Les falsificateurs

Antoine Bello · Chapitre 26 sur 42

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Les falsificateurs

Chapitre 12

 

 

Je reçus dix jours plus tard une lettre de Toronto. La Commission de discipline avait décidé de me suspendre de toutes mes fonctions au sein du CFR pendant six mois. Je ne serais pas payé durant cette période. Je disposais de deux semaines pour faire appel.

Le jour même, je m’envolai pour Brême afin de rendre visite à ma sœur. Mathilde a six ans de plus que moi. Cet écart d’âge explique que nous n’ayons jamais été très proches étant enfants. Toutefois, avec les années, la différence tendait à s’estomper et nous nous étions découvert de plus en plus d’affinités. En 1989, Mathilde avait épousé Horst Menschel, un Allemand qu’elle avait rencontré à la faveur d’un stage à Cologne et avec qui elle était restée en contact pendant plusieurs années. Depuis 1990, ils étaient installés à Brême, où Horst occupait un poste important (c’était en tout cas ce que disait ma mère) dans une société chimique. Mathilde s’était temporairement arrêtée de travailler pour s’occuper du petit Uli, né en 1992, mais maintenant qu’il allait au jardin d’enfants, elle avait repris des études de dessin, qui devaient à terme lui donner le droit d’enseigner au collège.

Mathilde était venue me chercher à l’aéroport. C’était la première fois que je la revoyais depuis deux ans et la troisième fois seulement que je me rendais en Allemagne. Elle me parut plus épanouie que jamais. Il faut dire que ma sœur a une prédisposition pour le bonheur. Rien ne l’atteint et même dans les pires circonstances, comme la mort de mon père, elle affiche une sérénité qui finit par être contagieuse. Cette fois encore, elle n’avait que de bonnes nouvelles à m’annoncer. La petite famille avait emménagé l’hiver dernier dans une grande maison qu’elle avait fait construire à Lilienthal, dans la banlieue de Brême. Horst venait de décrocher une promotion qu’il convoitait depuis longtemps et son salaire avait fait un bond appréciable. Quant à Uli, il aurait bientôt un petit frère ou une petite sœur : Mathilde était enceinte depuis deux mois et, sachant que je venais, elle avait voulu me réserver la primeur de la nouvelle. Je la félicitai comme il se doit puis, sans que je sache pourquoi, je portai la main à la poche de ma veste où j’avais fourré la lettre de Toronto reçue le matin même. « Bienvenue dans le réel, Sliv », pensai-je.

Horst rentra tôt du bureau. Je crus d’abord qu’il avait fait un effort particulier en mon honneur, mais il m’expliqua qu’en Allemagne même les cadres quittaient le travail à 5 heures. Deux fois par semaine, il ressortait après le dîner pour aller s’entraîner avec l’équipe de football de sa société. Sachant que je jouais aussi, il me fit promettre de l’accompagner un soir.

