Les falsificateurs
Chapitre 11
Yakoub Khoyoulfaz ne croyait pas aux cours théoriques. « C’est bon pour les polars de l’Inspection générale », disait-il en rigolant. Il était un fervent partisan de l’enseignement par immersion. Après quinze jours de préparation commando à Krasnoïarsk, je fus parachuté en Suède pour ma première mission. Niklas Sundström, le directeur du Bureau de Stockholm, avait besoin d’aide pour mettre de l’ordre dans un dossier qui portait sur l’adolescence d’August Strindberg et dont les biographes habituels du grand homme commençaient à pointer les contradictions. Il s’était conformé au règlement en alertant le Comité exécutif, le seul organe habilité à mandater les Opérations spéciales.
Je me présentai un lundi matin à Sundström, qui m’accueillit à bras ouverts. À ma grande surprise, il me décrivit auprès de son équipe comme le « messie de Krasnoïarsk ». Je compris à la mine soulagée de ses collaborateurs que les entités avaient une perception des Opérations spéciales fort différente de ce que j’avais pu imaginer. Les agents de terrain ne voyaient nullement en nous des juges ou des censeurs, nous considérant au contraire comme des magiciens infaillibles capables de faire disparaître les problèmes qu’eux-mêmes avaient créés par leur maladresse. En conséquence, ils nous déroulaient le tapis rouge, nous réservaient des chambres dans les meilleurs hôtels et se tenaient à l’écoute de nos moindres desiderata.
J’adorais ces missions courtes – leur durée excédait rarement quelques jours –, où je débarquais en pays inconnu, me faisais expliquer la situation et me mettais immédiatement au travail. Les problématiques étaient incroyablement variées, tant dans les thèmes que dans l’approche à adopter. Je me souviens par exemple d’un séjour à Minneapolis (dont les hivers n’ont pas grand-chose à envier à la Sibérie) où, avec l’aide de deux jeunes agents, je récrivis en un week-end toute la politique sanitaire du Lesotho. Je progressais rapidement, comme si toutes mes expériences précédentes n’avaient eu que pour but de me préparer à ce métier. Je mesurais mieux à présent ce que m’avait apporté mon passage à Córdoba ; j’apercevais immédiatement les failles des dossiers qu’on me présentait, plaçant sans hésiter une probabilité sur leur chance d’être découvertes. Quelques coups de fil me suffisaient généralement pour déterminer l’ampleur des réparations nécessaires. Même si j’étais par nature plus enclin à rescénariser qu’à corriger, je ne laissais plus mon bon plaisir me dicter ma conduite. J’en étais récompensé par le sentiment de satisfaction que j’éprouvais chaque fois que je refermais un dossier : moi qui mettais naguère cette organisation en péril, j’en étais maintenant le défenseur le plus consciencieux et pas le moins habile.
Le poste comportait également une dimension sociale non négligeable. Mon réseau s’étendait à vue d’œil. Je sentais bien que ma réputation me précédait partout où j’allais et que mes interlocuteurs quêtaient systématiquement mon approbation. Les patrons d’entités invitant traditionnellement à leur table les agents des Opérations spéciales de passage, je me retrouvais à discuter d’égal à égal avec des directeurs de Bureaux de vingt ou trente ans mes aînés.
Je ne travaillais évidemment pas seul. J’accompagnais toujours un agent plus expérimenté, généralement hors classe, qui bien que surveillant étroitement mon travail, m’abandonnait volontiers sa part de la besogne pour aller discutailler avec ses vieux copains. Je ne m’en formalisais pas : j’étais jeune et j’avais encore tout à apprendre. Du reste, j’attendais autre chose de ces vétérans : qu’ils me fassent partager leur expérience. Certains avaient plusieurs centaines de missions à leur actif et pouvaient enchaîner les anecdotes pendant des heures. J’adorais les faire parler du CFR lui-même, de la façon dont le rôle des Opérations spéciales avait évolué dans le temps ou de la stricte séparation des pouvoirs qui existait entre les corps et le Comité exécutif. J’en appris plus grâce à eux pendant ces six premiers mois aux OS qu’au cours de mes cinq premières années réunies.
