Les falsificateurs

Antoine Bello · Chapitre 13 sur 42

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Les falsificateurs

Chapitre 13

 

« La notion de vraisemblance d’un scénario renvoie à cette question fondamentale : pourquoi croit-on à une histoire ? On distingue généralement quatre ressorts essentiels, mais je préférerais les entendre de votre bouche. Un volontaire ? »

Ignacio Vargas, un Colombien sec et nerveux venu de Londres, donnait la deuxième des cinq conférences qui constituaient le programme académique de la semaine. Nous étions installés autour d’une table ovale dans une petite salle de réunion de l’hôtel Hyatt d’Honolulu. Chacun avait droit à sa petite bouteille d’eau minérale, mais pas au traditionnel bloc-notes. Nous avions interdiction de prendre des notes.

J’avais trouvé la première conférence, Organisation générale du CFR, légèrement décevante. Le talent du conférencier, Terence Brabham, le vice-président du Plan chargé des relations avec les unités, n’était pas en cause, mais j’avais vite constaté que Gunnar m’avait déjà donné un aperçu assez juste de l’organigramme du CFR. Assise à ma gauche, Francesca Baldini avait quant à elle semblé découvrir le concept de centres-ressources et même l’existence de la direction du Plan. Même si Brabham avait refusé de répondre précisément à une question de Youssef sur le nombre d’agents du CFR, il paraissait évident qu’on parlait de plusieurs milliers de personnes. Les spécialités des antennes et des bureaux donnaient d’ailleurs mieux que n’importe quel discours la mesure de la variété du CFR : Civilisations antiques à Stuttgart, Mouvements indépendantistes à Lima, Jeux de l’esprit à Vilnius, Agriculture à Indianapolis, Musique de chambre à Venise, Armes chimiques et non conventionnelles à Osaka, etc. Quel que soit le sujet abordé – mouvements de troupes à la frontière indo-pakistanaise ou impact des organismes génétiquement modifiés sur les politiques agraires des pays émergents—, Brabham sortait toujours de son chapeau un bureau ou une antenne qui s’y consacrait à plein-temps ou presque.

Le thème du jour, Constituer un dossier : l’écriture du scénario, m’intéressait davantage. Malheureusement, la quantité d’alcool que j’avais ingérée la veille au soir limitait sérieusement mes capacités cérébrales. J’avais eu beau avaler trois cachets d’aspirine au réveil, les paroles de Vargas ne déchiraient la brume de mon esprit qu’à grand-peine.

« Personne ? Magawati », appela Vargas en regardant ma voisine.

Magawati, qui s’était découvert la veille une tendresse pour le bloody mary, paraissait encore plus chiffonnée que moi. Vargas était bien cruel de s’acharner ainsi sur elle.

« Pardon ? demanda Magawati. Quelle est la question exactement ?

— Je vous demande, répéta patiemment Vargas, ce qui détermine que l’on croit ou non à une histoire.

— J’imagine, dit bravement Magawati, que cela dépend de qui raconte l’histoire.

— C’est en effet le premier critère. Vous accorderez inconsciemment plus de crédit à une histoire si vous avez confiance dans la personne ou dans l’institution qui vous la raconte, à une condition cependant : que sa neutralité et son impartialité ne puissent être sujettes à caution. Si, par exemple, un constructeur automobile communique sur le fait que des études scientifiques prouvent que les véhicules diesel n’émettent pas davantage de particules polluantes que les véhicules à essence, vous penserez que ce constructeur tente de justifier ses propres choix de motorisation. En revanche, si un laboratoire de recherche australien ne bénéficiant d’aucun financement en provenance de l’industrie automobile parvient aux mêmes conclusions, vous serez nettement plus enclin à les accepter. D’où l’importance évidemment de pouvoir s’appuyer sur ce que nous appelons des sources de référence. Mais je n’en dis pas plus, car cette question sera largement développée dans la conférence de demain sur la falsification et la production de sources ad hoc. Qui peut me dire quels sont les autres critères ?

