Le comte de Monte-Cristo
LXXXV. Le voyage
LXXXV
LE VOYAGE
Monte-Cristo poussa un cri de joie en voyant les deux jeunes
gens ensemble.
« Ah ! ah ! dit-il. Eh bien, j’espère que tout est fini, éclairci,
arrangé ?
— Oui, dit Beauchamp, des bruits absurdes qui sont tombés
d’eux-mêmes, et, qui maintenant, s’ils se renouvelaient,
m’auraient pour premier antagoniste. Ainsi donc, ne parlons plus
de cela.
— Albert vous dira, reprit le comte, que c’est le conseil que je
lui avais donné. Tenez, ajouta-t-il, vous me voyez au reste
achevant la plus exécrable matinée que j’aie jamais passée, je
crois.
— Que faites-vous ? dit Albert, vous mettez de l’ordre dans vos
papiers, ce me semble ?
— Dans mes papiers, Dieu merci non ! il y a toujours dans
mes papiers un ordre merveilleux, attendu que je n’ai pas de papiers, mais dans les papiers de M. Cavalcanti.
— De M. Cavalcanti ? demanda Beauchamp.
— Eh oui ! ne savez-vous pas que c’est un jeune homme que
lance le comte ? dit Morcerf.
— Non pas, entendons-nous bien, répondit Monte-Cristo, je ne
lance personne, et M. Cavalcanti moins que tout autre.
— Et qui va épouser mademoiselle Danglars en mon lieu et
place ; ce qui, continua Albert en essayant de sourire, comme
vous pouvez bien vous en douter, mon cher Beauchamp,
m’affecte cruellement.
— Comment ! Cavalcanti épouse mademoiselle Danglars ?
demanda Beauchamp.
— Ah çà ! mais vous venez donc du bout du monde ? dit
Monte-Cristo ; vous, un journaliste, le mari de la Renommée !
Tout Paris ne parle que de cela.
— Et c’est vous, comte, qui avez fait ce mariage ? demanda
Beauchamp.
— Moi ? Oh ! silence, monsieur le nouvelliste, n’allez pas dire
de pareilles choses ! Moi, bon Dieu ! faire un mariage ? Non, vous
ne me connaissez pas ; je m’y suis au contraire opposé de tout
mon pouvoir, j’ai refusé de faire la demande.
— Ah ! je comprends, dit Beauchamp : à cause de notre ami
Albert ?
— À cause de moi ? dit le jeune homme ; oh ! non, par ma foi !
Le comte me rendra la justice d’attester que je l’ai toujours prié,
au contraire, de rompre ce projet, qui heureusement est rompu.
Le comte prétend que ce n’est pas lui que je dois remercier ; soit,
j’élèverai, comme les anciens, un autel Deo ignoto.
— Écoutez, dit Monte-Cristo, c’est si peu moi, que je suis en
froid avec le beau-père et avec le jeune homme ; il n’y a que mademoiselle Eugénie, laquelle ne me paraît pas avoir une
profonde vocation pour le mariage, qui, en voyant à quel point
j’étais peu disposé à la faire renoncer à sa chère liberté, m’ait
conservé son affection.
— Et vous dites que ce mariage est sur le point de se faire ?
— Oh ! mon Dieu ! oui, malgré tout ce que j’ai pu dire. Moi, je
ne connais pas le jeune homme, on le prétend riche et de bonne
famille, mais pour moi ces choses sont de simples on-dit. J’ai
répété tout cela à satiété à M. Danglars ; mais il est entiché de son
Lucquois. J’ai été jusqu’à lui faire part d’une circonstance qui,
pour moi, était plus grave : le jeune homme a été changé en
nourrice, enlevé par des Bohémiens ou égaré par son précepteur,
je ne sais pas trop. Mais ce que je sais, c’est que son père l’a perdu
de vue depuis plus de dix années ; ce qu’il a fait pendant ces dix
années de vie errante, Dieu seul le sait. Eh bien ! rien de tout cela
n’y a fait. On m’a chargé d’écrire au major, de lui demander des
papiers ; ces papiers, les voilà. Je les leur envoie, mais, comme
Pilate, en me lavant les mains.