J’eus à deux reprises l’immense privilège de faire équipe avec Khoyoulfaz, qui me conquit littéralement par sa gentillesse. Pour lui, le CFR n’était qu’une idée ; ce qui comptait, c’étaient les hommes et les femmes qui le composaient. « Notre organisation, m’expliqua-t-il, ne compte que quelques milliers de membres. Avec de la patience et une bonne mémoire, il est possible de presque tous les connaître. » Il ne semblait de fait dépaysé nulle part. Je le vis manger du singe au Congo et des sauterelles à Bangkok. Il avait soigneusement choisi nos missions. La première, particulièrement épineuse, dépassait mes compétences et me donna un aperçu de son savoir-faire. La seconde était triviale et nous laissa du temps pour revenir sur son numéro d’acteur à Córdoba. Je mesurai la finesse du patron des Opérations spéciales quand il m’expliqua ce que je n’osais m’avouer à moi-même, à savoir qu’il me faudrait plusieurs années pour exorciser totalement le souvenir de cette journée. « Lena l’a enfoui au fond de sa mémoire, mais je vois bien que toi, tu n’as pas envie d’oublier. C’est bien qu’on se connaisse. Je me débrouillerai pour que tu rencontres Jones lors de ton passage à Krasnoïarsk. »
Le problème, c’est que je ne posais plus souvent mes valises en Sibérie. Le monde devenait mon jardin. À force de vivre dans les avions, il me semblait tout naturel de terminer une mission le jeudi à Karachi et d’en démarrer une nouvelle le lundi à Brisbane. Je me ménageais quelques jours de tourisme chaque fois que c’était possible, quitte justement à ne plus jamais repasser par l’Académie. Cela signifiait malheureusement que je ne rattraperais jamais le temps perdu avec mes condisciples de première année. Luis Carildo continuerait à me voir sous les traits du cow-boy solitaire et je devais bien admettre que cela me peinait un peu. J’appelais de temps à autre Stéphane Brioncet, que sa félicité conjugale toute neuve aidait à supporter la monotonie de son poste aux Ressources humaines. Je ne vis Lena qu’une fois cette année. Je lui succédai à Milan, où elle avait coincé un petit malin qui s’amusait à lancer la police italienne sur la piste de mafiosi imaginaires. Elle s’était mis tout le Bureau à dos en moins d’une semaine.
Début décembre, Khoyoulfaz me confia ma première mission en solo. Contrairement à la plupart des dossiers qui exigeaient une intervention immédiate, celui-ci ne présentait pas de caractère d’urgence particulier et pouvait être traité depuis Krasnoïarsk. Le CFR n’était pas encore en danger d’être découvert mais l’un de ses scénarios, échafaudé au début des années cinquante, était critiqué de toutes parts et risquait de s’effondrer.
Je m’absorbai dans la lecture du dossier, qui comportait plus d’un millier de pages. Peu après la Deuxième Guerre mondiale, l’agent norvégien de classe 3 Ole Gabriel Hagen s’était mis en tête de faire croire au monde que les Vikings avaient découvert le continent américain plusieurs siècles avant Christophe Colomb. C’était parfaitement plausible : les Vikings avaient découvert l’Islande en 870 et colonisé le Groenland au X° siècle ; de là à imaginer qu’ils aient pu pousser jusqu’en Amérique, il n’y avait qu’un pas. Plusieurs légendes scandinaves mentionnent d’ailleurs une telle odyssée. Mais, en 1950, aucun historien ne les prenait au sérieux.
Les notes de Hagen, pieusement conservées par les archivistes du CFR, ne m’éclairaient guère sur ses intentions. Hagen entendait manifestement rappeler aux États-Unis leur dette à l’égard de l’Europe (à une époque où le plan Marshall les autorisait à s’en croire affranchis) en soulignant au passage l’avantage que représenterait pour le CFR de pouvoir recourir aux figures de la mythologie nordique pour décrypter les idiosyncrasies américaines. Je soupçonnais la véritable explication d’être plus prosaïque : Hagen était un joueur invétéré (plusieurs citations de l’Inspection générale émaillaient son dossier personnel) qui s’était passionné pour les Vikings le jour où il avait découvert qu’il descendait en ligne presque directe du célèbre chef de guerre Harald à la dent bleue.
