Les falsificateurs

Antoine Bello · Chapitre 20 sur 42

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Les falsificateurs

Chapitre 6

 

J’eus l’occasion quelques mois plus tard de constater par moi-même les exceptionnelles qualités de falsificatrice de Lena Thorsen. Un lundi matin, elle déposa un épais dossier sur mon bureau. « Il vient d’une de vos amies, dit-elle pour seule introduction. Voyons si vous pouvez en faire quelque chose. »

L’amie en question était Francesca Baldini, l’une des finalistes du Trophée du meilleur premier dossier. Nous étions restés en contact. Dans sa dernière carte de vœux, elle racontait qu’elle était encore basée à Bologne, mais avait bon espoir d’être mutée aux États-Unis dans l’année Je relisais souvent La géométrie dans les fourmilières, que je tenais pour l’un des meilleurs dossiers animaliers jamais produits par le CFR. Quel que soit le sujet sur lequel elle avait choisi d’écrire cette fois-ci, j’étais impatient de découvrir le fruit de ses élucubrations.

Elle indiquait en préambule que son dossier – rédigé en anglais – s’inscrivait dans le cadre de la quatrième directive du Plan triennal, intitulée « Mise en lumière des faiblesses des économies hyper-financiarisées ». Ismaïl Habri, l’un des conférenciers d’Honolulu, avait longuement commenté cette directive, l’une des plus importantes à ses yeux du Plan 1992-1994, et même si je n’avais pas compris tous les termes qu’il avait employés, je me souvenais à peu près des grandes lignes.

Depuis le début des années quatre-vingt, avait-il exposé, on assistait à une financiarisation croissante de l’économie. Des fonds d’investissement rachetaient les entreprises familiales à vendre, les restructuraient et les revendaient rapidement au plus offrant ; les sociétés, soucieuses d’améliorer la rentabilité des capitaux que leur confiaient leurs actionnaires, s’endettaient de plus en plus lourdement, s’exposant à de cruelles déconvenues en cas de retournement de la conjoncture ; surtout, les investisseurs semblaient désormais préférer les transactions virtuelles à l’achat et à la vente de marchandises réelles. J’avais été fasciné d’apprendre par exemple qu’un baril de pétrole changeait de propriétaire entre cinq et dix fois entre le moment où on l’extrayait du sol et celui où il arrivait dans une raffinerie ; il appartenait à une banque japonaise et, trois secondes plus tard, il apparaissait à l’autre bout de la planète sur les livres de comptes d’un trader britannique. Plus étonnant encore, les marchés financiers encourageaient les entreprises à monétiser (on appelait ça « titriser ») tous leurs actifs. Si une société d’assurances possédait un millier d’immeubles, elle pouvait en obtenir la valeur correspondante sur le marché en émettant un simple bout de papier qui garantissait aux acheteurs de toucher les loyers futurs des immeubles. Si le marché immobilier s’effondrait et si les locataires commençaient à faire défaut, l’assureur s’en moquait : il avait transféré le risque » (l’expression revenait si souvent dans la bouche des professionnels de la finance qu’on aurait pu croire qu’ils jouaient au mistigri).

En voyant nos mines effarées (seule Magawati qui avait étudié l’économie aux États-Unis semblait familière de ces pratiques), Habri avait tenu à rappeler que le CFR ne contestait pas les mécanismes du capitalisme. « Ce qui nous préoccupe, avait-il expliqué, c’est que les acteurs de l’économie de marché semblent parfois aveuglés par leur foi dans la solidité du système. Ils oublient – ou font semblant d’oublier – que ces nouveaux instruments, s’ils fluidifient le marché, le rendent aussi plus fragile. Certains traders prennent des positions si complexes qu’ils ne sont même plus capables de chiffrer combien ils perdraient en cas de hausse ou de baisse brutale du dollar ou du pétrole. La quatrième directive vise à accélérer la prise de conscience des dirigeants politiques, des autorités de marché et des investisseurs eux-mêmes. »

