Les falsificateurs
Chapitre 13
Quelques mois plus tard, Khoyoulfaz me dépêcha à Toronto, où la fameuse Initiative Pétrole était en train de partir en quenouille. Le plan profondément contre-intuitif mis au point par Vassili Podorenko, l’agent hors classe en charge du projet, m’avait pourtant paru astucieux quand Youssef me l’avait exposé. L’objectif de l’Initiative consistait à faire grimper le cours du brut. Au lieu d’alerter l’opinion sur l’amenuisement des ressources mondiales (selon certaines Cassandres, les compagnies pétrolières découvrent chaque année moins de pétrole qu’elles n’en extraient), Podorenko prétendait au contraire que la planète disposait de réserves quasi illimitées. Il invoquait en renfort de sa théorie l’existence d’immenses gisements de sables bitumineux (une forme dégradée du pétrole), dont diverses avancées technologiques promettaient à brève échéance de réduire les coûts d’exploitation aujourd’hui prohibitifs. La menace de la pénurie s’éloignant, les gouvernements relâcheraient leur garde et les populations cesseraient de surveiller leur consommation. La demande pour les produits pétroliers progresserait et, au bout du compte, les prix repartiraient à la hausse.
La théorie était séduisante mais, jusqu’à présent, les faits lui avaient donné tort. Le cours du brut, loin de progresser, déclinait depuis maintenant dix-huit mois. Un autre agent, comprenant la vanité de son entreprise, aurait sans doute rendu les armes. Mais Vassili Podorenko, lui, s’était engagé dans une sorte de quitte ou double suicidaire qui contrevenait à toutes les règles de prudence. Fatalement, ses tentatives de manipulation, de moins en moins subtiles, avaient fini par attirer l’attention de l’industrie énergétique.
« Or s’il y a bien une chose dont je n’ai pas envie, c’est de me retrouver sous le microscope des compagnies pétrolières, me dit Khoyoulfaz que je n’avais encore jamais vu aussi soucieux. Elles ont encore plus de moyens que nous et infiniment moins de scrupules. À l’heure qu’il est, je suis sûr qu’elles font le tour de leurs indics pour comprendre qui s’intéresse autant aux sables bitumineux. On ne peut pas les laisser remonter jusqu’à Podorenko.
— Pourquoi Toronto ? demandai-je. Il y a une connexion avec le Plan ?
— C’est une des questions auxquelles il vous faudra répondre. Comme n’importe quel dossier, l’Initiative de Podorenko a été approuvée par Londres. Les Anglais prétendent toutefois qu’ils auraient retoqué le projet s’il n’avait pas contenu un courrier du Plan expliquant en quoi celui-ci contribuait de manière essentielle à je ne sais quelle directive de la période triennale. Le problème, c’est que personne à Toronto ne se souvient avoir écrit, et encore moins signé, un tel courrier.
— Complicité interne ? suggérai-je.
— Ce n’est pas à exclure, répondit évasivement Khoyoulfaz.
— C’est plutôt le genre d’affaires dont s’occupe l’Inspection générale, non ?
— Ils seront là aussi, dit sombrement Khoyoulfaz. C’est une totale. »
Dans le jargon du CFR, une « totale » désignait une intervention conjointe des Opérations spéciales et de l’Inspection générale. Il n’en sortait généralement rien de bon pour celui qu’elle visait.
« Vous ferez équipe avec Guillermo Jones. Il vous remettra une copie du dossier. D’ici là, pas un mot aux membres de l’Initiative, et surtout pas à votre ami Khrafedine. »
Nous arrivâmes à Toronto le dernier jeudi de novembre en fin d’après-midi. Le taxi entra dans le district des affaires et nous déposa devant un immeuble d’un luxe à couper le souffle, véritable cathédrale de verre et d’acier : le quartier général du Plan. Jones s’amusa de mon air béat.
« Avoue que ça t’en bouche un coin ! Ils ont fini la construction l’an dernier. Officiellement, c’est le siège d’une société de négoce.
— Incroyable », murmurai-je. Les installations de l’Académie témoignaient du pouvoir d’influence du CFR, mais le bâtiment que j’avais sous les yeux dégageait une impression de puissance proprement stupéfiante.
Nous étions attendus. L’adjoint d’Angoua Djibo, un Canadien nommé Walter Vinokur, vint lui-même nous chercher à la réception. Il ne s’embarrassa pas de salamalecs et nous conduisit directement au quinzième et dernier étage dans une salle de réunion aux murs capitonnés. Peu après, il introduisit l’équipe de l’Inspection générale dans laquelle je reconnus mon condisciple de l’Académie, le Nigérian Buhari Obawan. Nous nous saluâmes d’un hochement de tête.
