Les falsificateurs

Antoine Bello · Chapitre 24 sur 42

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Les falsificateurs

Chapitre 10

 

Pendant plusieurs semaines, je vécus dans le flou le plus complet. Sur ordre de Diaz – officiellement du moins, car je savais fort bien qui avait réellement donné l’instruction –, j’avais été placé en quarantaine. Moins d’une heure après ma conversation avec Thorsen, l’ordinateur m’avait renvoyé le message « Accès refusé » quand j’avais tapé mon mot de passe. Les collègues du CFR qui me croisaient dans les couloirs détournaient le regard. Aucun nouveau dossier ne venait remplacer ceux que je rendais. Mais je ne compris véritablement la gravité de la situation que le jour où je reçus à mon domicile un mot d’encouragement de Gunnar Eriksson (« Je suis avec vous dans cette épreuve, ne baissez pas les bras, etc. »). Je crois qu’à ce moment, si je n’étais pas retourné travailler le lendemain, personne n’aurait remarqué mon absence.

Mais je m’accrochais, moins pour faire plaisir à Gunnar Eriksson que parce que l’idée que je pouvais encore me rendre utile ne m’avait pas totalement abandonné. Dans la journée, je reportais mon énergie sur mes fonctions à la cellule de prévision des risques naturels ; jamais peut-être la Compania Argentina del Reaseguro n’eut d’employé aussi zélé que moi. Le soir, je faisais le tour de la boîte à la recherche d’une corvée qui aurait soulagé ma conscience, mais les cadres du CFR repoussaient mes offres de services avec une éloquente unanimité Seul le comptable acceptait de temps à autre que je lui donne un coup de main. Commençaient alors des soirées pendant lesquelles, crayon à la main, je pointais sur des relevés de banque les écritures qu’il ânonnait en chuintant.

Je lisais les journaux, le seul droit qui me restât et dont j’usais sans restriction. Le 6 juillet, le Wellington Times publia la composition de la commission initiée par le Premier ministre Bolger. Je déchiffrai chaque nom en espérant reconnaître le patronyme d’un allié, voire d’un agent du CFR. En vain : il n’y avait là que d’honnêtes fonctionnaires et quelques représentants de la société civile, parmi lesquels je reconnus avec effroi le nom du directeur délégué de Greenpeace pour la Nouvelle-Zélande. Celui-là devait déjà avoir sa petite idée sur la question. La mécanique se mettait lentement en place.

Huit jours plus tard, le président de la commission, un certain Abernathy, profita d’une réunion publique pour annoncer que les premiers travaux avaient mis en évidence plusieurs faits troublants, qui semblaient prendre leur cause dans la mutation génétique d’une poignée d’espèces animales. « Nous y verrons plus l’air dans quelques semaines, promettait-il, quand nos experts scientifiques auront rendu leurs conclusions. » Le sieur Abernathy n’avait évidemment pas choisi au hasard la date de son allocution, qui altéra notablement l’ambiance de la réception annuelle de l’ambassadeur de France. Quant à moi, je n’étais pas français, mais ce 14 juillet me laissa également un goût amer. « Ils enquêtent depuis à peine une semaine et les voilà déjà sur la piste du galochat », pensai-je.

Lena Thorsen que je harcelai de demandes de rendez-vous refusait de me recevoir. Elle me faisait passer par sa secrétaire d’angoissantes coupures de journaux ou, plus rarement, des messages manuscrits ouvertement alarmistes, comme celui-ci, daté du 22 juillet : « L’étau se resserre, Dartunghuver. Il va être temps de passer à la caisse…» Je me souvient avoir médité ce jour-là plus d’une heure sur la signification de ces points de suspension.

Enfin arriva ce qui devait arriver. Un vendredi matin (je ne m’étais jamais levé aussi tôt que depuis que je n’avais plus rien à faire), je trouvai sur mon bureau une note signée Lena Thorsen qui me prévenait de l’arrivée le jour même à Córdoba d’une équipe des Opérations spéciales. J’étais convié à une réunion de travail qui débuterait à 11 heures en salle du conseil. Je me précipitai dans le bureau de Thorsen, qui semblait justement sur le départ.

« Ah, Dartunghuver ! Vous avez eu ma note ? demanda-t-elle sèchement.

— Oui, balbutiai-je. Que se passe-t-il exactement ? Vous partez ?

— Je vais les chercher à l’aéroport. Leur avion se pose à dix heures moins le quart.

— Je peux venir avec vous ? Vous m’expliquerez la situation dans la voiture…»

Elle réfléchit quelques secondes avant de trancher :

« Ma foi, ils viennent exprès pour vous. C’est bien le moins que vous les attendiez à l’aéroport pour porter leurs valises. »

Thorsen avait une Chrysler Le Baron, un coupé. décapotable. Je montai à côté d’elle et attaquai bille en tête.

« Qui sont ces types et que viennent-ils faire ?

— À votre avis ? Réparer vos bêtises, évidemment. Je ne les connais pas, on ne m’a même pas donné leur nom. Tout ce que je sais, c’est qu’ils sont deux et qu’ils arrivent de Montréal. Ce sont eux qui ont fixé la réunion, nous n’aurons même pas le temps de passer à leur hôtel.

— Vous leur avez réservé une chambre ? demandai-je afin de me raccrocher à quelque chose de concret.

— Au Hilton. Deux suites, j’ai pris ce qu’il y avait avait

de plus cher. » Visiblement, Thorsen partageait mes préoccupations.

