Les falsificateurs
Chapitre 1
« Félicitations, mon garçon, dit Gunnar Eriksson en me regardant parapher mon contrat de travail. Voilà qui fait de vous l’un des nôtres. »
Je rangeai mon exemplaire du contrat dans ma sacoche en me réjouissant encore une fois de la tournure qu’avaient prise les événements dernièrement. Quinze jours plus tôt, j’avais été à deux doigts d’accepter une proposition qui eût fait de moi l’adjoint du directeur export d’une conserverie de Siglufjôrdhur (1815 habitants sans compter les ours). Le recruteur m’avait vanté le dynamisme du secteur et les perspectives d’évolution. Le salaire, misérable, ne devait surtout pas m’effrayer, les occasions de le dépenser étant de toute façon inexistantes.
Tant ma mère que la responsable du bureau de placement de l’Université de Reykjavik où j’avais obtenu mes diplômes me poussaient à accepter une offre qui, disaient-elles, ne se représenterait peut-être pas d’ici longtemps. Il faut dire qu’en ce mois de septembre 1991 le marché de l’emploi n’était guère brillant pour un diplômé en géographie de vingt-trois ans. La première guerre du Golfe avait plongé l’économie mondiale en récession et les entreprises embauchaient à l’époque plus volontiers des experts en restructuration que des géologues ou des cartographes.
Heureusement, le matin du jour que je m’étais fixé comme limite pour arrêter ma décision, je tombai sur une annonce qui paraissait écrite pour moi. « Cabinet d’études environnementales cherche chef de projet. Formation supérieure requise en géographie, économie ou biologie. Première ou deuxième expérience. Poste basé à Reykjavik. Voyages. Salaire compétitif. Adressez votre candidature à Gunnar Eriksson, directeur des Opérations, cabinet Baldur ; Furuset & Thorberg. »
Bien décidé à saisir ma chance, j’avais porté en personne mon curriculum vitae à l’adresse indiquée. À ma grande surprise, la réceptionniste avait appelé Gunnar Eriksson, qui avait proposé de me recevoir aussitôt. J’acceptai bien volontiers, en m’excusant toutefois pour ma tenue, guère appropriée pour un entretien d’embauche.
« Bah, avait rétorqué Eriksson en m’invitant à le suivre, je me fiche de votre tenue comme de ma première aurore boréale. »
C’était une remarque étonnante de la part de quelqu’un qui accordait lui-même autant d’attention à sa mise. Je n’ai jamais vu quelqu’un être à la fois aussi bien habillé et si constamment dépenaillé. Il me semblait que si je portais un jour des chemises monogrammées, j’éviterais de les laisser sortir de mon pantalon.
Eriksson m’avait conduit à son bureau. À la vue sur le port de Reykjavik dont on y jouissait, j’avais compris que le poste de directeur des Opérations n’était pas seulement honorifique. Panneaux lambrissés, éclairage reposant, épais tapis et même une cheminée, on y trouvait tous les attributs du luxe à la mode islandaise. Eriksson avait pris place dans un élégant fauteuil chocolat au cuir savamment fatigué en me faisant signe d’en faire de même.
« Vous vous demandez peut-être en quoi consiste notre métier, avait-il entamé. Vous voulez la version avec ou sans chichis ?
— Les deux, je suppose, avais-je répondu, un peu désarçonné par cette entrée en matière.
— Commençons par la version officielle, que vous trouverez dans la plaquette de notre cabinet. Chaque projet de construction d’infrastructures s’accompagne immanquablement d’une ou de plusieurs études environnementales. Avant de bâtir un barrage, de tracer une autoroute ou de détourner un cours d’eau, on tente de mesurer l’impact de l’intervention humaine sur l’écosystème. Le promoteur doit pouvoir garantir à la collectivité que la construction respectera la faune, la flore et même parfois l’équilibre démographique local. Vous me suivez ?
— Jusqu’ici, cinq sur cinq.
— Bien entendu, nos études ne constituent pas une fin en soi, avait-il continué. Le plus souvent, elles représentent le point de départ d’un débat nourri et fécond entre les promoteurs, les gouvernements et les associations écologistes. »
Il s’était arrêté et m’avait regardé d’un air narquois.
