Les falsificateurs

Antoine Bello · Chapitre 19 sur 42

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Les falsificateurs

Chapitre 5

 

Quoi qu’en pensât Lena Thorsen, le mémo Maharashtra (comme le baptisa un membre du Comité directeur) facilita grandement mon insertion au sein de la Compania Argentina del Reaseguro. Osvaldo Ramirez clama sur tous les toits que ma prédiction s’appuyait sur un modèle riemannien et en profita pour réclamer un doublement des crédits alloués à la recherche fondamentale. Mes collègues, eux, offrirent spontanément de me soulager des tâches quotidiennes afin que je puisse me consacrer pleinement à la prospective. Leur sollicitude n’était évidemment pas tout à fait désintéressée : chacun avait en mémoire la prime de 1 000 dollars et me pressait de m’atteler à l’étude des ouragans qui constituent, comme chacun sait, le fonds de commerce des réassureurs. J’acceptai bien volontiers leur coup de main et prétendis m’intéresser à la corrélation entre le coefficient de découpage des littoraux et la décélération des cyclones. La mise en évidence d’une relation entre ces deux critères conférerait un avantage concurrentiel décisif à ses découvreurs, expliquais-je un matin d’octobre en réunion de service sous l’œil approbateur de Ramirez. Mais j’avais besoin de calme. De calme et de temps. Mon équipe me donna les deux en me fichant la paix pendant plus d’un an.

Cette question provisoirement réglée, je m’attaquai à mes deux autres chantiers : l’apprentissage de l’espagnol et la prise de mon poste de falsificateur. Pendant les premiers mois, je sortis presque tous les soirs. J’avais sympathisé avec deux joyeux drilles du département commercial, Alex et Sergio, qui m’initièrent sans se faire prier à la vie nocturne cordobienne. Nous nous retrouvions après le travail au Cafe Atlantico sur la Calle San Jeronimo pour prendre une bière (ou deux ou trois), puis Sergio, dont le père était critique gastronomique, nous emmenait dîner dans un restaurant de steak chaque soir différent avant qu’Alex, le seul Argentin à ma connaissance capable de reconnaître plus de vingt variétés de bière belge, ne nous traîne de bar en bar jusqu’à 1 ou 2 heures du matin. Les effets de ce style de vie se firent rapidement sentir, négatifs (je pris cinq kilos en trois mois, j’économisais moins qu’en Islande) et positifs (je parlai rapidement comme un authentique gaucho et j’appris quantité de ragots sur Lena Thorsen). Au bout du compte, je m’estimai largement gagnant et je pus enfin espacer mes virées nocturnes. Je m’exprimais désormais quasiment sans accent et je connaissais Córdoba presque aussi bien que Reykjavik : il était temps de me mettre sérieusement au travail.

La besogne ne manquait pas. Le bureau recevait chaque semaine entre trente et quarante dossiers qui émanaient de toutes les entités du CFR. C’est Thorsen qui les affectait en fonction, disait-elle, de leur difficulté intrinsèque et de nos compétences spécifiques. J’avais l’impression d’hériter chaque fois des pires cas. Quand je discutais avec mes collègues, j’étais toujours surpris par la facilité de leurs dossiers ; j’aurais volontiers échangé cinq des leurs contre un des miens. Il existe en fait deux sortes de dossiers, du fait même qu’il existe deux sortes d’officiers traitants. Les premiers, dont faisait par exemple partie Gunnar Eriksson, traitent à leur niveau le maximum de problèmes. Ils ne s’adressent à Hong Kong ou à Córdoba qu’en dernier recours, quand ils n’arrivent pas à lever une incertitude ou quand ils pressentent, sans pouvoir la formaliser, qu’une autre approche améliorerait le couple efficacité/risque. Leurs dossiers sont à la fois stimulants et vaguement démoralisants, le fait qu’un officier traitant s’y soit déjà usé en vain les yeux et les méninges impliquant en effet que la réponse ne viendra pas aisément. Une deuxième famille d’officiers traitants ne s’embarrassent pas d’états d’âme et envoient sans même les regarder tous les dossiers de leurs agents. Au moins, on ne pourra pas leur reprocher d’avoir laissé passer une énormité : ils sont couverts. À l’arrivée, la qualité était forcément inégale, mais sur quatre dossiers, trois ne nécessitaient qu’une simple relecture de contrôle, ce qui permettait de se concentrer sur le seul qui en avait vraiment besoin. On l’aura compris, les dossiers dont j’écopais appartenaient presque exclusivement au premier groupe.