« Très bien », dis-je. C’était idiot, mais, à cet instant, le fait de savoir que mes deux exécuteurs dormiraient le soir même dans des draps de soie me procurait un apaisement inexplicable. Une pensée me traversa l’esprit :

« Qui assistera à la réunion ?

— Vous, moi et eux.

— C’est tout ? Diaz n’en sera pas ?

— Si vous le connaissiez mieux, vous sauriez qu’il a horreur d’avoir du sang sur les mains. Il a prétexté des examens à l’hôpital. »

Du sang sur les mains ? La conversation prenait un tour que je n’aimais pas du tout. À présent, la voiture filait sur l’autoroute et je devais hurler pour me faire entendre.

« Que se passe-t-il, Lena ? J’ai le droit de savoir.

— Ils s’en sont aperçus. Le type de Greenpeace jure ses grands dieux qu’il tient ses données du ministère, mais là-bas personne n’a entendu parler du galochat. Pour en avoir le cœur net, la commission convoqué Harkleroad lundi matin. »

Ainsi, c’était arrivé, et plus vite encore que je ne l’avais redouté. Je regardai ma main, posée sur mon genou. Elle tremblait. J’étais terrifié.

« Qu’allons-nous faire ?

— Que vont-ils faire, vous voulez dire. Ce sont eux, les spécialistes. En tout cas, qu’ils ne comptent pas sur moi pour leur souffler des idées. J’ai examiné le problème sous tous les angles. Il est inextricable.

Je retrouvai l’aéroport de Córdoba sans plaisir. Dans le pub où j’avais bu une bière six mois plus tôt, un voyageur tournait les pages d’un magazine. Il avait l’air parfaitement serein, comme je l’étais moi-même à l’époque. Retrouverais-je un jour cette décontraction ? Au-dessus de nos têtes, les haut-parleurs annoncèrent que le vol de Montréal aurait une demi-heure de retard.

J’étudiai attentivement tous les voyageurs qui franchissaient le portail des douanes, sans trop savoir ce que je cherchais exactement. Je crois que je m’attendais à voir deux hommes au visage en lame de couteau, sanglés dans des costumes sombres et portant des attachés-cases. Thorsen, qui n’en savait pas plus que moi, brandissait au-dessus de la mêlée une petite pancarte « Compania Argentina del Reaseguro » parfaitement ridicule. Je ne l’avais jamais vue aussi nerveuse.

Une violente bourrade dans le dos manqua me faire tomber. Je me retournai vivement, prêt à toiser le malotru du haut de mon mètre quatre-vingt-dix, et me retrouvai nez à nez avec un colosse hilare qui me tendit une paluche grosse comme une escalope.

« Alors c’est vous l’incendiaire ? me demanda-t-il dans un anglais correct mais saturé d’un accent slave bien caractéristique. Et vous, vous êtes Thorsen, reprit-il en déshabillant sans vergogne Lena du regard. Khoyoulfaz, Opérations spéciales. Lui, c’est Jones », dit-il en désignant du menton un type au visage plus fin, plus dur aussi, qui correspondait davantage à l’image que je m’étais faite d’un agent des Opérations spéciales. Je tendis la main à Jones. La sienne était froide comme la peau d’un serpent.

« Comment avez-vous fait pour sortir aussi vite ? demanda Thorsen. L’avion vient à peine de se poser…»

Khoyoulfaz éclata d’un rire gras qui fit se retourner au moins trente personnes.

« Ah ah ! Nous n’étions pas sur le vol de Montréal, petite madame !

— Précaution élémentaire…, compléta Jones. Nous sommes arrivés il y a une heure, le temps de prendre la température, en somme.

— Et il fait sacrément chaud ! » renchérit Khoyoullaz. Deux larges auréoles sous ses aisselles confirmaient ses dires.

« Voulez-vous passer à votre hôtel pour vous rafraîchir ? » proposai-je. De mon point de vue, tout ce qui pouvait retarder le déballage allait, dans le bon sens.

« C’est inutile, répondit Jones.

— J’ai réservé deux suites au Hilton, crut bon d’ajouter Thorsen.

— Nous n’en aurons pas besoin. Nous repartons ce soir.

— Ce soir ?

— Une journée devrait suffire pour régler cette déplorable affaire, n’est-ce pas, Yakoub ? interrogea Jones, visiblement rompu à quêter l’écho de son complice.

— Oh oui, ce sera plus qu’assez ! » gloussa Khoyoulfaz. Il amorça ce qui ressemblait à un échange bien rodé entre les deux hommes, en traînant sur la dernière syllabe : « Réflexion…

— Action ! » ponctua Jones en esquissant un sourire et en frappant dans la main ouverte de Khoyoulfaz.

Ils n’avaient pas de valises. Je les guidai jusqu’à la voiture. Thorsen marchait devant, sans un mot. Elle avait manifestement envisagé toutes sortes de situations, mais pas celle-là.

Jones s’assit à l’avant, à côté de Thorsen. Je partageai la banquette arrière avec Khoyoulfaz. Enfin, il serait plus juste de dire que Khoyoulfaz la partageait avec moi.

« Alors, comment se présentent les événements ? demandai-je, incapable d’attendre notre arrivée au CFR pour aborder la question qui nous réunissait.

— Mal, évidemment. Qu’est-ce que tu crois, petit ?

Qu’on est venu à Córdoba pour prendre des cours de tango ?

— Non, bien sûr, lâchai-je, un peu déstabilisé. Mais vous avez un plan ? Une piste pour renverser la situation ? »

Khoyoulfaz se tourna vers moi, l’air un peu peiné. Il posa sa grosse main sur mon genou et je me raidis instinctivement.

