Les falsificateurs

Antoine Bello · Chapitre 16 sur 42

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Les falsificateurs

Chapitre 2

 

Quand Lena Thorsen m’accosta dans le hall de l’hôtel, je compris pourquoi les employés de Baldur, Furuset & Thorberg avaient gardé un souvenir aussi net de son passage à Reykjavik. C’est qu’on n’oubliait pas Lena Thorsen aussi facilement que Sliv Dartunghuver. Elle pouvait se prévaloir d’un physique tout simplement parfait : grande, mince, athlétique, des traits parfaitement réguliers, des yeux noisette, une bouche admirable, le tout servi par un teint anormalement mat pour une Scandinave et mis en valeur par une chevelure blonde ramenée en chignon. Bon sang, pensai-je, comment les Ressources humaines avaient-elles pu envoyer une telle beauté nordique dans un pays aussi macho ?. Et la Compaňia Argentine del Reaseguro était- elle donc si riche qu’elle pouvait se permettre une telle perte de productivité de ses employés masculins ?

« Dartunghuver ? » demanda-t-elle avec étonnement, en fixant du regard le motif du couvre-lit qui s’était imprimé sur ma joue. J’avais à peine eu le temps de prendre une douche et de me passer un coup de peigne.

« Bonsoir », répondis-je en islandais, tout en sachant que Thorsen, qui était danoise, parlait également l’anglais et l’allemand.

Nous nous serrâmes brièvement la main et, pendant un moment, ni l’un ni l’autre ne sûmes trop quoi dire. Finalement, je brisai la glace.

« C’est gentil à vous d’avoir tenu à me sortir dès le premier soir », dis-je. Je n’en pensais évidemment pas un mot. Ce qui aurait été vraiment gentil, c’est de me laisser dormir tout mon soûl.

« C’est Diaz qui me l’a demandé, répondit-elle sans prendre la peine, elle, de mentir. J’ai un boulot fou, je repasserai sûrement à la boîte après le dîner. Bon, on y va ?

— Je suis à vous », dis-je en pensant que beaucoup d’hommes auraient aimé pouvoir lui dire la même chose.

La température avait abandonné quelques degrés. La nuit était tombée depuis longtemps, pourtant, la foule se pressait comme en plein jour. Mon hôtel était situé sur une artère majeure, Isabel la Catolica, mais très vite, Thorsen m’entraîna dans un dédale de ruelles mal éclairées. Elle marchait vite, comme si elle craignait de devoir me parler si je réussissais à me maintenir à ses côtés. Je l’observai encore tandis qu’elle traversait la rue devant moi. Elle portait un jean délavé, une chemise blanche qui sortait du rayon hommes et des escarpins noirs à talons plats. Deux automobilistes pilèrent devant elle et la laissèrent passer, la dévisageant avec un aplomb et une lubricité explicite caractéristiques des mâles des pays latins.

Elle s’engouffra finalement dans un petit restaurant en sous-sol auquel on accédait par un escalier étroit en colimaçon. Elle salua le patron sans chaleur, ce qui n’empêcha pas ce dernier de nous installer à la meilleure table.

« Bienvenue à Côrdoba, Dartunghuver, lança enfin Thorsen en dépliant sa serviette.

— C’est charmant ici », dis-je en regardant autour de moi. Des photographies de scènes de corrida en noir et blanc recouvraient les murs peints à la chaux. « Vous venez souvent ?

— J’aimerais bien mais je n’ai absolument pas le temps. Je dîne au bureau le plus souvent.

— Trop de travail, ?

— Je n’ai pas dit ça, répondit elle regard courroucé comme si j’avais essayé de la piéger. Disons que la charge s’est un peu alourdie avec les ennuis de santé de Diaz. »,

Je compris soudain que Thorsen était la fameuse assistante qui avait provisoirement repris les fonc tions de Diaz. Je nepus m’empêcher de ressentir un pincement de jalousie. Quel âge avait elle ? vingt- neuf ans, trente maximun, ? Thorsen dut lire dans mes pensées, car elle enchaîna :

« Rien ne m’avait préparé à exercer de telles responsabilités, mais je suppose qu’en l’occurrence la guerre fait le soldat. » S’agissait-il d’un proverbe danois ? Sûrement pas islandais en tout cas.

« Les ennuis de Diaz, repris-je, quand se sont-ils déclarés ?