Le plan de Hagen était d’une simplicité biblique : faire apparaître l’Amérique sur une mappa mundi (une carte du monde) antérieure à 1492. C’était le projet de sa vie et il entendait bien n’en négliger aucun aspect. Il chercha d’abord à se procurer – en dehors des circuits officiels – un parchemin vierge très ancien, mais toutes les pièces qu’on lui signalait étaient soit déjà utilisées, soit trop récentes. En 1951, après trois ans de recherches, il se porta acquéreur, à travers une fondation religieuse, du fonds de la bibliothèque d’un monastère andalou au seul motif qu’il comprenait plusieurs rouleaux de parchemin en peau de mouton datant de la première moitié du xve siècle.
L’élaboration de la mappa mundi fut un effort collectif. Hagen coordonna les contributions de cinq cartographes spécialistes du Moyen Âge sans jamais leur révéler évidemment à quoi il emploierait leurs travaux. Il fit plusieurs choix, forcément discutables, en obéissant à un double impératif : la représentation de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie devait être aussi proche que possible des documents de l’époque afin de crédibiliser par ricochet la présence de l’Amérique ; la carte devait puiser certains éléments à la source des légendes scandinaves (ce que Lena dans sa pédanterie aurait appelé un « facteur de corroboration »).
Le meilleur faussaire du CFR – un Grec du nom de Kandalis dont j’avais employé le fils trois ans plus tôt à Córdoba – se chargea de la réalisation pratique. Il gâcha trois parchemins avant que Hagen ne se se déclare satisfait du résultat. Le Norvégien s’était évidemment gardé de représenter l’Amérique sous les contours que nous lui connaissons aujourd’hui. Il avait dessiné une île oblongue orientée Nord-Sud, grande comme environ la moitié de l’Europe, à laquelle il avait accolé un texte latin signifiant à peu près : « Par la volonté de Dieu, après un long voyage depuis l’île du Groenland vers les plus lointaines parties restantes de l’océan d’Occident, naviguant vers le sud au milieu des glaces, les compagnons Bjarni et Leif Eriksson ont découvert une nouvelle terre, extrêmement fertile et ayant même des vignes, qu’ils ont nommée Vinland. » Je souris en lisant ces lignes, car elles empruntaient à une histoire bien connue des écoliers islandais, la Saga d’Erik le Rouge.
Hagen, qui savait que son œuvre serait scrupuleusement examinée, s’avisa qu’elle semblerait plus crédible si elle apparaissait en compagnie d’autres pièces réellement authentiques. Par chance, le CFR possédait dans sa collection – dont j’entendais parler pour la première fois et sur laquelle je me promis d’interroger Khoyoulfaz – un manuscrit inestimable : un codex intitulé Historia Tartorum (Histoire des Tartares) dans lequel un moine franciscain, Giovanni da Pian del Carpine, relate son voyage chez le Khan de Karakoram aux alentours de 1245. Dans une lettre enflammée datée du 12 janvier 1953 que j’avais sous les yeux, Hagen suppliait le Comité exécutif de le laisser relier l’histoire des Tartares et la carte du Vinland dans un même ouvrage.
Il eut gain de cause au printemps 1953 (la signature figurant au bas de la lettre d’acceptation est évidemment illisible). En 1957, la carte du Vinland fit son apparition chez un bouquiniste de Genève, passa entre plusieurs mains, dont celles du marchand d’art Laurence C. Whitten et du philanthrope Paul Mellon, ce dernier finissant par l’offrir à l’Université Yale en 1965 dans un grand tapage de publicité. Yale recruta immédiatement les services du docteur Raleigh Ashlin Skelton, un émérite cartographe britannique, dont le rapport concluant à l’authenticité du document eut deux conséquences inattendues : Yale fit assurer la carte du Vinland pour la modique somme de 25 millions de dollars et Ole Gabriel Hagen fut promu agent hors classe.
