Les falsificateurs
Chapitre 11
Je ne fus pas long à comprendre que j’avais frappé un grand coup. La réaction de Gunnar Eriksson m’avait semblé de bon augure, celle de Per Baldur me surprit encore bien davantage. Je le croisai un matin dans les couloirs de l’agence et le saluai comme à mon habitude d’un « bonjour monsieur » qui n’appelait pas de réponse. Mais il était dit que je ne m’en tirerais pas à si bon compte. Le vieux bonhomme était hilare, je ne l’avais jamais vu ainsi. « Ah ah ! sacré Lev (le pauvre ne réussit jamais à mémoriser mon prénom, Gunnar m’avoua un jour que, sur la fin, il avait complètement perdu la boule), petit cachottier, alors comme ça, on écrit à ses heures perdues ? » Je bredouillai quelques mots, mais Baldur m’interrompit en rigolant : « Un concile de tribus bochimanes en plein désert botswanais, ça c’est la meilleure de l’année ! Mon garçon, nous allons mettre la pâtée à ces andouilles de Mexicains. » Sur ce, il me bourra l’épaule d’un coup de poing et s’éloigna, en se parlant à lui-même : « La tête de Lévi-Strauss quand il a dû ouvrir l’enveloppe, ah ah ah ! » Ses éclats de rire, qui résonnaient dans le couloir, firent se retourner plusieurs têtes.
En deux jours, la nouvelle s’était répandue chez Baldur, Furuset & Thorberg comme une traînée de poudre. Moi qui ne connaissais toujours pas mes confrères, je pus en identifier certains aux clins d’œil qu’ils me décochaient dans l’ascenseur. Tous arboraient un grand sourire. Les événements commençaient à prendre une tournure sympathique.
Gunnar me confirma le lendemain ce que j’avais pressenti. Les Bochimans emportaient l’adhésion générale. Nul doute que la communauté internationale compatirait au destin douloureux d’un peuple à la fois si fier et si fragile et n’aurait que mépris pour la cupidité du gouvernement botswanais. Oh, bien sûr, mon dossier n’était pas parfait. Gunnar pouvait bien me le dire à présent, la plupart de mes sources trahissaient une certaine naïveté. Il jugeait la batterie de falsifications que je suggérais à la fois grossière et incomplète. Cependant, je ne devais pas m’inquiéter. Sur ce plan, mon travail s’inscrivait dans la moyenne des premiers dossiers. Gunnar déplorait simplement que je ne tienne pas dans la deuxième partie toutes les promesses que je faisais naître dans la première.
Ces remarques, on s’en doute, me piquèrent d’autant plus au vif que je les savais largement fondées. La femme de ménage de Chemineau avait comme prévu trouvé le texte et les photos, et les avait remis à l’éditeur. Celui-ci publia alors un communiqué annonçant la sortie imminente du récit posthume en se félicitant que le manuscrit fût presque terminé et ne nécessitât qu’une révision légère. Stéphane pronostiqua que l’éditeur voudrait profiter de l’exposition médiatique qu’offre traditionnellement le Salon du livre de Paris. Cela nous laissait un peu plus de deux mois pour corriger le tir et peaufiner les derniers détails. Il n’était évidemment pas question de modifier le récit de Chemineau qui constituait plus que jamais la source de référence, mais je pouvais encore travailler sur une foule de sources périphériques.
Je repris mon dossier en ce sens, ajoutant plusieurs angles nouveaux, me préoccupant de détails que j’avais d’abord écartés mais qui, je le comprenais seulement maintenant, s’imposaient absolument. En relisant le dossier de Lena Thorsen et quelques autres que m’avait passés Bimard, je pris la mesure du fossé qui séparait mes talents de conteur de mes talents de falsificateur. J’improvisais sans effort sur la persécution dont étaient de longue date victimes les Bochimans, mais, lorsqu’il s’agissait de dresser la liste des pièces à fabriquer pour étayer ce point de vue, je n’allais guère plus loin que les traditionnelles thèses doctorales. Sur le même sujet, une Lena Thorsen aurait multiplié les éclairages : carnets de notes d’explorateurs conservés dans le musée de leur ville natale, lancement par une ONG britannique d’une pétition internationale pour la création du statut juridique de peuple indigène, épopées en vers d’un poète bantou disant la honte de l’oppresseur, peintures rupestres disséminées dans toute l’Afrique australe et établissant de manière formelle l’itinéraire de l’exode bochiman, etc. En relisant pour la dernière fois les pages de mon dossier qui sortaient une à une de l’imprimante, j’eus l’intuition – qui devait se confirmer par la suite – qu’en matière de falsification je ne ferais jamais que tâcheronner.