— Et Mlle d’Armilly, demanda Beauchamp, quelle mine vous
fait-elle à vous, qui lui enlevez son élève ?
— Dame ! je ne sais pas trop : mais il paraît qu’elle part pour
l’Italie. Mme Danglars m’a parlé d’elle et m’a demandé des lettres
de recommandation pour les impresari ; je lui ai donné un mot
pour le directeur du théâtre Valle, qui m’a quelques obligations.
Mais qu’avez-vous donc, Albert ? vous avez l’air tout attristé ; est-
ce que, sans vous en douter, vous êtes amoureux de
Mlle Danglars, par exemple ?
— Pas que je sache », dit Albert en souriant tristement.
Beauchamp se mit à regarder les tableaux.
« Mais enfin, continua Monte-Cristo, vous n’êtes pas dans
votre état ordinaire. Voyons, qu’avez-vous ? dites.
— J’ai la migraine, dit Albert.
— Eh bien ! mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, j’ai en ce cas
un remède infaillible à vous proposer, remède qui m’a réussi à
moi chaque fois que j’ai éprouvé quelque contrariété.
— Lequel ? demanda le jeune homme.
— Le déplacement.
— En vérité ? dit Albert.
— Oui ; et tenez, comme en ce moment-ci je suis
excessivement contrarié, je me déplace. Voulez-vous que nous
nous déplacions ensemble ?
— Vous, contrarié, comte ! dit Beauchamp ; et de quoi donc ?
— Pardieu ! vous en parlez fort à votre aise, vous ; je voudrais
bien vous voir avec une instruction se poursuivant dans votre
maison !
— Une instruction ! quelle instruction ?
— Eh ! celle que M. de Villefort dresse contre mon aimable
assassin donc, une espèce de brigand échappé du bagne, à ce qu’il
paraît.
— Ah ! c’est vrai, dit Beauchamp, j’ai lu le fait dans les
journaux. Qu’est-ce que c’est que ce Caderousse ?
— Eh bien… mais il paraît que c’est un Provençal. M. de
Villefort en a entendu parler quand il était à Marseille, et
M. Danglars se rappelle l’avoir vu. Il en résulte que M. le
procureur du roi prend l’affaire fort à cœur, qu’elle a, à ce qu’il
paraît, intéressé au plus haut degré le préfet de police, et que,
grâce à cet intérêt dont je suis on ne peut plus reconnaissant, on
m’envoie ici depuis quinze jours tous les bandits qu’on peut se
procurer dans Paris et dans la banlieue, sous prétexte que ce sont les assassins de M. Caderousse ; d’où il résulte que, dans trois
mois, si cela continue, il n’y aura pas un voleur ni un assassin
dans ce beau royaume de France qui ne connaisse le plan de ma
maison sur le bout de son doigt ; aussi je prends le parti de la leur
abandonner tout entière, et de m’en aller aussi loin que la terre
pourra me porter. Venez avec moi, vicomte, je vous emmène.
— Volontiers.
— Alors, c’est convenu ?
— Oui, mais où cela ?
— Je vous l’ai dit, où l’air est pur, où le bruit endort, où, si
orgueilleux que l’on soit, on se sent humble et l’on se trouve petit.
J’aime cet abaissement moi, que l’on dit maître de l’univers
comme Auguste.
— Où allez-vous, enfin ?
— À la mer, vicomte, à la mer. Je suis un marin, voyez-vous ;
tout enfant, j’ai été bercé dans les bras du vieil Océan et sur le
sein de la belle Amphitrite ; j’ai joué avec le manteau vert de l’un
et la robe azurée de l’autre ; j’aime la mer comme on aime une
maîtresse, et quand il y a longtemps que je ne l’ai vue, je m’ennuie
d’elle.
— Allons, comte, allons !
— À la mer ?
— Oui.
— Vous acceptez ?
— J’accepte.
— Eh bien, vicomte, il y aura ce soir dans ma cour un briska
de voyage, dans lequel on peut s’étendre comme dans son lit ; ce
briska sera attelé de quatre chevaux de poste. Monsieur
Beauchamp, on y tient quatre très facilement. Voulez-vous venir
avec nous ? je vous emmène !