— Huit jours après mon arrivée. Il avait du mal à pisser, il est allé voir un urologue qui a tout de suite additionné deux et deux. Une prise de sang et, vingt-quatre heures plus tard, le diagnostic était confirmé et Diaz commençait la chimio. » Soit la secrétaire de Diaz s’était laissée aller à des confidences, soit Thorsen avait potassé le sujet ; dans les deux cas, son récit était bougrement convaincant.

« Il a tout de suite arrêté de travailler ?

— Oh non, il a d’abord voulu jouer les héros, dit Thorsen, comme si elle jugeait les efforts de Diaz irrémédiablement voués à l’échec. Il a commencé par ne plus venir que le matin, puis il a espacé ses visites et, maintenant, on ne le voit presque plus. Enfin, je veux dire : les employés ne le voient presque plus. Je passe chez lui tous les jours pour faire le point sur les affaires en cours.

— Bien sûr, dis-je, comme si j’approuvais cette nouvelle organisation.

— Il a gardé toutes ses facultés, vous pouvez me croire. C’est un grand professionnel…

— C’est ce que dit Gunnar en effet », corroborai-je en espérant qu’elle relèverait l’allusion à notre mentor commun. Mais elle ne m’entendait pas.

« C’est pour cela que j’ai été si touchée hier quand il a dit que j’avais rattrapé le dossier Napoléon de main de maître », poursuivit-elle en guettant ma réaction. Je décidai de lui donner satisfaction, sans toutefois lui demander de me raconter toute l’histoire.

« Bel hommage, en effet. Et si nous commandions ? proposai-je en ouvrant le menu.

— Bonne idée. Je vous recommande le steak, le neveu du patron a un élevage dans la pampa. »

J’ai passé deux ans à Córdoba. Vous pouvez me croire si je vous dis qu’un Argentin a toujours une anecdote à vous raconter sur le meilleur steak qu’il a mangé. Chacun a un frère ou un cousin éleveur qui l’approvisionne directement. J’ajoute que, sur le menu, le kilo de viande constituait l’unité de base. Au moins réussis-je à couper à la sauce béarnaise

« Je me trompe ou vous avez fait un passage express à Stuttgart ? À peine un an et demi, non ?

— Dix-sept mois pour être précise, deux de moins que vous à Reykjavik, répondit Thorsen qui semblait suivre mon parcours d’aussi près que j’observais le sien.

— Quelle est la spécialité de Stuttgart ?

— Civilisations antiques. Ils m’avaient envoyée là-bas sous prétexte que je lis Cicéron dans le texte. Je me suis ennuyée comme un rat mort.

— Ennuyée ? répétai-je, surpris. Comment peut-on s’ennuyer sur un sujet aussi riche ?

— Riche mais sans intérêt. C’était beaucoup trop facile. L’Antiquité n’intéresse plus personne. Vous créez un martyre chrétien en trois mois, une révolte d’esclave en quinze jours. Qui ira vous contredire ? Pour peu que vos sources soient en ordre – et croyez-moi, les miennes l’étaient –, personne ne met votre parole en doute. Les universitaires sont tellement occupés à reconstituer les mosaïques de Pompéi carreau par carreau qu’ils ne viennent jamais vous chercher des poux dans la tête.

— Et votre patron, sur place ? Vous étiez l’adjointe du responsable du bureau, non ?

— C’est cela. Un brave type, un universitaire justement. Il avait un peu de mal à faire avancer ses dossiers. Quand nous lui disions demain, lui comprenait avant la fin de l’année. »

Je voyais bien le genre. Cela me rappelait un de mes profs de sciences politiques. Il rendait fous ses doctorants. À leur premier entretien, il leur brossait un plan de travail sur quinze ans.

« Et vous vous amusez ici ? » demandai-je tandis que le patron déposait devant moi un pavé de steak gros comme mon foie.

Thorsen me regarda comme si elle entendait ce mot pour la première fois de sa vie.

« Ce n’est pas le terme que j’emploierais, mais oui, je suis plutôt contente. Le travail est intéressant et les pépins de santé de Diaz créent des opportunités.

— Par exemple ? » demandai-je en pensant que Diaz aurait été probablement ravi d’apprendre que le cancer qui le clouait au lit entrait dans la catégorie des petits accidents de la vie.