« Merveilleux, non ? Voyons si vous êtes capable de brosser le reste du tableau. »
J’avais réfléchi quelques instants en titillant ma lèvre inférieure entre mes doigts. L’introduction d’Eriksson semblait n’admettre qu’une seule conclusion possible :
« Eh bien, avais-je dit, j’imagine que si votre rapport met en lumière certains risques environnementaux, le promoteur devra financer des programmes d’adaptation, voire renoncer purement et simplement à son projet.
— Voilà, vous avez compris. Autrement dit – et sans chichis –, il va devoir raquer pour obtenir son permis de construire. Le montant et la nature de la taxe à acquitter prennent chaque fois des formes différentes et qui ne laisseront jamais de me surprendre : tantôt le promoteur doit s’engager à réimplanter des ours bruns dans les montagnes, tantôt on lui demande de soutenir financièrement la reconversion d’exploitations agricoles qui étaient de toute façon vouées à la faillite à plus ou moins brève échéance. On raconte même que certains élus exigent le virement d’importantes sommes sur des comptes numérotés en Suisse, mais je trouve ça difficile à croire, avait dit Eriksson en jaugeant ma réaction.
— Et votre cabinet cautionne ces pratiques ? avais-je demandé en me maudissant intérieurement de paraître si bégueule.
— Oh non ! s’était comiquement récrié Eriksson la main sur le cœur. Nos concurrents oui, mais pas Baldur, Furuset & Thorberg. Non, sérieusement, nous obéissons à des règles déontologiques très strictes. La profession a même adopté une charte éthique, c’est dire si nous avons les mains propres. Et rassurez-vous, le petit jeu que je vous décris prend toujours des allures éminemment respectables. Vous seriez par exemple surpris du nombre de gens qui s’intéressent à notre travail. Élus, industriels, urbanistes, ils veulent tous connaître notre opinion, si possible avant que nous la couchions par écrit. C’est leur façon d’essayer de nous influencer pour faire pencher la balance de leur côté. De manière générale, ce sont toujours ceux qui ont le plus à perdre ou à gagner qui parlent le plus fort. Nous écoutons ce qu’ils ont à nous dire – après tout, c’est notre métier de recueillir des faits et des avis, mais nous ne dévoilons jamais le fond de notre pensée. Vous savez garder un secret, j’espère ?
— Mais oui, je crois, avais-je répondu.
— Vous n’êtes pas du genre à bavasser, n’est-ce pas ? avait insisté Eriksson.
— Ma foi, non. » J’aurais pu ajouter qu’en n’ayant qu’une sœur, de six ans mon aînée, et en ayant très tôt perdu mon père, les tentations de me répandre m’avaient été épargnées.
« À la bonne heure. Bon, qu’avez-vous appris à l’Université de Reykjavik ? C’est une bonne turne, non ? Un de nos associés, Furuset, y a décroché son doctorat. Vous n’étiez probablement même pas né. »
Pendant quelques minutes, je m’étais efforcé de faire paraître mon cursus plus impressionnant qu’il n’était en réalité. À la vérité, la spécialisation dans l’étude des conflits territoriaux que j’avais choisie en quatrième année ne me préparait que lointainement aux études environnementales, mais Eriksson n’avait pas semblé le remarquer. Il avait rapidement abandonné le domaine académique pour me bombarder de questions sur l’actualité, prenant mon avis sur des sujets aussi variés que le conflit palestinien, l’éclatement de l’Union soviétique ou l’intérêt pour l’Islande de rallier la Communauté européenne. Nous avions ensuite parlé de moi, de mes hobbies, de mon goût pour les voyages, de mes racines campagnardes (je suis originaire de Hùsavík, une petite ville de pêcheurs dans le nord de l’Islande où ma mère élève des moutons). Eriksson ne se contentait jamais de mes premières réponses, me poussant au contraire systématiquement dans mes retranchements par ses commentaires incisifs, à la limite de la brutalité. D’abord un peu ébranlé par ce traitement inhabituel, j’avais décidé de rendre coup pour coup et de dire, moi aussi, la vérité sans fard.