— Merci, je viens de la mer.
— Comment ! vous venez de la mer ?
— Oui, ou à peu près. Je viens de faire un petit voyage aux îles
Borromées.
— Qu’importe ! venez toujours, dit Albert.
— Non, cher Morcerf, vous devez comprendre que du moment
où je refuse, c’est que la chose est impossible. D’ailleurs, il est
important, ajouta-t-il en baissant la voix, que je reste à Paris, ne
fût-ce que pour surveiller la boîte du journal.
— Ah ! vous êtes un bon et excellent ami, dit Albert ; oui, vous
avez raison, veillez, surveillez, Beauchamp, et tâchez de découvrir
l’ennemi à qui cette révélation a dû le jour. »
Albert et Beauchamp se séparèrent : leur dernière poignée de
main renfermait tous les sens que leurs lèvres ne pouvaient
exprimer devant un étranger.
« Excellent garçon que Beauchamp ! dit Monte-Cristo après le
départ du journaliste ; n’est-ce pas, Albert ?
— Oh ! oui, un homme de cœur, je vous en réponds ; aussi je
l’aime de toute mon âme. Mais, maintenant que nous voilà seuls,
quoique la chose me soit à peu près égale, où allons-nous ?
— En Normandie, si vous voulez bien.
— À merveille. Nous sommes tout à fait à la campagne, n’est-
ce pas ? point de société, point de voisins ?
— Nous sommes tête à tête avec des chevaux pour courir, des
chiens pour chasser, et une barque pour pêcher, voilà tout.
— C’est ce qu’il me faut ; je préviens ma mère, et je suis à vos
ordres.
— Mais, dit Monte-Cristo, vous permettra-t-on ?
— Quoi ?
— De venir en Normandie.
— À moi ? est-ce que je ne suis pas libre ?
— D’aller où vous voulez, seul, je le sais bien, puisque je vous
ai rencontré échappé par l’Italie.
— Eh bien ?
— Mais de venir avec l’homme qu’on appelle le comte de
Monte-Cristo ?
— Vous avez peu de mémoire, comte.
— Comment cela ?
— Ne vous ai-je pas dit toute la sympathie que ma mère avait
pour vous ?
— Souvent femme varie, a dit François Ier ; la femme, c’est
l’onde, a dit Shakespeare : l’un était un grand roi et l’autre un
grand poète, et chacun d’eux devait connaître la femme.
— Oui, la femme ; mais ma mère n’est point la femme, c’est
une femme.
— Permettez-vous à un pauvre étranger de ne point
comprendre parfaitement toutes les subtilités de votre langue ?
— Je veux dire que ma mère est avare de ses sentiments, mais
qu’une fois qu’elle les a accordés, c’est pour toujours.
— Ah ! vraiment, dit en soupirant Monte-Cristo ; et vous
croyez qu’elle me fait l’honneur de m’accorder un sentiment autre
que la plus parfaite indifférence ?
— Écoutez ! je vous l’ai déjà dit et je vous le répète, reprit
Morcerf, il faut que vous soyez réellement un homme bien
étrange et bien supérieur.
— Oh !
— Oui, car ma mère s’est laissé prendre, je ne dirai pas à la
curiosité, mais à l’intérêt que vous inspirez. Quand nous sommes
seuls, nous ne causons que de vous.
— Et elle vous a dit de vous méfier de ce Manfred ?
— Au contraire, elle me dit : “Morcerf, je crois le comte une
noble nature ; tâche de te faire aimer de lui.” »
Monte-Cristo détourna les yeux et poussa un soupir.
« Ah ! vraiment ? dit-il.
— De sorte, vous comprenez, continua Albert, qu’au lieu de
s’opposer à mon voyage, elle l’approuvera de tout son cœur,
puisqu’il rentre dans les recommandations qu’elle me fait chaque
jour.
— Allez donc, dit Monte-Cristo ; à ce soir. Soyez ici à cinq
heures ; nous arriverons là-bas à minuit ou une heure.