— On croit plus facilement une histoire si elle confirme une opinion que l’on a déjà », dit Fernando de la Pena.

Je vis Francesca opiner vigoureusement de la tête.

Elle avait levé la main, mais Fernando avait parlé avant elle.

« Absolument, dit Vargas. C’est un phénomène bien connu en sciences humaines et dont on a prouvé qu’il favorisait et accélérait la propagation des rumeurs. Si je dis par exemple à un Européen que les juifs échappent deux fois plus souvent que les catholiques au service militaire, il est malheureusement démontré qu’il me croira plus que si j’avais inversé la proposition.

— Et je ne vous parle pas des musulmans, dit Youssef juste assez bas pour que je puisse l’entendre.

— On croit plus facilement une histoire qui finit bien ? suggéra encore de la Pefia.

— En tout cas, c’est ce que pensent les scénaristes de Hollywood ! plaisanta Vargas. Mais, sérieusement, vous mettez le doigt sur quelque chose d’important. On croit plus facilement à une histoire que l’on aime. Cela dit, attention, tout le monde n’a pas les mêmes goûts. Certains aimeront une histoire parce qu’elle les fait rire, d’autres au contraire parce qu’elle les fait pleurer. Certains parce qu’elle les fait réfléchir, d’autres au contraire parce qu’elle leur fait oublier leurs soucis. Par conséquent, la façon dont vous racontez une histoire doit impérativement dépendre du public à qui vous la destinez. Si, comme c’est le plus souvent le cas, vous vous adressez à plusieurs publics distincts, racontez-leur la même histoire, mais de façon différente. Et, surtout, raccrochez-vous aussi souvent que possible à des canevas narratifs universels : le challenger qui défie les champions et l’emporte à la surprise générale, l’homme sans passé qui revient venger les siens, la jeune femme qui rompt avec un milliardaire pour épouser l’ami d’enfance qui l’aimait en secret, etc. J’anime un cours à l’Académie dans lequel je projette à mes étudiants les vingt films les plus populaires de tous les temps. Nous décortiquons ensuite les scénarios pour comprendre ce qui leur confère leur résonance universelle. »

Gunnar avait déjà évoqué cette Académie. Nul doute qu’il en serait question au cours de la cinquième conférence, intitulée Perspectives de carrière au CFR.

« Il reste un ressort, reprit Vargas. Peut-être le plus important car le seul qui porte sur la dynamique du scénario plus que sur le scénario lui-même. » Voyant que personne n’était prêt à se lancer, il continua : « Certaines histoires sont plus que des histoires, elles sont des points de départ. Sitôt lâchées dans la nature, elles échappent à leur auteur. Des groupes se les approprient, les modifient, les enjolivent et, ce faisant, leur donnent une substance qui emporte l’adhésion des plus sceptiques. C’est qu’à la base les créateurs de ces histoires ne se contentent pas d’imaginer quelques piquantes péripéties ou de camper des personnages plus vrais que nature, ils anticipent les conséquences qu’aura leur récit et les intègrent par avance dans le scénario, dont elles deviennent des rouages essentiels. Mais tout cela doit-vous sembler bien abstrait. Laissez-moi vous raconter une histoire. Qui connaît le nom du premier animal dans l’espace ?

— La chienne Laïka en 1957 », dit Francesca Baldini qui, avec ses cheveux impeccablement coiffés et son chemisier brodé, avait décidément tout de la bonne élève.

« C’est en tout cas le nom que tout le monde connaît », dit Vargas en se levant.

C’était une chose que j’avais remarquée : la majorité des gens, moi le premier, préféraient déambuler pour raconter des histoires. Je me fiais aveuglément à deux signes pour savoir si quelqu’un s’apprêtait à me servir un bobard : se levait-il et commençait-il son article par le mot « honnêtement » ?