« Merci à tous d’être venus aussi vite », commença Vinokur, un grand type sec qui était un expert de l’histoire des religions. « L’Initiative Pétrole menace de nous échapper. Depuis quelques semaines, nos spécialistes des marchés de matières premières nous rapportent des rumeurs préoccupantes. Selon eux, des émissaires des principales compagnies pétrolières se seraient réunis à Genève mardi dernier pour comparer leurs connaissances sur les sables bitumineux. Tout le monde regarde du côté du Canada et du Venezuela, les deux pays qui possèdent les plus gros gisements et ont par conséquent le plus intérêt à développer de nouvelles techniques d’exploration-production. C’est une diversion bienvenue mais qui risque malheureusement de ne pas durer.
« Vous mesurez tous, je pense, la gravité de la situation. L’agent hors classe Podorenko qui conduisait l’Initiative refuse de coopérer. Nous l’avons officiellement mis à pied hier. Il prétend avoir respecté tous les protocoles de sécurité, mais nous n’accordons plus aucun crédit à ses propos depuis que nous savons qu’il s’est aidé d’un faux courrier du Plan pour faire approuver son Initiative. La lecture de son dossier devrait vous éclairer davantage sur sa personnalité. »
Il nous tendit à chacun une épaisse chemise cartonnée.
« J’entends récupérer tous ces dossiers complets avant votre départ. Je propose que nous nous répartissions la tâche de la manière suivante. Hanoune et Obawan, vous interrogerez Podorenko dès ce soir. Essayez de savoir s’il opère en solo ou s’il a agi sur ordre. Tanaka, vous ferez équipe avec mon responsable de la sécurité. Il a mis de côté les dossiers de plusieurs agents du Plan auxquels j’aimerais que vous jetiez un œil. Nous avons sûrement un traître dans les murs. Jones, Dartunghuver, vous éplucherez l’ensemble des sources produites sous la responsabilité de Podorenko. Je veux savoir si ce garçon est juste inconscient ou si quelque chose nous échappe. Nous ferons le point deux fois par jour. Pas de question ? Alors au travail. »
Vinokur connaissait son métier et l’enquête progressa rapidement. Podorenko était un garçon brillant. Le fait qu’il ait décliné sa sélection à l’Académie ne l’avait pas empêché d’être promu agent hors classe à trente-six ans. Il avait signé plusieurs dossiers extrêmement spectaculaires dont un, sur la dérive des continents, avait fait tellement de bruit que le patron du Comité d’approbation des dossiers s’était ultérieurement excusé de l’avoir accepté. Il choisissait lui-même ses collaborateurs, de préférence jeunes et dociles. Il ne travaillait jamais deux fois avec les mêmes agents. Il possédait plusieurs voitures de sport, ce qui n’était pas totalement impossible vu son traitement mais indiquait quand même des priorités inhabituelles dans notre organisation.
Dès le deuxième jour, nous savions à quoi nous en tenir : Podorenko était un joueur, une de ces têtes brûlées qui prennent leur plaisir à s’attaquer à des chantiers réputés impossibles, comme faire grimper le cours du pétrole ou monter une fausse candidature au prix Nobel de la paix. Se doutant que Londres recalerait son projet, il avait cherché du soutien du côté du Plan, où un complice trop heureux de servir une cause si ambitieuse avait écrit un courrier bidon et l’avait glissé dans une pile de documents qui partaient à la signature.
Le troisième jour, Podorenko cracha le nom de son acolyte au Plan, Piotr Barowski, un jeune agent polonais qui avait déjà eu maille à partir avec l’Inspection générale. Barowski, terrorisé de se trouver au centre d’une enquête interne de cette envergure, avoua sans difficulté et offrit sa démission. Vinokur la refusa, mais saisit le passeport du Polonais et l’informa qu’une Commission de discipline statuerait prochainement sur son sort.
Le quatrième jour, Jones recommanda au nom des Opérations spéciales de laisser tomber l’affaire. Même si les compagnies pétrolières avaient noté qu’un acteur non identifié tentait de déstabiliser le marché, il nous paraissait extrêmement improbable qu’elles parviennent à remonter jusqu’à Podorenko. Mieux valait les laisser ressasser les maigres éléments dont elles disposaient que risquer d’attirer leur attention en lançant un scénario alternatif. Il était trop tôt pour dire si les campagnes de Podorenko contribueraient à terme à modifier l’équilibre de l’industrie pétrolière ; ce n’était de toute façon plus de notre ressort. L’Inspection générale confirma notre analyse. Vinokur nous remercia pour notre coopération et siffla la fin de la mission.