Nous passâmes à table vers 6 heures, pour un dîner que Mathilde avait voulu traditionnel : charcuterie et salade de pommes de terre, arrosées de bière blonde. Quand arriva le dessert, je remis solennellement au jeune Uli un petit train en bois typique de l’artisanat de Húsavík. Mathilde, qui avait reconnu le modèle avec lequel elle avait joué étant enfant, rit de bonheur en battant des mains. Tandis qu’Uli découvrait son jouet, Horst s’enfonça dans ce qui était manifestement son fauteuil et alluma la télévision pour regarder les actualités. C’était la première fois que j’entendais les informations depuis mon retour en Europe. Moi qui à Córdoba lisais quotidiennement une dizaine de journaux, je me contentais depuis six semaines du Messager de Húsavík, un bulletin sympathique, entièrement composé par l’instituteur et tiré sur la photocopieuse de l’école, mais qui ne brillait pas par son ouverture à l’international. J’aurais volontiers comblé mon retard, mais Horst ne l’entendait pas de cette oreille. Il entreprit de me brosser le tableau de ses perspectives de carrière au sein de la société Rheinberger. Il avait été nommé un mois plus tôt à la tête du service export de la division polypropylène. Je compris en fait que ses attributions étaient moins larges qu’il ne voulait bien le dire et qu’il ne sévissait guère au-delà de l’Europe occidentale. Mais, comme le fit complaisamment remarquer Horst, les dirigeants de Rheinberger ne lui auraient jamais confié de telles responsabilités à son âge s’ils n’avaient d’ores et déjà pensé à lui pour de plus hautes fonctions. Pour l’heure, la priorité consistait à dynamiser les ventes et à restaurer les marges. Le polypropylène avait connu des années difficiles, mais le marché montrait des signes de frémissement en Allemagne et en France. Restait à espérer que la bonne nouvelle se propagerait jusqu’en Italie et en Espagne, deux pays traditionnellement plus réfractaires aux vertus du polypropylène. Quant au Portugal, il s’était fixé comme objectif d’y faire décoller les ventes une bonne fois pour toutes. Il me donna un aperçu des procédés qu’il comptait mettre en œuvre et me demanda mon avis. Je répondis sans trop me forcer que le dispositif qu’il envisageait me semblait très impressionnant et que je voyais mal, dans ces conditions, les industriels portugais persister très longtemps dans leur obscurantisme anti-polypropylène.

Une fois la péninsule Ibérique mise au pas, il pouvait rêver d’un poste à sa mesure, et pourquoi pas carrément de celui de directeur commercial, qu’occupait pour l’instant un incompétent notoire, Hanz-Harald Durchstetter. Il accompagna ce dernier nom d’un regard de connivence qui laissait entendre que la réputation dudit Durchstetter avait franchi les frontières. J’étais sur le point de le contredire quand Mathilde, qui revenait de la chambre où elle était allée coucher Uli, coupa son mari et me proposa de feuilleter ses albums de photos. J’acceptai, bien que je n’en eusse guère envie. La fatigue commençait à se faire sentir ; je laissai Mathilde me commenter les clichés en repensant, au monologue de Horst. Il ne m’avait pas posé une seule question sur mon travail. J’en concevais moins d’amertume que de soulagement. Je n’aimais pas mentir à mes proches et, de toute façon, comment mon modeste parcours de réassureur aurait-il pu soutenir un instant la comparaison avec l’épique ascension de mon beau-frère dans l’industrie chimique ? Le CFR condamnait ses serviteurs à la dissimulation et à la solitude. Je n’en avais pas eu bien conscience pendant ces deux années passées à Córdoba, mais, maintenant que j’étais rentré en Europe, je m’imaginais mal mystifier méthodiquement ma mère et ma sœur.

Horst avait de hautes ambitions, il entendait, selon l’expression consacrée, « faire carrière ». Ces mots avaient-ils un sens dans le cas du CFR ? me demandai-je en me déshabillant un peu plus tard dans ma chambre. Il aurait été absurde d’ignorer qu’une part importante des jeunes agents ne cherchaient à s’élever dans la hiérarchie du CFR que pour accéder à de plus hauts salaires et aux substantiels avantages afférents. J’avais lu plusieurs ouvrages sur la théorie des organisations et, au vu de mon expérience, le CFR ne différait pas franchement d’entités plus traditionnelles, du type entreprises ou administrations. Les plus ambitieux, pour peu, naturellement, qu’ils possèdent les compétences nécessaires, prenaient inexorablement le pas sur les agents moins carriéristes, jusqu’à accaparer les postes à responsabilité et les rémunérations élevées. Ce qui distinguait peut-être le CFR des corps classiques, c’était sa capacité à faire progresser en son sein des individus indifférents aux honneurs et aux gratifications, uniquement mus par la soif de connaissances et le goût du jeu. Avec un peu de recul, j’estimais faire partie de cette catégorie. Si la nouvelle de ma promotion éclair au rang d’agent de classe 2 m’avait comblé, ce n’était pas tant pour le prestige qu’elle me conférait ou pour les quelques milliers de dollars de revenus supplémentaires qu’elle me procurait. Elle avait surtout suscité en moi une excitation proche de celle du joueur informatique à qui un message apprend qu’il a terminé un tableau et qu’il va à présent accéder au niveau supérieur. Un agent de classe 1 ne dispose que d’un arsenal réduit, il connaît mal les arcanes du jeu et évolue à l’intérieur des frontières étroites fixées par son officier traitant. Un agent de classe 2 s’appuie sur une panoplie de procédés plus étendue ; il possède les règles du jeu et s’amuse parfois à les subvertir à son avantage ; son supérieur hiérarchique exerce sur lui un contrôle moins pesant. Cela ne signifie pas qu’il est tout-puissant : des organes aux noms aussi évocateurs que le Plan, l’Inspection générale ou les Directions fonctionnelles sont là pour brider sa créativité, mais disons qu’il jouit d’une relative autonomie.