« Pour la petite histoire, poursuivit Vargas en faisant le tour de la salle, deux autres chiens baptisés Dezik et Tsygan avaient effectué un vol suborbital en 1951 mais, pour des raisons mystérieuses, c’est le nom de Laika qui est passé à la postérité. Maintenant, replaçons-nous dans le contexte de 1957. Le 4 octobre, l’URSS a mis en orbite Spoutnik 1, le premier satellite qui tournera autour de la Terre pendant vingt-deux jours. Les Américains, dont le programme spatial est loin d’être aussi avancé, accusent le coup. Certains hauts responsables voient même dans cet échec le signe d’une inadéquation du système scolaire américain ! De son côté, Nikita Khrouchtchev, le président du Soviet suprême, est bien décidé à pousser son avantage. Il entend désormais envoyer un être humain dans l’espace, et ce avant le 7 novembre, date du quarantième anniversaire de la révolution bolchevique. Sergei Korolev, chef du programme spatial, lui objecte qu’il est impossible d’être prêt avant décembre. Khrouchtchev traite tout le monde d’incapables, mais se fait une raison : Spoutnik 2 partira vide et les données recueillies permettront de préparer le vol habité du mois de décembre. »

Vargas s’arrêta un instant pour nous dévisager. Nous étions pendus à ses lèvres. Tout à coup, je n’avais plus mal à la tête.

« C’est ici qu’entre en piste un jeune agent du CFR, que nous appellerons Ivanov par commodité, mais dont je ne peux vous révéler le nom réel. Ivanov travaille pour l’un des membres du Praesidium du Soviet suprême et connaît, à ce titre, les détails du prochain lancement de Spoutnik 2. Il élabore en quelques heures un plan qui lui paraît au début si farfelu qu’il n’ose pas le soumettre à son officier traitant du CFR, que nous appellerons Poliakov. Heureusement pour nous, Ivanov se décide enfin. Comme il s’y attendait, Poliakov rejette le plan, qu’il qualifie d’insensé. Heureusement, là encore, il reprend ensuite le projet et l’examine sous tous les angles, pour conclure finalement que les chances de succès sont nettement supérieures à 50 %.

— Quel était le plan ? demanda Magawati d’une voix sèche.

— Le plan consistait, une heure exactement après le lancement de Spoutnik 2, à envoyer un communiqué de l’agence Tass à une cinquantaine de rédactions annonçant que le satellite emportait à son bord une chienne de deux ans du nom de Lai1ça.

— Alors que le satellite était vide ? demanda Youssef, incrédule.

— Alors que le satellite était vide, répéta Vargas. Que se passa-t-il ? Le communiqué arriva à peu près au même moment dans toutes les grandes salles de rédaction, à l’ouest et à l’est du rideau de fer. Personne n’imagina qu’il pouvait émaner d’une autre organisation que Tass, l’agence de presse officielle soviétique. Un autre communiqué, authentique celui-ci, était bien arrivé une demi-heure plus tôt pour annoncer le succès du lancement, mais cette conjonction ne surprit personne, tant l’agence Tass avait coutume d’inonder les journalistes de communiqués triomphants. D’ailleurs, les deux documents avaient une présentation identique et tous deux contenaient des citations de Sergei Korolev et du camarade Khrouchtchev. Non, vraiment, personne ne subodora la supercherie.

« Pour autant, tous les journalistes n’imprimèrent pas immédiatement l’histoire de Laïka. L’agence Tass avait la regrettable réputation d’exagérer les exploits soviétiques. L’agence de presse américaine Associated Press chercha à obtenir une confirmation auprès du Pentagone et de la Maison-Blanche. Eisenhower, alors président des États-Unis, convoqua une réunion extraordinaire dans la situation room. Allen Dulles, le directeur de la CIA, indiqua que l’Agence ne disposait d’aucune information sur la mise en orbite d’une chienne, mais qu’elle ne pouvait exclure que les Russes fussent capables d’une telle prouesse. Eisenhower traita lui aussi tout le monde d’incapables et demanda au porte-parole de la Maison-Blanche, James Hagerty, de préparer un communiqué reconnaissant la temporaire supériorité soviétique et annonçant d’imminentes et spectaculaires initiatives américaines.

