Les falsificateurs

Antoine Bello · Chapitre 9 sur 42

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Les falsificateurs

Chapitre 9

 

 

Deux pleins cartons de documentation m’attendaient sur mon bureau. Je laissai tomber mon paquetage sur une chaise et commençai à en faire l’inventaire sans même prendre le temps d’enlever mon manteau. Il y avait là les six derniers livres de Chemineau (les précédents étaient épuisés), de brèves monographies sur la démographie de chaque pays d’Afrique australe (Afrique du Sud, Zambie, Botswana, Swaziland, Namibie, Mozambique, Angola et Zimbabwe), plusieurs ouvrages sur les Bantous, une compilation de récents articles de presse sur les développements géopolitiques et économiques dans la région, deux rapports du Conseil économique et social de l’ONU sur l’éviction territoriale des peuples indigènes africains, et enfin trois livres sur les Bochimans. Le premier, intitulé The Harmless People (le « peuple inoffensif », c’est ainsi que les Bochimans se qualifient eux-mêmes), était l’œuvre d’une Américaine, Elizabeth Marshall Thomas, qui avait été, dans les années cinquante, l’une des premières Occidentales à partager la vie des Bochimans. J’avais en main l’édition de 1989, abondamment illustrée et remise à jour par Thomas à la suite de récents séjours en Afrique. Un dénommé Steyn, anglophone lui aussi, avait écrit la même année The Bushmen of the Kalahari (le désert dans lequel vivent désormais la plupart des Bochimans). Enfin, le troisième livre datait de 1954. Il s’intitulait Kalahari, la vie des Bochimans et était signé par un Français, Jacques Mauduit.

Je réprimai mon envie de commencer par les livres sur les Bochimans et me forçai à absorber un peu de littérature contextuelle. Mes professeurs de géographie m’avaient bien dressé sur ce point : toujours aller du général au particulier afin de conserver une vision d’ensemble.

Que tirai-je de mes lectures ? D’abord, que l’Afrique était le continent le plus anciennement peuplé. Les premiers hommes y étaient apparus entre trois et quatre millions d’années avant notre ère, en se séparant des singes. Sur un territoire aussi vaste, il était naturel que tous les peuples ne progressent pas de manière homogène. Au nord, les Égyptiens avaient par exemple développé des connaissances en astronomie ou en maçonnerie et avaient compté parmi les civilisations les plus avancées du monde antique, tandis qu’au sud les Bochimans ou les Khoïkhoï semblaient faire du surplace en ignorant les bienfaits de la métallurgie ou de l’agriculture. Puis, peu à peu, l’ethnie des Bantous avait affirmé sa supériorité. Maîtrisant le fer, volontiers expansionnistes, les Bantous avaient progressivement colonisé toute la partie inférieure du continent, repoussant des peuples plus anciens comme les Bochimans toujours un peu plus vers le sud. Entre les XV° et XIX° siècles, les grandes puissances coloniales européennes avaient à leur tour revendiqué leur part du gâteau, sans même parler des confréries religieuses comme les huguenots, qui s’installèrent en Afrique du Sud pour échapper à leurs persécuteurs. Sans armes, sans diplomatie, les Bochimans avaient dû faire de la place aux intrus, jusqu’au jour où ils s’étaient trouvés rejetés sur le territoire le plus inhospitalier qui soit : le désert du Kalahari. Plusieurs organisations non gouvernementales avaient bien tenté d’attirer l’attention des pays occidentaux sur cette éviction scandaleuse (les tracts les plus virulents agitaient même le terme de génocide), mais en vain. La disparition des Bochimans au terme de quelques générations ne faisait désormais plus de doute pour grand monde. Du reste, même les ethnologues semblaient partagés sur le meilleur moyen de venir en aide aux Bochimans. Certains passages du livre d’Elizabeth Marshall Thomas montraient de façon éloquente à quel point l’assistance des ONG avait parfois manqué son but. Ainsi, à vouloir scolariser les enfants bochimans, on avait dépossédé les mères de leur rôle ancestral , à les nourrir, on avait émoussé l’instinct guerrier des jeunes hommes ; à soigner les anciens qu’on aurait naguère abandonnés à leur sort, on avait placé les familles devant des dilemmes moraux qu’elles n’étaient pas philosophiquement équipées pour résoudre.

