Les falsificateurs
Chapitre 5
« Laissez-moi deviner : je suppose que votre dossier s’inscrit dans le cadre de la sixième instruction du Plan triennal », demanda Quinteros en espagnol.
Je lui avais remis mon scénario la veille au soir et j’avais été un peu surpris qu’il me convoque si rapidement pour en parler. Encore que, de toute évidence, il ne me confierait ses impressions sur mon travail qu’après en avoir établi la conformité administrative de manière indiscutable.
« Absolument », confirmai-je, un peu nerveux.
Angoua Djibo et ses équipes avaient remarqué qu’après la brève période d’euphorie qui avait suivi la disparition du rideau de fer, plusieurs pays de l’Est et anciennes républiques soviétiques se laissaient gagner par une insidieuse nostalgie qui, dans certains cas, les poussait même à réélire d’anciens dirigeants communistes. La sixième instruction demandait en conséquence à l’auteur de tout dossier portant sur la guerre froide de souligner, voire d’accentuer, l’oppression à laquelle ces États soi-disant démocratiques soumettaient leurs citoyens. J’étais nerveux, car je craignais que le directeur de l’Académie ne me fît remarquer que, de tous les anciens membres du pacte de Varsovie, l’Allemagne de l’Est était le seul qui semblait durablement tiré d’affaire.
Je regardai par la fenêtre pendant que Quinteros pesait le pour et le contre. Des flocons de neige voletaient dans la lumière du matin. L’automne n’avait pas duré un mois et cédait déjà la place à l’hiver.
« C’est imparable », dit enfin Quinteros en débouchant son stylo à plume. Il s’empara du dossier, repassa méticuleusement à l’encre le « D6 » qu’il avait porté au crayon sur la couverture lors d’une lecture précédente puis apposa ses initiales.
« Je dois dire, reprit-il d’un ton légèrement chagrin, que je m’attendais à quelque chose de plus original de votre part. L’affaire Brandt-Guillaume a déjà fait couler beaucoup d’encre. Qu’est-ce qui vous a donc tant intéressé ? L’affrontement à distance entre Wolf et ce minable colonel tchèque aveuglé par l’idéologie ?
— Non, répondis-je, je vous rejoins : le scénario en lui-même ne présente qu’un intérêt relatif. Par contre, je n’en dirais pas autant du traitement.
— J’y ai pensé, bien entendu, dit Quinteros. Vous allez devoir documenter tout ça, échafauder la légende de Stepanek, écrire un rapport de police sur l’arrestation d’Eva Brzyna, et j’en passe et des plus difficiles. J’ai bien peur que les risques ne s’annoncent disproportionnés par rapport à l’enjeu du dossier.
— Je n’en suis pas si sûr », dis-je en souriant. Et je lui racontai l’histoire des dix-sept mille sacs d’archives de la Stasi et de la récente décision de Helmut Kohl d’en confier la reconstitution à une équipe de spécialistes. À mesure que je détaillais mon plan, les émotions se succédaient sur le visage de Quinteros : l’excitation d’abord, puis l’enthousiasme et enfin l’incrédulité.
« Vous voulez dire que vous allez écrire vos sources, puis les passer vous-même à la broyeuse ? demanda-t-il enfin en secouant la tête.
— Exactement. J’ai fait acheter la semaine dernière par un intermédiaire une machine d’occasion du modèle qu’utilisait la Stasi. Rien ne ressemble plus à une lanière de papier qu’une autre lanière de papier. Personne n’imaginera une seconde que les documents réassemblés puissent être des faux. Je sais que cela peut paraître paradoxal mais jamais des sources aussi sensibles ne seront aussi peu soupçonnées d’avoir été maquillées.
— Très habile, murmura Quinteros, visiblement soufflé par tant d’audace.
— Il y a malheureusement une faille…, soupirai-je comme si je venais seulement de la remarquer.
— Une faille ? Quelle faille ? » paniqua Quinteros. Il était amusant de voir à quelle vitesse il s’était approprié le dossier.
« Nous ne sommes pas maîtres du calendrier, expliquai-je. Selon mes renseignements, les assembleurs de Zirndorf traitent un sac en trois mois. Multipliés par dix-sept mille sacs, je vous laisse faire le calcul. Par ailleurs, nous devons glisser nos faux documents dans plusieurs sacs différents, pour tenir compte du fait que les dossiers de Guillaume, Stepanek et Brzyna, pour ne citer qu’eux, n’étaient pas conservés au même endroit.