Si j’étais resté au CFR, pensai-je en me glissant sous les draps, je n’aurais pas tardé à devenir agent de classe 3. Que de fois avais-je rêvé de ce jour où, libéré de la tyrannie de Lena Thorsen, j’aurais pu me consacrer à la mise au point des scénarios à l’audace stupéfiante que je portais en moi depuis mon arrivée à Córdoba ! Finis, les points hebdomadaires avec l’officier traitant et les conseils amicaux des anciens qui vous tapaient sur l’épaule dans les couloirs. Un agent de classe 3 travaillait seul et n’avait de comptes à rendre à personne, si ce n’est à l’Inspection générale. Il s’installait où il le souhaitait, avait accès à toutes les bases d’informations du CFR et pouvait se faire assister ponctuellement par des agents de classe 1 qu’il choisissait lui-même. Il devait produire au moins un dossier par an, en se conformant aux grandes orientations arrêtées par le Plan, mais celles-ci, volontairement larges, lui laissaient une marge de manœuvre considérable.

À la différence d’une Thorsen que je croyais animée par le désir de commander des équipes ou d’exercer son pouvoir, mon ambition s’était nourrie pendant ces quatre années de l’espoir qu’un jour il me serait donné d’exercer mon art en dehors de toute tutelle et de toute influence. Ce constat jetait un jour si cru sur les motivations profondément individualistes qui m’avaient attiré au CFR que j’en conclus à l’inadéquation de mon profil. Si Gunnar Eriksson avait pu lire dans mes pensées (encore qu’à l’époque où il m’avait recruté, j’eusse été incapable de les formuler aussi clairement), il m’aurait sans doute écarté de sa liste de candidats. Au moins, me dis-je, ma démission aura permis de remettre les choses à leur place : finalement, je n’étais pas fait pour ce job.

Je dormis comme une souche cette nuit, pour la première fois depuis des semaines. Mathilde m’avait laissé un mot sur la table de la cuisine. Elle avait cours toute la matinée et rentrerait avec Uli pour le déjeuner. Si j’avais envie d’aller en ville, je trouverais un arrêt de bus au bout de la rue. Je décidai de suivre son conseil et, une heure plus tard, je déambulais dans les rues de Brême. Il faisait beau et déjà très chaud. Je trouvai refuge dans la cathédrale Saint-Pierre et m’assis un instant pour lire son histoire dans mon guide touristique. C’est ainsi que je découvris que je me trouvais à deux pas de la Sandstrasse, une rue dont le nom m’était familier, car elle abritait l’antenne du CFR spécialisée dans le droit commercial. Je ne pus résister à la tentation de remonter la rue, en guettant sur chaque façade la plaque fatidique. Je finis par la trouver au n° 42, un somptueux bâtiment moderne qui abritait le cabinet d’avocats Claas & Rathenau. À cet instant précis, un homme sortit de l’immeuble. Les tempes grisonnantes, un attaché-case monogrammé à la main, il semblait merveilleusement à l’aise dans son costume de lin crème coupé sur mesure. La parfaite panoplie de l’avocat d’affaires, pensai-je avant de me raviser : on pouvait tout aussi bien y voir la couverture du directeur d’antenne qui se fait passer pour un avocat d’affaires. L’homme s’engouffra dans une grosse berline aux verres fumés qui l’attendait en double file, me laissant à mes réflexions.