Il était dix-huit heures ce lundi soir. Notre avion ne partait que le lendemain. Je m’aventurai au bout du couloir où se trouvait le bureau d’Angoua Djibo. Je ne l’avais pas vu depuis mon arrivée et j’espérais lui présenter mes respects. La porte était ouverte. Je toquai pour signaler ma présence.
« Sliv, s’exclama Djibo en levant la tête du rapport qu’il étudiait. Entrez, je vous attendais. »
Ce diable d’homme semblait capable de prédire les moindres faits et gestes de ses congénères, comme si seule la logique mouvait leurs actes. À moins, pensai-je, qu’il ne bluffe pour s’excuser de ne pas être venu me saluer en premier.
« J’ai réservé une table à la salle à manger, dit-il en souriant comme s’il avait une fois de plus lu dans mes pensées. Vous dînez avec moi. »
Il glissa quelques documents dans une sacoche et se leva. L’ameublement du bureau reflétait l’éclectisme de son propriétaire : des masques africains y côtoyaient des peintures abstraites, plusieurs cartes anciennes décoraient les murs. Je reconnus sur une étagère une rose des sables semblable à celle que m’avait remise Djibo quatre ans et demi plus tôt à Honolulu.
La salle à manger pouvait accueillir huit à dix convives. Ce soir-là toutefois, la table avait été dressée pour deux personnes. Le maître d’hôtel nous récita le menu et ajouta qu’il avait pris la liberté de servir un vouvray avec l’entrée, un consommé aux épinards.
« Et vous avez bien fait, commenta Djibo, toujours vigilant sur le choix des vins.
— Je suis ravi de vous revoir, reprit-il quand le maître d’hôtel se fut éclipsé. C’est moi qui ai demandé à Yakoub de vous affecter sur cette mission. Je ne vous ai pas vu depuis quoi ? Un an ?
— Neuf mois. Quand vous êtes venu à Krasnoïarsk donner cette série de conférences sur le Plan.
— Avec le succès que l’on sait puisque Lena et vous avez opté pour les Opérations spéciales.
— C’est-à-dire que…
— Ne vous justifiez pas, me coupa Djibo. Je vous taquinais. Je suis certain que vous avez fait le bon choix. Yakoub ne tarit pas d’éloges à votre sujet.
— Je suis content de l’apprendre. C’est un instructeur exceptionnel.
— Il use parfois de méthodes peu conventionnelles, mais je crois pouvoir dire que les Opérations spéciales n’ont jamais été aussi efficaces que sous sa férule.
J’aurais pu élaborer sur le thème de l’hétérodoxie des méthodes de Khoyoulfaz, mais je ne souhaitais pas entamer cette discussion avec Djibo. Il ne m’avait sûrement pas mandé à Toronto pour revenir sur le passé.
« Je voulais vous tenir informé des suites de votre mémo sur la carte du Vinland, dit-il.
— Je me demandais en effet ce qu’il en était advenu.
— Le Comité exécutif l’a lu. Pour tout vous dire, il a même figuré à l’ordre du jour d’une de nos réunions. C’est plutôt rare pour un document émanant d’un agent de classe 3. Nous avons tous approuvé votre décision de lâcher le projet Vinland et je dis cela quoi qu’il m’en coûte personnellement. Je connaissais bien Ole Gabriel Hagen. L’amitié que nous lui portions, ses collègues et moi, a longtemps obscurci notre jugement. Nous aurions dû mettre un terme à cette histoire beaucoup plus tôt, quand l’universitaire américain a analysé l’encre de la carte et y a trouvé des traces d’anatase inconnue au Moyen Âge.
— Je le pense aussi, dis-je.
— Votre recommandation de renoncer à toute forme de falsification physique a suscité un tout autre débat, continua Djibo. Le sujet est incontestablement dans l’air du temps. Yakoub Khoyoulfaz se plaint régulièrement que ses équipes passent leur temps à poser des rustines sur des canots qui prennent l’eau de toutes parts. Il rouvre certains dossiers tous les ans, en sachant pertinemment qu’ils n’ont pas d’avenir, qu’un jour ou l’autre il faudra les torpiller comme vous avez torpillé la carte du Vinland. Je pense comme vous qu’il est vain de lutter contre le progrès scientifique, progrès qu’ironiquement la direction du Plan exalte dans toutes ses directives.
— C’est plus que vain, dis-je. C’est dangereux.