Je ne me serais personnellement jamais aventuré dans un domaine si périlleux, mais Francesca s’était sentie de taille à relever le défi. Elle imaginait que deux chercheurs de l’Université de Chicago, Fiedler et Staransky, avaient mis au point une nouvelle grille d’analyse des sociétés cotées. Là où les banques évaluaient habituellement les sociétés en comparant la croissance de leur chiffre d’affaires, leurs flux de cash ou la solidité de leurs brevets, Fiedler et Staransky s’attachaient à comprendre leurs attitudes, leurs idiosyncrasies, en un mot leurs personnalités. Comme chacun sait, tout individu possède un certain nombre de caractéristiques physiques et intellectuelles qui découlent de son patrimoine génétique et façonnent son comportement. Fiedler (le biologiste) pensait que le même raisonnement pouvait, sous certaines conditions, être étendu aux entreprises, et que ce qu’on appelait communément les valeurs d’une société n’était que la résultante de son hérédité (la personnalité de son créateur) et de son environnement (les conditions dans lesquelles elle s’était initialement développée). C’était l’air de rien une idée incroyablement puissante qui, une fois énoncée, frappait par sa simplicité et trouvait des confirmations immédiates et inattendues. On pourrait croire par exemple que Microsoft et Apple, sociétés fondées dans les années soixante-dix par deux entrepreneurs nés la même année, ont de nombreux points communs. Fiedler (ou plutôt Francesca à travers Fiedler) montrait au contraire que les parcours radicalement opposés de leurs dirigeants rendaient toute ressemblance impossible. Bill Gates est le fils d’un grand avocat d’affaires. Il a fréquenté les meilleurs établissements scolaires, jusqu’à Harvard où il étudiait l’informatique quand il créa Microsoft. Steve Jobs, lui, fut abandonné par sa mère une semaine après sa naissance et élevé dans une famille d’adoption aux revenus modestes. Il étudia brièvement la calligraphie dans une université de seconde zone, puis voyagea en Inde, où il se rasa le crâne et se mit à porter le sari avant de fonder Apple avec un copain. En somme, disait Fiedler, Microsoft et Apple ont des pères si différents qu’elles ne peuvent se ressembler.

C’est là que Staransky, le financier et homme de chiffres, rentrait en piste et faisait décoller le dossier de Francesca. Plutôt que de gloser sur la personnalité de Sony ou de General Motors, il s’était attelé à élaborer une grille d’analyse basée sur un questionnaire de cinquante pages et applicable à n’importe quelle société. Les questions les plus nombreuses concernaient le fondateur de l’entreprise : ses parents, le nombre de ses frères et sœurs, son niveau éducatif, etc. Avait-il un animal familier quand il était enfant ? Avait-il été confronté à la mort avant l’âge de dix ans ? Jouait-il d’un instrument de musique ? À quel ,âge s’était-il marié (s’il s’était marié) ? À quel âge avait-il été parent pour la première fois ? Affichait-il des convictions religieuses ? Presque aussi importants semblaient être le lieu d’implantation de la société et ses premières années d’existence. Le siège social se trouvait-il en ville ou à la campagne ? Dans une banlieue chic ou au milieu d’une communauté agricole ? Combien des cent premiers employés étaient des femmes, des Noirs, des étrangers, des ingénieurs ? Combien d’années après sa création l’entreprise avait-elle ouvert son capital à des investisseurs ? D’autres critères, plus difficiles à collecter, rentraient étonnamment en compte : les préférences sexuelles du conseil d’administration, le quotient intellectuel du fondateur, l’âge auquel il avait gagné son premier million de dollars, etc.

Staransky aperçut très tôt le profit extraordinaire qu’un gérant de portefeuilles averti pourrait tirer du concept de Corporate DNA (l’ADN de l’entreprise comme l’avait baptisé Fiedler). Les gérants passent leur temps à établir des comparaisons entre les sociétés et à détecter les similitudes qui leur permttront d’identifier les nouvelles vedettes de la cote : si par exemple l’étude des cours de Bourse passés les convainc que les entreprises diversifiées réussissent mieux que les autres, ils vont acheter des actions d’ entreprises diversifiées. Staransky se mit donc à chercher des corrélations nouvelles entre les sociétés les plus performantes, des corrélations si surprenantes qu’elles auraient jusqu’à présent échappé à tout le monde. Les résultats se révélèrent concluants au-delà de toute espérance. Ainsi, par exemple, Staransky, prouva que les entreprises créées par des homme blancs, presbytériens et ayant joué au basket dans leur jeunesse avaient crû en moyenne deux fois plus vite que le reste du marché depuis vingt ans. À l’inverse, l’étude des statistiques recommandait sans équivoque de rester à l’écart des sociétés situées plus de dix kilomètres d’un aéroport et dont le fondateur avait déploré la mort d’un animal familier à l’adolescence : elles avaient tendance à verser moins de dividendes que les autres.