« Écoute, petit, on aura tout le temps de parler de ton affaire. Alors maintenant, mets-la un peu en sourdine et laisse-moi profiter du paysage…»

À cet instant, je croisai le regard de Thorsen dans le rétroviseur. Elle avait l’air aussi paniqué que moi. J’en conçus un infime réconfort.

Khoyoulfaz apostropha Jones. Nous roulions à plus de 130 sur l’autoroute, mais lui n’avait pas besoin de crier pour se faire entendre.

« Ton voisin de cabine, Guillermo, il ne t’a pas rappelé quelqu’un ?

— Le petit Leonid ?

— Tout juste, s’esclaffa Khoyoulfaz.

— C’est un ami à vous ? m’enquis-je.

— C’était, répondit Khoyoulfaz. Il a eu un accident.

— Un accident tragique, souligna Jones.

— On l’a retrouvé les pieds dans le ciment, dans la baie de Sydney, rigola Khoyoulfaz.

— Un ciment à prise ultra-rapide, précisa Jones. Il n’a pas eu le temps de se dégager.

— Pauvre Leonid…, se lamenta Khoyoulfaz. Un garçon si doué. Qui aurait pu croire qu’il finirait par trahir ? »

Tout allait trop vite. Je n’avais pas fait la connaissance de ces deux lascars depuis un quart d’heure qu’ils me parlaient déjà d’un type liquidé pour haute trahison. Mais trahison de qui ? Du CFR ? Ce n’était pas sérieux. Comment imaginer qu’une organisation comme le CFR, structurée et démocratique, pût confier à de sinistres individus le soin d’éliminer certains de ses éléments ? Je flairais la mise en scène. Et pourtant… Le dénommé Khoyoulfaz, que j’épiais du coin de l’œil avait parfaitement la tête de l’emploi. La quarantaine, grand comme une planche à voile, charpenté comme une armoire Ikea, un seul de ses coups de poing aurait assommé un bœuf. Sa voix portait à environ un kilomètre et demi et son rire, plus terrible encore, ressemblait à s’y méprendre aux premiers symptômes d’une secousse tellurique. Il portait un costume beige, copieusement maculé, qui m’aida à me faire une idée de ses goûts alimentaires. Il n’avait pas de cravate et sa chemise, largement ouverte, laissait apparaître un torse colossal, rose et glabre, à la peau lisse comme celle d’un bébé.

Je compris à certains passages de sa conversation qu’il était azéri et qu’il possédait une longue expérience des techniques du KGB, sans que je parvinsse à savoir s’il les avait pratiquées, subies ou seulement combattues. Il appartenait aux Opérations spéciales depuis dix ans, ce qui m’amena à réviser mon jugement sur ce corps, prétendument d’élite. Comment un tel lourdaud, qui multipliait à présent les plaisanteries graveleuses sur le compte de Thorsen, avait-il pu gagner sa sélection pour l’Académie ? Et de quelles accointances avait-il dû bénéficier pour en sortir dans la botte, puisqu’il était bien connu que les Opérations spéciales comptaient parmi les postes les plus convoités ?

Jones donnait une meilleure image des Opérations spéciales. Derrière ses yeux mi-clos, on devinait une intelligence froide et calculatrice, plus raisonnable que celle de Khoyoulfaz, mais pas nécessairement moins effrayante. Il constituait de manière évidente le cerveau de l’équipe, Khoyoulfaz en représentant le bras. La répartition des rôles entre les deux hommes n’était pas très difficile à imaginer À Jones d’apprécier la situation, d’établir un diagnostic et de rendre son verdict, à Khoyoulfaz de l’appliquer. Discrètement si possible mais, à écouter le bruyant Azéri se répandre en anecdotes, il n’était pas toujours possible d’être discret.

Nous arrivâmes à la Compania. En fait d’admirer le paysage, Khoyoulfaz avait jacassé sans discontinuer, Jones se contentant de lui donner la réplique de loin en loin. Quant à Lena, elle n’avait pas desserré les mâchoires. Elle avait gardé les yeux rivés sur la route, comme si elle craignait à tout moment de jeter la voiture dans un nid-de-poule. Nos regards se croisèrent tandis que nous montions dans l’ascenseur. Elle était terrorisée et ce qu’elle lut dans mes yeux ne parut pas la rassurer. Pour la première fois, je sentis une forme de complicité s’installer entre nous.

Elle ne dura pas très longtemps. Thorsen nous guida jusqu’à la salle du conseil et nous prîmes place autour d’une longue table en ronce de noyer. Jones et Khoyoulfaz s’assirent à un bout et me désignèrent l’autre. Thorsen, qui était ressortie pour commander des boissons, rentra dans la salle à ce moment-là, et s’assit entre nous, mais plutôt plus près des deux hommes. Les images de procès que j’avais jusqu’alors méthodiquement chassées de mon esprit s’imposèrent avec force. Mes deux juges me faisaient face, je voyais également le procureur sur ma gauche, mais la place de mon avocat restait désespérément vide. Je devrais me défendre seul.

