Les falsificateurs
Chapitre 9
« C’est une longue histoire, dis-je.
— Nous avons tout notre temps », répondit Magawati.
Nous savions de toute façon eux et moi que nos effusions ne seraient pas tout à fait sincères tant qu’ils n’auraient pas entendu mon récit. Passé l’élan spontané qui l’avait jeté dans mes bras, Youssef avait recouvré sa rigidité coutumière. Assis en tailleur sur le sofa et tenant la main de Magawati un peu plus près de son genou que ne le préconisait sans doute le Coran, il attendait manifestement des explications.
Je n’en fus pas avare. Je remontai plus de trois ans en arrière, à la genèse du mémo Maharashtra. Je racontai sans complaisance comment j’avais bâclé le travail de vérification des sources du dossier galochat pour pouvoir partir en Patagonie. Quand arriva le déplorable épisode de mon appel nocturne à John Harkleroad, je vis Youssef froncer les sourcils. Il ne dit rien mais je savais bien ce qu’il pensait : lui n’aurait jamais paniqué ainsi. Il aurait élaboré plusieurs stratégies, puis les aurait évaluées sur la base de critères objectifs. La méthode Thorsen en somme
Maga et Youssef redoublèrent d’attention quand je parvins à la visite de Khoyoulfaz et Jones. Je vis se succéder sur leur visage les mêmes émotions par lesquelles j’étais passé : la peur enfantine d’être réprimandé, puis l’espoir que les Opérations spéciales détenaient une solution qui m’avait échappé, l’horreur enfin quand les deux hommes avaient préconisé l’élimination physique de John Harkleroad.
« Ah, les bandits ! tonna Youssef. Au fond de moi, je l’ai toujours su. Ils nous bernent depuis le premier jour.
— Laisse-le parler, Youssef, intervint Magawati. Il n’a pas terminé. »
Je leur fis revivre la scène en détail : mes palabres infructueuses avec Jones, les remarques révoltantes de Khoyoulfaz, l’abdication presque immédiate de Lena, jusqu’à cet ordre de mission qu’on nous avait demandé de parapher « pour la bonne tenue du dossier ».
« Lena l’a signé sans même le lire, dis-je. J’ai refusé, pour l’honneur, parce que je ne voyais pas quoi faire d’autre. Cela n’a servi à rien. Ils m’ont assommé puis drogué. Quand je suis revenu à moi, il était déjà trop tard, Harkleroad avait été supprimé.
— Inimaginable…, bredouilla Youssef, sonné comme un boxeur dans les cordes. Pauvre vieux, tu as démissionné évidemment ?
— Le jour même, dis-je. J’ai pris mes cliques et mes claques et je suis rentré en Europe…
— Tu as prévenu la police ?
— Non, dis-je, gêné.
— Nous ne serions pas ici s’il l’avait fait, remarqua judicieusement Magawati, bien décidée, comme à son habitude, à réunir tous les éléments avant de se prononcer.
— Mais pourquoi ? » demanda Youssef. Je voyais bien qu’il se retenait pour ne pas crier.
« Je l’ignore, avouai-je. Je voulais prendre le temps de réfléchir, d’arrêter une stratégie. Et puis je n’arrivais pas à me faire à l’idée que vous seriez arrêtés, vous et des centaines d’autres agents qui n’avaient rien à se reprocher. Je sais que c’est difficile à comprendre. Écoutez la suite avant de me juger. »
Je leur racontai les semaines passées à couper des arbres dans la forêt de Húsavík, les coups de fil répétés de Gunnar et enfin mon entrevue avec lui au café du port. Je relatai notre discussion aussi fidèlement que possible.
« Quelle logique répugnante ! explosa Youssef. Il ne t’avait rien dit à l’embauche car il craignait de t’effrayer ? Pardi, je le comprends ! Qui voudrait rejoindre une bande d’assassins ?
— Au moins connaissons-nous maintenant leur dialectique », dit Magawati, dont le self-control m’impressionnait. J’étais en train de lui expliquer que son employeur éliminait méthodiquement ceux qui se dressaient sur sa route et elle conservait suffisamment de sang-froid pour tenter de cerner les motivations du CFR.
J’en arrivais à présent à la partie la plus délicate de mon récit, cette lettre dans laquelle je suppliai Gunnar de me réintégrer. Je ne devinais que trop bien la réaction de Youssef, aussi pris-je les devants.