L’examen d’un dossier se déroule en deux étapes distinctes. Il faut d’abord vérifier scrupuleusement que l’agent a bien procédé aux falsifications qu’il décrit. Dans le cas du Bettlerkönig par exemple, j’avais indiqué que les quinze jours de tournage à Babelsberg figuraient dans les archives du studio. Diaz ne m’avait pas cru sur parole : il avait contacté l’agent berlinois qui avait personnellement commandité le faux document et l’avait inséré dans les registres d’époque. Cette confirmation systématique, qui peut paraître fastidieuse, permet régulièrement de débusquer des omissions. Le scénariste transmet sa demande au falsificateur local, qui accuse réception, promet de s’en occuper dans la semaine… et finit par oublier, pris dans un tourbillon de requêtes toujours plus urgentes. En théorie, le scénariste ne peut boucler son dossier (et son officier traitant ne peut le valider) sans que ne lui soient revenues toutes ses confirmations. Mais certains agents ne gardent pas le double des demandes qu’ils envoient dans le réseau et ont parfois du mal à démêler en relisant leur prose ce qui est vrai de ce qui aurait besoin d’un petit coup de pouce pour le devenir…

Mes collègues dénigraient volontiers cette partie du travail, qu’ils jugeaient morne, sans intérêt et, de manière générale, indigne de leur talent. Pour ma part, je l’appréciais plutôt : elle me donnait l’occasion de téléphoner dans le monde entier et de me familiariser avec l’organigramme tentaculaire du CFR. J’appris à quelle heure appeler, qui demander et comment formuler mes questions afin d’éviter les réponses vagues qui ne m’avanceraient à rien. Je n’hésitais pas à bavarder quelques minutes ni à solliciter l’avis de mon interlocuteur sur la qualité générale du dossier.

Quand quelqu’un me rendait un service, je reconnaissais ma dette et lui offrais d’en faire autant pour lui à l’occasion. Bref, je construisais mon carnet d’adresses.

La deuxième partie du métier se laisse moins facilement circonscrire. Elle consiste à améliorer le profil efficacité/risque du dossier, autrement dit à tenter d’atteindre les mêmes objectifs en réduisant les risques d’être découverts. Toujours pour reprendre l’exemple du Bettlerkönig, avais-je vraiment besoin d’inventer une séance spéciale à la Cinémathèque pour conférer une existence à l’œuvre de von C. ? N’aurais-je pas pu me contenter de la projection privée de Sadoul ? Plus besoin dans ce cas de convoquer Daney, Marker et Doniol-Valcroze. Plus de danger non plus de me tromper sur les horaires des séances ou de situer Truffaut à Paris quand il tournait au Portugal… Toutefois, dans ce cas précis, Diaz avait jugé que le risque se justifiait et que le scénario ne fonctionnerait pas aussi bien sans le récit de cette séance de cinéma unique devant l’intelligentsia parisienne. Mais il aurait tout aussi bien pu retoquer le dossier, charge à lui dans ce cas de suggérer d’autres sources moins dangereuses.