« OK, Thorsen, entama Jones, exposez-nous les faits. »

Thorsen n’attendait que cela. « Ils sont relativement simples…», commença-t-elle. Et elle entreprit de raconter par le menu la déplorable histoire du galochat. Elle vanta d’abord la qualité du premier dossier, celui qui avait valu à Magawati de décrocher un accessit à Honolulu. Le deuxième dossier, dit-elle, lui avait tout de suite paru moins intéressant, même si elle savait à quel point il est difficile de poursuivre une saga. En accumulant les rapports bruxellois, Chandrapaj se bornait à exploiter le filon initial. Manifestement tombé en panne d’inspiration, il avait voulu préparer la troisième partie de la saga en amorçant la piste néo-zélandaise. Le volet consacré à la falsification des sources, tel qu’il avait été transmis au bureau de Córdoba, péchait par de nombreux points. Il était trop flou, trop approximatif. Thorsen disait s’en être immédiatement aperçue. Elle survolait tous les dossiers avant de les répartir entre ses agents et celui du galochat lui avait paru bien léger. Elle l’avait d’ailleurs signalé à l’agent Dartunghuver en le lui confiant. (C’était rigoureusement faux. J’esquissai un mouvement de protestation, mais Khoyoulfaz me fit signe de laisser continuer Thorsen. Il n’avait pas l’air de plaisanter, aussi n’insistai-je pas.) Quand Dartunghuver lui avait remis le dossier corrigé, elle l’avait soigneusement relu. Dartunghuver avait, dans l’ensemble, fait du bon travail. Elle lui avait toutefois signalé quelques scories : une contradiction sur la date de prise de fonctions d’un officiel de la Commission européenne (c’était parfaitement exact), une invraisemblance quant à la fréquence du cycle de reproduction du galochat (toujours exact) et ce fameux défaut de falsification de la source du ministère de l’Agriculture et de la Pêche néo-zélandais.

Je tombai des nues. Thorsen ne m’avait jamais mis en garde sur ce point. Elle avait d’ailleurs implicitement reconnu ne pas avoir décelé l’erreur de Chandrapaj. Faute de pouvoir lui couper la parole, j’essayai d’intercepter son regard. En vain. Elle était tournée vers Jones et Khoyoulfaz, qui ne la quittaient pas des yeux.

Son erreur, reconnaissait Thorsen, consistait à n’avoir pas vérifié que Dartunghuver s’était bien acquitté des corrections qu’elle lui avait demandées. Il lui avait assuré les avoir faites et elle s’était contentée de sa parole. Elle le regrettait amèrement et s’en excusait auprès du CFR.

« Cette fois, c’en est trop ! m’écriai-je. Vous ne m’avez jamais signalé l’erreur de Chandrapaj. Je m’en souviendrais !

— Et moi, je me souviens parfaitement avoir attiré votre attention là-dessus, répondit froidement Thorsen en me regardant droit dans les yeux. Mais je reconnais que j’aurais dû vous l’écrire.

— C’est vraiment trop fort ! explosai-je. Mais, bon sang, pourquoi ne pas admettre que vous vous êtes trompée ? Ça peut arriver à tout le monde…

— Je sais reconnaître mes erreurs quand j’en commets, Dartunghuver. Dans ce cas précis, je n’ rien à me reprocher.

— Vous mentez !

— Tout doux, mes agneaux ! interrompit Khoyoulfaz. Vos salades, on s’en fout. Nous ne sommes pas là, pour débrouiller vos histoires, ce sera le boulot de l’Inspection générale…

— L’Inspection générale ? gémit Thorsen.

— Ben tiens ! Qu’est-ce qu’elle croyait, Miss Monde ? Qu’on enverrait les OS passer un coup d’éponge et qu’on s’en tiendrait là ? Allez, continuez votre feuilleton, Jones et moi, ça nous passionne. »

Thorsen était groggy. Je la connaissais suffisamment pour savoir à quoi elle pensait. À ses espoirs de promotion qui s’envolaient. À la tâche indélébile que constituerait Córdoba dans son parcours. Aux jours heureux qu’elle coulait avant mon arrivée sous ses ordres. Elle se tourna vers moi et murmura entre ses dents, juste assez fort pour que j’entende : « Vous êtes mort, Dartunghuver. »

Puis elle raconta l’épisode de mon coup de fil au milieu de la nuit, en prenant bien soin de m’accabler chaque fois que c’était possible. Je n’avais pas utilisé une ligne protégée, j’avais donné un faux nom en me réclamant d’un journal qui n’existait pas. Pire, j’avais expressément mentionné mon intérêt pour le rapport en question. À chaque argument, Jones hochait lentement la tête en signe de réprobation.

« Tsss… Quel dommage…, commenta-t-il.

— Un monstrueux gâchis, oui !… confirma Khoyoulfaz.

— C’est également mon avis, s’immisça Thorsen. Sans cette initiative regrettable, je pense que nous aurions pu nous en sortir…

— Et encore…, nuança Jones. Ce qui est sûr maintenant, c’est qu’ils n’ont plus qu’à tirer la pelote pour remonter jusqu’à nous.

— Pourquoi feraient-ils cela ? intervins-je. On parle d’un poisson après tout. Ils ne vont quand même pas en faire une affaire d’État !

— Yakoub, résume la situation au jeune homme, demanda Jones en se servant un verre d’eau.

— La nasse se resserre, petit, dit Khoyoulfaz. La commission a demandé à chaque mouvement écologiste de lui signaler les anomalies qu’il avait pu constater depuis quelques années. L’idée, c’est de tout mettre sur le dos des essais nucléaires pour accuser la France de bousiller la planète.

— Ça ne tient pas debout, protestai-je.

— Tu es jeune, petit. Je ne sais pas si on te laissera pratiquer ce métier très longtemps, mais tu as encore beaucoup de choses à apprendre. Greenpeace a tout de suite levé le lièvre du galochat. D’après eux, aucun phénomène naturel ne peut expliquer l’apparition aussi brutale d’une nouvelle espèce. Ils parlent de mutation génétique…

— Une mutation causée par les précédents essais nucléaires, précisa Jones.

J’en étais sûre ! s’écria Thorsen.