« Dans le même temps, en Europe, un journaliste de la radio d’État bulgare appelait une de ses sources au Kremlin – appelons-la Orlov – pour se faire confirmer l’histoire. Il prenait généralement pour argent comptant tout ce qui portait le tampon de l’agence Tass, mais trouvait tout de même surprenant que Moscou n’eût pas demandé à l’avance aux chaînes de télévision et àux stations de radio publiques de faire de la place dans leurs programmes pour claironner cette nouvelle stupéfiante. Orlov prit l’appel. Il semblait mal à l’aise et répondit que son supérieur, un membre du Praesidium du Soviet suprême, était entré en réunion quelques minutes plus tôt avec le camarade Khrouchtchev. Le journaliste accepta de patienter une demi-heure. Orlov promit de le rappeler. »

Vargas s’arrêta net. Il avait en quelques minutes fait autant de fois le tour de la table que Laïka celui de la Terre.

« Maintenant, demanda-t-il, bien conscient qu’il nous tenait tous en haleine, que croyez-vous qu’il se disait dans cette réunion ? Fernando ? »

De la Pena grommela quelques mots d’une voix gutturale.

« C’est du russe, précisa-t-il. Ça veut dire

"Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?" »

Nous éclatâmes tous de rire. Francesca aussi, mais à retardement, comme si elle écoutait la conversation dans un casque de traduction simultanée.

« C’est en effet ainsi, au moins en substance, que Khrouchtchev entama la réunion. Il crut d’abord que Korolev, le directeur du programme spatial, lui avait désobéi et avait placé, à défaut d’un humain, un animal à bord de Spoutnik. Quand il comprit que personne n’avait la moindre idée de comment cette chienne avait atterri dans l’appareil, il se préoccupa de l’identité de l’auteur du communiqué. Mais alors même que le directeur du KGB assurait qu’on pincerait le coupable et qu’on lui ferait avouer le nom de son commanditaire, plusieurs secrétaires entrèrent dans la salle pour remettre des messages à leurs patrons. Les demandes de confirmation – dont celle d’Orlov – affluaient de toutes parts et il devint vite évident qu’il faudrait prendre une décision avant d’avoir pu tirer toute l’affaire au clair. Tous les participants à la réunion se tournèrent alors vers Khrouchtchev, qui était seul habilité à engager le Praesidium du Soviet suprême. Que croyez-vous qu’il fit ? »

Personne ne répondit. Mon regard croisa celui de Magawati et je me jetai à l’eau.

« Il choisit de ne pas démentir, dis-je sans vraiment y croire.

— Naturellement, dit Vargas en scrutant chacun d’entre nous pour s’assurer que nous suivions le raisonnement. Si, encore aujourd’hui, le monde est convaincu que Laïka a fait 2 500 fois le tour de la Terre, c’est que l’URSS a confirmé le communiqué de l’agence Tass. Mais Ivanov et Poliakov ne jouaient pas au poker. Comment étaient-ils parvenus à la conclusion que Khrouchtchev validerait leur scénario ? »

Pendant quelques secondes, chacun retourna les éléments du problème dans sa tête. Je tentai ma chance une deuxième fois :

« Il faut se replacer dans le contexte de l’époque, comme vous dites. La guerre froide bat son plein, les États-Unis et l’Union soviétique se livrent une lutte sans merci, dont l’espace n’est que le dernier champ de bataille. Les deux pays se détestent, mais ils se craignent aussi. Les États-Unis savent qu’ils ont pris du retard sur les Soviétiques. D’ailleurs, en 1962, Kennedy lancera le programme Apollo pour envoyer un homme sur la Lune avant les Russes.

— Tout cela est juste, dit Vargas, mais où voulez-vous en venir ?