Il devait être 21 heures quand Gunnar entra dans mon bureau sans frapper et me trouva en contemplation devant une planche représentant une mère stéatopyge et sa fille. Les femmes bochimanes se caractérisent en effet par un développement exagéré des cellules adipeuses du fessier. En d’autres termes, elles ont des fesses énormes et protubérantes.

« Sacrés pare-chocs, commenta finement Gunnar. Vous voulez une part de pizza ? Elle vient d’arriver, elle est toute chaude.

— Pas de refus », répondis-je. Je n’avais rien mangé depuis un paquet de gaufrettes à bord du Genève-Paris.

« Alors, où en sommes-nous ? Vous avez quelque chose à me montrer ? Un projet ? Une ébauche ?

— Rien de tout cela, soupirai-je. Je veux parler de ces gens-là, dis-je en tournant la photo vers Gunnar. Mais je ne trouve pas l’angle d’attaque.

— Racontez-moi leur histoire », proposa Gunnar en s’asseyant en face de moi. Il mit les mains derrière sa tête comme s’il se préparait à un long récit. « Soyez objectif, je ne veux surtout pas savoir de quel côté vous penchez. »

Je m’exécutai, sans regarder mes notes. Je m’étais levé, car j’avais déjà remarqué que je rassemblais plus facilement mes idées en faisant les cent pas. Plus d’une fois, je revins à mon bureau chercher une carte ou une photo pour étayer mes propos. Quand j’arrivai au bout de mes connaissances, je me tournai vers Gunnar en espérant un miracle.

« Diablement intéressant, commenta-t-il, le regard dans le vide. Je comprends ce qui vous intéresse mais je vois aussi ce qui vous manque.

— Quoi donc ?Reykjavik 107

— Deux choses, dit Gunnar en se penchant en avant comme s’il s’apprêtait à me faire un cours. D’abord, je ne vois toujours pas comment vous allez rattacher Chemineau aux Bochimans. Si j’en crois votre exposé, les Bochimans ne sont pas tout à fait des inconnus. Je n’irais pas jusqu’à les qualifier de peuple le plus célèbre de la planète, mais je ne connais pas beaucoup de tribus africaines qui peuvent se vanter d’avoir inspiré trois bouquins. Il n’est pas question de prétendre que Chemineau a découvert les Bochimans. Il pourrait à la limite révéler certains aspects peu connus de leur vie quotidienne, mais vos trois auteurs, qui ont probablement passé plusieurs années à étudier les Bochimans, flaireront l’entourloupe. Ils voudront en avoir le cœur net, ils se rendront sur place et dans six mois ils publieront un démenti qui anéantira votre dossier.

— Qu’essayez-vous de me dire, Gunnar ? Que je devrais abandonner la piste Chemineau ?

— Surtout pas. Mais vous devez partir du principe que Chemineau n’a pas rencontré les Bochimans. Ou alors une sous-tribu des Bochimans, ou des frères de sang qui ont fui le Kalahari. S’il doit faire des révélations, vous ne pouvez pas courir le risque qu’elles soient immédiatement démenties. C’est la première chose. La deuxième chose qui vous manque, c’est une ouverture sur le monde extérieur. Votre dossier ne peut pas seulement reposer sur le tragique destin des Bochimans. Il ne ferait pas de vagues en dehors du petit cercle des universitaires et des ONG. Il faut lui donner une résonance mondiale, en le rendant emblématique d’une tendance lourde et planétaire.

— Comme par exemple ?

— Comme la disparition progressive des langues dialectales ou, que sais-je, l’incapacité des peuples aborigènes à conserver leurs terres face aux prétentions territoriales des États constitués. Il faut que le lecteur du bouquin de Chemineau se sente concerné par le destin des Bochimans et qu’il se dise que ce qui leur arrive pourrait bien finir par lui arriver aussi.