C’est évidemment là que réside la difficulté du métier de falsificateur. Les paresseux – et je confesse à regret qu’il m’arrivait d’en faire partie – se bornent à supprimer des sources ou à répéter à l’infini celles dont ils sont certains. Bien sûr, ils réduisent les risques, mais aussi l’intérêt du dossier, jusqu’à retirer parfois à celui-ci toute chance de trouver son public. Les véritables falsificateurs au contraire se feraient tuer plutôt que d’appauvrir le scénario. Ils conçoivent chaque dossier comme un nouveau défi, comme une histoire dont l’auteur a nécessairement ses motifs et qu’il s’agit maintenant de rendre crédible par tous les moyens. Le travail ne leur fait pas peur : au contraire, ils n’aiment rien tant que de passer une nuit blanche à remettre d’équerre un dossier mal ficelé. Aucune source n’est sacrée, toutes sont négociables et peuvent, que dis-je, doivent être améliorées. L’auteur fait raconter son histoire par un journaliste de Business Week : pourquoi ne pas placer ses paroles dans la bouche d’un Prix Nobel d’économie ? Il s’efforce d’installer un nouveau courant pictoral allemand : la formation d’un mouvement réactionnaire, baptisé « Collectif de Berchtesgaden » ou « À bas les Dadas », en accroîtrait la vraisemblance et tant pis si cela implique d’élire un bureau, de choisir un président dans le catalogue de légendes de Berlin et de publier pendant un an une lettre d’information insipide et bien-pensante.

Je voyais bien tout cela. J’avais bénéficié des meilleurs instructeurs : Gunnar Eriksson d’abord, les plus grands spécialistes du CFR à Honolulu, Alonso Diaz et Lena Thorsen à présent. Et pourtant, je pataugeais dans mes dossiers, incapable que j’étais de m’affranchir des sources traditionnelles (la thèse universitaire, le rapport d’expert, les notes posthumes…) et d’imaginer le personnage ou la situation qui changerait radicalement la perspective de l’histoire. Et les rares fois où je parvenais à renforcer la charpente du dossier, je commettais quelque balourdise qui anéantissait tous mes efforts, comme ce jour où j’attribuai une analyse datée de 1971 sur les rivalités ethniques en Afrique à un général angolais, sans réaliser que l’Angola n’avait obtenu son indépendance qu’en 1975. J’en rougis encore.

J’essayais bien entendu de corriger mes faiblesses. Après tout, j’étais venu à Córdoba pour cela. Mais les mois passaient et, même si j’avais incontestablement accompli des progrès méthodologiques, je me sentais toujours aussi peu sûr de moi quand il s’agissait de porter un jugement sur la solidité d’un dossier Il faut dire que Thorsen ne faisait rien pour flatter mon ego. Pour commencer, elle repassait systématiquement derrière moi. Le moindre rapport, la moindre notule en marge d’un dossier atterrissaient sous ses yeux, et m’attiraient des remontrances où affleurait parfois son exaspération : « Révisez les protocoles de croisement de sources », « Votre juge d’instruction a la retraite n’est pas crédible, demandez à Berlin de vous fournir une légende », « Le témoignage de la concierge suffisait amplement : pourquoi faut-il toujours que vous en rajoutiez ? » Je tentai plus d’une fois, en reculant le plus possible l’examen d’un dossier, d’échapper à cette redoutable correction, mais Thorsen veillait au grain. Elle m’appelait généralement juste avant l’heure limite pour s’assurer que je serais dans les temps. « Alors, Sliv, ce dossier Congo, il serait temps de s’y mettre si vous voulez que je puisse le viser avant qu’il parte. » À croire qu’une caméra perchée au-dessus de ma porte la renseignait sur mes moindres faits et gestes… Je me demandai d’ailleurs souvent si nous étions tous logés à la même enseigne. Nous étions à ma connaissance une petite dizaine à traiter la palanquée de dossiers qui nous arrivaient chaque semaine. Thorsen ne pouvait raisonnablement consacrer autant de temps à chacun d’entre nous ; même pour elle, les journées n’avaient que vingt-quatre heures. Quand je lui posai une fois carrément la question, elle me répondit, l’air très surpris : « Mais il est normal que je m’occupe davantage des plus faibles, non ? », comme si la hiérarchie des différents agents était de notoriété publique.