Nous avons un homme au sein de la commission, continua Khoyoulfaz, imperturbable. Ils ont auditionné les experts de Greenpeace hier matin. Un représentant du ministère de l’Agriculture, également membre de la commission, a fait remarquer que les données de Greenpeace contredisaient le rapport établi par ses services. Ils ont convoqué Harkleroad lundi matin. Cela nous laisse peu de temps.

— Que peut-il arriver ? demandai-je, bien que je connusse déjà la réponse.

— Harkleroad va confirmer son rapport. Peut-être prendra-t-il quelques jours pour vérifier les données. Peu importe de toute façon. Il sera prouvé que les chiffres d’un rapport officiel ont été falsifiés sur intervention extérieure.

— Très, grave ça, nota solennellement Jones.

— Dès lors, reprit Khoyoulfaz, deux cas de figure, petit. Soit Harkleroad a oublié ton appel et, pour eux, le mystère reste entier. Le CFR a eu chaud aux miches, mais il s’en tire…

— Je ne jouerais pas ma retraite là-dessus, commenta Jones.

— Soit Harkleroad se souvient de toi, reprit Khoyoulfaz, et en moins d’un quart d’heure ils t’auront localisé.

— Vous en êtes sûr ?

— Allons donc ! Ta trace est visible comme une traînée de poudre sur la neige ! »

J’étais obligé de reconnaître qu’ils avaient raison. Quelle mouche m’avait piqué d’appeler ainsi à l’autre bout de la planète à 1 heure du matin ? Heureusement que les Opérations spéciales prenaient les choses en main. Ils n’étaient quand même pas venus à Córdoba simplement pour me rappeler dans quel pétrin je les avais fourrés.

« Que fait-on maintenant ?

— D’abord on mange ! s’exclama Khoyoulfaz. Thorsen, mon chou, commandez-nous des plateaux-repas. Une bonne pièce de bidoche, bien saignante, pour moi. Et une bière fraîche, on étouffe ici !

— Rien pour moi, Lena, je n’ai pas faim, dis-je.

— Écoutez-le, celui-là ! rigola Khoyoulfaz. Mange, petit, tu vas en avoir besoin. »

Thorsen décrocha le téléphone et passa com-in ande de quatre plateaux-repas.

« Pour revenir à ta question, petit, je n’en sais foutrement rien.

— Vous n’avez pas un plan de secours ?

— Qu’est-ce que tu crois ? On est là pour en discuter. Résumons-nous : d’où vient la menace ?

— Toujours remettre les choses en perspective, commenta sentencieusement Jones à l’adresse de Thorsen. Tout problème a sa solution, à condition qu’il soit bien formulé. » Elle opina avec force, croyant peut-être qu’elle écarterait ainsi la foudre de sa tête.

« Notre problème, c’est Harkleroad, analysai-je. Sans Harkleroad, ils n’ont rien, en tout cas rien qui permette de remonter jusqu’à nous.

— Intéressant, continue…

— Maintenant que la commission est au courant, on ne peut plus faire disparaître entièrement le risque. Nous devrons nous contenter de le circonscrire dans des proportions acceptables. Si Harkleroad se présente à la convocation lundi, nous sommes à la merci de sa mémoire.

— Est-ce un risque que vous qualifieriez d’acceptable ? interrogea Jones.

— Clairement non, répondis-je. À vue de nez, je dirais qu’il dépasse les 50 %. Par contre, si Harkleroad ne vient pas déposer, il est tout de suite nettement plus faible.

— Mais est-il acceptable ? » insista Jones.

Je réfléchis un instant.

« Je pense qu’il est acceptable. Je crois surtout que nous n’avons pas le choix. Vu les circonstances, il es aussi faible que possible.

— Je suis d’accord avec cette analyse », laissa tomber Jones d’un ton bonhomme

L’assistante de Diaz entra pour apporter nos plateaux. Pendant quelques minutes, Jones et surtout Khoyoulfaz dévorèrent à pleines dents. L’Azéri engouffrait la nourriture par wagons entiers. Thorsen picorait du bout de la fourchette. Les derniers développements lui avaient rendu quelques couleurs. Quant à moi, je ne pus me résoudre à commencer mon plateau. La boule qui se blottissait au fond de mon estomac me rendait l’idée même d’alimentation insupportable.

Tout en arrachant la serviette nouée autour de son cou, Khoyoulfaz dit le plus naturellement du monde, comme s’il reprenait la conversation où nous l’avions laissée :

« Bon, réflexion… action. Il faut effacer ce gars Harkleroad. » Puis à l’intention de Jones : « S’agit de ne pas traîner, j’ai repéré un vol à 16 heures 50.

— Attendez, dis-je. Qu’est-ce que vous entendez par effacer ? »

L’Azéri se tourna vers moi et me regarda d’un air sincèrement étonné.

« Ben, la même chose que toi, petit. Neutraliser, liquider, mettre hors circuit, quoi ! » L’effarement dut se lire sur mon visage, car il ajouta : « C’est bien ce que tu voulais dire, non ?

— Moi ? Vous êtes dingue ! J’ai simplement dit qu’il serait préférable pour nous que Harkleroad ne se présente pas à la convocation lundi.

— Concrètement, petit, comment tu t’y prendrais, toi, pour empêcher un type d’obéir à un ordre du gouvernement de son pays ? » coupa Jones. Lui aussi a présent versait dans la familiarité.

« Je ne sais pas, moi, balbutiai-je, un peu déstabilisé. Je le séquestrerais, je lui expliquerais la situation d’homme à homme…» Soudain, une phrase de Gunnar Eriksson me revint à l’esprit. « Je lui administrerais un breuvage amnésiant ! m’écriai-je.