— Je vois, dis-je, alors qu’en fait je ne voyais rien du tout.

— Avez-vous jeté un œil aux précédents livres de Chemineau ?

— Pas encore. J’ai été un peu submergé récemment », indiquai-je en espérant que Gunnar comprendrait le message et me laisserait travailler. Mais il semblait d’humeur à bavarder ce soir.

« Notre agent de Paris me disait au téléphone que Chemineau était une des personnalités préférées des Français et que son aura s’étendait bien au-delà du cercle académique. Le vieux sage à la crinière blanche, le défenseur des nobles causes qu’on interroge le soir du réveillon sur la place du genre humain dans le cosmos, vous voyez le genre ?

— Très bien. Encore une part de pizza et je m’y remets, c’est promis.

— J’ai aussi appelé un vieux copain du Plan. Nous n’avons pas grand-chose en matière de peuples indigènes. Votre idée l’a carrément excité, il pense qu’une tribu maison pourrait rendre d’innombrables services.

— Merci, Gunnar. Il faut vraiment que j’y retourne maintenant.

— Bien sûr, bien sûr, je m’éclipse », dit Gunnar en repartant dans son bureau.

Je repris ma lecture en soulignant certaines phrases et en annotant copieusement les marges, mais sans savoir vraiment ce que je recherchais. Vers minuit, la femme de ménage frappa à ma porte et me demanda si elle pouvait vider la poubelle. Elle ne paraissait pas surprise de me voir à mon poste. Quand le cabinet répondait à un gros appel d’offres, certains collaborateurs restaient parfois encore bien plus tard.

J’entrevis la première lueur peu avant une heure du matin, alors que je lisais en diagonale le livre le plus célèbre de Chemineau : Les peuples de la Terre dans le nouvel ordre économique mondial. L’ethnologue français, chantre de la diversité ethnique, développait une thèse particulièrement pessimiste : contrairement aux idées reçues, ce n’étaient pas les États qui menaçaient la pluralité culturelle, mais les multinationales. Ne connaissant quasiment aucun contrepouvoir, ces dernières dictaient leur loi aux gouvernements des « petits » pays, notamment africains et asiatiques, et leur extorquaient des conditions d’exploitation exorbitantes. Dans la dernière partie du livre, Chemineau dénonçait ouvertement trois compagnies pétrolières, la française Elf Aquitaine et les américaines Chevron et Exxon, en montrant, exemples à l’appui, comment elles avaient instamment demandé à plusieurs États africains de « relocaliser » certaines tribus qui gênaient l’exploration de gisements pétroliers. Les compagnies mises en cause avaient réagi en engageant des campagnes de relations publiques qui s’efforçaient de démontrer comment, au contraire, leurs investissements contribuaient, mieux que n’importe quelle aide publique, au développement du continent africain. Mais le mal était fait, et pendant des années les ONG s’appuyèrent sur les travaux du Français pour dénoncer l’emprise grandissante des multinationales.

La thèse de Chemineau me rappela une information que j’avais lue dans la monographie du Botswana. L’année précédente, la société sud-africaine De Beers avait découvert dans l’est du pays, près de la frontière avec le Zimbabwe, un gisement de diamants très prometteur connu sous le nom de Martin’s Drift. Le Premier ministre botswanais disait compter sur cette nouvelle découverte pour soutenir l’essor de l’industrie minière nationale. Cette déclaration sous-entendait implicitement que d’autres gisements étaient opérationnels, et je m’intéressai à leur emplacement. Je crus défaillir en constatant que De Beers exploitait depuis 1971 un gisement à Orapa, en plein désert du Kalahari. Je tenais enfin mon angle d’attaque. Le temps de griffonner quelques notes, je remontai le couloir en quête de Gunnar.

Je le trouvai debout à son bureau, en pleine conversation téléphonique avec un correspondant italien. J’ignorais qu’il sût l’italien, mais il le parlait bien, rapidement en tout cas et d’une voix plus aiguë qu’à l’accoutumée. Quand il remarqua ma présence, il me fit signe avec la main qu’il en avait encore pour deux minutes.