Au bout de deux heures, Eriksson m’avait chassé de son bureau en me faisant promettre que je reviendrais le lendemain pour un deuxième entretien. J’étais si excité que je n’avais même pas attendu d’être rentré chez moi pour appeler d’une cabine téléphonique la conserverie de Siglufjördhur et décliner son offre mirobolante.
Le deuxième entretien avait été suivi d’un troisième avec le responsable des ressources humaines, puis d’un quatrième avec Furuset, qui me donna du « camarade » en veux-tu en voilà, et enfin d’une interminable séance de tests psychologiques. Eriksson m’avait alors fait une offre ferme, assortie d’un salaire qui, dépassait mes attentes d’un bon tiers. Entretemps, j’avais pris mes renseignements et pu vérifier que le cabinet passait pour l’un des plus sérieux en Europe et comptait des clients dans le monde entier.
Et aujourd’hui je rentrais officiellement dans la vie active comme chef de projet chez Baldur, Furuset & Thorberg. Le roi n’était pas mon cousin.
« Bien, dit Eriksson, maintenant que nos affaires sont en ordre, que diriez-vous de faire le tour des bureaux ?
— Volontiers », dis-je en lui emboîtant le pas. Cette fois-ci, ce n’était pas sa chemise qui était mal ajustée, mais sa ceinture qui négligeait un passant sur deux.
« La firme occupe deux étages, déclama Eriksson comme s’il s’adressait à un amphithéâtre. Nous sommes ici au quatrième, le cinquième est réservé à la documentation et aux archives. À gauche, les bureaux des associés. Ils ne sont pas dans les murs. Furuset est en Allemagne et Baldur au Danemark. Quant à Thorberg, vous ne le verrez pas souvent : il part à la retraite l’année prochaine et passe tous ses après-midi sur les terrains de golf. À droite, la comptabilité et l’administration. Sept personnes en tout, je vous présenterai tout à l’heure. »
Nous débouchâmes au détour d’un couloir dans un vaste bureau paysagé.
« Nous arrivons dans l’antre des commerciaux. Ils sont quatre. »
Trois têtes se tournèrent dans notre direction. La quatrième appartenait à une jolie blonde qui, bien qu’en grande conversation téléphonique, m’adressa un signe de la main.
« Quatre, seulement ? m’étonnai-je. Cela ne me paraît pas beaucoup pour une firme de cent personnes…
— Quatre-vingt-quatorze exactement. Mais vous avez raison, notre force commerciale n’est pas très étoffée. Cela dit, nous ne vendons pas des stylos-billes. Le moindre contrat se chiffre en centaines de milliers de dollars. De plus, et vous vous en rendrez vite compte, les commerciaux ne sont pas les seuls à vendre : les chefs de projet ont aussi un rôle à jouer. Quand le client est content de leur travail, ils doivent en profiter pour lui en remettre une couche.
— Je ne sais pas si je saurai faire cela…
— Bien sûr que vous saurez », répondit Eriksson en remettant sa chemise dans son pantalon (son explication s’était accompagnée de force gestes désordonnés qui avaient, une fois de plus, ruiné son allure). « Vous verrez, c’est un coup à prendre. Après, ça devient très vite une seconde nature. Maintenant, retournons dans mon bureau. J’ai déjà quelque chose pour vous. »
Je retrouvai avec plaisir les fauteuils chocolat. Eriksson s’empara d’une pochette bleue qui traînait sur une table basse et s’assit à mes côtés.
« Nous avons remporté cette affaire la semaine dernière, commença-t-il. C’est le dossier idéal pour vous faire les dents.
— De quoi s’agit-il ?
— L’État autonome du Groenland projette de construire une station d’épuration à Sisimiut…
— Je croyais que la population du Groenland stagnait depuis des années, l’interrompis-je. Pourquoi ont-ils besoin d’une nouvelle station ? »
Gunnar Eriksson leva la tête de son dossier et me dévisagea.