Ce soir-là, Horst me priva une nouvelle fois du spectacle des informations télévisées, pour solliciter mon avis dans une querelle minable qui l’opposait à l’imposteur Durchstetter (plus mon beau-frère dénigrait son patron et plus j’avais envie de rencontrer ce dernier). Je compris bien vite que mon opinion ne l’intéressait guère : il était bardé de suffisamment de certitudes pour faire à lui seul les questions et les réponses. J’observai non sans un pincement au cœur que Mathilde buvait littéralement ses paroles. Comme le contact d’êtres médiocres vous rétrécit l’horizon, pensai-je tristement. Et pauvre Uli, que ses parents élèveraient dans le culte de la chimie de spécialités… J’imaginais déjà Horst lui raconter pour la centième fois comment le propylène avait supplanté l’huile d’olive au premier rang des produits domestiques dans les foyers méditerranéens…

On pouvait reprocher une foule de choses au CFR, mais sûrement pas de vivre replié sur lui-même. Dans quelle entreprise exaltait-on autant la curiosité personnelle et l’ouverture sur le monde ? Je me livrai à un petit calcul : en moins de quatre ans, j’avais été en contact avec des agents d’une trentaine de nationalités différentes. Je parlais désormais couramment cinq langues, j’avais étudié plus de deux cents dossiers venant des quatre coins de la planète et participé à quelques-unes des plus belles mystifications de la décennie. Pas mal pour un gamin d’à peine vingt-sept ans.

J’eus du mal à trouver le sommeil ce soir-là. Les mains croisées sous la tête, je me repassai en mémoire les meilleurs moments de ces quatre années au CFR : ma virée au Groenland, la discussion avec Bimard et sa fixation sur les poètes romantiques, les treize jours et treize nuits passés avec Stéphane Brioncet sur le dossier Bochimans, le discours électrisant d’Angoua Djibo à Honolulu, l’ivresse que j’avais ressentie en entendant à la radio le secrétaire général de l’ONU décréter la décennie internationale des populations autochtones… Córdoba charriait aussi son lot de souvenirs : les interminables exposés de Ramirez sur les séries de Riemann, les soirs de foot au stade San Feliz, jusqu’aux tête-à-tête houleux avec Lena Thorsen. Et tout à coup la voix de Harkleroad résonnait dans ma tête et douchait ma nostalgie. D’autres images s’imposaient, fortes, douloureuses, auxquelles pour certaines je n’avais pas prêté attention sur l’instant, mais qui aujourd’hui revenaient me hanter : Khoyoulfaz mangeant son steak avec les doigts, Jones hochant tristement la tête après avoir écouté ma plaidoirie, Thorsen signant l’ordre de mission qui condamnait Harkleroad sans même le lire… Gunnar aimait à dire en parlant des dossiers de Lena Thorsen que le pire y côtoyait le meilleur. La formule s’appliquait encore mieux au CFR. Mais pouvait-on prendre le meilleur sans avoir le pire ? Non, sans doute. La mort d’un homme était le tribut à acquitter périodiquement pour qu’une poignée de farceurs puissent continuer à s’amuser aux dépens du monde. Encore que l’acceptation de ce postulat ne suffisait pas à expliquer le comportement d’un Khoyoulfaz. Même les États qui appliquent encore la peine de mort exigent de leurs bourreaux un minimum de dignité. La désinvolture de l’Azéri m’avait traumatisé, cette familiarité écœurante avec laquelle il avait dit : « Je ne te propose pas de nous accompagner à l’aéroport », la cruauté gourmande qui avait éclairé son visage quand il avait évoqué le souvenir du petit Leonid… Qu’avait donc à gagner le CFR à employer semblables hommes de main ?