— Un breuvage quoi ? demanda Khoyoulfaz.

— Amnésiant. Qui fait perdre la mémoire, lui expliqua Jones. Ça n’existe pas, petit. Tu vas trop au cinéma.

— Tsss…, grommela Khoyoulfaz. Ces jeunes, on leur apprend n’importe quoi. »

La panique commençait à me gagner. Je suis en train de rêver, pensai-je. Je vais me réveiller, ce n’est pas possible. Et pourtant, le spectacle que j’avais devant moi semblait furieusement réel. Jones n’avait pas l’air de plaisanter. Quand il m’avait demandé si je connaissais une autre manière de réduire un homme au silence, il avait écouté ma réponse avec intérêt comme si, après des années passées aux Opérations spéciales, il espérait encore découvrir un moyen qui lui aurait échappé. Khoyoulfaz avait sorti son coupe ongles. Vexé d’avoir laissé paraître son ignorance, i1 campait sur ses positions et nous laissait régler nos, différends entre nous. Mais la réaction qui me fit le plus mal fut celle de Thorsen. Elle fixait un point au plafond, comme si cette discussion ne la concernait, aucunement, comme si la politesse lui commandait, de ne pas intervenir. Je la pris à partie :

« Enfin, Lena, dites quelque chose. Vous les avez entendus, ils parlent de supprimer un homme, un pauvre type qui n’a rien fait, et qui, si ça se trouve est marié et père de famille.

— Il a deux petites filles, précisa Khoyoulfaz. Je me suis renseigné avant de partir.

— Vous l’entendez, Lena ? C’est une brute, il est prêt à tout.

— Ah, taisez-vous, Dartunghuver ! » Thorsen s’était retournée brusquement. « Décidément, vous ne facilitez pas les choses ! Mais qu’est-ce que vous ! croyiez ? Que les Opérations spéciales allaient débarquer et arranger nos affaires d’un coup de baguette magique ? Vous avez foiré, il est là le problème, on ne peut plus rien y changer. Alors, que fait-on maintenant ? On pense à autre chose et on attend que le contre-espionnage néo-zélandais remonte toute, la filière ? Qu’il coffre des centaines d’agents du CFR, dont le seul tort aura été de connaître Sliv Dartunghuver ?

— Ils peuvent m’interroger, je ne parlerai pas…, rétorquai-je.

— Mais je ne vous parle pas d’interrogatoire, répondit Lena excédée, je vous parle de passage à tabac, d’ongles retournés, de doigts cassés…

— D’articulations éclatées au marteau, de têtes coincées dans un étau…, compléta Khoyoulfaz.

— Que vous le vouliez ou non, c’est ça qui nous pend au nez ! reprit Thorsen. Alors, on se croise les bras ou on essaie de limiter les dégâts ?

— Je ne sais pas quoi vous dire…, bredouillai-je. Vous m’en demandez trop… L’intimider, faire pression sur lui, à la rigueur, mais pas le tuer…

— Mais enfin, petit, me coupa Jones, tu le savais quand tu as rejoint la maison.

— Non ! » m’écriai-je. Tout à coup j’eus l’impression que Jones venait de me tendre une perche. Je la saisis avec l’énergie du désespoir. « Non, on ne me l’a jamais dit. Je n’aurais jamais signé sinon !

— Mais tu t’en doutais, n’est-ce pas ? insista le Panaméen, étonné.

— Absolument pas, je vous le jure. » Jones restait perplexe. Peut-être renoncerait-il à son projet si j’arrivais à le convaincre qu’on avait trahi ma confiance. Mais Thorsen ruina mes derniers espoirs.

« Du Dartunghuver tout craché, éructa-t-elle avec mépris. Il a une tête bien faite mais il ne s’en sert que quand ça lui plaît. Il suffit de réfléchir cinq minutes pour comprendre qu’une organisation comme le CFR connaît forcément des ratés. Il faut être bigrement niais pour imaginer qu’ils se résolvent tout seuls.

— Vous étiez au courant, Lena ? Ce n’est pas la première fois que cela vous arrive ? contre-attaquai-je.

— Si, c’est la première fois. Mais vous ne m’entendrez pas dire que je ne savais pas. Au fond de moi, je savais. Au fond d’eux-mêmes, tous les agents s’en doutent.

— Pas moi !

— Alors, c’est, que vous êtes encore plus stupide que je ne le pensais. »

Cet échange me jeta dans une prostration dont même les paroles odieuses de Khoyoulfaz qui me parvenaient par bribes ne réussirent pas à me sortir. Une fois de plus, Thorsen avait raison. Soudain, des phrases entendues ici et là me revenaient en mémoire et tout faisait sens. Ces mesures de rétorsion dont avait parlé Gunnar Eriksson, ces dommages collatéraux qu’avait évoqués un conférencier d’Honolulu renvoyaient à l’élimination physique des gêneurs qui osaient se dresser sur la route du CFR. Et moi, Sliv, comme tous les bizuths, comme tous mes jeunes et brillants collègues, j’avais fait semblant de ne pas comprendre. Moi qui me flattais de pousser mes, idées de scénario jusqu’au bout, je m’étais arrêté à la porte des apparences, refusant de voir ce qui pourtant brûlait les yeux, à savoir qu’une organisation aussi ramifiée que le CFR s’était forcément trouvée d’innombrables fois confrontée à la perspective de sa disparition et n’avait eu, dans ces circonstances, d’autre issue que d’éradiquer le mal qui la menaçait. Derrière ces pensées qui se bousculaient dans mon cerveau, une question me taraudait avec insistance, une question à laquelle je sentais bien qu’il me faudrait répondre un jour, mais dont pour l’instant je n’arrivais pas à embrasser toutes les implications : aurais-je rejoint le CFR si j’avais su tout cela ? Je m’étais entendu affirmer vigoureusement A Thorsen que je n’en aurais rien fait. En étais-je si certain ? L’aveuglement dont j’avais fait preuve, inconscient pour une large part, mais cela n’excusait rien – ne constituait-il pas la preuve qu’au fond de moi j’avais tacitement accepté la règle du jeu en demandant à ne pas la connaître. Il faudrait réfléchir à tout cela plus tard, ce ne serait pas le temps qui manquerait. Mais pour l’instant une tâche plus urgente m’attendait : empêcher l’assassinat de l’homme que j’avais moi-même désigné à ses bourreaux.