— Mais alors, gémit Quinteros catastrophé, les assembleurs ne vont pas retrouver les sources simultanément. Comment feront-ils le rapprochement ? »
C’était une question que j’avais tournée et retournée cent fois dans ma tête lors de mes interminables promenades en forêt.
« J’ai lu que les assembleurs commençaient par les documents les moins endommagés. Je pense pouvoir jouer sur la taille des lanières et sur le sens dans lequel les pages ont été introduites dans la broyeuse pour déterminer grossièrement quand tel ou tel sac sera examiné. Par ailleurs, je ne tiens pas à ce que l’affaire éclate aujourd’hui. Guillaume et Brandt sont morts il y a quelques années, mais d’autres protagonistes sont encore en vie, à commencer par Markus Wolf et Erich Mielke…
— Pourquoi dans ces conditions, m’interrompit Quinteros, avoir insisté pour écrire votre dossier aujourd’hui ? Rien ne pressait.
— Vous ne comprenez pas, dis-je sans réaliser sur le moment mon impertinence. Les sacs ne vont pas rester indéfiniment à Zirndorf. D’ici à quelques années, quelques mois peut-être, le gouvernement fédéral les fera transférer au ministère de la Défense ou dans un quelconque institut auquel nous n’aurons plus aussi facilement accès. »
Le regard de Quinteros s’illumina.
« En somme, vous allez mettre le feu aux poudres maintenant, mais avec une très longue mèche.
— C’est un peu ça, oui », souris-je en goûtant la métaphore. Sous la façade du bureaucrate affable, je retrouvais l’ancien agent et officier traitant. « J’ai beaucoup réfléchi au découpage de l’intrigue. Elle fonctionnera à plusieurs niveaux. Dans un premier temps, les assembleurs tomberont sur le dossier de Guillaume. Sachant que je vais devoir l’écrire en me basant sur des documents publics, il sera volontairement peu étoffé, mais comprendra certains morceaux choisis : quelques messages codés émanant de Wolf dans lesquels celui-ci demande à son agent de se renseigner sur certains sujets bien précis, le récit du recrutement de Guillaume, un profil psychologique attestant son goût pour les prostituées de luxe, etc.
« Quelques années plus tard, les assembleurs reconstitueront deux nouvelles sources mais ne penseront pas à les rapprocher l’une de l’autre. La première, le dossier d’Eva Brzyna, montrera comment la Stasi, sachant Guillaume sur la sellette, tenta de le sauver en discréditant le témoignage de la call-girl. Le nom de Stepanek apparaîtra pour la première fois, comme celui du colonel de la Stasi qui avait piloté plusieurs années auparavant la première opération Brzyna. La deuxième couvrira les minutes du procès hautement confidentiel de quinze officiers de la Stasi, jugés pour haute trahison. Dans ce document, les prévenus ne seront pas identifiés par leur nom…
— Je vous vois venir, poursuivit Quinteros. Ce n’est que bien plus tard qu’on exhumera enfin le dossier d’un certain Andreas Stepanek, jugé, condamné et exécuté pour haute trahison le jour même de l’arrestation de Guillaume. Le BND établira le lien avec le Stepanek qui contrôlait Eva Brzyna et pourra enfin mettre un nom sur le corbeau qui dénonça Guillaume.
— Exactement, dis-je, impressionné par la vivacité de Quinteros. Ajoutez à cela que le dossier de Stepanek mentionnera ses liens privilégiés avec Erich Mielke, et le BND aura un aperçu des luttes intestines qui déchiraient la Stasi. »
Quinteros garda le silence quelques instants. Je pouvais voir qu’il redéroulait mentalement toute la pelote du raisonnement.
« Je ne sais pas quoi dire, reprit-il enfin Vous construisez un puzzle dans un puzzle, c’est vraiment magistral.
— Merci, fis-je aussi modestement que possible. Je vois même trois puzzles : l’assemblage des lanières, le rapprochement spatial des sources trafiquées et la reconstitution de l’histoire d’Andreas Stepanek.
— Bon sang ! s’exclama Quinteros. Dépêchez-vous de ficeler votre dossier, que je puisse l’inscrire au programme de l’Académie pour la rentrée prochaine.
— Justement, dis-je, vous m’aviez proposé votre aide…
— Elle vous est acquise. Que puis-je faire pour vous ?