Le sommeil ne venait toujours pas. Pour la millième fois, je réfléchis au comportement à tenir vis-à-vis de Youssef et de Magawati. Devais-je reprendre contact avec eux ? Et comment leur raconterais-je mon histoire ? Six mois plus tôt, en Patagonie, j’aurais juré que je ne leur cacherais jamais rien. Aujourd’hui, j’en étais à me demander s’il valait mieux leur mentir par action ou par omission… Car je n’imaginais que trop bien quelle serait la réaction de Youssef. Il me ferait promettre d’aller tout déballer à la police, tandis que lui-même tenterait de recueillir des preuves au sein du bureau d’Hô Chi Minh-Ville, s’exposant ainsi à des risques que je n’avais aucune envie de lui faire prendre. Surtout, je redoutais son jugement. Il ne comprendrait jamais comment j’avais pu quitter Córdoba, fuir mes responsabilités, accepter de revoir Gunnar Eriksson, comment, par mon immobilisme, je cautionnais implicitement l’existence et la conduite des Opérations spéciales. Je l’ignorais moi-même mais je me raccrochais à l’idée que le temps qui passait ne changeait pas grand-chose à l’affaire, que ma confession serait tout aussi recevable et efficace si je m’accordais un délai de réflexion. Faux, archifaux, argumenterait Youssef, qui pointerait à juste titre que chaque jour qui s’écoulait permettait aux assassins de John Harkleroad de faire disparaître les preuves dont la justice avait besoin pour les confondre. Je n’avais rien à répondre à cela, sinon que je n’étais pas prêt. Pas prêt à faire jeter en prison des milliers d’agents, dont Gunnar Eriksson et Alonso Diaz. Pas prêt à provoquer la dissolution d’une organisation secrète qui existait depuis des décennies, voire des siècles, et dont j’avais pu constater par moi-même certains accomplissements indiscutables (les Bochimans, Karigasniemi, la conquête spatiale, etc.).

Et Magawati ? Elle se montrerait certainement moins rigide, au moins sur la forme. Compatissante de nature, elle ferait, plus que Youssef, l’effort de comprendre par quelles phases j’étais passé. M’absoudrait-elle pour autant ? Sans doute pas. Elle décortiquerait mes motivations aussi délicatement et méthodiquement qu’elle m’avait interrogé en Patagonie sur les circonstances de la mort de mon père. Mes contradictions ne tarderaient alors pas à lui apparaître comme elles m’apparaissaient quand je faisais l’effort d’aller au fond de mes pensées. Enfin son verdict tomberait, et avec lui le CFR. Non, décidément, je ne pouvais me résoudre à leur dire la vérité.

Je fis des rêves désagréables, cette nuit-là.

Le lendemain matin, je poussai jusqu’à la gare de Brême, où je fis l’emplette d’une dizaine de quotidiens internationaux, le Frankfurter Allgemeine Zeitung, le Times, El Pais, le Corriere della Sera, Le Monde, l’International Herald Tribune, USA Today et même la version anglophone du Yomiuri Shimbun. J’avais toute la journée devant moi pour renouer contact avec le monde. Dans le bus qui me ramenait à Lilienthal, je réalisai que c’était là le premier plaisir que je m’octroyais depuis mon retour en Europe. Cette pensée tempéra un peu ma bonne humeur.