Toutefois Hagen ne savoura pas longtemps son triomphe. En 1972, un autre docteur, Walter McCrone, mit en évidence, en analysant l’encre de la carte, des traces d’anatase, une forme cristalline du dioxyde de titanium inconnue avant le XX° siècle. Comme s’ils avaient attendu ce signe depuis des années, plusieurs historiens sortirent du bois et listèrent les incohérences du document. On estimait généralement que la première circumnavigation du Groenland remontait à l’année 1900 ; comment la carte du Vinland pouvait-elle donc représenter le Groenland dans une forme et des dimensions presque exactes ? Les linguistes ne manquaient pas non plus d’arguments. Le texte latin contenait plusieurs fois la diphtongue ce, quand les copistes du XV° siècle se contentaient d’un simple e ; et, d’ailleurs, ils n’auraient jamais latinisé le nom « Eriksson » en « Erissonius » : cet usage n’était apparu qu’au XVII° siècle.
Devant cette avalanche d’éléments concordants, les curateurs de Yale battirent prudemment en retraite et annoncèrent qu’ils se rangeaient à l’opinion dominante : la carte du Vinland était un faux. Hagen vécut ce revirement comme une trahison. Dans son journal (qui était annexé au dossier), il fustigeait la pusillanimité de « ces universitaires toujours d’accord avec le dernier qui a parlé ». Il commença à perdre les pédales dans les années quatre-vingt. Un rapport médical réalisé à la demande de l’Inspection générale montre que dans les dernières années de sa vie, Hagen s’identifiait tellement à sa cause qu’il lui arrivait d’oublier qu’elle n’avait jamais existé que dans son imagination. Il se suicida en 1990 en apprenant que Yale avait prêté la carte du Vinland au British Museum pour une exposition intitulée The Fake Exhibition. La carte y figurait en bonne place, aux côtés du suaire de Turin.
Yale avait peut-être flanché, mais le CFR, lui, restait loyal aux siens. Abasourdi par la mort de Hagen, un de ses collègues et amis du Bureau d’Oslo, Svein Jacobsen, s’assigna un fol objectif : refaire authentifier la carte du Vinland. Il sollicita le concours des Opérations spéciales. Khoyoulfaz n’eut pas le courage de le lui refuser. Le CFR engagea des moyens considérables au service d’une opération de diversion sans précédent. Le stratagème fonctionna partiellement : en 1992, Thomas Cahill, un historien américain, indiqua qu’il avait trouvé de l’anatase dans plusieurs autres manuscrits médiévaux dont l’authenticité ne souffrait aucune discussion ; il précisa toutefois que l’anatase de la carte du Vinland était d’une origine différente, probablement synthétique. Quelques historiens se remirent quand même à croire à l’odyssée de Leif Eriksson ; la mémoire d’Oie Gabriel Hagen était momentanément sauve.
Mais Khoyoulfaz savait bien que la carte du Vinland n’avait pas fini de hanter le CFR. Yale n’avait pas résisté à la tentation de publier en 1995 un nouvel ouvrage réaffirmant l’authenticité de sa mappa mundi. De nombreux scientifiques, piqués au vif par cette démonstration d’arrogance, proposaient déjà de soumettre le document et son encre à de nouvelles analyses. Khoyoulfaz s’était montré très clair : le CFR ne pouvait plus se contenter de réagir, il lui fallait reprendre la main.
Certes, pensai-je en refermant le dossier. Mais comment ? Pour moi, la cause était entendue : un jour ou l’autre, on établirait de manière indiscutable que la carte était un faux. Il y a cent ans, les experts scrutaient les œuvres douteuses au microscope. Cinquante ans plus tard, ils s’étaient rués sur une nouvelle invention, la datation au carbone 14 qui permettait de déterminer à quelques années près quand une toile avait été peinte. Aujourd’hui, les nouvelles technologies moléculaires laissaient encore moins de chance aux contrefacteurs. D’ailleurs, presque tous les grands faux de l’histoire du CFR avaient fini par être percés à jour. Ils avaient fait illusion pendant cinq ans ou deux siècles avant de succomber à un nouveau test que leur créateur, si adroit fût-il, n’avait pas anticipé.
Svein Jacobsen avait rendu un dernier hommage à son ami Hagen, mais il n’avait fait que reculer l’inéluctable. Je n’arriverais pas à sauver la carte du Vinland, c’était entendu, mais je pouvais au moins lui offrir une sortie honorable. Je décidai d’élargir le champ de mes recherches.