En mars 1991, Fiedler et Staransky allèrent à Boston présenter leur idée à Edward « Ned » Johnson le président du groupe familial et premier gestionnaire d’actifs de la planète, Fidelity. Johnson bien qu’emballé par la notion de Corporate DNA (« l’idée la plus simple depuis l’invention du bénéfice par action », aurait-il dit), hésitait à associer le nom de Fidelity à ce qu’il fallait bien décrire comme une expérimentation audacieuse. Il conseilla aux deux hommes de monter leur propre fonds et les orienta vers trois investisseurs privés qui seraient sûrement prêts à miser quelques dizaines de millions de dollars « pour voir ». Deux ans plus tard, tout ce petit monde était plus riche d’une centaine de millions de dollars, le nouveau fonds baptisé WinDNA vait battu l’indice Dow Jones à plate couture en 1992 et en 1993.

Le dossier se finissait bizarrement. Fiedler se disputait avec ses associés. Il souhaitait révéler au monde le modèle du Corporate DNA et jouir du prestige académique qui accompagnerait la publication, tandis que Staransky et les trois investisseurs privés s’accommodaient très bien de l’anonymat et ne demandaient qu’à continuer à s’enrichir dans leur coin. Finalement, Friedler reprenait sa liberté et envoyait un mémoire circonstancié au magazine économique Fortune, dans lequel il exposait son postulat de départ mais avouait aussi ignorer les détails du modèle complexe bâti par son ex-associé. Francesca espérait apparemment que la perspective de gains fabuleux inciterait les investisseurs à engloutir des millions dans la reconstruction des fameux algorithmes. Un jour ou l’autre, ils réaliseraient qu’ils avaient poursuivi une chimère et qu’ils auraient mieux fait d’analyser les fondamentaux des entreprises. C’était une façon originale et élégante de dire aux investisseurs qu’ils marchaient à côté de leurs pompes.

Dans une lettre séparée, l’officier traitant de Francesca nous demandait explicitement si nous étions capables d’insérer un article dans Fortune et de faire apparaître le fonds WinDNA dans les palmarès annuels.

Je relus le dossier en entier, une fois puis une deuxième, très lentement, en en décortiquant chaque phrase. Comme cela m’arrivait parfois, j’éprouvais un mélange de jubilation et de jalousie. Pourquoi n’avais-je pas eu cette idée plus tôt ? Il me semblait que j’en aurais tiré un parti meilleur encore. Puis je soupirai, car je savais bien au fond de moi que Francesca s’était admirablement sortie d’un sujet difficile et que j’étais surtout frustré de ne pas avoir produit un seul scénario depuis huit mois. Je pris mon téléphone et composai le numéro de l’antenne de Bologne. Francesca décrocha à la première sonnerie et se montra très expansive comme à son habitude. Elle paraissait sincèrement heureuse de mon appel, surtout quand elle comprit que j’appelais pour la féliciter.

« Oh, Sliv, comme c’est chou de ta part. J’espérais secrètement que mon dossier atterrirait sur ton bureau mais je n’osais pas y croire.

— Le hasard fait bien les choses, dis-je en me demandant si Thorsen avait une idée derrière la tête en me confiant ce dossier.

— Tu crois que vous allez pouvoir décrocher cet article, Sliv ? Et le classement des fonds communs de placement ? Il n’est sûrement pas facile à trafiquer, celui-là…

— Ne t’inquiète pas, répondis-je en m’avançant peut-être un peu. C’est dans la poche.

— Oh, carissimo, comme tu es gentil ! Ça fait des mois que j’ai demandé à partir sur la côte Est pour rejoindre mon fiancé, mais les Ressources humaines traînent des pieds. Si mon dossier fait un malheur, ils ne pourront plus rien me refuser.

— Justement, dis-je, je me demandais si tu accepterais que j’enrichisse un peu le scénario. Je sais que ce n’est pas vraiment ce qu’on attend de moi, mais j’ai quelques idées intéressantes.

— Par exemple ?

— Eh bien, je ne vois qu’une seule limite au concept de Corporate DNA, c’est qu’il ne peut s’appliquer qu’à des sociétés pures, qui se sont développées sur la lancée imprimée par leur fondateur. Or les grands groupes résultent presque toujours de la combinaison d’entreprises plus petites qui avaient chacune leur fondateur et donc leur propre ADN. Je voudrais trouver un moyen de résoudre cette contradiction.

— Tu vois, j’étais sûre que tu verrais des choses qui m’avaient échappé, dit Francesca, admirative. Tu es vraiment le meilleur, Sliv !

— N’exagérons rien, dis-je humblement en espérant toutefois que Lena Thorsen écoutait notre conversation. Bon, je m’y mets immédiatement et je te rappelle dans la semaine

— Merci, carissimo », dit Francesca, qu’on sentait aux anges.