— Je veux dire que la réaction d’Eisenhower était prévisible. Les Américains ignoraient si les Russes avaient réellement envoyé un chien dans l’espace, mais ils savaient qu’ils en étaient capables et c’était là le principal.

— Passe encore pour Eisenhower, dit Youssef, mais comment expliques-tu l’attitude de Khrouchtchev ?

— En y réfléchissant bien, elle paraît plus prévisible encore, dis-je. Considère les termes de l’alternative. Si Khrouchtchev dément la présence de Laïka à bord, il se ridiculise doublement. D’abord en admettant que l’URSS n’est pas encore capable d’envoyer un animal dans l’espace, ensuite en reconnaissant publiquement que des petits plaisantins ont mis la main sur un stock de papier à en-tête de l’agence de presse officielle. S’il confirme la présence de Laïka, en revanche, il réitère de manière éclatante la suprématie soviétique dans l’espace et il assoit un peu plus son personnage de visionnaire. N’est-ce pas lui après tout qui voulait envoyer un être vivant dans l’espace le jour du quarantième anniversaire de la révolution bolchevique ?

— Il est sûr que, présenté ainsi, il n’a pas dû hésiter longtemps, dit Magawati. Pile, je gagne. Face, tu perds. Seul un imbécile aurait démenti.

— Et s’il y a bien une chose qu’Ivanov avait intégrée, c’est que Khrouchtchev n’était pas un imbécile, ajouta Vargas. Mes compliments, Sliv, c’est exactement ainsi que les choses se sont passées.

— Mais, intervint Fernando, trop de gens connaissaient la vérité : les participants à cette réunion, le KGB, les collaborateurs du programme spatial… Comment a-t-on pu garder un tel secret aussi longtemps ?

— Ç’avait été la première question de Poliakov. Voyons si vous auriez su apaiser ses craintes. Sliv ?

— Khrouchtchev a fait jurer le secret à tous les protagonistes ? supputai-je.

— Oh non ! gloussa Vargas comme si j’en avais raconté une bien bonne. Khrouchtchev n’avait que faire des serments de ses subordonnés. Il croyait à la terreur, pas aux promesses. Mais il était aussi plus subtil qu’on ne le croit. Ce jour-là, il formula sa position de façon qu’on puisse croire qu’il avait lui-même autorisé l’opération Laïka. Dans le langage codé du Kremlin, cela signifiait que quiconque contesterait cette version des faits remettrait en cause l’autorité même du président du Soviet suprême et gagnerait un aller simple pour la Sibérie. Korolev se chargea d’expliquer à ses hommes qu’il avait introduit une chienne dans l’habitacle juste avant le lancement de Spoutnik. Khrouchtchev le récompensa en lui attribuant une datcha sur la mer Noire.

— Tout de même, cela paraît difficile à croire, dit Fernando, résumant le sentiment général.

— Je suis d’accord avec vous, dit Vargas, et si Ivanov n’avait pas poursuivi sa démonstration, Poliakov ne lui aurait probablement jamais donné son accord. Mais Ivanov jouait avec deux coups d’avance et il entreprit d’expliquer à Poliakov ce qui allait se passer au cours des dix prochaines années.

« Le Kremlin, annonça-t-il d’abord, confirmera la présence de Laïka à bord de Spoutnik 2. C’est ce qui arriva. Orlov rappela le journaliste, et la radio bulgare fut la première à diffuser la nouvelle. Tous les médias du bloc de l’Est lui emboîtèrent le pas, suivis peu après par les États-Unis, l’Angleterre et la France.

« Le KGB, prédit-il encore, n’ouvrira pas d’enquête. Chercher l’auteur du communiqué reviendrait à proclamer que c’est un faux : les faits lui donnèrent raison.

« L’URSS publiera régulièrement des nouvelles de Laïka puis annoncera que la chienne est morte sans souffrir : au bout de dix jours en effet, on apprit que Laïka avait été euthanasiée grâce à du poison placé dans sa nourriture.