Je respectais le jugement professionnel de Thorsen, beaucoup moins la façon dont elle fourrait son nez dans mes affaires alors que nous n’avions officiellement aucun lien de subordination. Elle prenait un malin plaisir à me remonter les bretelles en public, notamment les jours où Diaz passait au bureau. Son sujet de récrimination favori concernait mon prétendu manque d’assiduité. C’est un fait, je ne suis pas un bourreau de travail ; du reste, je ne m’en suis jamais caché. J’arrivais le matin sur le coup de 8 heures et le soir, quand vers 18 heures 30 les étages commençaient à se vider, je ne voyais aucune raison de ne pas suivre le mouvement. Je ne m’étais quand même pas transporté à l’autre bout de la planète pour moisir toute la journée derrière un ordinateur. Évidemment, Thorsen, elle, passait sa vie au bureau. Les femmes de ménage racontaient à qui voulait l’entendre que la señorita Thorsen arrivait avant elles chaque matin et repartait souvent après minuit. Elle ne repassait chez elle que pour prendre une douche et se changer. Le reste du temps, elle laissait des messages d’un ton exagérément professionnel sur ma boîte vocale, du style : « Sliv, c’est Thorsen. Il est 21 heures 30. Rappelez-moi quand vous serez rentré de dîner », ou encore : « Sliv, il est 7 heures 15. Je vous attends pour faire le point sur les dossiers de la semaine. Vous êtes bloqué dans les bouchons ? »

Je sais aussi qu’elle n’appréciait pas mon comportement avec les Argentins. Elle détestait tout particulièrement Alex, qui lui avait fait des avances à son arrivée. « Cessez de les traiter comme s’il s’agissait de copains, me disait-elle sans cesse. – Mais ce sont des copains, répondais-je sincèrement. Manolita m’apprend à danser le tango et je joue au foot avec la comptabilité tous les mardis. » Sur ce, elle hochait la tête avec commisération : « Mon pauvre Sliv, vous n’arriverez jamais à vous faire respecter. » Je n’avais pas grand-chose à répondre à cela, sinon qu’il ne rentrait ni dans mes attributions ni dans mes intentions de me faire respecter. Mais j’étais mal placé pour donner des leçons à Thorsen. Car elle savait se faire respecter, et même craindre. Ceux qui travaillaient dans son équipe la tenaient pour une vestale inflexible, exigeante avec elle-même et intraitable avec les autres. Il ne serait venu à l’idée de personne de lui rendre un dossier en retard ou d’oublier de la rappeler quand elle laissait un message. De là à dire qu’elle était aimée de ses troupes, il y a un pas que je me garderais bien de franchir. Les hommes cherchaient à se concilier ses bonnes grâces (les malheureux n’avaient aucune chance) ; les femmes la détestaient, pour sa beauté évidemment mais aussi pour le mépris qu’elle affichait à l’égard des Argentines qui se laissaient confiner dans des tâches subalternes.

Une rumeur revenait souvent, que je ne pus faire autrement que d’entendre : Lena Thorsen aurait plaqué son petit ami allemand le jour où elle avait reçu son avis d’affectation à Córdoba. Le pauvre garçon avait émis le souhait de l’accompagner en se mettant en disponibilité de son employeur, mais elle avait anéanti ses espoirs d’une seule phrase. De cette fameuse phrase circulaient plusieurs versions : « J’aurai autre chose à faire que de te donner des cours d’espagnol » ; « Vu le mal que tu as eu à trouver ce travail, tu ferais mieux de t’y accrocher » ; « J’aurai plus vite fait de retrouver quelqu’un sur place », etc. La dernière avait naturellement les préférences des commères, car elle autorisait toutes les supputations : Lena Thorsen avait-elle trouvé au sein de la race argentine un spécimen qu’elle jugeait digne de partager sa vie ? Personnellement, j’en doutais, mais je n’ai jamais été très calé sur ces sujets-là. Je dois toutefois avouer que j’accordais à cette question une attention redoublée depuis qu’Alex avait un jour déclaré devant Lena que nous avions elle et moi le devoir de perpétuer la pureté de la race scandinave. Nous avions tous les deux rougi (voir le sang monter brusquement aux joues de Lena Thorsen est un spectacle que chaque homme devrait avoir le droit de contempler au moins une fois dans sa vie) et l’éclair de rage que j’avais lu dans les yeux de Lena m’avait envoyé des frissons délicieusement érotiques dans tout le corps. (J’expliquai plus tard à Alex que l’Islande n’est pas, contrairement à l’idée reçue, un pays scandinave. Le bougre me répondit qu’il le savait pertinemment.)