Je me préparai un pot de café et commençai à gribouiller des annotations en marge du dossier de Francesca. Imaginons que je sois un gérant de portefeuilles, pensai-je. De quelle autre façon utiliserais-je le Corporate DNA ? En quelques heures à peine, je mis au point l’« Indice de Compatibilité génétique », qui sert à mesurer la probabilité que deux entreprises puissent fusionner harmonieusement. Pour les raisons évoquées plus haut, toute tentative de rapprochement entre Microsoft et Apple serait vouée à l’échec, mais que penser d’une alliance entre Mercedes et Ford ou d’un rachat d’Évian par Coca-Cola ? Si l’Indice de Compatibilité génétique – l’ICG – faisait ses preuves (et j’allais tout faire pour le rendre incontournable), les prédateurs s’en serviraient pour identifier leurs proies, les proies s’en serviraient pour choisir entre deux prédateurs et les gérants s’en serviraient pour anticiper les opérations de fusion-acquisition. Voilà qui fournirait une nouvelle grille d’analyse aux opérateurs financiers, au moins jusqu’au jour où une nouvelle martingale encore plus tirée par les cheveux viendrait remplacer l’ICG dans leur boîte à outils.

Pendant trois jours, je m’en donnai à cœur joie, tordant le Corporate DNA et l’ICG dans tous les sens, ajoutant deux cents nouveaux critères à la grille de Staransky et étoffant le personnage de Fiedler, que je décrivais tiraillé entre la soif des honneurs et l’appât du gain. Je ne consacrai que peu de temps à la falsification des sources – tout paraissait en ordre – et approuvai sans réserve l’idée de l’article dans Fortune. Le jeudi soir vers minuit, je déposai le dossier sur le bureau de Thorsen. Pour une fois, elle était partie avant moi.

Le lendemain matin, j’arrivai tard. Un message de Lena m’invitait à la rejoindre dans son bureau. Elle veut sans doute être la première à me féliciter, pensai-je en attendant l’ascenseur.

« Mais enfin, Sliv, m’interpella-t-elle d’un air authentiquement consterné, j’ai lu votre dossier en arrivant ce matin et je me demande encore ce que vous avez bien pu fabriquer depuis lundi. »

Je m’attendais si peu à cette entrée en matière que ma belle confiance en moi s’écroula aussitôt. Je m’assis en m’efforçant de rassembler mes esprits.

« Excusez-moi, Lena, mais j’ai abattu un travail considérable. Le scénario part d’une idée brillante mais s’essouffle : les personnages sont brossés à grands traits, Francesca ne cite qu’une application concrète du Corporate DNA et les critères de Staransky sont organisés au petit bonheur. Croyez-moi, je n’ai pas chômé depuis quatre jours.

— Le pire, c’est que je vous crois, soupira-t-elle. À toutes fins utiles, rappelez-moi quand même la fonction du bureau de Córdoba…

— La falsification des sources ? hasardai-je, mal à l’aise.

— Et votre travail a porté quasi exclusivement sur… ?

— Le scénario de Francesca », complétai-je en baissant la tête comme un écolier pris en faute.

Thorsen me laissa méditer quelques secondes sur ma réponse puis soupira une deuxième fois, comme si l’explication qui allait suivre la fatiguait par avance. Son ton inhabituellement doux quand elle se lança me surprit encore davantage que la teneur de ses propos.

« Sliv, je crois que nous devons avoir une vraie conversation, vous et moi. J’ai l’impression que vous n’avez toujours pas compris ce que j’attends de vous. J’ai sûrement ma part de responsabilité dans ce malentendu.

— Merci de le reconnaître, Lena, dis-je aussi dignement que possible. Il est vrai que nous n’avons pas eu beaucoup de temps pour parler de mon travail.

— Procédons d’abord à une mise au point. Vous ne devez en aucun cas modifier les scénarios qui nous parviennent. Ce n’est tout simplement pas notre rôle. S’il vous vient l’idée d’une amélioration, écrivez une note à l’agent en mettant son officier traitant en copie. C’est ce que vous auriez dû faire avec votre Indice de Compatibilité génétique, qui, soit dit en passant, est une invention brillante.

— Compris, dis-je humblement, heureux malgré tout que Thorsen apprécie l’ICG.

— Cela vous aurait laissé du temps pour scruter à la loupe le volet falsification du dossier, lequel en avait bien besoin, reprit Thorsen qui distribuait équitablement les bons et les mauvais points. Au lieu de quoi, vous avez procédé à de prétendus enrichissements scénaristiques qui tous, sans exception, dégradent le couple efficacité-risque du dossier.

