma vie, alors je m’épouvante. Une maîtresse, mon cher

comte, cela se quitte ; mais une femme, peste ! c’est autre chose,

cela se garde éternellement, de près ou de loin c’est-à-dire. Or,

c’est effrayant de garder toujours Mlle Danglars, fût-ce même de

loin.

— Vous êtes difficile, vicomte.

— Oui, car souvent je pense à une chose impossible.

— À laquelle ?

— À trouver pour moi une femme comme mon père en a

trouvé une pour lui. »

Monte-Cristo pâlit et regarda Albert en jouant avec des

pistolets magnifiques dont il faisait rapidement crier les ressorts.

« Ainsi, votre père a été bien heureux ? dit-il.

— Vous savez mon opinion sur ma mère, monsieur le comte :

un ange du ciel ; voyez-la encore belle, spirituelle toujours,

meilleure que jamais. J’arrive du Tréport ; pour tout autre fils,

eh ! mon Dieu ! accompagner sa mère serait une complaisance ou

une corvée ; mais, moi, j’ai passé quatre jours en tête à tête avec

elle, plus satisfait, plus reposé, plus poétique, vous le dirai-je, que

si j’eusse emmené au Tréport la reine Mab ou Titania.

— C’est une perfection désespérante, et vous donnez à tous

ceux qui vous entendent de graves envies de rester célibataires.

— Voilà justement, reprit Morcerf, pourquoi, sachant qu’il

existe au monde une femme accomplie, je ne me soucie pas

d’épouser Mlle Danglars. Avez-vous quelquefois remarqué comme

notre égoïsme revêt de couleurs brillantes tout ce qui nous

appartient ? Le diamant qui chatoyait à la vitre de Marlé ou de

Fossin devient bien plus beau depuis qu’il est notre diamant ;

mais si l’évidence vous force à reconnaître qu’il en est d’une eau

plus pure, et que vous soyez condamné à porter éternellement ce

diamant inférieur à un autre, comprenez-vous la souffrance ?

— Mondain ! murmura le comte.

— Voilà pourquoi je sauterai de joie le jour où Mlle Eugénie

s’apercevra que je ne suis qu’un chétif atome, et que j’ai à peine

autant de cent mille francs qu’elle a de millions. »

Monte-Cristo sourit.

« J’avais bien pensé à autre chose, continua Albert ; Franz

aime les choses excentriques, j’ai voulu le rendre malgré lui

amoureux de Mlle Danglars : mais à quatre lettres que je lui ai

écrites dans le plus affriandant des styles, Franz m’a

imperturbablement répondu : “Je suis excentrique, c’est vrai, mais mon excentricité ne va pas jusqu’à reprendre ma parole

quand je l’ai donnée.”

— Voilà ce que j’appelle le dévouement de l’amitié : donner à

un autre la femme dont on ne voudrait soi-même qu’à titre de

maîtresse. »

Albert sourit.

« À propos, continua-t-il, il arrive, ce cher Franz ; mais peu

vous importe, vous ne l’aimez pas, je crois ?

— Moi ! dit Monte-Cristo ; eh ! mon cher vicomte, où donc

avez-vous vu que je n’aimais pas M. Franz ? J’aime tout le monde.

— Et je suis compris dans tout le monde… merci.

— Oh ! ne confondons pas, dit Monte-Cristo : j’aime tout le

monde à la manière dont Dieu nous ordonne d’aimer notre

prochain, chrétiennement ; mais je ne hais bien que de certaines

personnes. Revenons à M. Franz d’Épinay. Vous dites donc qu’il

arrive ?

— Oui, mandé par M. de Villefort, aussi enragé, à ce qu’il

paraît, de marier Mlle Valentine que M. Danglars est enragé de

marier Mlle Eugénie. Décidément, il paraît que c’est un état des

plus fatigants que celui de père de grandes filles ; il me semble

que cela leur donne la fièvre, et que leur pouls bat quatre-vingt-

dix fois à la minute, jusqu’à ce qu’ils en soient débarrassés.

— Mais M. d’Épinay ne vous ressemble pas, lui ; il prend son

mal en patience.

— Mieux que cela, il le prend au sérieux ; il met des cravates

blanches et parle déjà de sa famille. Il a au reste pour les Villefort

une grande considération.