« Asseyez-vous », chuchota-t-il en couvrant le micro.

En attendant qu’il raccroche, je déroulai une nouvelle fois mon raisonnement à la recherche d’une faille qui m’aurait échappé.

« Je suis à vous, dit Gunnar. Désolé pour cet intermède : un collègue de Milan, un vrai raseur.

— Il n’est pas au lit à cette heure-là ?

— C’est ce qu’on aimerait penser, mais non ! Il Signore Mattei veille pour se donner de l’importance, répondit Gunnar sans se rendre compte que cette description pouvait aussi bien s’appliquer à lui.

— Cette fois, je crois tenir mon lien, annonçai-je. Vous savez que depuis des siècles les Bochimans sont régulièrement condamnés à l’exode. Les Bantous, puis les Européens, n’ont cessé de réduire leur territoire.

— Oui, vous me l’avez expliqué. Et alors ?

— Ils ont fini par atterrir dans le désert du Kalahari, une terre si ingrate que personne ne pensait qu’on viendrait la leur disputer un jour. Eh bien, figurez-vous qu’on a trouvé des diamants au Kalahari. De Beers y exploite un gisement depuis vingt-cinq ans.

— Et après ? Si cela dure depuis vingt-cinq ans, c’est que les Bochimans et la De Beers vivent en bonne intelligence, dit Gunnar en étouffant un bâillement.

— On pourrait déjà en discuter, répondis-je, bien décidé à ne pas me laisser contredire. Des milliers de Bochimans travaillent dans le gisement à ciel ouvert d’Orapa. Ils ne savent plus chasser et seront incapables de transmettre les traditions ancestrales à leurs enfants. Mais passons, car il y a plus grave. La récente découverte de Martin’s Drift prouve que De Beers n’a pas renoncé à creuser des trous au Botswana. Tôt ou tard, les Bochimans vont les gêner et De Beers demandera poliment mais fermement au gouvernement botswanais de lui donner un coup de main…

— En déplaçant le problème, et les Bochimans avec, compléta Gunnar, songeur. Oui, je commence à comprendre. Évidemment, le dossier gagne en épaisseur.

— On ne parle plus des Bochimans, mais d’un peuple vieux de trente mille ans chassé de chez lui par un État indépendant depuis 1966 à la demande d’une multinationale. C’est typiquement le genre d’affaires dont se serait emparé Chemineau. Il aurait patiemment recoupé ses informations avant de leur donner une publicité maximale.

— Faites-moi confiance, Sliv, nous allons faire un raffut de tous les diables. Bon, je crois que vous tenez votre trame. Maintenant, les détails…»

Nous nous remîmes au travail dans son bureau Gunnar réfléchissait à haute voix en faisant les cent pas tandis que je prenais des notes assis dans son fauteuil, les jambes en travers de l’accoudoir. Officiellement, Gunnar n’avait pas le droit de m’aider. C’était mon dossier, pas le sien, et sa contribution devait se réduire à un soutien méthodologique. De fait, il ne me soufflait jamais une idée, même s’il avait une façon bien à lui de cadrer ma réflexion pour faire naître les grandes étapes du scénario. Tout à coup, Gunnar regarda sa montre :

« Bon, vous allez mettre tout cela au propre. Poulsson, le vaguemestre, arrive à six heures et demi pétantes, je ne veux pas qu’il nous trouve ici. »

Je m’installai devant l’ordinateur pour taper une première mouture. Une heure après, Gunnar attrapa la feuille qui sortait encore chaude de l’imprimante, me la tendit et me demanda de la relire.