— Comment cela ?

— Vos nouveaux critères, d’abord, n’ajoutent rien au modèle de Staransky. Ils ne font que répéter ceux de Baldini, en frisant constamment le canular. Vous développez ensuite la personnalité de Fiedler, sans même vous demander si Fiedler et Staransky devraient exister.

— Que voulez-vous dire ? demandai-je, interloqué.

— Baldini fait de ses deux personnages des professeurs de l’Université de Chicago : croyez-vous vraiment que nous puissions faire sortir de terre aussi facilement des chercheurs d’une des universités les plus prestigieuses des États-Unis ? D’autant que s’ils ont vraiment mis au point une martingale boursière infaillible, tous les journalistes et les investisseurs financiers vont vouloir les rencontrer. Vous ne pouvez tout simplement pas donner un nom et un visage à l’inventeur du Corporate DNA…

— Mais, intervins-je, le public a besoin de connaître les inventeurs pour s’enthousiasmer pour leurs créations : sur cent personnes qui connaissent Einstein, vous n’en trouverez pas une pour vous expliquer la théorie de la relativité. J’ai peur que sans parrains, le Corporate DNA ne reste un projet dans un tiroir.

— En êtes-vous si certain ? demanda Thorsen. Reprenez le scénario de Baldini et remplacez Fiedler par "un biologiste idéaliste qui préfère conserver l’anonymat" et Staransky par "un génie de la finance sans scrupules". Je ne pense pas que le récit en pâtirait.

— Bien au contraire, reconnus-je après quelques instants de réflexion. Les journalistes s’empareront de l’histoire et lanceront des avis de recherche, tandis que les investisseurs engageront des détectives privés pour traquer les deux hommes aux quatre coins du pays.

— Notez bien, dit Lena, que je me soucie moins de pimenter le scénario de Baldini que de minimiser le risque qu’il soit percé à jour. Je sais qu’il est tentant d’inventer des universitaires japonais, des explorateurs canadiens ou des conglomérats sud-africains, mais la valeur ajoutée qu’ils délivrent ne justifie qu’exceptionnellement les risques qu’ils font courir aux scénarios et à notre organisation. Si vous suivez mes conseils, vous trouverez des sceptiques qui rejetteront en bloc la notion de Corporate DNA mais, même en y consacrant des moyens considérables, il seront bien en peine de prouver son caractère d’imposture.

— Je vois, dis-je, mais alors, toute mention du fonds WinDNA…

— … doit absolument être supprimée, compléta Thorsen. Avez-vous idée de la lourdeur des formalités d’enregistrement d’un fonds commun de placement aux États-Unis ? Des efforts qu’il faudrait déployer pour altérer des historiques de performance ? À ce jour, toutes nos tentatives pour infiltrer la société Micropal, qui centralise les valeurs liquidatives de milliers de fonds d’investissement, se sont heurtées à un mur de sécurité infranchissable. Trop d’intérêts sont en jeu pour laisser des petits malins compromettre la sacro-sainte efficience des marchés. Croyez-moi : il me serait plus facile d’amputer le PNB du Sénégal de 30 % que d’ajouter un, cent au cours de Bourse d’IBM le 7 janvier 1972.

— Mais alors que fait-on du fonds de Staransky ?

— On le transforme en un limited partnership bermudien qui n’est pas soumis au contrôle des autorités de marché américaines. De manière évidente, il ne peut s’appeler WinDNA. Laissons donc les enquêteurs spéculer sur son identité en passant au peigne fin la liste des cent meilleurs fonds sur la période 1992-1993.

— Ils risquent fort de ne trouver aucun fonds correspondant à leurs critères de recherche, fis-je remarquer.

— Et alors ? La légende croîtra à la mesure des efforts qu’ils y consacreront. C’est la quête qui crée le mythe et non l’inverse. Pensez-vous qu’on parlerait encore du Graal et de la pierre philosophale si les plus brillants esprits n’y avaient gâché tant d’années ?

— C’est une façon de voir », dis-je, admiratif malgré moi de la façon dont Thorsen théorisait son travail.