— Comment ! au Tréport ?…
— Au Tréport ou dans les environs.
— Il ne vous faut que huit heures pour faire quarante-huit
lieues ?
— C’est encore beaucoup, dit Monte-Cristo.
— Décidément vous êtes l’homme des prodiges, et vous
arriverez non seulement à dépasser les chemins de fer, ce qui
n’est pas bien difficile, en France surtout, mais encore à aller plus
vite que le télégraphe.
— En attendant, vicomte, comme il nous faut toujours sept ou
huit heures pour arriver là-bas, soyez exact.
— Soyez tranquille, je n’ai rien autre chose à faire d’ici là que
de m’apprêter.
— À cinq heures, alors.
— À cinq heures. »
Albert sortit. Monte-Cristo, après lui avoir en souriant fait un
signe de la tête, demeura un instant pensif et comme absorbé
dans une profonde méditation. Enfin, passant la main sur son
front, comme pour écarter sa rêverie, il alla au timbre et frappa
deux coups.
Au bruit des deux coups frappés par Monte-Cristo sur le
timbre, Bertuccio entra.
« Maître Bertuccio, dit-il, ce n’est pas demain, ce n’est pas
après-demain, comme je l’avais pensé d’abord, c’est ce soir que je
pars pour la Normandie ; d’ici à cinq heures, c’est plus de temps
qu’il ne vous en faut ; vous ferez prévenir les palefreniers du
premier relais ; M. de Morcerf m’accompagne. Allez ! »
Bertuccio obéit, et un piqueur courut à Pontoise annoncer que
la chaise de poste passerait à six heures précises. Le palefrenier
de Pontoise envoya au relais suivant un exprès, qui en envoya un
autre ; et, six heures après, tous les relais disposés sur la route
étaient prévenus.
Avant de partir, le comte monta chez Haydée, lui annonça son
départ, lui dit le lieu où il allait, et mit toute sa maison à ses
ordres.
Albert fut exact. Le voyage, sombre à son commencement,
s’éclaircit bientôt par l’effet physique de la rapidité. Morcerf
n’avait pas idée d’une pareille vitesse.
« En effet, dit Monte-Cristo, avec votre poste faisant ses deux
lieues à l’heure, avec cette loi stupide qui défend à un voyageur de
dépasser l’autre sans lui demander la permission, et qui fait qu’un
voyageur malade ou quinteux a le droit d’enchaîner à sa suite les
voyageurs allègres et bien portants, il n’y a pas de locomotion
possible ; moi, j’évite cet inconvénient en voyageant avec mon
propre postillon et mes propres chevaux, n’est-ce pas, Ali ? »
Et le comte, passant la tête par la portière, poussait un petit
cri d’excitation qui donnait des ailes aux chevaux ; ils ne
couraient plus, ils volaient. La voiture roulait comme un tonnerre
sur ce pavé royal, et chacun se détournait pour voir passer ce
météore flamboyant. Ali, répétant ce cri, souriait, montrant ses dents blanches, serrant dans ses mains robustes les rênes
écumantes, aiguillonnant les chevaux, dont les belles crinières
s’éparpillaient au vent ; Ali, l’enfant du désert, se retrouvait dans
son élément, et avec son visage noir, ses yeux ardents, son
burnous de neige, il semblait, au milieu de la poussière qu’il
soulevait, le génie du simoun et le dieu de l’ouragan.
« Voilà, dit Morcerf, une volupté que je ne connaissais pas,
c’est la volupté de la vitesse. »
Et les derniers nuages de son front se dissipaient, comme si
l’air qu’il fendait emportait ces nuages avec lui.
« Mais où diable trouvez-vous de pareils chevaux ? demanda
Albert. Vous les faites donc faire exprès ?
— Justement, dit le comte. Il y a six ans, je trouvai en Hongrie
un fameux étalon renommé pour sa vitesse ; je l’achetai je ne sais
plus combien : ce fut Bertuccio qui paya. Dans la même année, il
eut trente-deux enfants. C’est toute cette progéniture du même
père que nous allons passer en revue ; ils sont tous pareils, noirs,
sans une seule tache, excepté une étoile au front, car à ce
privilégié du haras on a choisi des juments, comme aux pachas
on choisit des favorites.