« "En 1967, commençai-je, la société sud-africaine De Beers découvrit un gisement de diamants à Orapa, dans la région de Makgadikgadi, située dans le nord-est du désert du Kalahari. Cette découverte était d’une importance vitale pour le Botswana qui avait conquis son indépendance un an plus tôt et cherchait désespérément le moyen d’assurer sa viabilité économique. Les seuls habitants du désert du Kalahari étaient les Bochimans, un ensemble de tribus nomades qu’on donne pour l’un des plus anciens peuples du monde, et que l’arrivée des peuples bantous puis des puissances colonisatrices hollandaise et anglaise a déjà plusieurs fois contraint à l’exode au cours des siècles passés. Les Bochimans, au nombre d’environ soixante mille, sont divisés en groupes culturels ou familiaux, chaque clan vivant sur un territoire de cent ou deux cents kilomètres carrés. Aucun clan ne vivait à Orapa, et le Botswana put tranquillement autoriser De Beers à exploiter le nouveau gisement, dont la production annuelle atteint aujourd’hui dix millions de carats."

— Très bien, très clair, commenta Gunnar, appréciateur.

— "À la fin des années soixante-dix, De Beers mit au jour un nouveau gisement à Jwaneng, plus au sud, dans la vallée du Naledi. L’exploitation, qui commença en 1982, se poursuit à ce jour et génère chaque année une dizaine de millions de carats supplémentaires."

— Jusqu’ici, tout est vrai.

— "En 1983, une vingtaine de clans bochimans se réunirent dans le désert à l’initiative de Maraqo, le chef du clan morafe. De telles rencontres sont extrêmement rares, mais Maraqo avait invoqué des circonstances extraordinaires. Selon lui, les Bochimans devaient élaborer une position commune vis-à-vis du gouvernement botswanais. Le Botswana devait cesser d’explorer le sous-sol du Kalahari, qui appartenait aux Bochimans depuis des milliers de lunes."

Vous vérifierez s’ils parlent bien en lunes. Ça paraît logique, mais on ne sait jamais, intervint Gunnar.

— Il me semble l’avoir lu quelque part mais je vérifierai évidemment, répondis-je en portant une note dans la marge. "Le discours de Maraqo ne rencontra guère de succès, les chefs des autres clans se montrant fatalistes. `Il est dans notre nature de fuir et de chercher d’autres terres, expliquèrent-ils en substance. Si l’on nous chasse, nous partirons ailleurs. De toute façon, nous ne saurions même pas à qui nous adresser,’ Maraqo convint qu’il n’en savait rien non plus. Les discussions durèrent deux jours, mais chaque clan campa sur ses positions et finit par regagner ses terres.

"Un an plus tard, un Sud-Africain dont nous ne pouvons pas révéler le nom mais que nous appellerons Jan alla trouver Maraqo. Il venait de se faire licencier par De Beers, où il avait accompli toute sa carrière. Il expliqua par l’intermédiaire d’un interprète qu’il s’était opposé à certaines méthodes de son employeur et que celui-ci avait préféré le renvoyer plutôt que de risquer la contagion. Jan, qui connaissait parfaitement son métier, en concevait une grande amertume et avait décidé d’aider les Bochimans. Il révéla à Maraqo que le gouvernement botswanais venait de signer les décrets autorisant De Beers à prospecter quatre sites supplémentaires du Kalahari. D’après Jan, les enjeux financiers étaient trop importants pour que le gouvernement se préoccupe du sort des Bochimans. Seules des pressions de la communauté internationale pourraient le décider à recevoir une délégation d’aborigènes et à leur accorder des concessions territoriales. Malheureusement, les Bochimans n’avaient pas les moyens de financer une campagne de relations publiques…"

— Supprimez "malheureusement", intervint Gunnar. Nous ne sommes pas là pour distribuer des bons points.

— Vous avez raison. "À ces mots, Maraqo s’accroupit sur le sol de sa hutte et déterra un caillou translucide. Jan poussa un cri et arracha la pierre des mains de Maraqo. Dans ce caillou sale mais brillant, il avait reconnu un diamant brut qui, taillé, donnerait une pierre d’au moins huit carats."

— Cette partie du récit risque de paraître invraisemblable. Il faudra que Chemineau explique bien que c’est tout à fait possible. Au siècle dernier, un gamin sud-africain a trouvé par terre un diamant de vingt et un carats.