« Je crois avoir une idée », dis-je. Thorsen, Jones et Khoyoulfaz se tournèrent vers moi. Occupés à régler les détails pratiques de leur opération, ils semblaient avoir oublié ma présence. « Je vais endosser la responsabilité de toute l’affaire. J’expliquerai que j’ai voulu monter un canular. Je me ferai passer pour fou s’il le faut. »

Thorsen secoua la tête.

« Ça ne marchera pas…

— Pourquoi ? Ils veulent un coupable, je leur en donne un.

— Tu penses bien que le CFR a prévu ce cas de figure, intervint Jones. Le règlement des Opérations spéciales nous interdit d’abandonner un agent.

— Mais vous ne m’abandonneriez pas ! protestai-je. C’est moi qui me constituerais prisonnier. Et je ne parlerai pas, vous n’avez rien à craindre.

— Je regrette, dit Jones, c’est impossible.

— Mais…

— N’insiste pas, petit », dit Khoyoulfaz.

Je déplaçai la discussion sur un autre terrain en essayant de convaincre Jones (j’avais compris depuis un moment qu’il était inutile d’espérer échanger ce qu’il est convenu d’appeler des idées avec Khoyoulfaz ; de toute façon, il finirait par se ranger à l’avis de son supérieur) que nous n’avions pas encore envisagé toutes les options. Il parut d’abord sceptique puis accepta d’écouter mes arguments. Je repris le problème sous un autre angle, sans vraiment savoir où cela me mènerait, en espérant découvrir une sortie qui nous aurait échappé à tous les quatre. Je fis assaut d’éloquence durant près d’une heure. Chaque fois que l’inspiration me quittait, j’imaginais John Harkleroad avec sa femme et ses deux filles. J’imaginais ces dernières blondes et boulottes, plutôt jolies et en tout cas follement éprises de leur père. Une nouvelle idée me venait aussitôt et je repartais pour un tour, sans toutefois beaucoup progresser. Je dois reconnaître que Jones m’écouta attentivement et fit même des efforts pour me suivre dans les brumeux méandres de mon raisonnement. Khoyoulfaz, lui, ne se donna pas cette peine. Dès le début de ma tirade, il avait sorti de sa poche un couteau qui, déplié, était long comme mon avant-bras. Il en glissait la lame sous ses ongles, ramenant à chaque voyage des filaments de crasse gommeuse qu’il raclait sur le bord de la table. Quant à Thorsen, elle attendait de toute évidence de voir de quel côté pencherait la décision pour s’y rallier avec force.

Quand il devint manifeste que j’avais épuisé tous les artifices de la rhétorique, Jones m’acheva d’un seul trait. « Bon, dit-il, je pense que nous sommes maintenant d’accord pour dire que ce problème n’admet aucune autre solution. » Thorsen opina du bonnet et se tourna vers moi pour quêter mon assentiment. Khoyoulfaz essuya la lame de son couteau entre ses doigts, puis la replia dans un claquement sinistre. Il n’avait pas écouté un mot de mon intervention et il lui tardait de partir pour l’aéroport. La perspective de tuer un homme ne le troublait pas le moins du monde ; en fait, je crois qu’elle l’excitait.

Comme je ne répondais pas, Jones sortit de sa sacoche une feuille et un crayon et les tendit à Thorsen.

« C’est l’ordre de mission, dit-il. Le grand patron l’a paraphé mais j’ai besoin de vos contresignatures.

— Est-ce vraiment nécessaire ? » demanda Thorsen. Avec le recul, je pense que c’était moins la gêne d’envoyer un homme à la mort qui lui avait soufflé cette question, que la peur de laisser de sa complicité une trace qui pourrait un jour se retourner contre elle.

« C’est le règlement qui veut ça, répondit Jones.

— On croule sous la paperasse », maugréa Khoyoulfaz.

Une feuille de papier contre la vie d’un homme, et ce monstre osait parler de bureaucratie !

Thorsen lut l’ordre de mission, très vite, et le signa. Puis elle se leva et vint le poser devant moi.

« C’est inutile, dis-je, je ne signerai pas.

— Ne faites pas l’imbécile Dartunghuver, siffla Thorsen. Vous signez, ils s’en vont et vous n’en entendrez plus jamais parler.

— Vous ne pourrez pas me forcer », répliquai-je crânement.

J’ai souvent réfléchi à ce geste depuis le temps. Comment expliquer une résistance si manifestement vaine ? En fait, j’ai honte de l’avouer, mais je crois qu’à cet instant déjà j’avais abdiqué sur l’essentiel. John Harkleroad était condamné et je n’y pourrais rien changer. En revanche, je pouvais refuser d’apposer mon nom à côté de ceux de Thorsen et du chef des bouchers du CFR et j’étais bien résolu à user de ce droit, le dernier qui me restât. Quelle dérision en vérité…

« Je suis navré d’en arriver là, dit Jones, mais vous n’avez pas vraiment le choix. En refusant de signer, vous vous excluriez vous-même du CFR. Et vu ce que vous savez, nous n’aurions pas le droit de vous laisser en vie.