« Je sais que cela vous paraîtra incompréhensible. En fait, deux facteurs se sont conjugués. J’ai rendu visite à ma sœur en Allemagne et cette incursion dans la vie ordinaire m’a convaincu que je n’arriverais jamais à me réintégrer. J’ai réalisé que la falsification faisait désormais partie de mon existence, qu’elle était devenue le prisme à travers lequel je vois le monde, une drogue que j’avais honte de consommer mais dont je ne pouvais plus me passer. Tout en me haïssant pour ma faiblesse, j’ai replongé dans mon vice comme un vulgaire toxicomane.
— J’ai déjà ressenti cela, dit Magawati, que je soupçonnais d’essayer de me soutenir. Cette impression que la vie serait désespérément ennuyeuse sans le CFR.
— Et le deuxième facteur ? demanda brutalement Youssef.
— J’ai tourné et retourné les arguments de Gunnar dans ma tête et je suis parvenu à la conclusion qu’il n’avait pas complètement tort. Mon erreur n’avait pas été d’oublier de contrôler cette malheureuse source ; elle avait consisté plusieurs années plus tôt à ne pas me demander comment le CFR réagirait s’il était menacé. Après avoir estimé que Gunnar m’avait menti par omission, j’ai compris qu’il avait préféré me laisser accomplir mon propre cheminement.
— Quel aveuglement…», commenta laconiquement un Youssef qui ne dissimulait plus son exaspération. Il se leva et alla ouvrir la fenêtre comme si cette kyrielle de sottises avait rendu l’air de la pièce irrespirable.
« Tu as dû passer par des moments difficiles, dit Magawati en s’efforçant une fois de plus d’arrondir les angles. Comment ont-ils accueilli ta demande ? T’ont-ils repris ?
— Mieux que ça, ils m’ont promu et envoyé à l’Académie. »
Je leur racontai mon année à Krasnoïarsk, sans rien cacher de mes errances ni de mon incapacité à me positionner par rapport à mon entourage. Finalement, la révélation de la manœuvre de Gunnar les laissa totalement abasourdis – et silencieux.
Je m’approchai à mon tour de la fenêtre. L’effervescence de la rue n’était pas sans rappeler Córdoba. Le soleil avait presque entièrement disparu derrière la massive université voisine ; les promeneurs commençaient à investir les terrasses des cafés, où ils se livreraient bientôt en sirotant un cocktail à la tâche la plus délicate de la journée : choisir où dîner.
« Pourquoi ne nous avoir rien dit, Sliv ? » demanda une voix dans mon dos. Magawati.
« Parce que j’avais honte évidemment », dis-je sans me retourner. Au coin de la place, une petite vieille affublée d’une casquette marquée des anneaux olympiques débitait des billets de loterie. Cela me rappela que je n’avais jamais demandé à Stéphane de me raconter son rôle dans la désignation d’Atlanta pour les Jeux d’été 1996.
« Quand j’y repense, j’ai enfilé les bévues comme des perles. Je n’ai posé aucune des questions importantes à Gunnar lors de mon recrutement. J’ai inventé des tremblements de terre quand on me demandait de contrôler des sources. Je me suis fait mystifier par un comédien amateur qui mangeait avec les doigts. J’ai donné puis repris ma démission et enfin j’ai mis un an à ne même pas comprendre que Yakoub Khoyoulfaz ne pouvait pas à la fois diriger les Opérations spéciales et se curer les ongles avec un surin. Vous vous rappelez cette discussion en Patagonie, quand Youssef disait qu’il démissionnerait s’il apprenait qu’on l’avait mené en bateau ? J’étais d’accord avec lui à l’époque mais, quand l’heure de vérité a sonné, je me suis comporté comme un lâche.
— Je ne le vois pas ainsi, dit Magawati alors que je continuais de m’absorber dans le spectacle de la chaussée.
— Je ne vois pas vraiment autrement, dit Youssef qui devait regretter de m’avoir plaint un peu plus tôt.
— Tu aurais dû nous en parler, reprit Magawati en ignorant la remarque de Youssef. Les amis aident, ils ne jugent pas.
— L’amitié suppose l’estime », grommela Youssef juste assez fort pour que je l’entende.
Je me retournai et soutins son regard.
« Que retiens-tu de cette histoire ? demanda Youssef en se levant pour se hisser à ma hauteur.