— Méritée, n’est-ce pas ?

— Je le crois. M. de Villefort a toujours passé pour un homme

sévère, mais juste.

— À la bonne heure, dit Monte-Cristo, en voilà un au moins

que vous ne traitez pas comme ce pauvre M. Danglars.

— Cela tient peut-être à ce que je ne suis pas forcé d’épouser

sa fille, répondit Albert en riant.

— En vérité, mon cher monsieur, dit Monte-Cristo, vous êtes

d’une fatuité révoltante.

— Moi ?

— Oui, vous. Prenez donc un cigare.

— Bien volontiers. Et pourquoi suis-je fat ?

— Mais parce que vous êtes là à vous défendre, à vous

débattre d’épouser Mlle Danglars. Eh ! mon Dieu ! laissez aller les

choses, et ce n’est peut-être pas vous qui retirerez votre parole le

premier.

— Bah ! fit Albert avec de grands yeux.

— Eh ! sans doute, monsieur le vicomte, on ne vous mettra

pas de force le cou dans les portes, que diable ! Voyons,

sérieusement, reprit Monte-Cristo en changeant d’intonation,

avez-vous envie de rompre ?

— Je donnerais cent mille francs pour cela.

— Eh bien ! soyez heureux : M. Danglars est prêt à en donner

le double pour atteindre au même but.

— Est-ce bien vrai, ce bonheur-là ? » dit Albert, qui cependant

en disant cela ne put empêcher qu’un imperceptible nuage passât

sur son front. « Mais, mon cher comte, M. Danglars a donc des

raisons ?

— Ah ! te voilà bien, nature orgueilleuse et égoïste ! À la bonne

heure, je retrouve l’homme qui veut trouer l’amour-propre

d’autrui à coups de hache, et qui crie quand on troue le sien avec

une aiguille.

— Non ! mais c’est qu’il me semble que M. Danglars…

— Devait être enchanté de vous, n’est-ce pas ? Eh bien !

M. Danglars est un homme de mauvais goût, c’est convenu, et il

est encore plus enchanté d’un autre…

— De qui donc ?

— Je ne sais pas, moi ; étudiez, regardez, saisissez les

allusions à leur passage, et faites-en votre profit.

— Bon, je comprends ; écoutez, ma mère… non ! pas ma

mère, je me trompe, mon père a eu l’idée de donner un bal.

— Un bal dans ce moment-ci de l’année ?

— Les bals d’été sont à la mode.

— Ils n’y seraient pas, que la comtesse n’aurait qu’à vouloir,

elle les y mettrait.

— Pas mal ; vous comprenez, ce sont des bals pur sang ; ceux

qui restent à Paris dans le mois de juillet sont de vrais Parisiens.

Voulez-vous vous charger d’une invitation pour MM. Cavalcanti ?

— Dans combien de jours a lieu votre bal ?

— Samedi.

— M. Cavalcanti père sera parti.

— Mais M. Cavalcanti fils demeure. Voulez-vous vous charger

d’amener M. Cavalcanti fils ?

— Écoutez, vicomte, je ne le connais pas.

— Vous ne le connaissez pas ?

— Non ; je l’ai vu pour la première fois il y a trois ou quatre

jours, et je n’en réponds en rien.

— Mais vous le recevez bien, vous !

— Moi, c’est autre chose ; il m’a été recommandé par un brave

abbé qui peut lui-même avoir été trompé. Invitez-le directement,

à merveille, mais ne me dites pas de vous le présenter ; s’il allait

plus tard épouser Mlle Danglars, vous m’accuseriez de manège, et vous voudriez vous couper la gorge avec moi ; d’ailleurs, je ne sais

pas si j’irai moi-même.

— Où ?

— À votre bal.

— Pourquoi n’y viendrez-vous point ?

— D’abord parce que vous ne m’avez pas encore invité.

— Je viens exprès pour vous apporter votre invitation moi-

même.

— Oh ! c’est trop charmant ; mais je puis en être empêché.

— Quand je vous aurai dit une chose, vous serez assez

aimable pour nous sacrifier tous les empêchements.

— Dites.

— Ma mère vous en prie.

— Mme la comtesse de Morcerf ? reprit Monte-Cristo en

tressaillant.