Je m’attablai dans la cuisine avec un bol de café et posai la pile de journaux devant moi. À tout seigneur tout honneur, je commençai par les nouvelles locales avec le Frankfurter. Rien de très nouveau à première vue. L’opposition reprochait à Kohl le coût de la réunification. Un scandale politico-financier secouait le Land de Bade-Wurtemberg. Une formation néo-nazie avait revendiqué un attentat contre un foyer turc. Tout cela ne présentait guère d’intérêt, et pourtant je replongeais avec délices dans la complexité du monde. Un éditorialiste érigeait un parti libéral dont je n’avais jamais entendu parler en arbitre des prochaines échéances électorales. Le sélectionneur de l’équipe nationale de handball disait le plus grand bien d’un jeune joueur évoluant dans le championnat grec. Que de faits à assimiler, que d’informations à recouper, que de matière au fond pour le falsificateur ! Et aucune nation n’était en reste. En Italie (où l’on ne parlait que d’un jeune créateur de mode nommé Venozzi), on feignait de découvrir pour la centième fois que les matches du championnat de football étaient truqués. En Angleterre, les frasques de la princesse de Galles alimentaient le feuilleton des mésaventures de la couronne. Je me délectai de la lecture d’un article dans El Pais, intitulé « Le prix de l’honneur ». En 1962, le célèbre Rodrigo Calmacho avait poignardé son épouse Manolita (comme ma partenaire de tango !), qui avait sous-entendu en direct devant les caméras de télévision que son toréador de mari était moins performant au lit que dans l’arène. Calmacho avait jeté le corps au fond d’un puits, puis s’était livré de lui-même à la police en disant sa confiance dans la justice de son pays. Le procès qui s’ensuivit avait passionné l’Espagne franquiste et ouvert un débat national sur le sens du mot « honneur ». Finalement, Calmacho avait été condamné à quinze ans de prison par le tribunal de Valence, qui lui avait toutefois reconnu des circonstances atténuantes, les confidences télévisées de Manolita pouvant selon lui s’apparenter à de la cruauté mentale. Trente-trois ans plus tard, cette cruauté mentale paraissait désormais si manifeste à la Cour suprême qu’elle venait de réformer Calmacho et de lui accorder sept millions de pesetas de dommages et intérêts pour emprisonnement abusif. Quelle histoire, presque trop belle pour être vraie ! Je m’amusai à imaginer la tête de Thorsen si je lui avais soumis un tel scénario… Un certain nombre d’idées de fausses sources me vinrent comme par réflexe : l’article d’une psychanalyste soulignant lourdement la symbolique du puits, un communiqué de presse en marge du festival de Cannes annonçant qu’Almodóvar envisageait d’acquérir les droits de l’autobiographie de Calmacho, un dossier complet dans la revue du barreau madrilène sur les chances de succès des actions en révision…

Il me suffit de déplier Le Monde pour redevenir sérieux. J’avais inconsciemment placé la France à la fin de mon tour d’Europe, sans doute parce que je ne savais que trop bien ce qui faisait l’actualité outre-Rhin On y parlait encore beaucoup des essais nucléaires. Malgré la pression de l’opinion internationale, Jacques Chirac n’avait pas fait machine arrière ; les essais annoncés auraient bien lieu. Les relations diplomatiques entre la France et la Nouvelle-Zélande avaient retrouvé la fraîcheur consécutive à l’épisode du Rainbow Warrior dix ans plus tôt. Heureusement, écrivait Le Monde, le rapport Bolger n’avait pas permis de mettre en évidence un quelconque impact des essais français sur la faune ou la flore dans cette région du monde. Je relus plusieurs fois cette phrase : « n’avait pas permis de mettre en évidence…». Ainsi le galochat était passé inaperçu, Dieu soit loué. Je devais déjà apprendre à vivre avec la mort d’un homme sur la conscience ; savoir qu’elle avait en plus été inutile aurait rendu la tâche impossible.

Que se passait-il en Amérique ? Une fois de plus, USA Today me renvoya l’image d’une nation inébranlable, sûre de son droit et de son destin, passionnée par le spectacle de ses contradictions et de ses cours de Bourse. On connaissait à présent la liste des prétendants à l’investiture républicaine pour les élections présidentielles de 1996. L’un d’entre eux retint mon attention : un milliardaire texan, du nom de Randolph « Scottie » Marshall. Je ne le connaissais pas. Quoi d’étonnant à cela, me direz-vous ? Dans les deux camps, les primaires donnent traditionnellement l’occasion à quelques hurluberlus pleins aux as d’exprimer des points de vue censément originaux. Ils prennent généralement une veste dans le New Hampshire et disparaissent aussi subitement qu’ils étaient apparus. Le problème, c’est que j’avais travaillé en début d’année sur les primaires républicaines. L’antenne de Dundee projetait de forger un candidat et nous avait demandé notre avis sur les mesures à mettre en place. Nous avions rendu un avis défavorable, jugeant les risques beaucoup trop élevés. Toujours est-il que j’avais passé trois semaines sur ce dossier et que je croyais connaître tous les candidats déclarés ou potentiels à l’investiture républicaine. Or le nom de Marshall ne me disait strictement rien. L’officier traitant de Dundee avait-il quand même tenté le coup ? Il aurait été intéressant de le savoir…