Je fis dès le premier jour une trouvaille prodigieuse. En 1960, un couple d’explorateurs norvégiens, Hans et Anne Stine Ingstad avait découvert les restes d’un village viking à l’Anse-aux-Meadows, sur l’île de Terre-Neuve au Canada. La datation au carbone 14 avait établi de manière irréfutable que les vestiges – plusieurs bâtiments dont une forge et une scierie – remontaient à la fin du X° siècle. Le doute n’était donc plus permis : les Vikings avaient bien accosté en Amérique du Nord cinq siècles avant Christophe Colomb, même si, selon les historiens, ils ne s’étaient pas attardés plus de quelques années.
Le CFR ne fait parfois que devancer l’histoire, avait coutume de dire Gunnar. Ce dossier en était le meilleur exemple : dans une sorte d’intuition fulgurante, Ole Gabriel Hagen avait imaginé l’histoire et les faits lui avaient donné raison. Le plus étonnant, c’est qu’il n’en avait conçu aucune fierté. Il aurait pu estimer en apprenant la nouvelle de la découverte de l’Anse-aux-Meadows que sa mission était terminée. Personne ne lui aurait chipoté son succès. Pourtant il n’avait pas lâché le morceau. Il ne lui suffisait pas de savoir que les Vikings avaient bien traversé l’Atlantique, il espérait encore prouver qu’ils l’avaient fait en suivant sa carte. Les médecins du CFR appelaient cette pathologie, relativement fréquente chez les joueurs, le « syndrome du démiurge ».
Je sus que je touchais au but quand je rencontrai au détour d’un article un autre personnage haut en couleur : le Père Joseph Fischer, un jésuite autrichien épris de cartographie médiévale, qui suggérait dès 1902 que les Vikings avaient mis le pied en Amérique bien avant Christophe Colomb. Fischer ne dédaignait pas les scoops : on lui devait la découverte de la première carte contenant le terme « America ». Je demandai à ce stade au Bureau de Vienne de me fournir davantage d’informations sur son compte. Je retins ma respiration en lisant la notice biographique préparée par un jeune agent de classe 1 : le père de Fischer était peintre et l’on pouvait imaginer qu’il avait enseigné à son fils les techniques élémentaires de mélange de pigments. Le reste de la notule décrivait un homme fin, sûr de ses idées et qui se serait sans doute fort bien entendu avec Ole Gabriel Hagen. Il ne m’en fallait pas davantage : je fis fabriquer quelques courriers signés du Père Fischer qui imitaient l’écriture de la carte du Vinland et je lançai la rumeur selon laquelle l’ecclésiastique était l’auteur de la fausse mappa mundi. J’ajoutai qu’il n’avait réalisé le document que pour son usage personnel avant d’en être dépossédé quand les nazis avaient saisi la collection du collège jésuite où il officiait, ce qui expliquait pourquoi la carte n’avait ressurgi que bien des années plus tard. Je n’avais pas imaginé que ma version prendrait aussi rapidement. Aujourd’hui, plus grand monde ne doute des origines autrichiennes de la carte du Vinland. Le Père Fischer y a gagné une postérité amplement méritée.
Ainsi tout finissait bien. Les Vikings avaient réellement découvert l’Amérique. Ole Gabriel Hagen pouvait reposer en paix. Nous avions perdu la bataille de la carte du Vinland, mais personne ne soupçonnerait jamais notre rôle dans l’affaire. Une seule chose me chagrinait cette propension qu’avait le CFR à produire des faux documents qui risquaient de se retourner un jour contre lui. Je partageai mon inquiétude avec Yakoub, qui m’invita à coucher mes réflexions par écrit. Je m’exécutai volontiers en expliquant pourquoi, selon moi, la falsification physique avait vécu.
« La production de faux convaincants, capables de résister à un examen scientifique approfondi, va devenir de plus en plus difficile, pour ne pas dire carrément impossible, écrivais-je en conclusion de mon mémo. Des dossiers comme la carte du Vinland n’ont plus leur place dans notre organisation. Ils la mettent en danger pour des victoires qui seront de plus en plus éphémères. Pourquoi prendre ce risque quand l’avènement de l’ère numérique nous ouvre tant d’opportunités fabuleuses ? Je pense qu’il est temps pour le CFR de changer de paradigme et de concentrer ses efforts sur ce qu’il fait le mieux : la manipulation des mots et des idées ».
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