— C’est admirable !… Mais dites-moi, comte, que faites-vous
de tous ces chevaux ?
— Vous le voyez, je voyage avec eux.
— Mais vous ne voyagerez pas toujours ?
— Quand je n’en aurai plus besoin, Bertuccio les vendra, et il
prétend qu’il gagnera trente ou quarante mille francs sur eux.
— Mais il n’y aura pas de roi d’Europe assez riche pour vous
les acheter.
— Alors il les vendra à quelque simple vizir d’Orient, qui
videra son trésor pour les payer et qui remplira son trésor en administrant des coups de bâton sous la plante des pieds de ses
sujets.
— Comte, voulez-vous que je vous communique une pensée
qui m’est venue ?
— Faites.
— C’est qu’après vous, M. Bertuccio doit être le plus riche
particulier de l’Europe.
— Eh bien ! vous vous trompez, vicomte. Je suis sûr que si
vous retourniez les poches de Bertuccio, vous n’y trouveriez pas
dix sous vaillant.
— Pourquoi cela ? demanda le jeune homme. C’est donc un
phénomène que M. Bertuccio ? Ah ! mon cher comte, ne me
poussez pas trop loin dans le merveilleux, ou je ne vous croirai
plus, je vous préviens.
— Jamais de merveilleux avec moi, Albert ; des chiffres et de
la raison, voilà tout. Or, écoutez ce dilemme : un intendant vole,
mais pourquoi vole-t-il ?
— Dame ! parce que c’est dans sa nature, ce me semble, dit
Albert ; il vole pour voler.
— Eh bien ! non, vous vous trompez : il vole parce qu’il a une
femme, des enfants, des désirs ambitieux pour lui et pour sa
famille ; il vole surtout parce qu’il n’est pas sûr de ne jamais
quitter son maître et qu’il veut se faire un avenir. Eh bien !
M. Bertuccio est seul au monde ; il puise dans ma bourse sans me
rendre compte, il est sûr de ne jamais me quitter.
— Pourquoi cela ?
— Parce que je n’en trouverais pas un meilleur.
— Vous tournez dans un cercle vicieux, celui des probabilités.
— Oh ! non pas ; je suis dans les certitudes. Le bon serviteur
pour moi, c’est celui sur lequel j’ai droit de vie ou de mort.
— Et vous avez droit de vie ou de mort sur Bertuccio ?
demanda Albert.
— Oui », répondit froidement le comte.
Il y a des mots qui ferment la conversation comme une porte
de fer. Le oui du comte était un de ces mots-là.
Le reste du voyage s’accomplit avec la même rapidité ; les
trente-deux chevaux, divisés en huit relais, firent leurs quarante-
sept lieues en huit heures.
On arriva au milieu de la nuit, à la porte d’un beau parc. Le
concierge était debout et tenait la grille ouverte. Il avait été
prévenu par le palefrenier du dernier relais.
Il était deux heures et demie du matin. On conduisit Morcerf à
son appartement. Il trouva un bain et un souper prêts. Le
domestique qui avait fait la route sur le siège de derrière de la
voiture était à ses ordres ; Baptistin, qui avait fait la route sur le
siège de devant, était à ceux du comte.
Albert prit son bain, soupa et se coucha. Toute la nuit, il fut
bercé par le bruit mélancolique de la houle. En se levant, il alla
droit à la fenêtre, l’ouvrit et se trouva sur une petite terrasse, où
l’on avait devant soi la mer, c’est-à-dire l’immensité, et derrière
soi un joli parc donnant sur une petite forêt.