« Bonne remarque, dit-il. On dirait que je ne me suis pas-trompé sur votre compte. Pour répondre à votre question, ils ont déjà une station à Nuuk, un peu plus au sud, mais une panne survenue l’été dernier a paralysé l’île pendant plusieurs semaines et filé une sacrée pétoche au gouvernement. Pensez donc : il suffit qu’un phoque se coince dans une conduite pour bloquer l’approvisionnement en eau potable de tout le pays. Pour des raisons au moins aussi politiques que sanitaires – l’électorat de Sisimiut vote traditionnellement à gauche et la construction de l’usine représentera un paquet d’emplois –, le Parlement vient de se prononcer en faveur d’un doublement de la capacité de traitement du pays. Personne ne s’en plaindra, et surtout pas Baldur, Furuset & Thorberg, qui a décroché au passage une étude de 130 000 dollars pour dresser le cahier des charges "écologiques" qui sera ensuite soumis aux sociétés de travaux publics.
— Ça paraît intéressant », dis-je, faute de trouver un commentaire plus intelligent.
À la façon dont il me regarda, je compris que Gunnar se demandait si j’étais sérieux. Mon air studieux parut le rassurer.
« Ne vous emballez pas. Il s’agit d’une mission modeste, qui n’occupera que trois collaborateurs pendant deux mois. Je la superviserai personnellement. Concrètement, notre rôle consiste à définir les contours du cahier des charges, à sélectionner les experts ad hoc, un hydrologue et un architecte paysagiste, et enfin bien sûr à rédiger un rapport. Olaf Elangir, qui est avec nous depuis cinq ans, travaillera en collaboration avec l’hydrologue. Quant à vous, vous assisterez le paysagiste allemand, Wolfensohn, dans sa recherche du site le plus respectueux de l’environnement. Nous avons déjà eu recours à ses services, il est parfaitement qualifié pour ce genre de mission. Vous partez mercredi. Le client n’a autorisé qu’un seul billet d’avion, vous serez donc coincé au Groenland pendant deux mois. C’est un problème ?
— Nullement, dis-je.
— Vous êtes sûr ? insista Eriksson. Pas de petite amie qui s’ouvrira les veines de désespoir ou viendra faire un esclandre dans mon bureau ?
— Personne qui ne puisse survivre à mon absence pendant deux mois, confirmai-je en faisant semblant d’oublier que ma mère m’avait fait promettre de lui rendre visite à Hùsavik prochainement.
— Parfait. D’ici à mercredi, Olaf vous aura préparé un peu de littérature sur le Groenland et ressorti des archives quelques dossiers portant sur des projets similaires. Des questions ?
— Non, tout cela est très clair. Je suis impatient de m’y mettre.
— Et moi de vous voir à l’ouvre. Nous fondons beaucoup d’espoir sur vous, Sliv. »
Pendant que je m’extrayais avec difficulté de mon fauteuil, Eriksson appela son assistante Margrét et lui demanda de m’escorter jusqu’à mon bureau.
Si j’avais pu nourrir quelques illusions à la mention du mot « bureau », je les perdis vite en découvrant un cagibi à la porte en verre dépoli, dont l’unique et minuscule fenêtre donnait miraculeusement sur le port. Même si j’avais imaginé mieux, notamment après l’accueil d’Eriksson, je compris qu’il eût été malséant de me plaindre de mes conditions de travail. Le vaguemestre qui vint ouvrir la porte de mon réduit me salua d’un hochement de tête et prit un air pénétré pour m’annoncer que j’y succéderais à Lena Thorsen. Je retournai quelques secondes ce nom dans ma tête. Aurais-je dû connaître
Lena Thorsen ? Lui devait-on quelque traité définitif sur les relations entre Reykjavik et son hinterland ? Heureusement, Margrét vint à mon secours.
« Lena venait de la même université que vous. C’était une excellente recrue, peut-être la meilleure que nous ayons jamais eue. Je vous souhaite la même réussite.
— Qu’est-elle devenue’ ? » demandai-je. L’aura nostalgique dont tous deux la paraient ne présageait rien de bon à mon goût.
« Elle nous a quittés le mois dernier. Elle a trouvé un autre job, bien mieux payé, en Allemagne. »
Pendant ce temps, le vaguemestre essayait une à une les clés de son trousseau. Je me souviens avoir pensé qu’il faisait semblant de ne pas trouver la bonne, pour retarder le plus longtemps possible le moment où je finirais par violer le sanctuaire de Lena Thorsen.
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