— J’en ai bien conscience. Mais rassurez-vous, Gunnar, Chemineau fera œuvre de pédagogie. Je continue : "À Jan qui le pressait de questions, Maraqo expliqua qu’un enfant du clan avait trouvé cette pierre et quelques autres plus petites et qu’il pensait pouvoir en trouver davantage si cela devait aider les Bochimans à se faire entendre. Jan répondit qu’il parviendrait à écouler le diamant à Anvers, où il avait de nombreux contacts, mais qu’il lui faudrait être prudent pour ne pas attirer l’attention de la De Beers. Il estimait avoir besoin d’un million de dollars pour orchestrer une campagne de relations publiques à l’échelle internationale. Si Maraqo lui faisait confiance, il ouvrirait un compte en banque destiné à recevoir le produit de la vente des pierres. Maraqo lui exprima sa confiance, le remercia pour tout ce qu’il faisait et Jan repartit avec les pierres. Jamais la question de sa rémunération ne fut évoquée." »

Gunnar leva la main pour m’interrompre :

« En insistant sur ce dernier point, on sous-entend que les intentions de Jan ne sont pas aussi pures qu’il veut bien le dire. Je ne sais pas si c’est bien habile.

— Au contraire, répondis-je. L’ambiguïté est volontaire et va nous servir.

— Ah, d’accord, continuez.

— "L’année suivante, Jan fit trois allers-retours entre le Botswana et la Belgique. En revenant de son troisième voyage, il confia à Maraqo qu’il avait eu l’impression d’être suivi. Le compte qu’il avait ouvert à la Banque Bruxelles Lambert affichait un solde de plus de 700 000 dollars. Encore un voyage, et les Bochimans pourraient entamer leur opération de reconquête. Jan repartit cette fois-là avec trois énormes pierres et promit de revenir le mois suivant. Il ne donna plus jamais de nouvelles. Maraqo en était réduit à des supputations. Il ne pouvait exclure évidemment que Jan fût un escroc. L’argent a beau ne pas avoir cours chez les Bochimans, Maraqo connaissait la séduction que l’appât du gain exerçait sur les hommes blancs. Pourtant, à la réflexion, cette hypothèse lui semblait improbable. Après tout, quand Jan était venu le trouver la première fois, il ignorait que les Morafe avaient découvert des diamants. Fallait-il en déduire que Jan avait été détroussé ou, pire, assassiné ? Comment s’en assurer d’ailleurs ? Maraqo ne connaissait pas le nom de famille de Jan ; quant au compte à la Banque Bruxelles Lambert, il n’en avait jamais eu le moindre papier entre les mains.

"Peu de temps après, une caravane de véhicules tout-terrain s’arrêta près du campement des Morafe. Une vingtaine de Noirs et deux hommes blancs en descendirent avec du matériel de mesure. Ils passèrent l’après-midi à arpenter méthodiquement une parcelle d’environ cinq kilomètres carrés et à ramasser, apparemment au hasard, des pierres qu’ils glissaient dans des poches plastiques transparentes et numérotées. Maraqo tenta d’établir un contact avec les hommes noirs, mais aucun ne parlait un dialecte bochiman. Sur la casquette de l’un d’eux, il reconnut le logo de De Beers qu’il avait déjà vu sur des écriteaux à l’entrée de la mine d’Orapa. La caravane repartit à la tombée de la nuit.

"La lune suivante, un hélicoptère survola le campement des Morafe et effraya beaucoup les enfants. Maraqo, qui n’avait jamais vu ni avion ni hélicoptère, se demanda si cet événement était lié au passage de la caravane. Il commença à prendre peur. Et si Jan était allé trouver De Beers et leur avait révélé le secret des Morafe ? Maraqo déterra les diamants que les enfants du clan continuaient à lui apporter régulièrement et les cacha en dehors du campement, en un lieu qu’il ne révéla à personne.

"En 1990, alors qu’il séjournait chez plusieurs tribus du delta du Zambèze, l’ethnologue français Gaston Chemineau entendit parler du concile qu’avait convoqué Maraqo quelques années plus tôt. L’auteur des Peuples de la Terre dans le nouvel ordre économique mondial ne pouvait que s’enflammer pour l’histoire de ce patriarche qui entendait fédérer les Bochimans dans leur combat contre l’impérialiste De Beers. Il décida de modifier son programme et de faire un détour par le Botswana pour aller rencontrer les Morafe."