Dans une anse d’une certaine grandeur se balançait une petite
corvette à la carène étroite, à la mâture élancée, et portant à la
corne un pavillon aux armes de Monte-Cristo, armes représentant
une montagne d’or posant sur une mer d’azur, avec une croix de
gueules au chef, ce qui pouvait aussi bien être une allusion à son
nom rappelant le Calvaire, que la passion de notre Seigneur a fait
une montagne plus précieuse que l’or, et la croix infâme que son
sang divin a faite sainte, qu’à quelque souvenir personnel de
souffrance et de régénération enseveli dans la nuit du passé mystérieux de cet homme. Autour de la goélette étaient plusieurs
petits chasse-marée appartenant aux pêcheurs des villages
voisins, et qui semblaient d’humbles sujets attendant les ordres
de leur reine.
Là, comme dans tous les endroits où s’arrêtait Monte-Cristo,
ne fût-ce que pour y passer deux jours, la vie y était organisée au
thermomètre du plus haut confortable ; aussi la vie, à l’instant
même, y devenait-elle facile.
Albert trouva dans son antichambre deux fusils et tous les
ustensiles nécessaires à un chasseur ; une pièce plus haute, et
placée au rez-de-chaussée, était consacrée à toutes les
ingénieuses machines que les Anglais, grands pêcheurs, parce
qu’ils sont patients et oisifs, n’ont pas encore pu faire adopter aux
routiniers pêcheurs de France.
Toute la journée se passa à ces exercices divers, auxquels,
d’ailleurs, Monte-Cristo excellait : on tua une douzaine de faisans
dans le parc, on pêcha autant de truites dans les ruisseaux, on
dîna dans un kiosque donnant sur la mer, et l’on servit le thé dans
la bibliothèque.
Vers le soir du troisième jour, Albert, brisé de fatigue à l’user
de cette vie qui semblait être un jeu pour Monte-Cristo, dormait
sur un fauteuil près de la fenêtre tandis que le comte faisait avec
son architecte le plan d’une serre qu’il voulait établir dans sa
maison, lorsque le bruit d’un cheval écrasant les cailloux de la
route fit lever la tête au jeune homme ; il regarda par la fenêtre,
et, avec une surprise des plus désagréables, aperçut dans la cour
son valet de chambre, dont il n’avait pas voulu se faire suivre
pour moins embarrasser Monte-Cristo.
« Florentin ici ! s’écria-t-il en bondissant sur son fauteuil ; est-
ce que ma mère est malade ? »
Et il se précipita vers la porte de la chambre.
Monte-Cristo le suivit des yeux, et le vit aborder le valet qui,
tout essoufflé encore, tira de sa poche un petit paquet cacheté. Le
petit paquet contenait un journal et une lettre.
« De qui cette lettre ? demanda vivement Albert.
— De M. Beauchamp, répondit Florentin.
— C’est Beauchamp qui vous envoie alors ?
— Oui, monsieur. Il m’a fait venir chez lui, m’a donné l’argent
nécessaire à mon voyage, m’a fait venir un cheval de poste, et m’a
fait promettre de ne point m’arrêter que je n’aie rejoint
Monsieur : j’ai fait la route en quinze heures. »
Albert ouvrit la lettre en frissonnant : aux premières lignes, il
poussa un cri, et saisit le journal avec un tremblement visible.
Tout à coup ses yeux s’obscurcirent, ses jambes semblèrent se
dérober sous lui, et, prêt à tomber, il s’appuya sur Florentin, qui
étendait le bras pour le soutenir.
« Pauvre jeune homme ! » murmura Monte-Cristo, si bas que
lui-même n’eût pu entendre le bruit des paroles de compassion
qu’il prononçait ; « il est donc dit que la faute des pères
retombera sur les enfants jusqu’à la troisième et quatrième
génération ? »
Pendant ce temps Albert avait repris sa force, et, continuant
de lire, il secoua ses cheveux sur sa tête mouillée de sueur, et,
froissant lettre et journal :
« Florentin, dit-il, votre cheval est-il en état de reprendre le
chemin de Paris ?
— C’est un mauvais bidet de poste éclopé.
— Oh ! mon Dieu ! et comment était la maison quand vous
l’avez quittée ?
— Assez calme ; mais en revenant de chez M. Beauchamp, j’ai
trouvé Madame dans les larmes ; elle m’avait fait demander pour
savoir quand vous reviendriez. Alors je lui ai dit que j’allais vous
chercher de la part de M. Beauchamp. Son premier mouvement a
été d’étendre le bras comme pour m’arrêter : mais après un
instant de réflexion :
« “Oui, allez, Florentin, a-t-elle dit, et qu’il revienne.”