« C’est la seule, répondit-elle d’un ton qui ne souffrait aucune discussion. Mais vous pensez peut-être que je m’en tire à bon compte : après tout, si j’efface les noms de tous les protagonistes, il ne reste qu’une histoire, amusante certes, mais creuse et que rien ne vous force à croire. C’est là qu’apparaît le talent du Falsificateur, si tant est qu’il en ait. Je ne vous révélerai pas le nom du fonds, mais je suis prête à vous dévoiler tout le reste : de quelle maison coloniale au bord de la plage il opère, la puissance du supercalculateur qui traite chaque nuit des millions de données pour établir entre elles des connexions improbables, les vingt pages du contrat qui partage les profits entre les investisseurs passifs et les gérants. Tout est là, Sliv : noyez vos lecteurs dans les détails qui leur feront oublier que vous leur cachez l’essentiel.

— Les procès-verbaux des bureaux de l’Association pour la culture thessalique, murmurai-je.

— Exactement. Gunnar vous a parlé de ça ? » demanda Lena en souriant. Pour la première fois, je sentis un bref éclair de connivence entre nous. Lena reprit :

« Venons-en maintenant à la question de l’article dans le magazine Fortune. Je pense que vous commettez une grave erreur en approuvant la suggestion de Baldini.

— Pourquoi ? Nous ne sommes pas capables d’insérer un reportage dans Fortune ?

— Là n’est pas le sujet. Êtes-vous familier avec le concept de source de référence ?

— Je crois, oui, bredouillai-je en ayant la désagréable impression d’être un élève appelé au tableau. La source de référence est celle qui expose le scénario dans son intégralité. Ayant vocation à être repris par une foule d’autres supports, qu’on qualifie de sources secondaires, elle doit être rigoureusement inattaquable.

— Bien, approuva Thorsen, vous possédez au moins les bases théoriques. Laissez-moi vous raconter une histoire. Vous vous souvenez certainement de l’épisode des charniers de Timisoara. La découverte de ces ossuaires attribués à la cruauté des force de sécurité de Ceausescu ébranla sérieusement l’opinion internationale, qui reporta alors toute sa sympathie sur les opposants du dictateur roumain. Sans ces charniers, il est probable que l’OTAN et l’ONU légitimistes par nature, auraient soutenu plus longtemps le régime existant. Au lieu de quoi, ils laissérent la population arrêter le couple Ceausescu et le passer par les armes. Quelques semaines plus tard, un journaliste occidental révéla que l’importance des charniers avait été largement surestimée. Ils existaient bel et bien, mais contenaient cinq à dix fois moins de corps qu’annoncé au moment des événements. La méprise était trop grosse pour être mise sur le compte de la négligence. Maintenant, Sliv, avez-vous une idée de la façon dont a procédé notre agent de Craiova ? »

Je n’en avais évidemment aucune. Pour tout dire, je venais d’apprendre que ce que je prenais pour une des plus belles manipulations politico-médiatiques du siècle était l’œuvre du CFR. J’en conçus une certaine fierté.

« Réfléchissez, si vous teniez à répandre une fausse information sur les ondes en quelques heures, quel canal utiliseriez-vous ?

— CNN ? hasardai-je.

— CNN, évidemment. Par une sorte de paradoxe, cette chaîne, dont l’audience mondiale cumulée ne dépasse pas celle de la RAI, est regardée par tous les directeurs de rédaction. Ilie, notre agent de Craiova, n’a eu qu’à traîner le correspondant de CNN sur les lieux. Il lui a montré quelques crânes, deux ou trois cadavres mutilés et lui a assuré que le charnier s’étendait sur plusieurs milliers de mètres carrés. Comme la majorité des corps étaient enterrés, Ilie a proposé d’aligner les corps dont il disposait de manière à donner l’impression de catacombes à perte de vue. l’Américain a tourné des images, qu’il s’est empressé d’envoyer à Atlanta par satellite. Deux heures plus tard, toutes les chaînes de télévision interrompaient leurs programmes pour diffuser les images de CNN. Dans l’intervalle, Ilie, un garçon entre parenthèses à peine plus âgé que vous à l’époque, avait disparu de la circulation.

— Quel coup…, murmurai-je, sincèrement abasourdi.

— N’est-ce pas ? Il a agi avec un sens de l’à-propos particulièrement rare chez les agents de terrain. Entre le moment où il a eu l’idée et celui où le reportage s’est retrouvé à l’antenne, il s’est écoulé moins de six heures. Mais son plan a fonctionné parce que Ilie avait identifié la source de référence, celle à laquelle viendraient s’alimenter toutes les autres. Si vous parvenez à falsifier votre source de référence, vous avez généralement fait entre 50 et 100 % du travail. Cela ne veut pas dire qu’il faut vous arrêter là ; vous aurez souvent intérêt à falsifier les deux ou trois autres sources, qui, quoique moins réputées, feront définitivement pencher la balance de votre côté. En matière de communication financière, par exemple, vous n’arriverez à rien si vous ne contrôlez pas Reuters. Cela dit, je vous conseillerai pour faire bonne mesure de falsifier aussi Bloomberg et Telerate. Mettez-vous à la place d’un trader qui découvre sur son écran Reuters une information qui lui semble étonnante S’il ne la, retrouve pas sur Bloomberg, il sera enclin au doute, Par contre, si Bloomberg et Telerate confirment, vous aurez un mal de chien à le faire changer d’avis.