— Je suppose que vous pourrez documenter tout cela ? demanda Gunnar.

— Justement, je voulais vous demander conseil. Il semblerait que Chemineau entretienne depuis trente ans une correspondance nourrie avec cet autre anthropologue français, Claude Lévi-Strauss. Pensez-vous qu’il soit possible de fabriquer une lettre en imitant l’écriture de Chemineau et de l’expédier de Maputo au Mozambique en maquillant le tampon de la poste ?

— Absolument. Lévi-Strauss connaît les services postaux africains, il ne s’étonnera pas de recevoir la lettre de son ami avec un ou deux ans de retard. Pour bien faire, il faudra retrouver des missives précédentes et s’inspirer du style épistolaire de Chemineau. Au jugé, je verrais bien quelque chose du style : "Chère vieille branche, j’interromps ma remontée du Zambèze pour filer dare-dare dans le Kalahari où l’on me signale une tribu de Bochimans épatante, les Morafe. Il semble que le chef ait décidé d’engager le combat avec les compagnies diamantaires. Il était temps ! Je t’écrirai plus longuement une fois sur place."

— C’est exactement ce que j’avais en tête », dis-je, impressionné malgré moi par la facilité avec laquelle Gunnar avait composé sa missive. « Je continue : "Maraqo ne se confia pas à Chemineau aussi facilement qu’il l’avait fait avec Jan. Le vieil ethnologue dut rappeler ses états de service envers la cause aborigène et déployer des trésors de matoiserie pour lui arracher son histoire. Chemineau crut d’abord reconnaître dans les propos décousus du chef bochiman les symptômes de la paranoïa. Selon Maraqo, l’étau de la De Beers se refermait lentement mais sûrement. Il voyait dans chaque signe – le passage de plus en plus fréquent de convois motorisés, l’assèchement d’une source – une nouvelle preuve que la compagnie sud-africaine s’apprêtait à lancer l’expropriation des Bochimans. Maraqo lui-même avait contracté une maladie et pressentait sa fin prochaine. Quand il aurait disparu, Chemineau accepterait-il de devenir le porte-parole des Bochimans et de contrecarrer les visées diaboliques de la De Beers ? Chemineau jura solennellement et Maraqo lui révéla où il avait enterré les diamants."

— C’est tout ? demanda Gunnar.

— Pour l’instant, oui.

— Très bien. C’est un scénario solide, car il ouvre plusieurs pistes à la fois. Vous comprenez ce que j’entends par là, n’est-ce pas ?

— Je crois, oui. Nous devons nous préparer à la réaction de la De Beers. Ils vont d’abord tenter d’identifier le dénommé Jan. Je ne révélerai que peu de choses sur lui : il est sud-africain, il a fait sa carrière chez De Beers avant d’être licencié. À eux seuls, ces éléments ne permettront pas de l’identifier.

— Ensuite, continua Gunnar, ils vont essayer de localiser le campement des Morafe. S’il suffit vraiment de se baisser pour ramasser des diams gros comme des œufs de pigeon, ils vont mettre le paquet.

— Or, c’est là que nous les tenons. Les Morafe n’existent pas, mais cela, évidemment, ils ne le sauront pas…

— Au passage, me coupa Gunnar, je pense que Chemineau devrait dire qu’il a inventé le nom de Morafe pour protéger le clan : une précaution totalement justifiée qui compliquera encore un peu plus la tâche de De Beers.

— Mais surtout, repris-je, nous aurons pris soin de ne rien révéler de la localisation des Morafe. De Beers va sillonner le désert à leur recherche et nous, nous allons alerter les ONG qui viendront constater d’elles-mêmes que Chemineau disait la vérité.