— Oui, ma mère, oui, dit Albert, je reviens, sois tranquille, et
malheur à l’infâme !… Mais, avant tout, il faut que je parte. »
Il reprit le chemin de la chambre où il avait laissé Monte-
Cristo.
Ce n’était plus le même homme, et cinq minutes avaient suffi
pour opérer chez Albert une triste métamorphose ; il était sorti
dans son état ordinaire, il rentrait avec la voix altérée, le visage
sillonné de rougeurs fébriles, l’œil étincelant sous des paupières
veinées de bleu, et la démarche chancelante comme celle d’un
homme ivre.
« Comte, dit-il, merci de votre bonne hospitalité, dont j’aurais
voulu jouir plus longtemps, mais il faut que je retourne à Paris.
— Qu’est-il donc arrivé ?
— Un grand malheur ; mais permettez-moi de partir, il s’agit
d’une chose bien autrement précieuse que ma vie. Pas de
question, comte, je vous en supplie, mais un cheval !
— Mes écuries sont à votre service, vicomte, dit Monte-Cristo ;
mais vous allez vous tuer de fatigue en courant la poste à cheval ;
prenez une calèche, un coupé, quelque voiture.
— Non, ce serait trop long, et puis j’ai besoin de cette fatigue
que vous craignez pour moi, elle me fera du bien. »
Albert fit quelques pas en tournoyant comme un homme
frappé d’une balle, et alla tomber sur une chaise près de la porte.
Monte-Cristo ne vit pas cette seconde faiblesse ; il était à la
fenêtre et criait :
« Ali, un cheval pour M. de Morcerf ! qu’on se hâte, il est
pressé ! »
Ces paroles rendirent la vie à Albert ; il s’élança hors de la
chambre, le comte le suivit.
« Merci ! murmura le jeune homme en s’élançant en selle.
Vous reviendrez aussi vite que vous pourrez, Florentin. Y a-t-il un
mot d’ordre pour qu’on me donne des chevaux ?
— Pas d’autre que de rendre celui que vous montez ; on vous
en sellera à l’instant un autre. »
Albert allait s’élancer, il s’arrêta.
« Vous trouverez peut-être mon départ étrange, insensé, dit le
jeune homme. Vous ne comprenez pas comment quelques lignes
écrites sur un journal peuvent mettre un homme au désespoir ;
eh bien ! ajouta-t-il en lui jetant le journal, lisez ceci, mais quand
je serai parti seulement, afin que vous ne voyiez pas ma
rougeur. »
Et tandis que le comte ramassait le journal, il enfonça les
éperons, qu’on venait d’attacher à ses bottes, dans le ventre du
cheval, qui, étonné qu’il existât un cavalier qui crût avoir besoin
vis-à-vis de lui d’un pareil stimulant, partit comme un trait
d’arbalète.
Le comte suivit des yeux avec un sentiment de compassion
infinie le jeune homme, et ce ne fut que lorsqu’il eut
complètement disparu que, reportant ses regards sur le journal, il
lut ce qui suit :
Cet officier français au service d’Ali, pacha de Janina, dont
parlait, il y a trois semaines, le journal L’Impartial, et qui non seulement livra les châteaux de Janina, mais encore vendit son
bienfaiteur aux Turcs, s’appelait en effet à cette époque Fernand,
comme l’a dit notre honorable confrère ; mais, depuis, il a ajouté à
son nom de baptême un titre de noblesse et un nom de terre.
Il s’appelle aujourd’hui M. le comte de Morcerf, et fait partie de
la Chambre des Pairs.
Ainsi donc ce secret terrible, que Beauchamp avait enseveli
avec tant de générosité, reparaissait comme un fantôme armé, et
un autre journal, cruellement renseigné, avait publié, le
surlendemain du départ d’Albert pour la Normandie, les quelques
lignes qui avaient failli rendre fou le malheureux jeune homme.
OceanofPDF.com