« Toute la difficulté dans notre métier consiste à identifier ces fameuses sources de référence. Les exemples de CNN et de Reuters vous semblent sans doute triviaux ; c’est que ces noms s’imposent naturellement à nous dès que nous réfléchissons deux minutes. Je puis toutefois vous assurer que la recherche n’est pas toujours aussi facile. Tenez, qui choisiriez-vous dans le vin ? »

Je confesse une certaine ignorance en matière oenologique, mais je m’en serais voulu de priver Lena de sa démonstration :

« J’imagine qu’il existe un ouvrage ou un dictionnaire de référence. Un guide français sans doute ?

— Erreur classique, c’est un magazine américain, The Wine Spectator, qu’il vous faudra traiter en priorité. Créé par un ancien avocat épris de la dive bouteille, The Wine Spectator fait aujourd’hui figure de référence, y compris pour les crus européens. Autre exemple, vous souhaitez lancer un nouveau concept de management, comme l’ultra-qualité ou la générosité perçue, enfin quelque chose dans ce goût-là. Comment vous y prenez-vous ?

— J’écris un livre et j’essaie d’obtenir la préface d’un Prix Nobel ?

— Et avec un peu de chance, vous en vendez deux mille exemplaires, le reste finissant dans les rayons d’un soldeur du Minnesota. Non, il existe une stratégie imparable : un article dans la Harvard Business Review, suivi quelques semaines plus tard d’un dossier dans McKinsey Quarterly. Avec ces deux revues, vous ferez connaître vos idées dans une cinquantaine de pays.

— Mais qui me dit qu’ils accepteront de publier mes papiers ?

— Pour commencer, vous ne les signerez pas Sliv Dartunghuver. Nous les attribuerons à l’un de nos gourous maison. Nous en avons une douzaine sous la main. Ils n’ont publié que des navets, mais nous veillons à ce qu’ils apparaissent dans la moindre bibliographie. »

J’étais encore sceptique :

« Ça ne suffira pas à convaincre ces gens-là. Vous les duperez moins facilement que CNN.

— Mais vous imaginez bien que nous disposons de certains appuis au sein du comité éditorial des principaux journaux. Croyez-moi, ils plombent suffisamment nos budgets pour ne pas nous refuser un petit service de temps en temps.

— Mais alors, tous ces gens sont au courant de l’existence du CFR. C’est un risque insensé !

— Honnêtement, Dartunghuver, vous me croyez vraiment assez bête pour aller expliquer à un grouillot de la Harvard Business Review que nous allons nous servir de sa revue pour falsifier la réalité ?

— Pourquoi le fait-il alors ? Pour l’argent ?

— Parfois, oui. Mais le plus souvent, il croit simplement rendre service à un consultant sur le retour en lui offrant une double page pour exposer sa dernière théorie. De toute façon, il faut bien imprimer quelque chose ; et d’ailleurs, si l’on y réfléchit bien, l’ultra-qualité n’est pas plus dangereuse que le downsizing ou le juste-à-temps.

« Pour ce qui est du dossier de Baldini, poursuivit Thorsen, je vois deux sources de référence également plausibles : le magazine spécialisé Institutional Investor ou le cahier mensuel sur les fonds communs de placement du Wall Street Journal. Fortune est trop grand public dans un premier temps.

— Je vais reprendre le dossier dans ce sens, dis-je. Merci pour cet exposé, j’en avais bien besoin.

— Nous aurions dû avoir cette discussion le premier jour, répondit gracieusement Lena. Mettez temporairement en sommeil le scénariste qui est en vous et ne pensez qu’en termes de risques, tout en sachant que malgré toutes les précautions que vous prendrez, il vous arrivera nécessairement de commettre une erreur. Notre métier comporte une part d’irrationnel, une part de chance aussi. Un jour, vous ferez naître une de vos créations dans une petite bourgade du fin fond des Highlands. Par un hasard fâcheux, votre récit tombera entre les mains de la sage-femme qui officia pendant trente ans dans l’hôpital en question et avait pris l’habitude de consigner dans un carnet le nom de tous les enfants qu’elle mettait au monde. Vous tenterez de réagir en suggérant dans un article qu’un certain mystère continue de régner sur les circonstances de la naissance du grand homme. Mais il sera déjà trop tard…

— Justement, que faut-il faire en pareil cas ?