— Comment cela ? dit Maga.
— C’est pourtant simple ! tempêta Youssef. Il a cru avoir tué un homme et a préféré se terrer en Sibérie au milieu de ses complices plutôt que de les livrer à la police, tout ça pour découvrir enfin que son futur patron s’en était payé une bonne tranche à ses dépens. Je me dis que même sans être d’une nature particulièrement disposée aux remords, Sliv a quand même dû tirer une ou deux leçons de son aventure. Pas vrai, Sliv ? »
Son agressivité était douloureuse. Pour moi mais aussi sûrement pour lui.
« J’ai décidé que mon sort et celui du CFR étaient définitivement liés, dis-je. Je vais continuer de gravir les échelons qui mènent au Comité exécutif, en espérant qu’une fois en haut la finalité du CFR sera à la hauteur de mes attentes. »
Youssef ne se gêna pas pour ricaner :
« Excuse-moi, mais c’est la conclusion la plus stupide à laquelle tu pouvais parvenir !
— Youssef ! s’écria Maga.
— C’est vrai, continua Youssef. Franchement, qu’avaient-ils besoin d’une telle mise en scène ? Tu ne suivais pas les recommandations de Lena Thorsen ? La belle affaire ! Ton cher Gunnar aurait pu prendre l’avion et te tomber dessus à l’improviste pour t’expliquer les risques que ta désinvolture faisait courir à l’organisation. Tu es plutôt vif comme garçon, tu aurais très bien compris le message.
— Ça n’aurait pas été pareil, dis-je. Je suis un meilleur agent aujourd’hui.
— Tu étais un très bon agent avant ça », répliqua Youssef. C’était la première parole gentille qui sortait de sa bouche.
« Je ne sais pas », dis-je.
C’était la vérité : je ne savais pas. Un bon agent n’aurait jamais fait passer son plaisir avant la sécurité de ses amis et collègues.
« Le contrôle des esprits a toujours été la première étape vers le totalitarisme, poursuivit Youssef, qui ne résistait jamais à la tentation de théoriser ses emportements. Faites-nous confiance, nous allons faire votre bonheur malgré vous… Des conneries, tout ça, si tu veux mon avis !
— Djibo nous a donné vingt heures de cours sur l’avenir de l’humanité, répondis-je du tac au tac. Je ne prétends pas égaler ton aisance conceptuelle, mais je n’ai pas eu l’impression que l’avènement de la pensée unique figurait en haut des priorités du CFR. »
Youssef s’avança vers moi avec ses cent vingt kilos de muscle. Je reculai instinctivement, le sentant prêt à bondir sur moi.
« Ils t’ont privé de ton libre arbitre, Sliv, tu comprends ? Rien ne peut justifier cela.
— Peut-être que je n’étais plus en mesure de l’exercer », dis-je en réalisant un peu tard l’absurdité de ma réponse.
Youssef recula et me dévisagea avec horreur. Il fit brusquement demi-tour et gagna en trois enjambées la porte de l’appartement.
« Où vas-tu ? demanda Magawati.
— J’en ai assez entendu pour aujourd’hui », dit Youssef avant de claquer la porte.
Je me rassis face à Maga. Notre passe d’armes m’avait étourdi.
« Tu comprends maintenant pourquoi je voulais d’abord te voir seule, soupirai-je.
— Excuse-moi, dit Maga. Quand tu m’as dit que tu venais à Barcelone, je n’ai pas pu m’empêcher de l’appeler. Il a mal vécu ton silence, tu sais. »
Pas autant que moi, pensai-je.
« Il a tout de même un peu raison, reprit doucement Maga. Tu m’as l’air de souffrir du syndrome de Stockholm, à défendre ainsi ceux qui t’ont fait souffrir.
— Possible, marmonnai-je.
— Et sans vouloir verser dans la psychologie de bas étage, je me disais en t’écoutant que tu as déjà perdu ton père. Au fond de toi, tu n’étais peut-être pas prêt à perdre Gunnar. »
Voyant que je ne réagissais pas, elle ajouta : « Il en a même sans doute un peu joué.