— Pour commencer, je vais avoir besoin de renseignements sur l’entrepôt de Zirndorf : comment est-il gardé, les sacs sont-ils scellés, ce genre de choses…
— J’appelle Munich immédiatement. C’est comme si c’était fait. Autre chose ? »
Le fonctionnaire avait cédé la place à l’homme d’action, habitué à décider rapidement. Je décidai d’en profiter.
« Il me faudrait également des échantillons des codes secrets qu’utilisait la Stasi et la liste complète des déplacements de Guillaume entre 1969 et 1974.
— Mmm… Je devrais pouvoir vous trouver ça, estima Quinteros, qui prenait des notes pour ne rien oublier.
— Et un germaniste évidemment. Si possible avec une certaine expérience du renseignement.
— Vous aurez tout cela, j’en réponds. »
Le travail sur les sources me prit infiniment plus de temps que l’écriture du scénario. J’y apportai un soin quasi thorsénien. Moi qui me fiais d’habitude à mon premier jet, je fis des dizaines de brouillons des minutes du procès de Stepanek. J’étudiais des milliers de transmissions entre la Normannenstrasse et ses agents pour m’imprégner du style de Wolf et repérer ses abréviations et tournures les plus caractéristiques. Je me forçai à noircir cinquante pages sur la vie de Stepanek et finis par n’en utiliser que deux ou trois épisodes. J’avançais plus lentement qu’à l’accoutumée, mais en ressentant pour la première fois l’ivresse authentique du falsificateur, et ce alors même que les risques d’être démasqué n’avaient objectivement jamais été aussi faibles.
Le 5 décembre 1996, je conviai Quinteros, qui en mourait d’envie, à m’aider à accomplir l’avant-dernière étape du projet, la plus paradoxale aussi puisqu’elle consistait à détruire méthodiquement ce que j’avais eu tant de mal à construire et à jeter une bouteille à la mer en tablant sur la perspicacité des générations futures. Une à une, les pièces du dossier passèrent à la broyeuse, dont je changeais les réglages entre chaque document sur instruction de Quinteros. Quand je ferme les yeux, je peux encore entendre sa voix chevrotante : « Écartement : quatre millimètres. Introduction en longueur. À mon commandement, chargez ! » La machine crachait alors quelques lanières noires et blanches, que je recueillais précautionneusement dans un sachet en plastique pré-étiqueté.
J’aurais eu mauvaise grâce à refuser cette petite faveur au directeur de l’Académie tant il m’avait aidé au cours des derniers mois. Il avait notamment dégotté plusieurs témoignages d’anciens agents qui avaient travaillé pour Wolf et Mielke et qui m’évitèrent quelques bourdes dont mon dossier ne se serait probablement pas relevé.
J’avais prévu de m’introduire dans l’entrepôt de Zirndorf le 24 décembre au soir. Le bureau de Munich s’était assuré la complicité de deux des trois vigiles qui devaient assurer la garde ce soir-là. Il était prévu qu’ils appelleraient vers 17 heures la société de gardiennage qui les employait, prétextant un virus intestinal pour ne pas prendre leur tour le soir même. Le dispatcheur pesterait d’abord contre ces tire-au-flanc qui se défilaient pour passer Noël en famille, puis réaliserait qu’il n’avait plus le temps de leur trouver des remplaçants. Avec un seul vigile et une alarme dont je connaissais le code de désactivation, l’affaire paraissait jouable.
Malheureusement, Quinteros ne l’entendait pas de cette oreille. Il me convoqua dans son bureau la veille de mon départ pour Munich.
« Qu’est-ce que j’apprends ? Que mon meilleur pensionnaire veut risquer de bousiller sa carrière en jouant les monte-en-l’air ? Vous connaissez pourtant la politique de la maison : nous sous-traitons systématiquement les basses besognes.
— C’est une opération complexe, me défendis-je, je ne suis pas certain d’avoir accès à la totalité des sacs. Il faudra improviser, peut-être même tout annuler.
— Allons, ça ne tient pas debout. Vous ne savez même pas crocheter une serrure. Et que direz-vous si vous êtes pris ? Je vois d’ici les titres des journaux : un Islandais maquille les archives de la Stasi…»
Comment lui faire comprendre que depuis le galochat, je me sentais incapable d’exposer la vie d’autrui ? C’était mon dossier, j’entendais en assumer toute la responsabilité.
« J’ai tout prévu, dis-je. Je me présenterai comme un nostalgique du pacte de Varsovie qui voulait garder un souvenir de la guerre froide. »
Quinteros gloussa.