— Ah ! comte, dit Albert, je vous préviens que Mme de

Morcerf cause librement avec moi ; et si vous n’avez pas senti

craquer en vous ces fibres sympathiques dont je vous parlais tout

à l’heure, c’est que ces fibres-là vous manquent complètement,

car pendant quatre jours nous n’avons parlé que de vous.

— De moi ? En vérité vous me comblez !

— Écoutez, c’est le privilège de votre emploi, quand on est un

problème vivant.

— Ah ! je suis donc aussi un problème pour votre mère ? En

vérité, je l’aurais crue trop raisonnable pour se livrer à de pareils

écarts d’imagination !

— Problème, mon cher comte, problème pour tous, pour ma

mère comme pour les autres ; problème accepté, mais non

deviné, vous demeurez toujours à l’état d’énigme : rassurez-vous.

Ma mère seulement demande toujours comment il se fait que vous soyez si jeune. Je crois qu’au fond, tandis que la comtesse

G… vous prend pour lord Ruthwen, ma mère vous prend pour

Cagliostro ou le comte de Saint-Germain. La première fois que

vous viendrez voir madame de Morcerf, confirmez-la dans cette

opinion. Cela ne vous sera pas difficile, vous avez la pierre

philosophale de l’un et l’esprit de l’autre.

— Je vous remercie de m’avoir prévenu, dit le comte en

souriant, je tâcherai de me mettre en mesure de faire face à

toutes les suppositions.

— Ainsi vous viendrez samedi ?

— Puisque Mme de Morcerf m’en prie.

— Vous êtes charmant.

— Et M. Danglars ?

— Oh ! il a déjà reçu la triple invitation ; mon père s’en est

chargé. Nous tâcherons aussi d’avoir le grand d’Aguesseau, M. de

Villefort ; mais on en désespère.

— Il ne faut jamais désespérer de rien, dit le proverbe.

— Dansez-vous, cher comte ?

— Moi ?

— Oui, vous. Qu’y aurait-il d’étonnant à ce que vous

dansassiez ?

— Ah ! en effet, tant qu’on n’a pas franchi la quarantaine…

Non, je ne danse pas ; mais j’aime à voir danser. Et Mme de

Morcerf, danse-t-elle ?

— Jamais, non plus ; vous causerez, elle a tant envie de causer

avec vous !

— Vraiment ?

— Parole d’honneur ! et je vous déclare que vous êtes le

premier homme pour lequel ma mère ait manifesté cette

curiosité. »

Albert prit son chapeau et se leva ; le comte le reconduisit

jusqu’à la porte.

« Je me fais un reproche, dit-il en l’arrêtant au haut du perron.

— Lequel ?

— J’ai été indiscret, je ne devais pas vous parler de

M. Danglars.

— Au contraire, parlez-m’en encore, parlez-m’en souvent,

parlez-m’en toujours ; mais de la même façon.

— Bien ! vous me rassurez. À propos, quand arrive

M. d’Épinay ?

— Mais dans cinq ou six jours au plus tard.

— Et quand se marie-t-il ?

— Aussitôt l’arrivée de M. et de Mme de Saint-Méran.

— Amenez-le-moi donc quand il sera à Paris. Quoique vous

prétendiez que je ne l’aime pas, je vous déclare que je serai

heureux de le voir.

— Bien, vos ordres seront exécutés, seigneur.

— Au revoir !

— À samedi, en tout cas, bien sûr, n’est-ce pas ?

— Comment donc ! c’est parole donnée. »

Le comte suivit des yeux Albert en le saluant de la main. Puis,

quand il fut remonté dans son phaéton, il se retourna, et trouvant

Bertuccio derrière lui :

« Eh bien ? demanda-t-il.

— Elle est allée au Palais, répondit l’intendant.

— Elle y est restée longtemps ?

— Une heure et demie.

— Et elle est rentrée chez elle ?

— Directement.

— Eh bien ! mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, si j’ai

maintenant un conseil à vous donner, c’est d’aller voir en

Normandie si vous ne trouverez pas cette petite terre dont je vous

ai parlé. »

Bertuccio salua, et, comme ses désirs étaient en parfaite

harmonie avec l’ordre qu’il avait reçu, il partit le soir même.

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