— Et pourtant certains membres du Comité exécutif défendent farouchement la falsification physique, reprit Djibo comme s’il ne m’avait pas entendu. Ils font valoir que notre organisation lui doit certains de ses plus beaux succès et qu’en y renonçant elle se couperait d’une partie de son héritage. Ils ont naturellement raison.
— Bien sûr, dis-je, mais nous devons penser à notre survie avant tout. Si nous n’y prenons pas garde, la falsification physique finira par avoir notre peau. »
Djibo ne releva pas. Il semblait absorbé dans ses réflexions. Je devinai que les discussions, qui touchaient aux valeurs mêmes du CFR, avaient été houleuses.
« Nous avons mis la question au vote, dit-il. Trois voix de chaque côté. La situation paraissait bloquée. Et puis au deuxième tour, l’un de nous a revu sa position. Les partisans de votre mémo l’ont emporté par quatre voix à deux. L’IG rédige actuellement une directive qui proscrira le recours à la falsification physique.
— C’est une sage décision », dis-je en me gardant de tout triomphalisme. Je soupçonnais au ton de sa voix qu’Angoua Djibo était le membre du Comité exécutif qui avait changé de camp.
« Je m’attends à une vive opposition de la part des anciens, reprit Djibo. La directive va changer en profondeur leur façon de travailler. D’ailleurs, je vous demanderai peut-être de faire la tournée des principales unités pour expliquer ce qui nous a décidés à introduire cette réforme.
— À votre service », dis-je.
Le maître d’hôtel débarrassa mon assiette et déposa à la place un turbot aux pommes de terre en robe des champs. Djibo, lui, inspectait l’étiquette de la bouteille, un meursault premier cru de 1990.
« Je voulais aussi vous dire un mot de ce document que vous avez adressé à Gunnar Eriksson, dit-il négligemment en remplissant mon verre.
— Le mémo Bochimans ? demandai-je, tous les sens soudain en alerte.
— C’est un projet en tout point remarquable.
— Merci, dis-je, j’y ai mis beaucoup de moi-même.
— Je m’en rends compte, dit Djibo. C’est pourquoi je ne voulais laisser à personne d’autre le soin de vous demander d’y renoncer. »
Le ciel me tomba sur la tête.
« Y renoncer ? Mais pourquoi ?
— Parce qu’il n’entre pas dans les priorités du CFR », dit simplement Djibo.
Je crus lire dans ses yeux qu’il le déplorait, aussi me sentis-je autorisé à plaider ma cause.
« Dans ce cas, il est peut-être temps de réévaluer nos priorités. Avez-vous pensé aux immenses avantages que nous apporterait un État bochiman : des légendes à volonté, la possibilité d’imprimer nos propres passeports, sans parler de la valise diplomatique ou d’une représentation à l’ONU ? Sérieusement, vous n’aimeriez pas savoir ce qui se dit dans les couloirs des Nations unies ?
— Nous n’avons pas besoin d’un ambassadeur à l’ONU pour savoir ce qui s’y trame, dit Djibo.
— Naturellement. Mais avouez qu’un État renforcerait notre organisation, il la mettrait à l’abri des polices nationales tout en lui donnant une voix sur les grandes questions internationales, en un mot il l’institutionnaliserait. Notez bien que je ne suis pas complètement naïf, je sais qu’il nous faudra du temps. Les négociations prendront des années, des décennies peut-être, mais je suis convaincu que le jeu en vaut la chandelle. »
Djibo se pencha en avant et me regarda droit dans les yeux.
« Je n’ignore rien de tout cela, Sliv. J’ai lu votre dossier. Tous vos arguments sont exacts même si vous avez omis, probablement sur les conseils d’Eriksson, le plus important d’entre eux : la nécessité de réparer l’injustice dont les Bochimans ont été victimes devant l’histoire. Croyez-moi, nul n’est plus sensible que moi à leur sort. Mais nous ne pouvons pas engager ce combat aujourd’hui. Nous en menons beaucoup d’autres, plus importants et que nous avons surtout de meilleures chances de gagner.
— Par exemple ? demandai-je effrontément.
— Vous savez bien que je ne vous répondrai pas, dit Djibo sans se formaliser de mon insolence. Je ne peux que vous demander de me croire quand j’invoque l’intérêt supérieur du CFR.
— Ah non ! dis-je rageusement en repoussant mon assiette. Vous n’allez pas me resservir les vieux clichés ! Vous ne trouvez pas que j’ai déjà payé mon tribut à l’intérêt supérieur ?
— Nous connaissons tous le courage et la loyauté dont vous avez fait preuve dans certains moments difficiles, concéda diplomatiquement Djibo.