« Les Russes se dépêcheront d’envoyer un vrai chien dans l’espace : Ivanov avait raison dans l’esprit, mais pas sur le terme. Ce n’est qu’en 1960, trois ans plus tard, que l’URSS envoya deux chiennes, Strelka et Belka, dans l’espace.

« La CIA verra son budget augmenter : c’est évidemment ce qui se produisit , de toute façon, la CIA utilise indifféremment ses succès et ses échecs pour justifier ses demandes de crédits supplémentaires.

« Le Pentagone lancera prochainement son propre satellite : effectivement, moins de deux mois plus tard, les États-Unis devenaient la deuxième nation spatiale à la suite du lancement d’Explorer I.

« La conquête spatiale va devenir un enjeu politique : de fait, le programme Spoutnik donna le coup d’envoi d’une course effrénée qui dura douze ans et se termina par la victoire américaine et l’alunissage – télévisé et bien réel cette fois-ci – d’Apollo 11. »

Vargas avait conclu sa démonstration. En tournant la tête, je vis que je n’étais pas le seul à accuser le choc de toutes ces révélations.

« Au fond, dis-je en réfléchissant à voix haute, le dossier d’Ivanov arrangeait tout le monde.

— Exactement, approuva Vargas en se rasseyant. Et parce qu’il arrangeait tout le monde, le travail de falsification s’est trouvé réduit à sa plus simple expression, Russes et Américains se chargeant eux-mêmes de recouvrir les traces laissées par Ivanov. Dans dix ou quinze ans, tous les acteurs de cette histoire seront morts. Certains auront bien raconté à leurs enfants ou à leur maîtresse. qu’ils soupçonnaient un canular, mais cela n’a déjà plus d’importance. Laïka est entrée dans la mythologie populaire, l’homme a marché sur la Lune et le CFR est passé à autre chose… Oui, Youssef ?

— Quelle était la finalité de ce dossier ? demanda Youssef, manifestement le plus secoué de nous tous.

— Que voulez-vous dire exactement ? répondit Vargas en fronçant les sourcils.

— Quel but poursuivait Ivanov ? En quoi était-il important de faire croire au monde qu’une chienne tournait en orbite autour de la Terre ? »

Ainsi c’était cela qui le travaillait, la question de la cause, encore et toujours. J’en étais encore à admirer le « comment » qu’il pensait déjà au « pourquoi ».

« C’est une question que vous devriez poser à Ismaïl Habri, qui vous parlera des consignes du Plan en fin de semaine, mais je suppose qu’il ne verrait pas d’objection à ce que je vous réponde. Disons qu’au début des années cinquante les responsables du Plan, préoccupés par la tournure que prenait la guerre froide, cherchaient de grandes causes susceptibles de rassembler tous les peuples autour d’un dessein commun. Ils jetèrent leur dévolu sur la conquête spatiale, un thème qui n’a d’ailleurs depuis presque jamais quitté la liste des priorités du Plan. Le dossier d’Ivanov a eu le mérite de propulser la course à l’espace sur la scène politique. L’émulation entre les États-Unis et l’Union soviétique a ensuite fait le reste et la science a progressé à grands pas pendant une dizaine d’années.

— Pardonnez-moi de vous contredire, dit Youssef, mais la rivalité américano-soviétique n’a jamais été aussi exacerbée que dans l’espace. Au temps pour la fraternité entre les peuples dont rêvait le Plan…

— Je tiens d’abord à vous rassurer, dit Vargas en souriant. J’admets tout à fait la contradiction. Nos grands sages du Plan avaient deviné que Russes et Américains s’étriperaient dans un premier temps.

Mais ils espéraient que, passé quelques décennies, la raison reprendrait le dessus. C’est exactement ce qui est en train de se passer. La NASA vient de s’associer avec son homologue russe pour développer un projet de station orbitale internationale. Et, dès 1975, quinze pays européens s’étaient réunis pour fonder l’Agence spatiale européenne. Le monde ne change pas en un jour…»

Cette réponse parut satisfaire Youssef et j’en profitai pour poser une question qui me turlupinait depuis longtemps.