— Bien sûr ! exulta Gunnar. "Vade retro, messieurs les diamantaires, diront-ils, nous ne sommes pas dupes de vos mensonges. Nous savons que vous cherchez les Morafe pour les exproprier et leur voler leur gisement." C’est toute la beauté de ce genre de scénarios : ils s’auto-entretiennent. En quadrillant le Kalahari pour vérifier la rumeur, De Beers va lui donner du corps et faire le boulot à votre place !

— Les Bochimans auront le monde entier pour eux et le gouvernement botswanais n’osera plus délivrer un permis de prospection, poursuivis-je.

— Vous allez sanctuariser le désert du Kalahari, Sliv ! À vous tout seul ! »

Était-ce mon scénario, l’heure avancée ou la pizza froide, je ne le saurai jamais, mais à cet instant l’euphorie était palpable.

« Quelles autres pistes aviez-vous en tête ? repris-je au bout de quelques instants.

— Ce Jan, qui occupe une place centrale dans votre récit, allez-vous lui donner une véritable existence ou le condamnez-vous à n’être qu’un fantôme ?

— Qu’en pensez-vous ?

— Nous devons partir du principe que De Beers va rechercher activement le bonhomme. Je redoute leur réaction s’ils ne le trouvent pas. Soit ils réaliseront qu’ils ont été joués, soit ils s’acharneront sur d’innocentes victimes. Nous ne voulons ni l’un ni l’autre. Adressez-vous au Département des Légendes, ils vous fourniront une liste de profils et vous n’aurez qu’à choisir celui qui vous convient.

— Le Département des Légendes ? Nous avons un Département des Légendes ?

— Affirmatif Basé à Berlin et rattaché au Plan. Vous aurez constamment affaire à eux.

— Mais comment font-ils ?

— Vous n’avez jamais lu de romans d’espionnage ? Non ? C’est regrettable. Ma fois, c’est assez simple. Imaginons par exemple qu’il y a trente ans un adolescent sud-africain du nom de Mark Miller meure en voyage à l’étranger. Pour une raison ou pour une autre, personne ne signale sa disparition à la chancellerie sud-africaine. Quelques années plus tard, un de nos agents des Légendes demande un certificat d’état civil du disparu. Il lui suffit pour cela de se présenter à la mairie du lieu de naissance de Mark Miller avec une vague lettre de procuration. Une fois muni du certificat, il remplit une demande de passe-port et l’envoie par la poste. Un fonctionnaire consciencieux interroge une base de données centralisée, qui lui répond que Mark Miller est toujours vivant. Rien ne s’oppose à l’établissement du passeport, que le Département des Légendes veillera d’ailleurs à faire renouveler tous les dix ans. Mark Miller fait désormais partie de notre catalogue.

— Mais c’est un travail de Romains ! dis-je, abasourdi par les fantastiques ressources que déployait le CFR pour me permettre d’écrire mon premier dossier.

— Qui s’est considérablement automatisé avec le développement de l’informatique. C’est surtout un job foutrement ennuyeux, si vous voulez mon avis. Bon, n’oublions pas l’angle des Bochimans. Évidemment, personne ne se souviendra avoir participé au concile de 1983…

— Non, mais ce n’est pas grave. On compte plusieurs centaines de clans bochimans et seule une vingtaine est censée avoir participé à la conférence. Là encore, Chemineau pourra se permettre de rester vague au motif qu’il ne souhaite pas faciliter la tâche de De Beers.

— OK. Vous tenez votre dossier, je n’ai aucun doute là-dessus. Allez dormir quelques heures et retrouvons-nous ici vers 10 heures. Nous établirons une liste des sources à falsifier en priorité et je passerai quelques coups de fil aux autres bureaux pour faire passer votre dossier en haut de la pile.

— Merci pour votre aide, Gunnar, dis-je. Je ne sais pas comment je ferais sans vous.

— Sans moi, vous seriez en train de déplacer des virgules dans un rapport sur ce barrage en Savoie, rigola-t-il.

— Charmante perspective

— Croyez-moi, répondit-il, dans quinze jours, vous envierez le sort de vos collègues de Baldur, Furuset & Thorberg. »

Et cette fois, il ne rigolait pas du tout.

 

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