« C’est amusant. J’ai donné exactement les mêmes instructions aux deux hommes que j’ai recrutés. Sauf qu’eux sont est-allemands, que Berlin leur a construit une légende sur mesure et que leurs voisins déclareront au BND qu’ils célébraient chaque année l’anniversaire d’Erich Honecker. Ah, et j’oubliais, ils sont spécialistes du combat rapproché, porteront des lunettes à vision nocturne, sont entraînés pour déjouer les détecteurs de mensonge et ils n’incrimineront pas le CFR pour la bonne et simple raison qu’ils n’en connaissent pas l’existence. »
Le bougre avait pensé à tout. Je soupirai.
« Alors je ne vais pas à Munich ?
— Mais si, dit Quinteros. Vous brieferez nos hommes le 24 dans l’après-midi et vous les attendrez à l’aéroport de Nuremberg, dont ils repartiront une fois la mission terminée. »
Tout se déroula comme prévu. Je transmis mes consignes aux mercenaires de Quinteros dans une chambre d’hôtel de la banlieue de Munich. Je leur remis également le plan de l’entrepôt que nous avions photographié un mois plus tôt chez l’architecte qui avait dessiné le bâtiment. Ils se fichaient éperdument de nos motifs. Quand j’essayai d’expliquer à l’un d’eux pourquoi il devait placer les documents broyés dans trois sacs différents, il m’arrêta et me demanda de lui préciser plutôt la marque et le modèle du système d’alarme.
Ils s’introduisirent dans l’entrepôt à20 h 52 et en ressortirent à 21 h 16, juste à temps pour attraper le dernier vol de Berlin. Ils avaient coupé l’alarme et suspendu les caméras de surveillance, mais le vigile n’avait rien remarqué, occupé qu’il était à regarder un programme de variétés à la télévision. Les deux hommes, professionnels jusqu’au bout, me rendirent le plan de l’entrepôt et les sachets en plastique puis disparurent dans la foule. Je réalisai que je ne connaissais même pas leur nom.
De Nuremberg, je m’envolai pour l’Islande. Je passai une petite semaine à Hilsavik chez ma mère, qui me croyait sous-directeur d’une société d’exploitation forestière sibérienne. Je rentrai à Krasnoïarsk le jour de la Saint-Sylvestre, juste à temps pour passer le réveillon seul dans la salle télé en compagnie de Charlie Chaplin.
Je m’étais découvert à Krasnoïarsk une passion nouvelle pour le cinéma. L’Académie, jamais avare de ses deniers quand il s’agissait de distraire ses pensionnaires pendant les longues soirées d’hiver, possédait plusieurs milliers de cassettes vidéo dans toutes les combinaisons de langues et de sous-titres imaginables. Il suffisait de mentionner un film devant la bibliothécaire pour le trouver dans les rayons une semaine plus tard. Je revis tous les Hitchcock, même ceux de la période anglaise moins connus que ceux que sir Alfred réalisa à Hollywood, les Fritz Lang, les Mankiewicz. Je me repassais inlassablement les douze films de Kubrick, avec une tendresse particulière pour le génial Docteur Folamour.
Dernièrement, Stéphane Brioncet m’avait initié à Chris Marker. J’avais beaucoup lu sur ce réalisateur français dans le cadre du Bettlerkönig, mais je n’avais vu aucun de ses films. D’après Stéphane, Marker (le pseudonyme sous lequel s’abritait Christian François Bouche-Villeneuve) jouissait dans les milieux intellectuels français d’une aura spéciale qu’il devait curieusement à son unique œuvre de fiction, une sorte de roman-photo intitulé La Jetée. Dans La Jetée, un groupe de scientifiques envoie un homme dans le passé en espérant qu’il pourra en ramener de quoi aider les rescapés qui vivent dans des catacombes depuis que la guerre nucléaire a ravagé Paris. Étaient-ce les plans fixes, les voix des scientifiques qui chuchotaient en allemand, la photographie noir et blanc à gros grain, la splendeur du texte, l’ensemble dégageait une charge poétique que je n’ai jamais retrouvée au cinéma. Après ce coup de maître, Marker avait beaucoup voyagé, tournant essentiellement des documentaires qu’on pouvait croire engagés, mais qui traduisaient surtout son émerveillement constamment renouvelé devant la grâce du monde. J’aurais aimé le rencontrer.