« Oh, vous voyez très bien ce que je veux dire, répondit-elle en me gratifiant d’un sourire angélique. Décrocher un poste d’adjoint de patron de centre à vingt-huit ans n’est déjà pas si fréquent, mais diriger effectivement les opérations à sa place est probablement la meilleure chose qui pouvait arriver à ma carrière. Pensez donc : je discute d’égal à égal avec les autres responsables de centres.

— Et vous n’avez pas peur de commettre une bévue ? Vous manquez quand même un peu d’expérience opérationnelle, non ?

— Je vous remercie de votre sollicitude, Dartunghuver, mais je me débrouille très bien toute seule pour l’instant et j’entends bien continuer ainsi Encore un an ou deux à ce régime et ils seront bien obligés de me passer classe 3. »

Je compris à son ton furibard que je ne gagnerais rien à persévérer dans cette voie.

« Sliv, dis-je doucement.

— Quoi, Sliv ?

— Vous pouvez m’appeler Sliv. Et je propose qu’on se tutoie. »

Elle parut réfléchir sérieusement à ma proposition.

« D’accord pour Sliv, dit-elle finalement. Mais je préfère continuer à vous vouvoyer. J’en ai besoin pour respecter les gens.

— Et qu’en dit votre petit ami ? » demandai-je en blaguant à moitié. Malheureusement pour moi, Thorsen ne goûta pas la plaisanterie.

« Je ne crois pas que nous soyons ici pour parler de mon petit ami, rétorqua-t-elle sèchement. En admettant qu’il y en ait un évidemment », crut-elle bon de préciser.

C’était une mise au point inutilement longue qui, de surcroît, ne répondait pas à ma question. Vouvoyait-elle ses petits amis ? Ou, si elle les tutoyait, fallait-il en déduire qu’elle ne les respectait pas ? J’avais conscience d’avancer en terrain miné et, pendant un moment, je préférai travailler sur mon steak tout en cherchant quelque chose de gentil à dire.

« J’ai lu votre dossier Skitos, capitale de la Thessalie, dis-je enfin Remarquable travail de falsification. »

Son visage s’éclaira et elle me régala d’un sourire étincelant. Dieu, qu’elle était belle ! Quel dommage qu’il faille la flatter pour qu’elle se déride.

« Je n’aurais jamais pensé à créer cette Association de la culture thessalique, poursuivis-je. Quelle brillante idée !

— Merci, répondit-elle. C’était important de trouver une source qui puisse faire le lien entre le Nebraska et la Grèce. L’association crédibilise les autres sources, qui elles-mêmes la crédibilisent en retour. »

Je ne l’avais pas vu sous cet angle mais, à la réflexion, je comprenais mieux l’efficacité du procédé. En posant une plaque sur la bergerie d’Actinonia, Thorsen faisait coup double : elle confirmait l’histoire de Spyros et témoignait de la vitalité de l’association. Pourquoi n’avais-je jamais de telles idées ?

« C’est un grand honneur pour Córdoba d’accueillir le lauréat du Trophée du meilleur premier dossier, dit-elle à son tour.

— Oh, la barbe avec ce Trophée ! maugréai-je en repoussant mon assiette. On ne va pas en parler cent sept ans.

— Il mérite pourtant qu’on s’y attarde, c’est un dossier remarquable », répondit-elle.

Elle l’avait donc lu. Je ne nierai pas que cette révélation me procura un certain plaisir.

« Thème d’actualité, scénario imaginatif mais plausible à la fois, mise en scène de personnages hauts en couleur, mais tous morts ou introuvables…, énuméra-t-elle en se servant un verre d’eau.

— Vous me gênez, Lena, l’interrompis-je en me demandant où elle voulait en venir.

— Non, vraiment. Comment vous est venue l’idée de travailler sur les Bochimans ? »

Je lui racontai comment la lecture de la nécrologie de Chemineau m’avait amené à m’intéresser aux peuplades d’Afrique australe. Je vis à son air perplexe qu’elle aurait été incapable d’un tel opportunisme.

« Il fallait oser, félicitations, commenta-t-elle finalement. Et je suppose que vous avez dû boucler vos sources dans l’urgence ?

— Un peu, oui, répondis-je. À peine deux semaines pour récrire entièrement le manuscrit de Chemineau et deux mois supplémentaires pour coordonner le reste du dispositif.

— Ah, quand même…, dit Lena. J’aurais cru que vous disposiez de moins de temps.