— Surtout rien. Le CFR se remettra d’une légende brûlée, il en a connu d’autres. Mais nous ne pouvons pas nous permettre qu’un de nos agents se fasse prendre la main dans le sac. Il serait interrogé, torturé peut-être…

— Allons donc ! »

Thorsen donnait à ses paroles une tournure tellement solennelle que je n’avais pu m’empêcher d’intervenir. Elle dut sentir que je regrettais cette interjection, car elle exploita son avantage en secouant la tête pendant une éternité, puis en m’enveloppant du regard du vétéran qui expliquerait à une jeune recrue que les souffrances causées par le fracas des combats relèvent de l’indicible. La manœuvre atteignit son objectif, car je me sentis tout à coup profondément misérable.

« Je crois que vous ne mesurez pas la crainte qu’inspireraient nos activités, si elles étaient révélées à certains gouvernements. Dans de nombreux pays, la police politique tient la falsification du réel pour la forme la plus aboutie et la plus dangereuse de la subversion. Nous sommes en guerre, Dartunghuver, une guerre larvée qui n’éclatera jamais au grand jour, mais où nos adversaires tirent à balles réelles. Combien de temps vous tairiez-vous si l’on vous retournait les ongles l’un après l’autre ? Parviendriez-vous à maintenir la thèse du canular si l’on vous envoyait des décharges électriques dans tout le corps ? Je vous souhaite de ne jamais tomber entre les mains de nos opposants…

— C’est la première parole gentille qui sort de vos lèvres, je suis flatté », crus-je intelligent de répondre. Thorsen me regarda une fois de plus avec pitié et sa réplique fusa, cinglante :

« Je ne pensais pas à vous, mais aux centaines d’agents que vous pourriez entraîner dans votre chute. De grâce, ne leur faites pas courir ce risque. Ne falsifiez jamais vous-même, déléguez à des professionnels. Et si vous ne pouvez faire autrement que de vous salir les mains, privilégiez les sources électroniques ; dans le pire des cas, vous vous ferez passer pour un de ces pirates informatiques qui parient avec leurs copains qu’ils sont capables de piéger les ordinateurs du Pentagone. Les sources électroniques présentent un autre avantage : les modes d’alimentation sont si nombreux qu’il est extrêmement difficile d’isoler les causes d’un dysfonctionnement. Tel chiffre modifié, telle ligne supplémentaire dans un rapport seront mis sur le compte de l’erreur de saisie et l’on n’ira pas chercher plus loin. De ce point de vue-là, l’Histoire joue pour le CFR, bien qu’au même moment elle nous oblige à intervenir sur un nombre sans cesse croissant de sources. »

Je me souviens m’être fait la réflexion à cet instant que Lena Thorsen aimait profondément son métier. Les possibilités offertes par les nouveaux médias l’excitaient réellement. Contrairement à moi qui appréciais par-dessus tout la dimension ludique de mon métier, Thorsen, elle, ne jouait pas. Ou alors, si elle livrait une partie, c’était avec la ferme intention de la gagner et en s’autorisant d’avance à employer tous les moyens à sa disposition. La réponse qu’elle fit à ma question suivante me confirma que j’avais vu juste.

« Avons-nous déjà essuyé des pertes ? demandai-je. Je veux dire, savez-vous si la police ou le contre-espionnage d’un pays ont déjà réussi à infiltrer la filière et à remonter jusqu’à nous ?

— Pas à ma connaissance, mais je serais surprise, vu l’implantation du CFR, que cela ne se soit jamais produit. Je sais qu’un de mes prédécesseurs, un Italien, a été poussé à la démission dans des conditions étranges au début des années quatre-vingt. Diaz refuse de me raconter l’histoire mais, comme elle coïncide avec une sérieuse reprise en main du Bureau, je suppose qu’un jour il a mal effacé ses traces. Ce n’est pas à moi que ça risque d’arriver. Tant que j’occuperai ce poste, je ne laisserai personne me jouer un pareil tour. »

Thorsen n’avait vraiment pas l’air de plaisanter et, sur le moment, j’en vins à plaindre le malheureux qui se trouverait en travers de sa route vers les plus hauts échelons du CFR. Comment aurais-je pu imaginer que ce serait moi ?

 

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