J’avais noté la réticence de Gunnar quand il m’avait accordé la semaine de délai que je lui réclamais. Officiellement, il ne souhaitait pas me voir peaufiner trop longtemps mon dossier. Quelques semaines plus tard, je compris qu’il avait craint de me voir dépasser la date limite de dépôt des candidatures pour le Trophée annuel des premiers dossiers. Un jour, en effet, alors que j’étais en train de mettre la dernière main à un rapport complémentaire que nous avait commandé le conseil général de Savoie, Gunnar entra dans mon bureau en agitant une enveloppe à la main.
« Heureux Sliv, me dit-il, visiblement ravi de son rôle de porteur de bonne nouvelle. Quelque chose me dit qu’avec vous, j’ai misé sur le bon cheval. »
Il déposa la lettre sur mon bureau. Je compris qu’il ne quitterait pas la pièce avant que je l’aie ouverte devant lui.
« Qui m’écrit ?
— C’est Baldur qui m’a demandé de vous remettre cette enveloppe. Le cachet indique qu’elle vient de Toronto.
— Et qu’y a-t-il à Toronto ?
— Ouvrez-la, bon sang ! vous verrez bien. »
Sur papier libre, un certain William N. Dakin m’informait que mon projet Les diamants du Kalahari figurait parmi les cinq finalistes du Trophée du premier dossier 1992. Il me conviait à assister à la remise des prix qui aurait lieu le 19 juin à Honolulu. Mes frais de transport et d’hébergement seraient évidemment pris en charge. Honolulu ? Je n’y serais sans doute jamais allé de mon propre chef, mais si on m’offrait le billet…
Gunnar m’arracha presque la lettre des mains.
« Félicitations, mon garçon, c’est du beau travail. Ah, vous pouvez vous vanter de m’avoir fait peur ! À force de prendre votre temps, j’ai bien cru que vous alliez nous mettre hors course.
— Vous auriez dû m’en parler, je me serais dépêché !
— En bâclant le travail, non merci ! D’ailleurs,
le règlement stipule que les bizuths ne doivent pas avoir connaissance de l’existence du Trophée avant d’avoir remis leur dossier. Bon, maintenant, le plus dur reste à faire. Baldur a pu jeter un œil sur la liste des prétendants. Un Mexicain, un Soudanais, une Indonésienne et une Italienne. C’est vous qui représentez le plus petit pays, et de loin, mais ça ne veut rien dire.
— Un Mexicain ? » Les paroles de Per Baldur me revinrent en mémoire.
« En effet, expliqua Gunnar. Chaque année, ils placent un ou deux types en finale, à croire qu’ils ne les préparent que pour cela. D’ailleurs, ils ne font pas nécessairement carrière ensuite. J’en ai croisé un, l’été dernier à Singapour. Il avait fini troisième en 1984, un garçon cultivé, brillant, sympa comme tout. Eh bien, vous me croirez si vous voulez, il attendait encore de passer classe 2.
— Et c’est grave, ça ? »
À l’air consterné que prit Gunnar, je compris que c’était grave.
« Si au bout de quatre ans, disons cinq maximum, vous êtes toujours agent de classe 1, vous avez du souci à vous faire. Oh, on ne vous mettra pas dehors, on a toujours besoin de gratte-papier, mais vous pourrez dire adieu à la voiture de fonction, aux séminaires à l’île Maurice et à tout ce qui s’ensuit.
— Dites-moi, Gunnar, c’est la première fois qu’un de vos poulains va jusqu’en finale ?
— Vous êtes le deuxième.
— Et la première était…
— Lena Thorsen, oui. En 89.
— Et à quelle place a-t-elle fini ?
— Deuxième, battue par un Mexicain. C’est resté en travers de la gorge de Per. Vous ne lui ôterez pas de l’idée que les Sombreros avaient acheté le jury.
— Et vous, Gunnar, qu’en pensez-vous ?
— Que vu la faiblesse de son scénario, elle ne pouvait pas espérer mieux. Le dossier du Mexicain était meilleur, cette histoire de gisements de pétrole dont je vous avais parlé. »
Bigre, pensai-je, pas mal pour un premier dossier. « Et moi, Gunnar, vous croyez que j’ai une chance ? >
Il réfléchit longuement avant de répondre.
« Peut-être bien que oui. Vous savez ce que je pense de votre deuxième partie, j’ai déjà eu l’occasion de vous le dire. Mais votre scénario, Sliv, votre scénario, ils en sont restés comme deux ronds de flan. »
À cette évocation, une pensée me traversa l’esprit. « Mais au fait, ça veut dire que mon dossier est accepté ?
— Et comment ! Vous cessez aujourd’hui d’être un bizuth pour devenir l’agent de classe 11 Dartunghuver. Vous irez chercher votre uniforme à l’économat tout à l’heure.
— Un uniforme ? Vous ne m’aviez jamais parlé de ça…»
Gunnar éclata de rire.
« Ah, ce Sliv ! Quelle fraîcheur décidément ! Je vais de ce pas la raconter à Baldur. »
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