— Ça m’a déjà paru diablement court, croyez-moi », dis-je en me rappelant mes deux semaines en apnée avec Brioncet. Était-elle en train d’insinuer que seule une extrême précipitation pouvait justifier la faiblesse de mes sources ?

« Non, je disais ça parce que Gunnar ne nous a pas adressé le dossier pour validation. »

Le patron choisit ce moment pour venir nous demander si le dîner était à notre convenance. Thorsen abrégea ses minauderies de manière tout juste polie.

« Peut-être l’a-t-il envoyé à Hong Kong ou Malmö ? suggérai-je tandis qu’il s’éloignait.

— Non, j’ai vérifié, les archives sont centralisées.

— Et qu’en déduisez-vous ? demandai-je, vaguement inquiet.

— Oh rien, dit-elle. Que Gunnar n’a pas changé. Il préfère faire sa petite cuisine tout seul plutôt que de faire appel au jugement de vrais professionnels. »

Je n’aimais pas du tout l’entendre parler ainsi de Gunnar, surtout quand je me rappelais avec quelle ferveur lui, évoquait son souvenir. Je bus une gorgée de vin pour me donner la force de ne pas lui voler dans les plumes.

« Vu les résultats, en l’occurrence, on peut difficilement lui donner tort, dis-je.

— Ça, dit-elle, sentencieuse, c’est encore un peu tôt pour le dire. Les bons dossiers sont ceux qui résistent à l’épreuve des siècles. Attendons déjà de voir si la légende de Nigel Maertens résistera à l’enquête de la De Beers. Je ne parierais pas mes économies là-dessus. »

Cette fois, je pris tout mon temps pour finir mon verre. J’étais bien résolu à ne pas prendre la mouche. Qu’avais-je à gagner à engager le fer avec Lena Thorsen dès notre première rencontre ?

« Vous planchez sur un nouveau dossier ? demandai-je aussi suavement que possible.

— Non, répondit-elle à contrecœur comme si elle m’en voulait d’escamoter une joute prometteuse. Et le crains que vous ne deviez vous aussi temporairement remiser votre imagination au vestiaire. Nous sommes assaillis de requêtes et largement en sous-effectif. Vous aviez l’intention de faire du tourisme ?

— Ma foi, oui, peut-être », dis-je comme si je

réfléchissais à la question pour la première fois. En fait, Youssef et Magawati m’avaient chargé d’organiser un trek en Patagonie l’année suivante et je comptais bien prendre quatre semaines à cette occasion.

« N’y comptez pas, dit catégoriquement Lena. Ou plutôt, faites comme moi : posez une demi-journée quand vous voulez visiter un musée.

— Merci du conseil », dis-je en regardant du coin de l’œil un jeune vendeur de roses qui s’approchait de notre table en chantant à tue-tête.

Lena se retourna brusquement et lui intima de décamper mais le garçon, à qui je ne donnais pas plus de douze ans, ne se laissa pas éconduire aussi facilement que le patron.

« Une fleur pour la belle dame ? me demanda-t-il en forçant Thorsen à humer son panier.

— Une fleur, Lena ? répétai-je. Cela me ferait plaisir.

— Dites-lui de déguerpir, Dartunghuver, pesta Thorsen en se tassant au fond de sa chaise. Il n’écoutera que vous.

— Vous êtes certaine ? Elles sont magnifiques, ces fleurs », dis-je en faisant signe au petit vendeur de recommencer à chanter. Il s’exécuta avec entrain, au plus grand plaisir des tables voisines.

« Pour l’amour du ciel, faites-le partir ou c’est moi qui quitte la table, cria Thorsen au comble de l’exaspération.

— Je crois qu’il vaut mieux que tu t’en ailles », dis-je au vendeur en lui glissant une coupure au creux de la main.

Il choisit la plus belle de ses roses et me la tendit gravement en faisant une courbette. Je l’équeutai Avec mon couteau à steak et la glissai dans ma boutonnière pendant que Thorsen demandait l’addition en évitant de me regarder.

Comme je faisais mine de mettre la main à la poche, Thorsen m’arrêta d’un geste et dégaina une carte de crédit.

« Il va sans dire que c’est la compagnie qui règle. C’était un dîner de travail.

— Je ne l’avais pas compris autrement, Lena », répondis-je en caressant ma rose du revers de la main.

 

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