— Des moments difficiles ? m’emportai-je. J’ai failli me foutre par la fenêtre, oui ! Angoua, vous me connaissez ? Vous ne trouverez jamais de soldat plus intense, plus dévoué que moi. Je ne me marierai sans doute jamais, mes amis se comptent sur les doigts d’une main et je vois ma mère une fois par an. Je gravis les échelons plus vite que n’importe qui, mais on dirait que mon avis ne vaut toujours pas tripette. D’ailleurs ces deux mémos en sont la preuve : le Comité exécutif accepte l’un et refuse l’autre, sans même me donner une chance de les défendre.
— Vous les défendez avec vos mots, rectifia Djibo. Et ils sont formidablement éloquents.
— N’empêche qu’à l’arrivée les décisions se prennent au-dessus de ma tête. Je veux avoir voix au chapitre, Angoua. Je ne veux plus être simplement celui qu’on regarde jeter des idées en l’air en en gardant une de temps en temps.
— Votre heure viendra…
— Mais quand ? Quand, Angoua ? J’ai tout de même gagné mes galons, non ? J’ai publié quatre dossiers dont deux sont étudiés à l’Académie, j’ai résisté à la tentation de dénoncer le CFR alors même que mon officier traitant m’enfonçait la tête sous l’eau et je fais un sans-faute aux Opérations spéciales. Qu’est-ce qu’il vous faut de plus ? Dites-le-moi et je le ferai. »
Djibo but une gorgée de meursault pour temporiser. Je sentis l’adrénaline physiquement refluer à l’intérieur de mon corps.
« Il n’y a rien de plus à faire, dit-il enfin Continuez ainsi, en maintenant le même niveau d’engagement et d’exigence. Je ne suis pas habilité à vous faire des promesses, mais je suis certain que vous finirez par exercer ce pouvoir auquel vous aspirez.
— Je me fiche du pouvoir, dis-je. Je veux simplement disposer de tous les éléments, donner mon avis et débattre avec mes pairs.
— Votre heure viendra, répéta Djibo. Mais vous devez être patient.
— J’aurai trente ans dans trois mois, dis-je sans trop savoir ce que je cherchais à démontrer par là.
— C’est bien ce que je dis. Vous êtes encore un jeune homme Faites-moi confiance, Sliv.
— Pourquoi vous ferais-je confiance ? demandais-je, à court d’arguments.
— Je ne peux pas répondre à cette question à votre place », dit Djibo.
Comme s’il nous avait écoutés tapi derrière la porte, le maître d’hôtel entra pour débarrasser nos assiettes. Nous le regardâmes officier en silence, Djibo en faisant tourner son vin dans son verre et moi en méditant sur ses dernières paroles.
Le téléphone sonna. Le maître d’hôtel décrocha puis tendit le combiné à Djibo, qui laissa son interlocuteur faire les frais de la conversation.
« C’était Vinokur, dit-il en raccrochant. Il avait demandé au Bureau de Moscou de placer les comptes bancaires de Podorenko sous surveillance. Les résultats viennent de nous parvenir. Podorenko a reçu plusieurs virements substantiels ces derniers mois. Tout semble indiquer qu’il travaillait en sous-main pour un homme d’affaires proche du Kremlin qui a acheté dès 1994 deux énormes gisements de sables bitumineux en Alberta.
— En 1994 ? dis-je. Avant le lancement de l’Initiative ?
— Exactement. Son succès leur aurait rapporté plusieurs centaines de millions de dollars.
— Alors Podorenko est un escroc… Moi qui le prenais pour un joueur.
— C’est ce qu’il voulait nous faire croire. Les scénarios tapageurs, les voitures de sport : tout cela faisait partie de sa couverture.
— Et Barowski ? demandai-je, encore sous le choc.
— L’enquête le dira, mais il a probablement été manipulé par Podorenko. »
Nous discutâmes les implications de ce coup de théâtre en buvant le café.
« En tout cas, dit Djibo, vous êtes encore ici pour quelques jours. »
Il nous fallut en fait une semaine entière pour démêler toute l’affaire. Podorenko rendait des menus services à son oligarque depuis des années, mais sa combine pour valoriser des gisements bitumineux canadiens dépassait en audace et en complexité toutes ses opérations précédentes. Je comprenais mieux à présent pourquoi il refusait de répondre à Youssef quand celui-ci l’interrogeait sur les motivations du projet.
Podorenko et Barowski furent exclus du CFR et rendus à la vie civile. Nous prîmes soin de révéler au Russe avant de le relâcher quelques embarrassants secrets que nous détenions sur son compte et celui de son mentor. Dans le milieu trouble où évoluaient les deux hommes, l’exposition publique de ces secrets équivalait à un arrêt de mort.
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