— Bon sang, Maga, tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ? C’est facile pour toi qui as tes parents et Youssef ! »
Je regrettai aussitôt mes paroles. La bienveillance de Magawati ne faisait aucun doute. Elle reprit tristement :
« On s’est retrouvés il y a deux heures et voilà déjà qu’on se dispute…
— Je sais, gémis-je. C’est justement ce que je voulais éviter…
— Mais ça fait peut-être partie du processus de guérison, va savoir. »
Nous restâmes silencieux quelques instants. Les derniers rayons du soleil emplissaient la pièce d’une lumière féerique.
« Et toi, demandai-je, que retiens-tu de tout ça ?
— Tu veux dire : à part le fait que Lena Thorsen est une garce ?
— Oui, à part ça, je t’en prie. Je ne me sens pas la force de lancer une conversation sur ce thème, surtout avec toi.
— J’en retiens surtout qu’ils ont de grands projets pour toi. Toutes ces manœuvres et enfin ta nomination à l’Académie… Je me demande d’ailleurs si Youssef n’est pas un peu jaloux. Il a l’impression de végéter dans son poste actuel. J’espère qu’il t’en parlera.
— J’espère aussi. Je lui dirai de s’accrocher. Les problématiques prennent une tout autre dimension à l’Académie. Et s’il arrive à se faire nommer au Plan, il rencontrera enfin des interlocuteurs à sa hauteur.
— Puisses-tu dire vrai », murmura-t-elle songeuse. Elle se leva brusquement.
« Bon, nous n’allons pas attendre Youssef, dit-elle. Je le connais, il rentrera quand tu seras couché. Tu me mets la table pendant que je prépare quelque chose pour le dîner ? »
Nous passâmes dans la cuisine.
« Tu aimes ? demanda Maga en me voyant absorbé dans la contemplation d’un mur d’azulejos.
— C’est magnifique.
— Un legs des Arabes, comme on en trouve tant d’autres dans la culture espagnole.
— Tu ne m’as pas dit ce qui t’avait amenée en Espagne.
— C’est moi qui ai demandé à venir ici. Le Bureau de Barcelone s’occupe de la condition féminine dans le monde, un sujet qui m’a toujours tenu à cœur. J’ai demandé ma mutation début 96 quand les talibans afghans ont commencé à fermer les écoles pour filles dans les zones qu’ils contrôlent. On ne peut pas dire que la situation se soit beaucoup améliorée depuis, mais j’ai au moins l’impression d’apporter ma pierre à l’édifice.
— J’ai du mal à voir comment le CFR peut aider la cause des femmes Vous allez falsifier la constitution saoudienne pour leur accorder le droit de vote ? »
Maga éclata de rire.
« Pour que les Opérations spéciales nous tombent sur le râble et nous passent à la gégène ? Très peu pour moi. Non, nous travaillons surtout sur la représentation féminine dans l’imagerie religieuse. Prends l’exemple des charges publiques. Une majorité de sunnites estiment que les femmes ne peuvent exercer de fonctions politiques, car Mahomet aurait dit qu’un peuple mené par une femme court à sa perte. Depuis des décennies, les associations féministes du monde entier s’évertuent en vain à convaincre rationnellement les pays arabes que les femmes sont tout aussi capables que les hommes Le CFR, lui, préfère encourager la croyance selon laquelle le prophète prenait régulièrement conseil auprès de son épouse Aïcha dans la conduite des affaires de la Cité.
— Tout de même, dis-je, je crois que la victoire aurait un goût plus doux si elle était acquise par la raison.
— Une réflexion typiquement masculine, si je puis me permettre. Au point où se trouvent certaines d’entre elles, les femmes veulent des changements et se fichent pas mal de savoir qui les leur a obtenus.
— Un point pour toi, souris-je. Et qu’en pense Youssef ?
— À peu près la même chose que toi, sachant qu’en plus il déteste nous voir tripatouiller dans la vie de Mahomet. Comme si les talibans, eux, se gênaient pour interpréter le Coran dans le sens qui les arrange.
— Je vous voyais sur le sofa tout à l’heure. Ça fait longtemps que vous êtes ensemble ?
— Bientôt six mois.
— Je ne te demande pas si c’est sérieux…
— Tu connais quelque chose qui ne l’est pas avec Youssef ? » répondit-elle, amusée.
Nous dînâmes en tête à tête dans la cuisine. Magawati me bombarda de questions sur l’Académie. Je lui décrivis cette étrange sensation que j’avais ressentie d’être coupé du genre humain. Elle m’écouta attentivement puis me livra son analyse.