Il faut dire qu’en matière de divertissement l’Académie aurait rendu des points au bunker berlinois d’Adolf Hitler. Pendant ces six premiers mois, j’avais passé le plus clair de mes loisirs à visionner des films et à écluser les classiques de la littérature sud-américaine – Borges, Cortázar, Garcia Márquez, Bioy Casares. La nuit, quand le souvenir de John Harkleroad m’empêchait de dormir, je me traînais jusqu’au laboratoire de langues et j’enfilais un casque pour entretenir mon allemand et mon français. J’appris à me débrouiller en russe en parlant avec les femmes de chambre.
Mes condisciples privilégiaient des distractions moins cérébrales. Ils sortaient presque tous les vendredis et samedis soir dans les night-clubs branchés de Krasnoïarsk pour se mêler à des foules de techniciens agricoles et de soldats permissionnaires en délire. Accoudé à ma fenêtre, je regardais les filles maquillées comme des voitures volées descendre précautionneusement les marches verglacées du pavillon de chasse pour s’engouffrer à l’arrière des Zil. Après quelques heures de sommeil, les plus motivés retournaient même en ville le dimanche pour soutenir les innombrables équipes de football et de hockey qu’alignait Krasnoïarsk. La capacité des hommes à prendre fait et cause pour un club ou un sport dont ils n’avaient jamais entendu parler une semaine plus tôt ne laissera jamais de me stupéfier. Quant à moi, je restais fidèle à l’équipe de foot de ma jeunesse, l’Ungmennafélag Grindavfkur, qui, soixante et un ans après sa création, courait encore après un premier titre en championnat national.
Mais il n’était point besoin d’être grand clerc pour deviner ce qui tourmentait par-dessus tout les pensionnaires de l’Académie, onze garçons et neuf filles célibataires que leur engagement professionnel semblait condamner à la solitude éternelle. D’après Stéphane, qui avait développé un béguin pour l’Irlandaise Aoifa (sans en être à ce jour payé de retour), l’Académie constituait notre dernière chance de trouver l’âme sœur. Il tenait en effet pour acquis que les membres du CFR, s’ils ne dédaignaient pas la gaudriole tous azimuts dans leur jeune âge, finissaient toujours par se marier entre eux. Il en concluait que nous n’aurions plus jamais un choix aussi large que pendant ces trois années passées sur les bancs de l’école. À l’écouter, j’avais intérêt à me dépêcher : Amanda était déjà en main (la Sud-Africaine filait le parfait amour depuis l’été avec le Russe Valery), Lena me fuyait comme un pestiféré et il me conseillait de rester à l’écart d’Aoifa si je tenais à la vie. Cela ne me laissait, tout bien considéré, que six chances de repartir de Krasnoïarsk la bague au doigt.
En admettant que c’eût été mon but, la mésaventure qui arriva quelques semaines plus tard à Matt Cox acheva de me convaincre que ces choses ne se commandent pas. Nous dînions tous ensemble au restaurant quand Lena arriva avec son plateau et se planta devant l’Américain, qui offrait de se serrer contre son voisin pour lui ménager une place. Nous dûmes avoir un pressentiment général, car les conversations s’arrêtèrent subitement.
« Merci, Matt, dit Lena, mais je préfère dîner seule pour relire mes notes de cours. Ah, au fait, je te devais une réponse. » Elle se tourna vers nous et expliqua : « Matt m’a demandée en mariage la veille de Noël. Il m’a montré un diamant si gros que je le soupçonne de l’avoir volé aux Bochimans. Je lui ai réclamé un peu de temps pour y réfléchir. »
Sans même regarder l’Américain dans les yeux, elle poursuivit :
« C’est non, évidemment. Enfin, Matt, soyons sérieux : tu m’imagines avec un tablier autour de la taille dans ma cuisine à Lansing, Michigan ? »
Cox me faisait face. Il n’avait pu s’empêcher de blêmir, mais il s’efforça de rebondir avec ce cran que j’ai toujours admiré chez les Américains :
« Qui a dit que nous habiterions aux États-Unis ? Nous pourrions vivre n’importe où. »
Il aurait évidemment mieux fait de se taire, car Lena, qui avait préparé sa réponse, l’acheva impitoyablement.
« Ça, c’est toi qui le dis. Vu ton classement actuel, je crains que tu ne sois guère en mesure de choisir ta prochaine destination. »
Puis elle tourna les talons et alla s’asseoir au fond de la cafétéria, tandis que je me demandais une fois de plus quand le destin consentirait enfin à me délivrer de la compagnie de Lena Thorsen.
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