Je défie quiconque est passé par le CFR de pouvoir lire un journal sans y chercher aussitôt les symptômes de la falsification : l’interview de l’universitaire donné pour une sommité internationale, la recension de ce romancier polonais majeur injustement méconnu en dehors de ses frontières, la description d’une nouvelle discipline sportive, à mi chemin entre le judo et la lutte gréco-romaine, qui figurera en démonstration lors des prochains jeux Olympiques d’été. J’en fis l’étrange expérience ce jour-là. Parce que j’avais été sevré pendant plusieurs mois de la lecture des journaux, je m’efforçais de discerner les coutures du travail de mes ex-collègues. Ici une statistique légèrement aberrante, là une formule trop bien pesée d’un gourou new age ; j’avais beau savoir qu’il était statistiquement fort peu probable que les journaux étalés devant moi contiennent la moindre altération, je la traquais comme un chien de chasse renifle une piste, pour me rassurer sur mes talents et peut-être aussi pour montrer à ceux qui m’avaient écarté que je leur restais et leur resterais supérieur.

J’entendis la clé de Mathilde tourner dans la serrure. Je repliai le Herald Tribune. Quatre heures n’avaient pas été de trop pour rattraper mon retard. Mathilde jeta un coup d’œil surpris à l’entassement de journaux et me proposa de l’accompagner au Kindergarten pour y chercher Uli. En chemin, je lançai la discussion sur l’actualité en lui demandant ce qu’elle pensait du programme économique du SPD. À ma grande surprise, elle n’en pensait rien. Elle en ignorait jusqu’aux grandes lignes, pourtant guère différentes de celles de n’importe quel parti socialiste européen. Elle m’avoua ne pas suivre l’actualité de très près. « De toute façon, Horst dit qu’il n’y en a pas un pour racheter l’autre », prétexta-t-elle. Qu’une personne intelligente et éduquée comme Mathilde pût se montrer aussi indifférente aux affaires de la Cité me plongea dans une certaine perplexité. On nous enseignait au CFR que l’esprit critique est pareil à un muscle, qui s’atrophie quand on le laisse au repos. Le dernier bizuth de l’antenne de Rovaniemi aurait pu disserter au moins un quart d’heure sur les querelles intestines qui faisaient rage au sein du SPD ; dans le cas contraire, son officier traitant l’aurait condamné à lire Bild de la première à la dernière ligne pendant trois mois, un châtiment atroce qu’on ne peut en toute bonne conscience souhaiter à personne.

J’avais prévu de séjourner deux semaines chez Horst et Mathilde. Au bout de cinq jours, accablé par leur étroitesse d’esprit, j’invoquai un entretien d’embauche à Reykjavík pour faire mes valises. Horst n’était pas seulement infatué, il souffrait d’un simplisme intellectuel qui rendait la vie à ses côtés insupportable à toute personne normalement constituée. J’ai bien conscience, en écrivant ces lignes, d’exclure ma sœur de cette catégorie, mais j’en étais arrivé à la conclusion que la malheureuse avait perdu le sens commun

En me déposant à l’aéroport, mon beau-frère me gratifia d’un dernier conseil : « Tu as raison de rentrer, il ne faut jamais trop s’éloigner du siège, sinon les patrons finissent par oublier ton nom. » Au-delà du fait qu’il était complètement à côté de la plaque personne n’avait dû lui dire que j’étais sans emploi et il ne me l’avait certainement pas demandé), sa remarque me fit réfléchir. Mes patrons étaient-ils en train d’oublier mon nom ? Et d’ailleurs, où se trouvait le siège ?

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