« C’est drôle, dit-elle, quand tu en parles, on a l’impression que c’est toi qui refusais de frayer avec tes condisciples, sous prétexte que tu les jugeais naïfs et immatures. Alors qu’au fond je suis convaincue que tu t’estimais indigne d’eux. »
Maga alla se coucher après le dîner. Je repensais à sa remarque, allongé sur le canapé-lit du salon, quand j’entendis tourner la clé de Youssef dans la serrure. Il s’efforçait de ne pas faire de bruit. J’allumai la lumière et repoussai les draps.
L’immense silhouette de Youssef s’encadra dans la porte.
« J’avais espéré que tu dormirais, dit-il en s’asseyant au bord du lit.
— Je t’attendais.
— Je te présente mes excuses, dit-il d’un ton contrit et manifestement sincère.
— Tu n’as pas à t’excuser, Youssef, dis-je.
— Disons que je n’ai pas à le faire, mais que je le fais quand même », répondit-il en souriant.
Nous ne savions quoi dire ni l’un ni l’autre. Finalement, Youssef reprit :
« J’ai eu peur pour toi, tu comprends ? Peur qu’il te soit vraiment arrivé quelque chose de grave.
— J’avais demandé à Gunnar de vous dire que j’allais bien, même si c’était un mensonge.
— Tu aurais vraiment dû nous en parler.
— Je sais, admis-je pour la première fois. J’aurais dû vous appeler le jour même. Après c’était trop tard. Plus j’attendais et plus je me dégoûtais. En Patagonie, tu étais prêt à tout envoyer balader pour une histoire de pétrole et moi je n’avais pas le courage de démissionner pour la mort d’un homme
— Tu as dû terriblement souffrir, dit-il. Je ne peux même pas m’imaginer ce que tu as vécu. »
Il m’ouvrit ses bras. Son étreinte était si vigoureuse que je crus un instant qu’il ne pensait pas un mot de ce qu’il venait de dire et tentait de m’étouffer.
« Tu comprends, dit-il en s’écartant de moi, le libre arbitre, c’est sacré. Tu peux m’affamer, me jeter en prison ou me torturer, tu ne n’empêcheras jamais de raisonner. Voilà ce que je leur reproche : d’avoir faussé ton jugement.
— Tu as raison. Et, en même temps, je crois que Gunnar savait ce qu’il faisait. Il n’aurait jamais usé de ce procédé avec toi par exemple. Sans doute me savait-il plus flexible, plus malléable…
— Tu veux dire moins arc-bouté sur tes principes ?
— Aussi, dis-je en souriant. Toujours est-il qu’il a pensé que je traverserais cette épreuve à peu près indemne. Les faits lui donnent raison. »
Il allait dire quelque chose mais se ravisa.
« Tu viens à la cuisine avec moi ? Je mangerais
bien un morceau. »
Je l’accompagnai. Il entreprit de se mitonner une omelette pendant que je sirotais une bière.
« Tu as parlé de Djibo tout à l’heure, dit-il soudain. Tu l’as revu ?
— À l’Académie. Il est venu nous donner une série de conférences.
— Raconte. Je veux tout savoir. »
Je m’exécutai sans difficulté. Le dernier cours de Djibo était à jamais gravé dans ma mémoire.
« Je dois absolument rejoindre le Plan, dit Youssef, pensif, quand j’eus terminé. Maga et moi avons fait passer le message que nous n’envisagions pas d’aller à l’Académie l’un sans l’autre. Cela pénalise forcément l’un d’entre nous, et plutôt elle, j’en ai peur. »
Je m’abstins de relever. Il avait évidemment raison. Je bus une longue gorgée de bière puis changeai de sujet.
« Il y a autre chose que je ne vous ai pas dit. Seuls les six membres du Comité exécutif connaissent la finalité du CFR. »
Cette révélation ne produisit pas sur Youssef l’effet que j’avais escompté.
« Ainsi il existe un sens à tout cela. Des fois, j’en doute. Cette Initiative Pétrole par exemple : je suis entouré de professionnels tous plus brillants les uns que les autres, nous commençons à enregistrer les premiers résultats, mais je n’arrive toujours pas à discerner le plan d’ensemble.
— Il y en a forcément un, dis-je en jouant machinalement avec ma bouteille vide. Je n’imagine pas qu’il en aille autrement. »
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