Sans doute la jalousie entrait-elle pour une part dans la dureté que s’efforçait d’afficher Thorsen devant moi. C’est en tout cas ce que je me disais les soirs où je repartais chez moi avec trois dossiers à reprendre, encore un peu ébranlé par ses jugements lapidaires en islandais essuyés en fin d’après-midi. Thorsen n’avait toujours pas digéré mon prix du meilleur premier dossier ; elle remettait souvent le sujet sur le tapis, tantôt pour y chercher les prémices de mes insuffisances de falsificateur, tantôt pour jeter le doute sur les qualifications du jury, « une bande d’apparatchiks qui ont perdu tout contact avec le travail de terrain ». Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, un Trophée du meilleur premier dossier accompagne un agent pendant toute sa carrière. Diaz avait longuement insisté sur ce haut fait d’armes en me présentant aux autres agents du bureau. Or c’était la seule distinction qui manquait dans les états de service par ailleurs irréprochables de Thorsen, et je savais qu’elle en éprouvait de l’amertume. Un soir où elle m’avait tancé un peu plus vertement qu’à l’accoutumée, je lui fis passer pour relecture un courrier destiné au Centre de Londres que je venais de composer. Elle m’appela aussitôt sur ma ligne interne pour me demander pourquoi j’avais cru bon d’accoler une étoile à ma signature.

« Oh ça ? dis-je. C’est l’astérisque que nous utilisons entre vainqueurs du Trophée du premier dossier pour nous reconnaître. »

J’entendis distinctement Thorsen déglutir à l’autre bout du fil.

« Jamais entendu parler, rétorqua-t-elle un rien trop vite.

— Normal, dis-je en parachevant mon triomphe. Djibo m’a confié qu’il ne souhaitait pas que ça s’ébruite, trop de gens pourraient être tentés d’usurper une étoile qu’ils n’ont pas gagnée. » Et je raccrochai, à la fois exultant et vaguement honteux de ma mesquinerie.

Mais je suis convaincu que l’acrimonie de Thorsen avait un autre motif. Sans vouloir verser dans la psychologie de bazar, je pense que le fait d’être une femme décuplait son esprit de compétition. Les femmes ne forment pas plus de 30 ou 35 % des effectifs du CFR, sans que cela puisse vraiment s’expliquer. « Les femmes sont moins nombreuses à l’embauche, avancent les hommes. Leur proportion ne varie pas significativement à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie. » « Faux, répliquent invariablement les femmes. Si l’on nous appliquait les mêmes critères de promotion qu’aux hommes, nous serions depuis longtemps majoritaires au Comité exécutif. » J’ai toujours trouvé cette querelle un peu vaine dans la mesure où tous les agents ou officiers traitants avec qui j’en ai discuté ignorent la composition du Comité exécutif. Mais Thorsen a toujours été persuadée que c’est une femme qui préside aux destinées du CFR. J’imagine qu’elle puise à cette certitude une motivation supplémentaire pour écraser ses petits camarades.

Donc Thorsen ne m’aimait pas. Soit. Malheureusement pour moi, elle avait dans le match qui nous opposait l’avantage du terrain. C’était une redoutable falsificatrice, je ne reviendrai jamais là-dessus. Bien sûr, elle ne m’arrivait pas à la cheville en matière de scénario, mais dans l’organisation du CFR, Córdoba traite des sources et non des scénarios. Il m’avait fallu un peu de temps pour comprendre à quel point mon avis d’affectation m’avait placé en situation de faiblesse. Rien dans mon travail ne mettait mes qualités en valeur, c’était même à croire que mon poste avait été conçu uniquement pour souligner mes carences. Je me trouvais dans la position du joueur de tennis dont l’adversaire s’obstine à pilonner le revers déficient. Au mieux, il s’en sort honorablement ; au pire, il est ridicule. J’étais le plus souvent ridicule.

Après tout, c’était peut-être Lena qui avait le mieux cerné la situation le jour où elle déclara sans aucune malice : « C’est drôle, Sliv, vous progressez moins vite que je ne m’y attendais. »

 

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