« Comment évaluez-vous un scénario ? »

Vargas regarda sa montre pendant quelques secondes, comme s’il se demandait s’il ne valait pas mieux réserver ce sujet pour le déjeuner. Il se lança malgré tout.

« Les officiers traitants constituent bien évidemment le premier filtre. Ils sont habilités à rejeter vos dossiers. Vous avez le droit de faire appel de leur décision mais, sauf si vous vous sentiez victime d’une énorme injustice, je vous le déconseille. Vos supérieurs ont des années d’expérience et sont eux-mêmes systématiquement évalués par Londres. »

Nous savions depuis la veille que la capitale britannique abritait le Département des Dossiers.

« Chaque dossier fait l’objet d’une double évaluation, poursuivit Vargas. Le Plan s’assure d’abord qu’il est en conformité avec les consignes générales du CFR. Toronto tolère parfois les dossiers qui ne s’inscrivent pas dans le Plan, mais ne les encourage pas. Les seules véritables exceptions concernent les sagas, ces dossiers si puissants que leurs auteurs les renouvellent ou les enrichissent périodiquement.

« Mon équipe à Londres se charge de la deuxième lecture. Nous jugeons tour à tour la portée et la sécurité d’un scénario, en lui attribuant deux notes sur 10. Par portée, nous entendons la faculté du scénario à engendrer des conséquences concrètes et positives, en tout cas positives à nos yeux. Quant à la sécurité, elle ne dépend pas, comme vous pourriez le penser, de vos qualités de falsificateur. Chaque scénario présente un niveau de risque – et donc de sécurité —intrinsèque, indépendant des efforts de falsification qui seront mis en œuvre. Ce niveau de risque est généralement lié à la nature médiatique du sujet, à la période choisie, au nombre de spécialistes vivants, etc. Le falsificateur compétent réduira le risque, tandis que l’incompétent l’aggravera, mais le concept de sécurité, lui, préexiste à toute intervention. Bien entendu, les scénarios de plus grande portée sont généralement aussi les moins sûrs. Et, à l’inverse, si vous n’êtes prêt à prendre aucun risque, votre scénario risque fort de n’intéresser personne.

— Par exemple ? lança Francesca qui ne pouvait s’empêcher de lever la main avant d’intervenir.

— Prenons le cas d’un scénario que j’ai vu passer le mois dernier et qui concerne justement votre pays, l’Italie. L’auteur y raconte que Fontana, l’architecte qui a découvert la cité ensevelie de Pompéi en 1599, aurait volontairement oublié d’exhumer plusieurs fresques et mosaïques libertines qui heurtaient sa prude morale. Portée du scénario : 2/10. Sécurité : 9/10. Note globale : 18/100, car, j’ai oublié de le préciser, nous multiplions les deux notes sur 10 pour obtenir une note sur 100.

— Comment auriez-vous noté le scénario d’Ivanov ? demandai-je.

— Je pourrais vous dire qu’il méritait respectivement 10 et 9, mais ce ne serait pas honnête. La sécurité d’un dossier notamment ne peut s’apprécier qu’à un instant et dans un contexte donnés. Inutile de préciser d’ailleurs que ni Londres ni Toronto ne validèrent le scénario d’Ivanov. Vu les contraintes de temps, c’est son officier traitant qui donna le feu vert. »

J’essayai d’imaginer Gunnar dans la même situation. Aurait-il pris une telle responsabilité ?

« Si notre comité de sélection ne s’est pas trompé sur votre personnalité, reprit Vargas, vous passerez toute votre vie à chasser le Graal du CFR, le dossier parfait noté 10-10. Je m’en félicite. Mais je vous en prie, je vous en supplie même, soyez prudents. Sécurité avant tout. Un 5-8 vaudra toujours mieux qu’un 8-5. »

Et sur ces paroles cryptiques, Vargas leva la séance.

 

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