— C’est toi qui vois », résuma Khoyoulfaz d’un air indifférent.

La situation s’était singulièrement refroidie en l’espace de quelques minutes. Il n’y a pas si longtemps, nous recherchions ensemble une façon de sortir un fonctionnaire néo-zélandais de l’équation et voilà qu’à présent un individu armé (j’apercevais distinctement la bosse que faisait son arme sous sa veste) m’enjoignait de signer un papier, sous peine de ne pas me « laisser en vie ».

Je lus l’ordre de mission. Il était d’une concision remarquable : « Les agents de classe 2 Thorsen et Dartunghuver ayant placé par leur imprudence notre organisation en risque d’être découverte, j’ai demandé à l’agent hors classe Jones, des Opérations spéciales, de prendre toutes mesures, y compris les plus extrêmes, pour minimiser les conséquences des actes des agents susnommés Jones pourra se faire assister dans sa tâche par un agent des Opérations spéciales qu’il aura choisi lui-même. Je demande aux lecteurs de la présente de coopérer pleinement avec l’agent Jones et de mettre à sa disposition tous les moyens logistiques ou humains dont il pourrait avoir besoin. Fait à Berlin le 5 août 1995. » Je ne parvins pas à déchiffrer le patronyme de celui qui avait signé cet ordre, mais il était donné comme le « Contrôleur général ». Je reconnus la signature de Jones, au-dessus de la mention manuscrite « J’accepte la mission ». Thorsen avait signé sans autre formalité en me laissant de la place à droite de la feuille. Je levai la tête. Trois paires d’yeux étaient braquées sur moi. Soudain, j’explosai. Toute la colère que je contenais depuis le début de la matinée éclata brutalement.

« Enfin, Thorsen, dites-moi que je rêve. Nous ne sommes quand même pas entrés au CFR pour ça. Vous, je ne sais pas… Mais moi je ne voulais que m’amuser. C’était tellement drôle de créer des personnages imaginaires, d’inventer des anecdotes, de falsifier des sources. On ne faisait de mal à personne et on avait au moins l’impression d’avoir un peu de pouvoir. Vous, Gunnar et les autres, vous parliez de guerre, de captivité, de torture, mais je ne vous ai jamais pris au sérieux. Pour moi, c’était un élément supplémentaire du jeu, une façon de corser un peu les règles. Qui en voudrait à des types comme nous qui passent des heures à dépeupler sur le papier les profondeurs de la Baltique ? Vous n’allez pas me dire que nous menaçons la sécurité nationale tout de même !

— Je vous avais prévenu, Dartunghuver, murmura Thorsen, mais vous ne m’avez pas écoutée.

— Non, c’est vrai, je ne vous ai pas écoutée. Mais quelle idée aussi de parler sous forme d’énigmes ! Et d’ailleurs, vous auriez dû vous rendre compte que je ne m’impliquais pas autant que vous. Vous me l’avez assez reproché !

— Je ne sais pas, avoua-t-elle sincèrement. Vous étiez toujours si désinvolte…

— Parce que je jouais, Lena. Tout cela n’est qu’un jeu.

— Je t’assure que ce n’est pas un jeu, corrigea Khoyoulfaz.

— Rien ne vaut ça, continuai-je. D’accord, j’ai merdé. Mais on ne va tout de même pas envoyer homme à la mort pour ça.

— C’est trop tard, Sliv », lâcha Thorsen, complètement désorientée. Je ne l’avais jamais vue ainsi. Elle venait de perdre tous ses repères en une matinée. « Ils sont plus forts que nous, nous n’y pouvons rien.

— Ne dites pas cela, c’est trop facile. Alors, parce que les Opérations spéciales nous ont dépêché deux malabars, il faudrait baisser les bras. Et la culpabilité, vous y pensez ? Un mort sur la conscience, ça ne s’oublie pas. Vous croyez que vous pourrez encore vous regarder dans la glace après cela ?

— Taisez-vous, supplia-t-elle. Ne rendez pas les choses encore plus difficiles. Signez leur feuille et laissez-les partir.

— C’est qu’on a du pain sur la planche, ajouta Khoyoulfaz.

– Vous l’entendez, Lena ? Et c’est pour protéger des types de son espèce qu’il faudrait éliminer un père de famille ? Enfin, Jones, Khoyoulfaz, il y a bien un jour pour vous où tout a basculé, où votre chef sous a convoqués pour vous demander d’abattre un homme. Que lui avez-vous répondu ? "Oui chef’, "Bien chef" ?

— Tout juste », répondit Khoyoulfaz. Il devait juger que cette mascarade avait suffisamment duré, car il rangea le couteau qu’il avait ressorti pendant ma discussion avec Thorsen. « Bon, on y va ? » demanda-t-il à Jones. Il me regarda en rigolant : « Je ne te propose pas de nous accompagner à l’aéroport…

— Vous n’irez nulle part, dis-je.

— Voyez-vous ça, railla Jones.

— Vous ne sortirez pas de cette pièce », répétai-je en me mettant en travers de la porte. Thorsen m’observait avec effroi. Khoyoulfaz fut sur moi en deux pas.

« Pousse-toi de là, l’ami

— Pas question !

— T’es bête », dit l’Azéri avant de m’assommer d’un coup de poing.

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